E-F

JEAN ECHENOZ
14

Le tocsin, vu l'état présent du monde, signifiait à coup sûr la mobilisation. Comme tout un chacun mais sans trop y croire, Anthime s'y attendait un peu mais n'aurait pas imaginé que celle-ci tombât un samedi. Sans aussitôt réagir, il est resté moins d'une minute à écouter les cloches se bousculer solennellement puis, redressant son engin et posant le pied sur sa pédale, il s'est laissé glisser le long de la pente avant de prendre la direction de son domicile. Un cahot brusque et, sans qu'Anthime s'en aperçût, le gros livre est tombé du vélo, s'est ouvert dans sa chute pour se retrouver à jamais seul au bord du chemin, reposant à plat ventre sur l'un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet.

 


JEAN ECHENOZ
Un an

Victoire, s'éveillant un matin de février sans rien se rappeler de la soirée puis découvrant Félix mort près d'elle dans leur lit, fit sa valise avant de passer à la banque et de prendre un taxi vers la gare Montparnasse.
Il faisait froid, l'air était pur, toutes les souillures blotties dans les encoignures, assez froid pour élargir les carrefours et paralyser les statues, le taxi déposa Victoire au bout de la rue de l'Arrivée.
Gare Montparnasse, où trois notes grises composent un thermostat, il gèle encore plus fort qu'ailleurs : l'anthracite vernissé des quais, le béton fer brut des hauteurs et le métal perle des rapides pétrifient l'usager dans une ambiance de morgue.


JEAN ECHENOZ
Au piano

"Au croisement de la Chaussée d'Antin, Béliard se retourne, lui fait un petit signe et Max, plus mort que jamais, les voit reprendre leur marche, s'amenuiser dans la perspective du boulevard avant de prendre à droite et disparaître dans la rue de Rome."


JAMES ELLROY
Le Grand Nulle Part

"Les orages éclatèrent juste avant minuit, noyant sous leurs averses les coups de klaxon et le tintamarre qui marquaient de leur signal convenu la nouvelle année sur le Strip ; 1950 fit ainsi son entrée à l’annexe du poste de police d’Hollywood Ouest dans une vague de crissements de pneus excités avec, en supplément, l’intervention du fourgon à viande froide.
A 00 h 03, un carambolage de quatre voitures sur Sunset et la Cienaga eut pour conséquences un peu de tôle froissée et une demi-douzaine de blessés ; les adjoints arrivés sur les lieux recueillirent les déclarations des témoins oculaires ; les responsables de l’accident étaient le rigolo dans la De Soto marron et le major de l’armée de terre de Camp Cooke au volant de sa voiture de service, qui faisaient la course, sans les mains, avec chacun sur les genoux un chien coiffé d’un chapeau de cotillon. Deux arrestations ; un appel au refuge d’animaux de Verdugo Street. À 00 h 14, un cabanon en préfa inhabité, domicile d’un ancien combattant, s’effondra en un tas de décombres noyés de pluie, tuant par la même occasion deux adolescents, un garçon et une fille, qui se pelotaient dans le soubassement ..."

 

ODYSSEUS ELYTIS
L'espace de l'Egée

"Devant la crête de l'île de Sérifos, quand monte le soleil, les canons de toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. L'intelligence est vaincue par quelques vagues et une poignée de pierres - chose étrange peut-être, et pourtant capable d'amener l'homme à ses véritables dimensions. En effet, qu'est-ce qui, sinon, lui serait plus utile pour vivre ? S'il aime commencer de travers, c'est qu'il ne veut pas entendre. Sans qu'il en prenne conscience, la mer Égée dit et redit sans cesse, depuis des milliers d'années, par la bouche du clapotis de ses vagues, sur l'immense étendue de ses côtes : voilà qui tu es ! "


ODYSSEUS ELYTIS
Temps enchaîné et temps délié

1917

Enveloppé dans des couvertures, je sens qu'on me soulève et qu'on me descend par un vieil escalier en bois. Il y a beaucoup de femmes qui tiennent des bougies allumées, et ma mère est là qui avance en premier, une lampe à pétrole à la main. Les marches sont rongées, de temps en temps la grosse femme qui me tient trébuche, je suis le mouvement de nos ombres sur le mur. J'ai peur, mais en même temps je sens quelque chose qui m'attire.

