STEPHANE BOUQUET

STEPHANE BOUQUET
Les amours suivants

"et vivre
il faut que ça fasse à la fin une histoire
la même peut-être depuis toujours
qu'on se raconte... dans le métro quelqu'un lève
la tête
mèche flottante sous bonnet
gris l'air romantico-malade et sa béquille le soutient

... l'hiver sort de sa bouche le métro
roule par ex. les gens montent et descendent
nous sommes suffisamment ensemble"


Maison de la Poésie de Rennes, mai 2005



STEPHANE BOUQUET
Nos amériques

"Tu redors finalement le métro roule
la neige n'a pas fondu dehors, à cause de toi
le temps t est d'une transparence peu agressive

ma station maintenant, je vais te laisser
infiniment pulsation de visage
écrasée sur le sommeil de la vitre continuer

continuer de respirer doucement
dans le métro de neige étale
je sais que tu vas bâiller plus tard

et t'étirer dans toutes les dimensions
de l'icosaèdre des choses, on dirait que tu serais
un faon dans l'enfance indienne de la neige

mâchant les fougères qui étaient les dernières preuves
si ça fait le moindre sens, tu vois je t'ai retrouvé
si souvent depuis parce que j'ai juste suivi

les flocons du battement cardiaque
je me suis assis dans le poème vigoré
sous l'hospitalité gratuite des arbres..."

 


STEPHANE BOUQUET
Un peuple

"Un peuple : À Rome jadis, le mot populus (o bref) veut dire peuple et le mot populus (o long) signifie peuplier : la piazza del popolo actuelle est un endroit de cette hésitation : nous sommes là-bas, incertains si nous participons dans le bruit des arbres, dans la fréquentation des gens. Nous restons dans une égalité immense. Oui (je le répète) il semble que ce mot « peuple », ou un de ses équivalents, le mot « peuplier » pour certains, soit une direction très fréquente, et aussi très ancienne, pour les faiseurs de poèmes. Ainsi que dit Joachim du Bellay mêlé à la populace parfois aristocratique de la Ville : «je m'adresse où je vois le chemin plus battu. » Nous allons chacun vers un lieu pour nous très habité, vers le chœur confortable des gens, vers les traces accumulées. Nous croyons qu'ils nous sauveront du pire. Nous pensons (naïvement) qu'ils sont moins que nous privés du monde, des rues, des autres. Tout cela est faux bien sûr (et idéologiquement suspect) : nous le savons et nous ne le savons pas. Nous continuons à battre le chemin, nous respirons leur poussière quasi miraculeuse, nous les désirons dans nos vers ou nous désirons nos vers pour eux, c'est difficilement décidable."


 

STEPHANE BOUQUET
Le mot frère

 

"choses :
1. train: dehors à très grande vitesse notamment

est une longue durée de givre
même l'eau

est deux fois une telle noyade
dans le brouillard, les yeux inutiles
c'est la solution: on les retire on est
délivrés
de la prof use beauté des visages
& corps posés partout

est le soleil très bas à travers l'arbre défeuillé les branches abstraites
je regarde ça,
quelque chose de situé dans le pré

2. il faut sûrement
abandonner la pluie d'atomes, la théorie
du hasard de nous continués jusqu'à dispersion

désormais ce qu'il explique (physique actuelle)
les particules sont des modes d'oscillation de la corde fondamentale
à quoi l'on pend je préfère

on ne va plus se mélanger
après la mort, c'est déjà
devenu le clignotement d'un seul visage"


STEPHANE BOUQUET
Un monde existe

"Au pied de Brooklyn Bridge en face Manhattan
le quartier s'appelle Dumbo
down under Manhattan Bridge & over
une éclosion voilà le mot un oeuf se casse un étouffement cesse

il y a de l'air l'odeur est celle de la mer de l'essence la lumière est grise-basse
à l'horizon des hauteurs d'immeubles
sous mes pieds le vert des prairies
là-bas un arbre se découpe dessous s'assoient des mongoliens
les branches protègent
d'un côté un long mur d'usine brique salie fer rouillé du temps a passé depuis que les lieux ont servi
de l'autre le ressac de l'Hudson river bientôt touchant l'océan
dans le ciel les hélicos de la police les avions pour JFK ou La Guardia
à mi-distance du ciel et d'ici l'incessant trafic automobile
Cela fait un monde auquel j'appartiens

je ne dis pas j'aurais pu si
je dis je suis sur cette terre
c'est une origine possible
les bruits célèbrent la naissance"


"D’un côté, je sais bien que la poésie concerne très peu de gens (euphémisme) et que c’est une activité désormais presque privée de sens. Pourquoi continuer alors ? Wozu Dichter ? Parce que, simplement, d’un autre côté.
D’un autre côté, il y a le sentiment que vivre est un chemin à augmenter chaque jour ; le sentiment d’être cerné de mort et, mieux, entouré de gens et qu’il est urgent (quoique probablement vain) d’accumuler des traces, les traces de leurs noms et celles de leurs existences ; et aussi il y a le terrible sentiment que le monde arrive plutôt là-bas et qu’il faut marcher encore si l’on veut arriver là-bas justement, où les choses ont lieu, dans un possible paradis personnel, faits de mots très simples, chacun les siens, mettons quant à moi le mot neige, le mot arbre, le mot centre commercial, depuis récemment le mot autoroute qui me revient souvent, le mot frère ; et surtout il y a, encore et toujours, la quête frénétique des carrefours afin que le mot partage ait un sens et puisse consoler d’une certaine manière, d’une manière naïve je sais bien. Voilà à peu près dessiné l’horizon simple de mon travail de poèmes : créer de la vie commune si possible, bâtir une étreinte.
D’un autre côté, donc, il y a toujours un espoir."



STEPHANE BOUQUET
Dans l'année de cet âge

"1. Poème pour une nuit où pas de courage

Je marche dans la nuit
blanche éblouie
L'idée m'arrive d'un poème
long grave et sans espoir
(et si je le striais de cris)
Je le compose au fil des gens et des bars et des heures

mais pas celui-là"