O-P

KENZABURÔ ÔÉ
Une affaire personnelle

"En regardant la carte d’Afrique dépliée dans la vitrine, et qui évoquait l’élégance hautaine d’un cerf au repos, Bird eut un bref soupir. Les vendeuses ne faisaient pas attention à lui. La peau de leur cou et de leurs bras nus était marquée de chair de poule. Le soir approchait et la fièvre de ce début d’été était brusquement tombée, comme la température d’un géant mort. Les gens, avec des soupirs ambigus, avaient l’air de se souvenir malgré eux de la chaleur de la mi-journée qui restait collée à leur peau. "


YOKO OGAWA

YOKO OGAWA
Cristallisation secrète


- Non, ça va aller. Vous croyez sans doute qu'à chaque disparition le souvenir s'efface, mais en réalité ce n'est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d'une eau où la lumière n'arrive pas. C'est pourquoi il suffit d'oser plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l'on ramène à la lumière. C'est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre cœur s'épuiser.


YOKO OGAWA
La mer

YOKO OGAWA
La Marche de Mina

"Le lundi 1er avril, en découvrant la première page du journal posé sur la table de la salle à manger, Mina poussa un grand cri.
-Monsieur Kawabata Yasunari s'est suicidé."

IOURI OLECHA
L'Envie

"Le matin, il chante dans les cabinets. Ceci pour faire comprendre quelle est la santé et l'épanouissement de vie de cet homme. Le besoin de chanter le saisit comme un réflexe. Ce sont des modulations sans paroles, des « ta-ra-ra » émis sur tous les tons, et qui peuvent se traduire ainsi :
« Que je suis à mon aise dans la vie !... ta-ra, ta-ra... Mon estomac marche bien... ra-ta-ta, ta-ra-ri... Mon sang circule... ra-ti-ta-dou-da-ta... Évacue, boyau, évacue, tra-ba-ba-boum ! »
Quand, le matin, il sort de sa chambre et passe devant moi (je fais semblant de dormir) pour se rendre dans les arcanes du logis, je le suis par la pensée. J'entends son remue-ménage au petit endroit où son vaste corps est loin de se trouver à l'aise. Son dos se soude contre l'intérieur de la porte qui vient de claquer, ses coudes frottent contre le mur, ses pieds remuent. Dans la porte des cabinets se découpe un ovale de verre mat. Il tourne le commutateur, et l'ovale, éclairé du dedans, devient semblable à un bel œuf suspendu dans la nuit du corridor."

 

CLAUDE OLLIER

CLAUDE OLLIER
Qatastrophe

"Ces mots font lieux de connivence, relais de parlers secrets, renvoient à des objets, des événements dont ils ne sauront jamais qu'ils les connaissent sous d'autres éclats sonores.

Une parole est là sur le banc de pierre qui se dispense sans autre attache à ce pays que l'oreille qui la capte, et cette oreille lui prête bien plus qu'elle ne livre, lui prête des dons fabuleux, des dons anciens qui lui parviennent comme par magie."

 


CLAUDE OLLIER
Cinq contes fantastiques

"Monde du jour offert, m'y inclure, m'y loger, tous mes efforts pour m'y situer, ma situation s'inscrit dans ce travail, toujours vient un moment manquant le dernier terme, déclic à peine audible, mon corps flotte un peu.

J'écris « flotter » pour marquer l'essentiel : entre flotter et n'être là flottant, quelle charge d'incertitude !

Non-dit : le non-savoir.

Flottant là entre plein éveil et retrait, non pas somnolence : position comme en marge, mais seuls disent marge ceux du plein éveil.

Ne voient pas qu'il n'est ici ni marge ni retrait, jamais n'occuperont telle place, jamais ne jouiront de l'inversion du plein effet."



CLAUDE OLLIER
Cahier des fleurs et des fracas

"Je suis entré dans cette Akademie-là, ai tout retrouvé dans l'instant de la disposition des lieux sauf l'escalier trop large menant aux appartements, suis ressorti, programmes culturels à la main, ai « poussé » jusqu'à mon restaurant du temps du Mur, modernisé toujours sous l'arche de briques mais sur l'autre versant de la ligne aérienne, puis j'ai franchi le pont sur la rivière, vu l'autre rive enfin, erré encore un peu sur cette rive dans la touffeur du printemps précoce, j'étais très fatigué, j'étais en sueur, je somnolais, quelques rues d'un pas mécanique encore et j'ai hélé un taxi, le premier que j'aie jamais hélé explorant une ville.

(Berlin, 26.4.99)

 

JUAN CARLOS ONETTI

JUAN CARLOS ONETTI
Une nuit de chien

Weiss avait dit au téléphone :
— Il paraît qu'il y a un billet pour vous. Rien de sûr. Un garçon d'en haut, il sait qui vous êtes. Au First and Last, vous connaissez ? D'accord, ce soir à neuf heures. Bonne chance, c'est tout. Envoyez-nous des cartes postales, vous savez, celles avec vue sur une baie, qui disent « Les beautés du monde ». Au revoir.

