ALAIN BADIOU

ALAIN BADIOU
Méfiez-vous des blancs,
habitants du rivage !

"Se font ainsi face une modernité mondialisée, sous les espèces d’une oligarchie capitaliste arrogante et en définitive criminelle, et l’archaïsme d’une réaction nationale compréhensible, qui est le fait d’une partie de la société en effet menacée, par le déploiement du capitalisme contemporain, dans ce qu’ont été pendant longtemps ses petits privilèges."

"Cette sorte de conflit ne propose par lui-même très exactement rien qui puisse porter, nous porter, au-delà de ce qui persévère dans la répétition des structures dominantes. "

" Je dois vous le confesser, une chose m’a tenu écarté de ce qu’on appelle le mouvement des gilets jaunes : c’est la présence massive, le retour constant, du triste drapeau tricolore, dont la vue, chaque fois, m’accable, et d’une Marseillaise que trop de nationalismes fascisants ont entonnée pour qu’on se souvienne encore de son origine révolutionnaire."

"Quel que soit l’intérêt qu’on porte à la conjoncture étroitement nationale du mouvement des gilets jaunes, tout comme à l’obstination méprisante du pouvoir en place, nous devons tenir ferme sur la conviction qu’aujourd’hui, tout ce qui importe vraiment est que notre patrie est le monde.
Ce qui nous ramène aux dénommés "migrant"s . Il faut agir, bien évidemment, pour ne plus tolérer les noyades et les arrestations et la mise à l’écart pour des raisons de provenance ou de statut.  Mais au-delà, il faut savoir qu’il n’y a de politique contemporaine qu’avec ceux qui, venus chez nous, y représentent l’universel prolétariat nomade.
En convoquant les textes philosophiques et politiques, mais aussi les poèmes, je voudrais examiner l’état actuel de cette cause et explorer la direction de ce que le poète nomme l’éthique du vivre monde et que je nomme, moi, le nouveau communisme."


ALAIN BADIOU
Que pense le poème?

Philippe Beck : l'invention d'un lyrisme inconnu

"Ce recueil, Lyre Dure, existe premièrement comme paysage, ou bâtiment, ou construction, ou plus généralement finalement comme lieu. Au fur et à mesure que les lyres se disposent (car la strophe est appelée une lyre), on voit s'étoiler, se constituer, se ramifier quelque chose qui, métaphoriquement ou imaginairement, peut être tantôt perçu comme un paysage composite, tantôt comme un bâtiment en construction, tantôt comme un lieu plus général, tantôt enfin comme un monde. En tout cas, c'est une des opérations majeures du déploiement du poème, non pas de partir de la supposition d'un monde existant mais d'édifier un monde dans le mouvement même de la poésie."


ALAIN BADIOU
Le noir
Eclats d'une non-couleur

"J'étais alors, ce fut une de mes métamorphoses, caporal-chef. La fanfare de la troisième région aérienne. Uniforme bleu sombre, calot, guêtres blanches, petite flûte, doigts et lèvres habitués aux aigus stridents de notre cheval de bataille, le refrain de la Marseillaise, entonné en toutes circonstances. Rien de noir, en somme, sinon la nuit d'hiver. Le règlement imposait que dès 21 heures, nous arrêtions le poêle à charbon - ah ! Une touche noire dans le décor, fixons-la au passage, le seau plein de boulets, et, partout, l'insinuante et graisseuse poussière du charbon - qui fumait dur au milieu de nos lits sagement alignés."


ALAIN BADIOU
Beckett
L'increvable désir

"...D'un observatoire ainsi bricolé, je ne pouvais voir en Beckett que ce que tout le monde y voyait. Un écrivain de l'absurde, du désespoir, du ciel vide, de l'incommunicabilité et de l'éternelle solitude, un existentialiste, en somme. Mais aussi un écrivain « moderne », en ceci que le destin de l'écriture, le rapport entre le ressassement de la parole et le silence originel, la fonction simultanément sublime et dérisoire des mots, tout cela était capturé par la prose, très loin de toute intention réaliste ou représentative, la fiction étant à la fois l'apparence d'un récit, et la réalité d'une réflexion sur le travail de l'écrivain, sa misère et sa grandeur."...