ANTOINE EMAZ
La page Antoine Emaz sur ce site


ANNA ENQUIST
Les porteurs de glace

"Elle avait toujours détesté le sol sablonneux dont pourtant beaucoup de gens vantaient les mérites. Il serait bon pour la peau et salutaire aux voies respiratoires. Elle exécrait ces dépôts éoliens nonchalants que sont les dunes avec leurs oyats nuisibles, elle méprisait cet élément qui se laissait si facilement disperser par le vent, si passivement traverser par la pluie salvatrice et si docilement employer comme abrasif ou chronomètre."


ANNA ENQUIST
Les Endormeurs

"Drik de Jong attend.
Il attend dans sa propre salle d'attente qui n'est pas vraiment une salle d'attente, plutôt un coin sous l'escalier où il n'y a de place que pour une seule chaise. Une photo représentant une rangée d'arbres dans un paysage de polder est accrochée au mur droit.
Drik de Jong attend un nouveau patient. Veut-il savoir ce que l'on ressent quand on attend ici sur cette chaise? Peu probable. Il est très rare que quelqu'un s'assoie sur cette chaise car Drik de Jong ménage une bonne pause entre ses rendez-vous et il s'arrange pour que ses patients ne se rencontrent pas.
La double porte de son cabinet est ouverte. Bien qu'il ne soit que onze heures du matin, il a allumé la lampe au-dessus de son bureau et celle qui se trouve un peu en biais derrière le fauteuil du thérapeute. Il s'est assis un instant dans ce fauteuil et il a vu les rideaux défraîchis et, derrière, un ciel couvert — on est en octobre et la lumière va disparaître. Mais pas ici, a-t-il pensé, dans cette pièce, il faut une lumière jaune, chaleureuse. Faire une provision de lampes à incandescence pendant qu'il en est encore temps, ces nouvelles ampoules économiques sont horribles. Un éclairage de prison."

MARCO ERCOLANI
LUCETTA FRISA
j'entends des voix

Traduction Sylvie Durbec

Je n'existe pas quand je suis en proie au délire. Je n'existe pas non plus quand je ne suis pas en proie au délire : je reste au lit, je regarde la télé, et c'est tout. Je viens vous voir, docteur, parce que ça stagne. Tout se répète, le temps s'est arrêté. Oui, bien sûr, j'ai conservé mes rituels comme par exemple laisser la cigarette s'éteindre toute seule, en suivant le rythme de la nature, et ne pas l'écraser cruellement dans le cendrier. Petites cérémonies innocentes. Je dois faire attention. Très attention. Vous voyez, docteur, quand je vais bien, vous me faites interner, quand je vais mal, vous me dites de poursuivre le traitement, parce que selon vous je suis sur la bonne voie. Ça ne vous semble pas contradictoire ?


MARCO ERCOLANI
LUCETTA FRISA
âmes inquiètes

Traduction Sylvie Durbec


— La peau des choses a une écorce légère, elle s'ouvre sous la pression infime d'un doigt, presque sans bruit ; ou alors exhale un son bref, si bref qu'on l'entend à peine. Pourtant chaque chose a sa note exacte : du nylon déchiré j'ai entendu, une fois, un fa aigu, de la pierre en éclats, un do mineur superbe. Les choses parlent, toujours, il suffit de les écouter.

ANNIE ERNAUX
L'occupation

"J'avais quitté W. Quelques mois après, il m'a annoncé qu'il allait vivre avec une femme, dont il a refusé de me dire le nom. A partir de ce moment, je suis tombée dans la jalousie. L'image et l'existence de l'autre femme n'ont cessé de m'obséder, comme si elle était entrée en moi. C'est cette occupation que je décris."

MAX ERNST
Le Jardin de la France

"J'accorde au peintre le droit de parler, de rire, de prendre position, de jouir de toutes ses facultés hallucinatoires. Refus absolu de vivre comme un tachiste." Max Ernst, 1967

ESCHYLE
Théatre complet

"Une sorte d'épouvante emplit Eschyle d'un bout à l'autre : une méduse profonde s'y dessine vaguement derrière les figures qui se meuvent dans la lumière. Eschyle est magnifique et formidable, comme si l'on voyait un froncement de sourcils au-dessus du soleil"
Victor Hugo

 

 

JEAN-MICHEL ESPITALLIER

JEAN-MICHEL ESPITALLIER
L'invention de la course à pied (et autres trucs)

"L'homme est ainsi fait qu'il passe son temps à inventer des choses qui ne lui servent strictement à rien. Disons plutôt qu'il ne se contente pas de se conformer à l'axiome un peu plan-plan reproduction + survie, autrement dit besogner maman et se bâfrer comme un goinfre. Ce serait à la longue un peu limité. L'homme n'est pas un animal. Raie de côté, collection de sous-bocks, travers de porc braisé au romarin et sa fricassée de petits légumes, césure à l'hémistiche, balles dum-dum, stradivarius et bain moussant, l'homme passe son temps à inventer des choses qui ne lui servent strictement à rien. Voilà, pourquoi, entre autres, l'homme, qui n'est pas un animal, n'est pas un animal.