"Il m'a fallu de longues années pour me défaire de ce stéréotype, et pour prendre enfin Beckett au pied de sa lettre. Non, ce qu'il nous donne à penser par son art, de théâtre, de prose, de poésie, de cinéma, de radio, de télévision, de critique, n'est pas cet enfoncement ténébreux et corporel dans une existence abandonnée, dans un délaissement sans espoir. Ce n'est pas non plus du reste le contraire, qu'on a tenté de faire valoir : farce, dérision, saveur concrète, Rabelais maigre. Ni existentialisme, ni baroque moderne. La leçon de Beckett est une leçon de mesure, d'exactitude, et de courage. C'est ce que je voudrais établir dans ces quelques pages."

 


Alain Badiou et Judith Balso

Lors du colloque:

Philippe Beck, un chant objectif aujourd'hui


Centre culturel International de Cerisy-La-Salle
Du lundi 26 aout au lundi 2 septembre 2013

« Un poème – un recueil – de Beck est aussi toujours abrupt et réaliste, au sens suivant : ce qui ne pouvait être dit et sera dit atteste le réel comme résistance à vaincre. D’où une sorte d’obstination aride et terrestre du poème. Un recueil de Beck vous arrache contradictoirement un consentement émotif et un sentiment rationnel de victoire à l’arrachée » (Alain Badiou)




ALAIN BADIOU
Pornographie du temps présent

"...Nous devons comprendre, ce qui est pour nous très difficile, que la vraie critique du monde, aujourd'hui, ne saurait se ramener à la critique académique de l'économie capitaliste. Rien n'est plus facile, rien n'est plus abstrait, rien n'est plus inutile, que la critique du capitalisme réduite à elle-même. Ceux qui mènent grand bruit sur cette critique en viennent toujours à de sages réformes de ce capitalisme. Ils proposent un capitalisme régulé et convenable, un capitalisme non pornographique, un capitalisme écologique et toujours plus démocrate. Ils exigent un capitalisme confortable pour tous, en somme : un capitalisme à visage humain. Rien ne sortira de ces chimères.
La seule critique dangereuse et radicale, c'est la critique politique de la démocratie. Parce que l'emblème du temps présent, son fétiche, son phallus, c'est la démocratie. Tant que nous ne saurons pas mener à grande échelle une critique créatrice de la démocratie d'Etat, nous resterons, nous stagnerons, dans le bordel financier des images. Nous serons les serviteurs du couple formé par la patronne du bordel et le chef de la police : le couple des images consommables et du pouvoir nu."

"C'est peut-être la meilleure définition de la classe moyenne contemporaine : participer naïvement à la formidable corruption inégalitaire du capitalisme, sans avoir même à le savoir. D'autres, en très petit nombre, et placés plus haut, le sauront pour elle."



ALAIN BADIOU
Sarkosy pire que prévu

Ce mélange de peur, de goût de l'ordre, de désir éperdu de garder ce qu'on a et de confiance aveugle en la coalition des aventuriers de passage et des vieux chevaux de retour de la droite extrême, c'est cela que j'ai nommé le « pétainisme transcendantal », et c'est bien ce qui a assuré l'élection de Sarkozy.
Ceux qui prennent le pouvoir dans ces conditions subjectives doivent, qu'ils le veuillent ou non, suivre un chemin de radicalisation réactionnaire. Ils ne peuvent en effet tenir aucune des promesses que leur désir ardent de s'installer dans l'État et de le monopoliser au profit de leur clique les a contraints à prodiguer. En fait d'ordre, de retour aux vieilles valeurs, de travail acharné, de fin des gaspillages, de sécurité renforcée, d'autorité des vieux sur les jeunes, d'écoles sages comme des images, de corps constitués protégés, honorés et bien payés, bref de tout ce qui plaît aux consciences infectées par le pétainisme transcendantal, on va avoir le constant désordre des actions incohérentes et vaines, le bling-bling des vies privées tapageuses et de la corruption omniprésente, l'anarchie des dépenses et des déficits, le développement du chômage comme d'un cancer inguérissable, la violence partout, et d'abord la policière, des insurrections nihilistes de la jeunesse, un désastre scolaire généralisé, les corps de l'État décimés et méprisés, même la magistrature, même les gendarmes, et tout le reste à l'avenant.


Pour dissimuler cette sorte de pillage politique de l'État, Sarkozy et sa clique ne peuvent que puiser leur rhétorique dans l'arsenal disponible du pétainisme proprement dit : mettre tout ça sur le dos des « étrangers » ou présumés tels, des gens d'une civilisation « inférieure », des intellectuels « coupés des réalités », des malades mentaux, des récidivistes, des enfants génétiquement délinquants, des nomades et du laxisme des parents dans les familles pauvres. D'où une succession inimaginable de lois scélérates concernant toutes les catégories exposées et appauvries, des ouvriers étrangers aux psychotiques à l'abandon, des prisonniers aux chômeurs de longue durée, des enfants mineurs dont la famille est sans ossature aux vieux des hospices. On aura aussi droit au développement infâme des thèmes identitaires (les « vrais » Français, l'identité chrétienne de l'Europe, les gens « normaux »...), aux traditionnelles invectives contre les intellectuels qui répandent des savoirs inutiles. On aura bien entendu une surveillance assidue des journaux et de la télévision, progressivement muselés et corrompus, de façon à ce qu'aucun des méfaits du pouvoir ne puisse jamais être mis sur la place publique et jugé pour ce qu'il est. On aura à l'extérieur, pour dissimuler la vassalité atlantique restaurée - ainsi de notre absurde présence dans la guerre américaine en Afghanistan -, quelques coups de menton, parfois ridicules, comme la « médiation » de Sarkozy entre les Russes et les Géorgiens, parfois scandaleux, comme l'installation en Libye, à coups de bombardements, du règne des bandes armées sous le couvert de quoi les puissances se redistribuent la manne pétrolière.
Tout cela dessine une configuration qui, très clairement, déporte la droite classique française, libérée par l'élection de Sarkozy des ultimes résidus du gaullisme, vers une sorte de mélange extrémiste entre l'appropriation de l'Etat par une camarilla politique directement liée aux puissances d'argent et au gotha planétaire et une propagande archi-réactionnaire dont le centre de gravité est une xénophobie racialiste.


ALAIN BADIOU
La République de Platon

Cela a duré six ans.
Mais pourquoi ? Pourquoi ce travail presque maniaque à partir de Platon ? C'est que c'est de lui que nous avons prioritairement besoin aujourd'hui, pour une raison précise : il a donné l'envoi à la conviction que nous gouverner dans le monde suppose que quelque accès à l'absolu nous soit ouvert. Non parce qu'un Dieu vérace nous surplombe (Descartes), ni parce que nous sommes nous-mêmes des figures historiales du devenir-sujet de cet Absolu (Hegel comme Heidegger), mais parce que le sensible qui nous tisse participe, au-delà de la corporéité individuelle et de la rhétorique collective, de la construction des vérités éternelles.
Ce motif de la participation, dont on sait qu'il fait énigme, nous permet d'aller au-delà des contraintes de ce que j'ai nommé le « matérialisme démocratique ». Soit l'affirmation qu'il n'existe que des individus et des communautés, avec, entre elles, la négociation de quelques contrats dont tout ce que les « philosophes » d'aujourd'hui prétendent nous faire espérer est qu'ils puissent être équitables. Cette « équité » n'offrant en réalité au philosophe que l'intérêt de constater qu'elle se réalise dans le monde, et, de plus en plus, sous la forme d'une intolérable injustice, il faut bien en venir à affirmer qu'outre les corps et les langages il y a des vérités éternelles. Il faut parvenir à penser que corps et langages participent dans le temps à l'élaboration combattante de cette éternité. Ce que Platon n'a cessé de tenter de faire entendre aux sourds