 


JEAN-MICHEL ESPITALLIER
De la célébrité

Les célébrités portent fréquemment des lunettes noires dans le but de signifier qu'elles sont célèbres et qu'elles s'en cachent. Les gens ordinaires qui souhaitent se faire passer pour des célébrités (qui s'en cachent) portent des lunettes noires dont la vocation consiste à faire passer les célébrités pour des non-célébrités (protection non des rayons du soleil mais des indiscrétions suscitées par leur rayonnement), lesquelles portent des lunettes noires dans le but de se faire passer pour des célébrités (qui s'en cachent).

 


Z5

Architecte
Christophe Gulizzi

Texte
Jean-Michel Espitallier

L 'homme est ainsi fait qu'il passe son temps à inventer des choses qui ne lui servent strictement à rien. Disons qu'il ne se contente pas de se conformer à l'axiome un peu ronron reproduction + survie, autrement dit besogner maman et se bâfrer comme un goinfre. Ce serait à la longue un peu limité. L'homme n'est pas un animal. Il passe sa vie à inventer des trucs qui n'auront d'autre utilité que de n'en avoir aucune. Raie de côté, collection de sous-bocks, travers de porc braisé au romarin et sa fricassée de petits légumes, césure à l'hémistiche, balles dum-dum, Stradivarius et bain moussant. Il est même capable de se laisser mourir d'ennui dans un bureau pendant quarante-deux ans pour se payer une Mégane qui le conduira au bureau.


CLAUDE ESTEBAN
Trajet d'une blessure

"Suis-je le même, après tant d'épreuves, d'effrois, d'égarements? Je m'avance avec d'infinies précautions dans ma tête, j'essaye de me glisser furtivement aux lisières de ce qui fut, hier, une pensée. Tout semble s'être endormi ou plutôt perdurer au loin dans une sorte de torpeur. Peut-être est-il trop tôt encore pour tenter de dissiper les ombres, cette brume cotonneuse où je me suis perdu, deux mois durant. Il faudrait, d'abord, que reviennent à moi quelques repères, sans que je les sollicite, et que mon désir, si ténu, si chancelant, l'emporte sur le doute. Je ne retrouve qu'un très grand silence, celui qui me faisait défaut lorsque le vacarme des nerfs et des fibres confinait au délire. "

NOLWEN EUZEN
Présente

61. JE SUIS PRESENTE

j'étends le linge
j'épluche les légumes

tout pour aujourd'hui

JOSE MANUEL FAJARDO
Les démons à ma porte

"A mon réveil j'étais en enfer. Je ne crois pas qu'il existe un seul et même enfer pour tout le monde. Chacun a le sien propre et l'art du bourreau est de deviner quel est le vôtre."

FRANCOIS FAMPOU
La langue au chat

Moi j'ai peur de sortir.
J'en ai tellement peur
Que pendant mes voyages
Je porte ma maison
Accrochée sur le dos
Afin qu'elle me protège.

 

illustrations de Patrice Mazoué

WILLIAM FAULKNER
Tandis que j'agonise

Je lui avais dit de ne pas amener ce cheval, par respect pour sa défunte mère, parce que ça n'a pas bonne façon de le voir caracoler ainsi sur ce sacré cheval de cirque, alors qu'elle voulait que nous soyons tous avec elle dans la charrette, tous ceux de sa chair et de son sang ; mais, nous n'avions pas plus tôt dépassé le chemin de Tull que Darl s'est mis à rire. assis sur la banquette avec Cash, avec sa mère couchée sous ses pieds, dans son cercueil, il a eu l'effronterie de rire!

NICOLAS FARGUES
Au pays du p'tit

"Les gens ne s'écoutent pas. C'est comme ça, c'est normal, c'est humain. Nous marchions dans Moscou avec Mondoloni. Pour alimenter la conversation, je lui faisais noter les proportions nord-américaines des avenues, le raffinement des décorations de Noël dans les vitrines, les voitures maculées jusqu'à mi-portière de gadoue neigeuse, les jeans des femmes qu'elles rentraient avec discipline à l'intérieur de leurs bottes à talons aiguilles. Je tentais, par toutes sortes de détails, de lui communiquer l'émotion que la ville me procurait, et Mondoloni ne répondait à ma verve que par des hochements de tête expéditifs. C'est ainsi : Mondoloni n'avait, comme tout le monde, pas de temps à perdre à chercher à comprendre ce qu'un autre que lui-même ressentait vraiment."