"Socrate sent alors qu'il peut conclure par une phrase majestueuse. Il inspire à fond, puis :

 

    -Ainsi, chers amis, quand vous tombez sur des admirateurs d'Homère soutenant que ce poète a été l'éducateur de la Grèce et que, en matière d'administration des affaires humaines et d'enseignement, c'est lui qu'il convient de choisir et d'apprendre, afin de vivre en donnant sens à partir de ses poèmes à tout le dispositif de l'existence, il faut d'une part accueillir ces amoureux de la poésie avec joie, les embrasser, les considérer comme des gens aussi respectables qu'on peut l'être, et convenir avec eux qu'Homère est le poète suprême, le créateur de la poésie tragique, mais d'autre part tenir ferme sur notre conviction, dont la part affirmative est que les seuls poèmes directement appropriés à notre cinquième politique sont des hymnes dédiés à nos idées et des éloges de ceux qui les incarnent, et dont la part négative est que, si l'on met au même rang la muse purement aimable, mélodieuse ou épique, plaisir et douleur assureront leur emprise sur la foule en lieu et place de la discipline collective et du principe que, en commun et selon le commun, nous déclarons sans relâche être universellement le meilleur.

    Socrate reprend haleine. Dehors le soleil a presque disparu sur la mer et l'ombre des piliers zèbre les dalles, peinture abstraite qui n'imite plus rien qu'elle-même. Mais voici qu'Amantha s'ébroue et braque sur Socrate son beau regard opaque :

    -Puis-je, cher maître, dire une incongruité ?

    - N'est-ce pas souvent ta fonction, jeune femme indomptable ? répond Socrate, plus fatigué que réellement amical.

    - C'est que ni sur le poème ni sur le théâtre vous ne m'avez convaincue. Votre cible - un art qu'on suppose ramené à la reproduction des objets extérieurs et des émotions primitives - est très étroite, alors que vous faites comme si elle représentait pratiquement tout le domaine. Ni Pindare, ni Mallarmé, ni Eschyle, ni Schiller, ni Sapho, ni Emily Dickinson, ni Sophocle, ni Pirandello, ni Ésope, ni Federico Garcia Lorca ne rentrent dans votre schéma.

    Socrate se tait, tendu. Glauque ouvre des yeux ronds. Amantha, soudain hésitante, poursuit cependant :

    -Il me semble... Je dirais qu'une partie de votre argumentation est une sorte de plaidoirie. Comme si vous vouliez vous excuser, peut-être d'abord auprès de vous-même, d'avoir chassé les poètes et leur art de notre communauté politique.

    Socrate hésite à son tour un bon moment, puis comprend qu'il ne peut renoncer :

      -Ce n'est pas absolument faux. À cette sentence toutefois la raison pure nous contraignait. Mais pour que tu ne m'accuses pas d'inculture et de populisme rustaud, je voudrais te rappeler que ce n'est pas moi qui ai commencé. Très ancien est le différend entre poésie et philosophie. "


BADIOU/ZIZEK
L'idée du communisme
conférence de Londres, 2009

L'idée de convoquer une sorte de conférence philosophique mondiale autour du mot « communisme» remonte à des discussions entre mon ami Slavoj Zizek et moi-même durant l'été 2008. Quelles que soient nos divergences spéculatives ou politiques, nous parvenions l'un et l'autre à la conviction que remettre en circulation ce vieux mot magnifique, ne pas laisser les partisans du capitalisme libéral mondialisé imposer leur propre bilan de son usage, relancer la discussion sur les étapes et les fourvoiements inévitables de l'émancipation historique de l'humanité tout entière, que tout cela était absolument nécessaire à la renaissance de ce qui fait aujourd'hui si cruellement défaut : une indépendance de pensée totale au regard du consensus occidental « démocratique », qui n'organise universellement que sa propre et délétère continuation dépourvue de tout sens.


Jean-Luc Nancy: Le communisme ne relève donc pas de la politique. Il donne à la politique un requisit absolu: celui d'ouvrir l'espace commun au commun lui-même, c'est-à-dire ni le privé, ni le collectif, ni la séparation, ni la totalité - et d'ouvrir ainsi sans autoriser un accomplissement du " commun" lui-même, aucune façon de le substantifier ou de le faire sujet. Communisme est principe d'activation et de limitation de la politique (là où précisément auparavant la politique avait été pensée comme assomption du commun, d'un être supposé commun).

Mais cela - ce cum - pose à la politique cette question: comment penser la société, le gouvernement, le droit sans leur assigner la visée d'accomplir le commun mais seulement dans l'espoir et l'effort de le laisser venir et courir sa chance, sa possibilité propre de faire sens - un sens ni unique ni même en dernière instance signifiable, mais le sens commun qui ne livre pas un sens du commun et ne cesse au contraire de rouvrir son espace à plus de circulation de sens (arts, amours, pensées). Une circulation, un partage qui n'est pas échange de possessions mais de propriétés: là où et lorsque ma propriété ou mon propre devient propre grâce à son propre engagement: c'est cela précisément qui est nommé parfois « amitié », parfois « amour », ou « confiance », « fidélité », ou «dignité», parfois «art», parfois «pensée», parfois même « vie» ou « sens de la vie»; dans tous ces noms il y a toujours, sous diverses modalités et tonalités, un engagement dans le commun, pour lui et par lui.

Jacques Rancière: Le futur de l'émancipation peut seulement consister dans le développement autonome de la sphère du commun créée par la libre association des hommes et des femmes qui mettent en acte le principe égalitaire. Devons­nous nous contenter d'appeler cela "démocratie"?Y a-t-il un avantage à l'appeler "communisme"? Je vois trois raisons qui peuvent justifier ce dernier nom. La première est qu'il met l'accent sur le principe d'unité et d'égalité des intelligences. La seconde est qu'il souligne l'aspect affirmatif inhérent à la collectivisation de ce principe. La troisième est qu'il indique la capacité d'autodépassement inhérent à ce processus, son infinité qui implique la possibilité d'inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables. Je rejetterais le terme, en revanche, s'il signifiait que nous savons ce que cette capacité peut réaliser comme transformation globale du monde et que nous connaissons la voie pour y arriver. Ce que nous savons, c'est seulement ce que cette capacité est capable de réaliser aujourd'hui comme formes dis sensuelles de combat, de vie et de pensée collectifs. Le réexamen de l'hypothèse communiste passe par l'exploration du potentiel d'intelligence collective inhérent à ces formes. Cette exploration suppose elle-même la pleine restauration de l'hypothèse de confiance.


ALAIN BADIOU
avec Nicolas Truong
Eloge de l'amour

Je crois en effet que le libéral et le libertaire convergent vers l'idée que l'amour est un risque inutile. Et qu'o n peut avoir d'un côté une espèce de conjugalité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation et de l'autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l'économie de la passion. De ce point de vue, je pense réellement que l'amour, dans le monde tel qu'il est, est pris dans cette étreinte, dans cet encerclement, et qu'il est, à ce titre, menacé. Et je crois que c'est une tâche philosophique, parmi d'autres, de le défendre. Ce qui suppose, probablement, comme le disait le poète Rimbaud, qu'il faille le réinventer aussi. Ça ne peut pas être une défensive par la simple conservation des choses. Le monde est en effet rempli de nouveautés et l'amour doit aussi être pris dans cette novation. Il faut réinventer le risque et l'aventure, contre la sécurité et le confort.