RAYMOND FEDERMAN
coups de pompes

POÉZUT
J'écoutais de la poézie
une lecxure de poézie
poézie appitoyante
et assoupichiante
j'avais envie d'erculer
je me suis dit poézut
j'en ai marre je cale
et alors j'ai renculé
sur place m'appitoychiant
donc jercule et déjercule
et me voilà alors perculé
et forcé de reculer
sans pourtant bien déculer
que faire que faire
me déculotter ou bien
m'enculotter sur place
en culbutant dans le recul
erculant du cul dégoûté
je m'execulte ici dans
cet énorme emmerdement

JEAN FERON
La hulotte
n'apas de culotte

Les oies

Les hommes nous tiennent
pour bêtes
mais c'est nous qui les mettons
au pas.

Pendant qu'ils s'entretuent
nous on s'entretutoie.

Illustrations de Maud Legrand

JOAQUIN FERRER
Lionel Ray

"Y a-t-il rien d'aussi silencieux que ces aplats orangés et ces gris tendres si parfaitement unis, d'une lumière à ce point condensée et filtrée qu'on croirait entendre l'espace, une vibration d'outre-monde, les ondes du silence qui s'accumulent..."

ROBERTO FERRUCCI
Venise est lagune

«Il fallait y ajouter une autre laideur, un autre poison, un autre danger, serait-il de passage. Mais un passage incessant. Un grand bateau rejette dans l’air en une journée une quantité de particules fines équivalant à celle de quatorze mille voitures. Un « écomonstre » en mouvement qui fond lentement sur le bacino di San Marco tandis qu’un peu plus loin le vieil homme de la lagune rembobine déjà en toute hâte le fil de sa canne à pêche. Depuis les quais, les gens l’observent avec admiration, car les géants frappent l’imagination, toujours. Ils font peur, mais c’est une peur qui fascine, qui séduit. Elle devient un pur fait esthétique. Un ooohhh collectif, que lancent à l’unisson les adultes et les enfants. À bord, tout en haut, perchées à des dizaines de mètres de la surface de la lagune, on distingue d’infimes ombres noires, vaguement anthropomorphes. Des figurines en chair et en os déposées là-haut par un dépliant multilingue qui t’offre – si tu viens en croisière – le spectacle d’une Venise à couper le souffle, vue de là, d’en haut. Et vue de l’eau. Des silhouettes noires qui font – de nouveau – coucou de leurs petites mains, des mains d’où jaillissent des microflèches blanches, flash après flash, autre promesse du dépliant, des pixels à envoyer immédiatement via courriel ou WhatsApp à tes parents et à tes amis. Partagés à l’instant même sur Facebook, sur Twitter, sur Instagram. Des corps sombres se dessinant, légers, sur cent mille tonnes d’acier qui parcourent les eaux frêles de la lagune, des millions de kilos qui font tressaillir les pierres de Venise, secouent les huisseries des habitations, font trembler leurs planchers et vaciller leurs fondations, mais laissent apparemment intacte l’eau autour d’eux."

ALAIN FERRY
Rhapsodie pour un librique défunt

Mais c'est un long métrage avec ma voix. Rhapsodie pour un librique défunt. Vues d'en bas. Parler encore. Voix de sous le verre. Lame de fond. C'est un comble. Éclairer l'inéclaircissable. On a tenté de vivre. S'efforcer de se voir partir. S'en aller d'une parole encore vivante. La mort : casse-tête. Mur épais à se taire? Non, murmurons, voire plus, au dernier lieu.

MICHELE FINCK
Giacometti et les poètes: "Si tu veux voir, écoute"

"Dupin, Bonnefoy et du Bouchet jouaient virtuellement (par la seule transmutation de l’œil en organe de l’écoute) sur cet « instrument de musique » qu’est l’œuvre qu’ils envisageaient ; et par ce jeu mental, le son auquel ils accédaient n’était autre que celui de leur poétique personnelle : « sifflement » pour Celan, « souffle » pour du Bouchet, « silence » pour Dupin et Bonnefoy ".

 "On peut dégager une forme constante du “bruit rétinien” qui sourd des œuvres d’art qu’aime Celan et qui exigent de lui l’écriture d’un poème : ce “bruit rétinien” constant, indissociable des rapports de Celan à la sculpture et à la peinture, est le “sifflement” qui renvoie sans doute à une hantise profonde [...] cette obsession du “sifflement”, associée deux fois par Celan à une œuvre d’art de son musée imaginaire [Van Gogh et Giacometti] est [...] le miroir acoustique profond du poète ".