J'admets le miracle de la rencontre, mais je pense qu'il relève de la poétique surréaliste si on l'isole, si on ne l'oriente pas vers le laborieux devenir d'une vérité construite point par point. "Laborieux", ici, doit être pris positivement. Il y a un travail de l'amour, et non pas seulement un miracle. Il faut être sur la brèche, il faut prendre garde, il faut se réunir, avec soi-même et avec l'autre. Il faut penser, agir, transformer. Et alors, oui, comme la récompense immanente du labeur, il y a le bonheur.


Je crois qu'il est très important de comprendre que la France est simultanément le pays des révolutions et une grande terre de la réaction. C'est un élément dialectique de compréhension de la France. J'en discute souvent avec mes amis étrangers, parce qu'ils continuent à entretenir la mythologie d'une merveilleuse France toujours sur la brèche des inventions révolutionnaires. Alors, ils ont forcément été un peu surpris par l'élection de Sarkozy, qui ne s'inscrit pas tout à fait dans ce registre ... Je leur réponds qu'ils font une histoire de France dans laquelle se succèdent les philosophes des Lumières, Rousseau, la Révolution française, Juin 48, la Commune de Paris, le Front populaire, la Résistance, la Libération et Mai 68. Fort bien. Le problème, c'est qu'il y en a une autre: la Restauration de 1815, les Versaillais, l'Union sacrée pendant la guerre de 14, Pétain, les horribles guerres coloniales ... et Sarkozy. Il y a donc deux histoires de France, emmêlées l'une à l'autre. Là où, en effet, les grandioses hystéries révolutionnaires se donnent libre cours, les réactions obsessionnelles leur répondent. De ce point de vue, je pense que l'amour est aussi en jeu. D'ailleurs, il a toujours été très lié aux événements historiques. Le Romantisme amoureux est lié aux révolutions du XIXe siècle. André Breton, c'est aussi le Front populaire, la Résistance, le combat antifasciste. Mai 68 a été une grande explosion de tentatives de nouvelles conceptions de la sexualité et de l'amour. Mais lorsque le contexte est dépressif et réactionnaire, ce qu'on tente de mettre à l'ordre du jour, c'est l'identité. Cela peut prendre différentes formes, mais c'est toujours l'identité. Et Sarkozy ne s'en est pas privé. Cible numéro un : les ouvriers de provenance étrangère. Instrument : des législations féroces et répressives. Il s'était déjà exercé là-dedans quand il était ministre de l'Intérieur. Le discours en vigueur mêle identité française et identité occidentale. Il n'hésite pas à faire un numéro colonial sur 1'« homme africain ». La proposition réactionnaire est toujours de défendre « nos valeurs» et de nous couler dans le moule général du capitalisme mondialisé comme seule identité possible. La thématique de la réaction est toujours une thématique identitaire brutale sous une forme ou sous une autre. Or, quand c'est la logique d'identité qui l'emporte, par définition, l'amour est menacé. On va mettre en cause son attrait pour la différence, sa dimension asociale, son côté sauvage, éventuellement violent. On va faire de la propagande pour un « amour» en toute sécurité, en parfaite cohérence avec les autres démarches sécuritaires. Donc défendre l'amour dans ce qu'il a de transgressif et d'hétérogène à la loi est bien une tâche du moment. Dans l'amour, minimalement, on fait confiance à la différence au lieu de la soupçonner. Et dans la Réaction, on soupçonne toujours la différence au nom de l'identité ; c'est sa maxime philosophique générale. Si nous voulons, au contraire, ouvrir à la différence et à ce qu'elle implique, c'est-à-dire que le collectif soit capable d'être celui du monde entier, un des points d'expérience individuelle praticables est la défense de l'amour. Au culte identitaire de la répétition il faut opposer l'amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger.

"Aimer, c'est être aux prises, au-delà de toute solitude, avec tout ce qui du monde peut animer l'existence. Ce monde, j'y vois, directement, la source du bonheur qu'être avec l'autre me dispense. «Je t' aime» devient: il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l'eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d'abord. Je vois, comme dans le poème de Mallarmé:

Dans l'onde toi devenu(e)
Ta jubilation nue.
"


ALAIN BADIOU
De quoi Sarkosy est-il le nom?

Entre nous, ce n'est pas parce qu'un président est élu que, pour des gens d'expérience comme nous, il se passe quelque chose. J'en ai assez dit sur le vote pour que vous sachiez que s'il s'est en effet passé quelque chose, on ne trouvera pas ce dont il s'agit dans le registre de la pure succession électorale. Ce qui m'amène à une première méditation sur la notion de ce que c'est que se sentir frappé par un coup, en sorte qu'on s'expérimente un peu aveugle, légèrement incertain, et finalement quelque peu dépressif. Oui, chers amis, je flaire dans cette salle une odeur de dépression. Je pose alors que Sarkozy à lui seul ne saurait vous déprimer, quand même! Donc, ce qui vous déprime, c'est ce dont Sarkozy est le nom. Voilà de quoi nous retenir: la venue de ce dont Sarkozy est le nom, vous la ressentez comme un coup que cette chose vous porte, la chose probablement immonde dont le petit Sarkozy est le serviteur.


En tant qu'Idée pure de l'égalité, l'hypothèse communiste existe à l'état pratique depuis sans doute les débuts de l'existence de l'État. Dès que l'action des masses s'oppose, au nom de la justice égalitaire, à la coercition de l'État, on voit apparaître des rudiments ou des fragments de l'hypothèse communiste.


ALAIN BADIOU
Deleuze. La clameur de l'être.

Ce qui compte, c'est que, saisi dans l'extrême dureté de sa construction conceptuelle, Deleuze reste diagonal au regard de tous les blocs d'opinion philosophique qui ont dessiné le paysage intellectuel depuis les années soixante. Il n'aura été ni phénoménologue, ni structuraliste, ni heideggérien, ni importateur de « philosophie » analytique anglo-saxonne, ni néo-humaniste libéral (ou néo-kantien). Ce qui peut aussi se dire, dans notre vieux pays où tout est politiquement décidé: il n'aura été ni compagnon de route du PCF, ni rénovateur léniniste, ni prophète désolé du « retrait» du politique, ni moraliste des droits de l'homme occidental éclairé. Comme tout grand philosophe, et en parfaite conformité avec l'aristocratisme de sa pensée, avec ses principes nietzschéens d'évaluation de la force active, Deleuze constitue une polarité à lui tout seul.


ALAIN BADIOU
Le siècle

...le lien obscur, quasi ontologique, qui unit l'Europe satisfaite et l'Afrique crucifiée. L' Afrique comme noirceur secrète de la lessive morale du Blanc.

Ce que le siècle nous lègue à partir de la fin des années soixante-dix, c'est la question: Qu'est-ce qu'un "nous" qui n'est pas sous l'idéal d'un "je", un "nous" qui ne prétend pas être un sujet? Le problème est de ne pas conclure à la fin de tout collectif vivant, à la disparition pure et simple du "nous".


Textes réunis par E. Grossman et R. Salado
Samuel Beckett
L'écriture et la scène

Ce qui arrive d'Alain Badiou

"...prononcer l'homme nu, sans espoir ni désespoir, acharné, survivant, livré au langage excessif de son désir.
Mais aussi faire savoir à chacun qu'il faut être fidèle, ce qui n'est pas si facile, à la sentence de Vladimir dans En attendant Godot :

A cet endroit, en ce moment, l'humanité c'est nous, que ça nous plaise ou non."