MICHELE FINCK
Connaissance par les larmes

"Larmes blanches -décapage  catharsis  exorcisme
Larmes noires -équarrir  désosser  calciner."

" Poésie : Être traversée.
Par quoi ? Peu importe
Rumeur. Couleur. Odeur. "

"Écrire c’est sauter 
Dans le vide
De la page.

Pour
Pas
Crever."

FREDERIC FIOLOF
La magie dans les villes

"Il aime bien les dimanches. Leur petit air de répit grignoté, de répit mal ajusté. Ils ont la mélancolie de tout ce qui n'en finit pas de finir. Ils ont quelque chose d'une vieille terrine un peu indigeste que se partageraient fraternellement morts et vivants. Le dimanche, il ne va pas à la messe, il ne fait pas non plus la grasse matinée. Il se lève et ne sort pas. Il veut profiter pleinement de cette croûte de temps, épaisse et friable. Il écoute les oiseaux qui ne chantent pas, la pluie qui tombe ou ne tombe pas. Il pense à de lointains cousins trépanés, qu'il n'a pas connus. Des cousins de cousins en noir et blanc dans les tranchées de la Marne. Il pense à l'eau noire du canal et à cet endroit où elle rejoint la Seine, presque pour rien, sans changer de couleur. Le dimanche, il lit entre les lignes et porte un âne mort dans son coeur. Autour de lui on s'agite souvent. On le contourne comme un vieux chêne. Le sens de la famille se perd dans les rayures de son pyjama. Il se dit que le dimanche mériterait d'être la veille de tous les autres jours. Bien sûr,   techniquement, ce serait compliqué. On ne bouscule pas si facilement les agendas, on ne refait pas des calendriers qui se perdent dans la nuit des temps. Il se dit que c'est dommage, et puis il oublie. Il retourne à son temps d'encre molle. Il aime le dimanche non pas comme un jour de repos mais comme on aime un puits. Un puits sombre et débonnaire."

 

F. SCOTT FITZGERALD

F. SCOTT FITZGERALD
Carnets

" C'était un visage pâle, spirituel même, respectueusement éclairé par de grands yeux bruns, mais les oreilles pointues et les commissures des lèvres étaient plissées et grotesques, et le sourire qu'il fit pour accueillir Joséphine disait clairement qu'ils étaient les trois personnages d'une effroyable plaisanterie et qu'il était content qu'elle le comprît dès le départ." Un de ces types dingues", pensa-t-elle."


F. SCOTT FITZGERALD
La fêlure

"Toute vie est bien entendu un processus de démolition."

"J'essaierai d'être un animal aussi correct que possible, et si vous me jetez un os avec assez de viande dessus je serai peut-être même capable de vous lécher la main."


F. SCOTT FITZGERALD
Gatsby Le Magnifique

"Il a dû s'étonner d'apercevoir, entre les feuillages devenus hostiles, un ciel qu'il n'avait jamais vu; trembler de découvrir à quel point le soleil criard écrasait les jeunes pousses de gazon. Un monde nouveau, concret et pourtant irréel, où de mornes fantômes, ne pouvant respirer qu'à travers leurs songes, dérivaient au hasard - tel ce personnage surnaturel, au visage de cendres, qui glissait vers lui parmi les troncs informes."

NICK FLYNN
Contes à rebours

"Je vais vous dire un secret : quiconque vit assez longtemps finit un jour par se perdre. Vous aussi, un jour, en vous réveillant, vous serez perdu. C'est la dure et simple réalité. Si ça ne vous est pas encore arrivé, estimez-vous heureux. Quand ça vous arrivera, un beau jour, en regardant alentour, de ne rien reconnaître, de vous trouver seul dans le noir, égaré, peut-être jugerez-vous plus facile d'accuser quelqu'un d'autre : un amant infidèle, un père absent, une enfance malheureuse. Ou alors de vous en prendre à la carte qu'on vous a donnée, tant de fois repliée, jamais mise à jour, aux caractères trop petits. Vous pouvez brandir un poing menaçant vers le ciel, accuser le destin, le karma, le sort, et à raison parfois. La plupart du temps, toutefois, si vous êtes honnête, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même."


NICK FLYNN
Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie

"J'ai travaillé auprès des sans-abri de 1984 à 1990. En 1987, mon père s'est trouvé à la rue, est resté sans-abri près de cinq ans."

PHILIPPE FOREST
Le siècle des nuages

Ils descendaient depuis l'azur, laissant vers le bas grossir la forme de leur fuselage, traçant doucement leur trait au travers des nuages. Le vrombissement des quatre moteurs, juchés sur le sommet des ailes, enflait, vibrant dans le vide, résonnant jusqu'à terre. Leur ventre touchait enfin la surface de l'eau, projetant à droite et à gauche un panache puissant qui retombait en écume, bousculant tout avec des remous épais qui dérangeaient les barques amarrées et remontaient haut sur le bord des berges.
C'était l'été sans doute. Les vacances étaient déjà commencées. Il avait couché son vélo dans l'herbe toute brûlée par la chaleur du soleil. Peut-être attendait-il allongé sur le sol ou bien se tenait-il assis sur un ponton, les jambes se balançant au-dessus du courant très lent. A perte de vue, le grand ciel bleu du beau temps recouvrait le monde. Il regardait descendre vers lui le signe en forme de croix de la carlingue et des ailes. Lorsque l'avion heurtait l'eau, le choc le ralentissait net. Forant dans le fleuve une tranchée immatérielle, il creusait son sillage entre les rives, rebondissant formidablement d'avant en arrière, basculant sur l'un et puis l'autre de ses flancs, oscillant sur ses deux flotteurs jusqu'à ce qu'il s'arrête enfin : rond avec son ventre vaste comme celui d'une baleine, inexplicable parmi les péniches et les navires de plaisance, immobile comme un paquebot étrange mouillant au beau milieu des terres.

FREDERIC FORTE
Re-

entre deux pages la même
pluie à la place de rien

entre deux pages la même porte
absente pas de chien, un
écran dessus le thème inexistant
de re- son tiens italique posé
schème de qui s'avance
et combien

ce qui avance
à combien dans la marge, petits nems
empilés des amibiens tombant serrés
clinamen, pluie
à la place de rien


FREDERIC FORTE
L'expérience de la goutte de poix

"Dans l'expérience de la goutte de poix certaine quantité de poix disons de poix qui est le nom générique donné à une matière extrêmement visqueuse asphalte résine goudron bitume est d'abord chauffée puis versée dans un entonnoir dont on a pris soin d'obstruer le cou pour que trois années durant la poix refroidisse et se stabilise à température ambiante après quoi l'entonnoir est débouché placé sous une cloche de verre et l'on peut alors commencer à observer l'écoulement du liquide puisque contre toute apparence c'en est un voir photo cela se passe à l'Université du Queensland à Brisbane Australie en 1927 cela se passerait n'importe où ailleurs que ça reviendrait à peu près au même..."


FREDERIC FORTE
Discographie

 

horizontal
sans
accen
tua
tion
Là-bas le long de la rivière
considérons un instant
le goutte-à-goutte de l'évier
puis insensiblement
prenons
le contre-pied

 

JON FOSSE
Les rêves d'Olav

Dans le tournant il apercevra le fjord, se dit Olav, car il est Olav maintenant, pas Asle, et Alida n'est plus Alida, mais Âsta ; maintenant ils sont Âsta et Olav Vik, se dit Olav, et il se dit qu'aujourd'hui il va aller à Bjorgvin et faire ce qu'il a prévu de faire, et il s'est engagé dans le tournant et il voit le fjord miroiter, il ne le voit que maintenant, car aujourd'hui le fjord miroite, il arrive que le fjord miroite, et alors, quand il miroite, les montagnes s'y reflètent, et autour du reflet des montagnes le fjord est incroyablement bleu, et le miroir bleu du fjord rejoint imperceptiblement le blanc et le bleu du ciel, remarque Olav, et devant lui, assez loin devant lui à vrai dire, il voit un homme sur le chemin, mais qui cela peut-il être, connaît-il cet homme, il l'a sans doute croisé, sa façon de marcher, penché en avant, lui rappelle quelque chose, mais...


JON FOSSE
Quelqu'un va venir
Le fils

"Tu savais bien que quelqu'un allait venir
Moi aussi en un sens je le savais
Mais je ne voulais pas le savoir
Et toi tu l'as toujours su."


DOMINIQUE FOURCADE
manque

"De toute grande oeuvre émane une profonde, puissante et toujours inattendue qualité de silence. De ce silence le monde sort repensé et vivifié - et nous-mêmes, dans notre relation au monde."


JONATHAN FRANZEN

JONATHAN FRANZEN
Les corrections

 " Gary aurait aimé que toute nouvelle migration vers les côtes soit proscrite et tous les habitants du Midwest encouragés à retrouver le goût des nourritures bourratives, des habits démodés et des jeux de société, afin de conserver une réserve nationale stratégique de nigauderie, une terre vierge de tout sens esthétique qui permette aux privilégiés, comme lui, de se sentir extrêmement civilisés à tout jamais…"


JONATHAN FRANZEN
La vingt-septième ville

"Autrefois, cette terre avait été un terrain de chasse pour le peuple de Cahokia, des Indiens d’Amérique qui eurent si peu de rapports avec le monde des Blancs venus plus tard des plaines de l’est, qu’ils semblaient, en disparaissant, avoir emporté le pays avec eux. L’Histoire vit et meurt dans l’architecture et les Cahokiens ne se servaient pas de pierre pour bâtir. De l’autre côté du fleuve, dans l’Illinois, et plus loin, dans le Missouri, ils avaient érigé en revanche d’immenses tumulus de terre qui leur survécurent et continuèrent de dominer les tribus arrivées après eux, tels les sommets usés d’une Atlantide engloutie. Mais là-haut, sur les collines, il ne restait quasiment rien des Cahokiens et seules des pointes de flèches témoignaient encore du passage plus tardif des Iowas, des Sauks et des Fox, ces Américains suffisamment modernes pour qu’on les appelle à tort des Indiens. "


JONATHAN FRANZEN
Phénomènes naturels

"Il existe une odeur spécifique, une odeur ancienne, humide et mélancolique, qui se dégage de Boston après le coucher du soleil, lorsque la température est fraîche et qu’il n’y a pas de vent. La convection la ramasse sur les eaux écologiquement perturbées de la Mystic et de la Charles, ainsi que des lacs. Les filatures à l’abandon et les aciéries en sommeil de Waltham la diffusent. C’est le souffle expiré par ses vieux tunnels, l’esprit qui s’élève des amoncellements de verre terni par la pollution et du ballast des vieilles voies ferrées, de tous ces lieux silencieux où la fonte rouille, où le béton pourri s’effrite comme un Roquefort inorganique, et où les distillats pétroliers retournent à la terre.
Dans une ville où il n’est pas une seule parcelle de terre qui n’ait été transformée, c’est devenu une odeur primordiale, l’odeur de la nature qui a remplacé la nature. Les fleurs continuent d’éclore, l’herbe tondue, les feuilles qui tombent et la neige fraîche continuent d’altérer l’air périodiquement. Mais leurs odeurs ne sont qu’une surimpression sentimentale ; elles sont plus jeunes que ces émanations patiemment accumulées par le dessous des ponts et les moellons de mille remblais, par les pontons créosotés qui s’avancent dans l’eau huileuse des voies navigables, par les feuilles du Globe et du Herald enroulées autour des rochers moussus des canaux de drainage, par l’intérieur de chaque boîte métallique noircie encore existante le long des voies de circulation abandonnées, leur fonction et la marque de leur propriétaire ayant été effacées par les intempéries, le trou de leur serrure bouché par la corrosion : l’odeur de l’infrastructure. "


JONATHAN FRANZEN
Purity

"Elle avait pris l'habitude d'appeler sa mère au milieu de sa pause déjeuner chez Renewable Solutions. Ça la soulageait un peu de ce sentiment de ne pas être faite pour son travail, d'avoir un travail pour lequel personne ne pouvait être fait, ou de n'être faite pour aucune sorte de travail ; ensuite, au bout de vingt minutes, elle pouvait affirmer en toute honnêteté qu'elle devait retourner travailler.
- J'ai la paupière gauche qui tombe, expliqua sa mère. C'est comme s'il y avait un poids qui la tirait vers le bas, un plomb de ligne de pêche ou quelque chose comme ça.
- Là, maintenant ?"

 


JONATHAN FRANZEN
Freedom

Il y a, pour un chat domestique, bien des façons de mourir à l'extérieur, comme le démembrement par un coyote ou le passage sous une voiture, mais lorsque Bobby, le chat adoré de la famille Hoffbauer, n'est pas rentré à la maison un soir de début juin, et que nulle trace de lui n'a pu être trouvée, malgré tous les appels, toutes les fouilles dans le périmètre de Canterbridge Estates, toutes les battues sur la route du comté, toutes les photos de Bobby punaisées sur les arbres du coin, on fut largement convaincu, dans Canterbridge Court, que Bobby avait été tué par Walter Berglund.

 


JONATHAN FRANZEN
La zone d'inconfort

Il y avait eu une tempête à St. Louis, ce soir-là. L'eau stagnait dans des flaques noires fumantes sur le trottoir devant l'aéroport et, du siège arrière de mon taxi, je voyais des branches de chêne s'agiter sous les nuages bas de la ville. Les routes du samedi soir étaient empreintes d'une sorte de langueur convalescente: la pluie ne tombait pas, elle était déjà tombée.

 


JONATHAN FRANZEN
Pourquoi s'en faire?

Voici un souvenir. Par une matinée de mauvais temps, en février 1996, j'ai reçu un courrier de ma mère, à Saint Louis, un paquet de la Saint-Valentin contenant une carte de vœux romantiquement rose, deux Mr. Goodbar de cent grammes, un cœur rouge creux en filigrane sur une boucle de fil et la copie du rapport d'un neuropathologiste après l'autopsie du cerveau de mon père.

 

CARLOS FUENTES


CARLOS FUENTES
Le Siège de l'Aigle

Maria del Rosario Galvân
à Nicolas Valdivia


Tu vas penser du mal de moi. Tu vas me prendre pour une femme capricieuse. Et tu auras raison. Mais comment imaginer que, du jour au lendemain, les choses allaient changer aussi radicalement? Hier, alors que je venais de faire ta connaissance, je t'ai dit qu'en politique il ne faut jamais laisser de trace écrite. Or, aujourd'hui je n'ai pas d'autre moyen de communiquer avec toi que par écrit. Cela te donne une idée de l'urgence de la situation...


CARLOS FUENTES
Christophe et son oeuf

Le Mexique est un pays d'hommes tristes et d'enfants gais dit mon père Ângel (22 ans) au moment de m'engendrer. Juste avant, ma mère Angeles (moins de 30 ans) avait soupiré « Océan origine des dieux ». Mais le temps du bonheur sera bientôt passé et tous seront tristes, enfants et vieux, poursuivit mon père en ôtant ses grosses lunettes rondes, violettes, cerclées d'or, très johnlennonesques. Pourquoi veux-tu un enfant alors ? demanda ma mère dans un nouveau soupir.
- Le temps du bonheur sera bientôt passé.
- Et quand a-t-il jamais existé ?
- Que dis-tu ? Le Mexique nous porte malheur.
- C'est une tautologie. Le Mexique est fait pour nous porter malheur.
Puis elle insista :
- Alors pourquoi veux-tu un enfant ?
- Parce que je suis content, s'écria mon père, je suis content, cria-t-il encore plus fort en se tournant pour regarder les inlassables vagues de l'océan Pacifique ; je suis habité par la plus folle gaieté réactionnaire !
« Océan origine des dieux », et elle posa son édition des dialogues de Platon publiée par le recteur don José Vasconcelos dans les années vingt sur son visage : la couverture verte frappée de l'écusson noir de l'Université de Mexico PAR MA RACE L'ESPRIT PARLERA se macula de sueur coppertonique.

 


CARLOS FUENTES
En inquiétante compagnie

J'habite un petit appartement dans une ruelle au coin de Wardour Street. Wardour est le quartier de Londres où l'on traite les affaires de cinéma et de télévision. Moi, mon travail consiste à suivre les indications du réalisateur afin d'assurer, très précisément, la fluidité narrative et la qualité technique du film — pelicula, en espagnol.
Pellicule. Le mot lui-même indique la fragilité de ces morceaux de « peau », hier en nitrate d'argent, aujourd'hui en acétate de cellulose, que je passe mes journées à manipuler en vue d'assurer la cohérence de l'œuvre; j'élimine ce qui pourrait créer des confusions, des ratés ou, pire, révéler l'inexpérience des auteurs du film. Le mot anglais « film » est peut-être meilleur, car il est plus technique, ou plus abstrait, que l'espagnol pelicula. Film évoque membrane, fine pellicule, brume, voile, opacité.


CARLOS FUENTES
La campagne d'Amérique

 

La nuit du 24 mai 1810, mon ami Baltasar Bustos entra en cachette dans la chambre de la marquise de Cabra, l'épouse du président du Tribunal de la Vice-Royauté du Rio de la Plata, enleva l'enfant nouveau-né de la présidente et mit à sa place dans le berceau un petit Noir, fils d'une prostituée du port de Buenos Aires condamnée au fouet.

 

ROMAIN FUSTIER
Négatif photo de la muse

Quartier perdu

Eclats
de verre
sur l'asphalte
et dans les yeux
du chat
que nous avons
croisé
au pied
de l'escalier
Cartons
Ta piaule
d'étudiante
au fond
du couloir