Ossorio se mit à regarder le ciel, où il ne voyait que les étoiles. Aucun bruit ne se faisait entendre au loin, sinon la musique dans les cafés et les phrases entremêlées, avec les rires parfaitement placés au milieu, qui sortaient un moment à la rue quand les portes s'ouvraient.

 


JUAN CARLOS ONETTI
C'est alors que

Une fois de plus, pour moi, l'histoire a commencé un beau jour, un beau soir de Sainte-Rose. Je me trouvais, avec Lamas, dans une brasserie de Lavanda baptisée Munich. La chaleur montait dans cet établissement bruyant et enfumé, ce tumulte anxieux, le cliquetis discordant, continu des couverts et des bocks. C'est alors que sont nées, se sont développées, quoique chaotiques, Magda et sa vie.


JUAN CARLOS ONETTI
A une tombe anonyme

Je regardai le soleil à en éternuer


JUAN CARLOS ONETTI
Ramasse-vioques

Soufflant et suant, campé sur les cahots du wagon à l'embranchement d'Enduro, Ramasse parcourut le couloir et rejoignit le groupe des trois femmes, quelques kilomètres avant l'arrivée du train à Santa Maria. Il adressa un sourire plein d'allant aux visages gonflés d'ennui, rouges de chaleur, bâillements et bavardages. Le vert des champs le long du fleuve collait d'une faible fraîcheur aux vitres poussiéreuses.

 



JUAN CARLOS ONETTI
Laissons parler le vent

Le vieux était déjà pourri et il me paraissait étrange d'être le seul à surprendre son odeur ténue, aigre-douce, que ni sa fille ni son gendre ne commentaient. Ils étaient obligés de s'éventer et de froncer le nez car ils étaient de la famille alors que je n'étais, moi, qu'à peine un garde-malade, quasiment un faux médecin.

C'était le premier job que Frieda avait choisi pour moi quand j'étais arrivé à Lavanda et que je l'avais découverte au 1597, avenue Brasil, aussi belle et dure qu'aux temps anciens ; je venais pour lui soutirer un peu d'argent — elle en avait plus que nécessaire — ou obtenir l'appui indispensable à un immigrant qui demande, comme tout digne cornard, qu'on lui offre une nouvelle occasion.


JUAN CARLOS ONETTI
Le chantier

"Ils ne le détestaient plus à présent et ils le supportaient certainement parce qu'ils le croyaient fou, parce qu'il soulevait en eux une vase de folie épaisse, accordée, parce que c'était pour eux une compensation indéfinissable que d'entendre sa voix grave et traînante parler du prix du mètre carré de peinture sur les coques de bateau en 47, ou suggérer des ruses enfantines pour gagner plus d'argent avec le carénage de bateaux fantômes qui ne remonteraient jamais le fleuve, parce qu'ils se distrayaient au spectacle de son combat contre la misère, de ses triomphes et de ses échecs dans cette interminable, indécise lutte pour les cols propres et glacés , les pantalons qui ne luisent pas, les mouchoirs blancs et bien repassés, pour un visage, des sourires qui reflètent la confiance, la paix de l'esprit, cette grossière complaisance que seule peut engendrer la richesse."

"La nuit était aux fenêtres et se taisait, le vaste monde aurait pu être mis en doute."


JUAN CARLOS ONETTI
La vie brève

« Le monde est fou », répéta une fois de plus la femme, comme si elle contrefaisait quelqu'un, par dérision.
Je l'entendais à travers le mur. J'imaginai sa bouche, ses lèvres qui bougeaient devant le réfrigérateur au souffle glacé ou devant le rideau de perles de bois foncé, vraisemblablement tendu entre la chambre et le soir, noyant d'ombre le désordre des meubles arrivés depuis peu. J'écoutai distraitement les phrases que la femme prononçait par intermittence, sans trop croire à ce qu'elle disait.
Quand sa voix, le bruit de ses pas indiquaient qu'elle passait de la cuisine à la chambre (je me représentais cette femme avec de gros bras et en peignoir), un homme approuvait ses paroles par monosyllabes, sans se laisser aller vraiment à plaisanter. La chaleur que la femme fendait en profitait pour se regrouper, éliminait les fissures et pesait de tout son poids sur chaque pièce, chaque renfoncement des escaliers, chaque recoin de l'édifice.


JUAN CARLOS ONETTI
Quand plus rien n'a d'importance

Encore une fois, le mot "mort" sans qu'il soit nécessaire de l'écrire. Il y a dans cette ville un cimetière marin plus beau que le poème. Et il y avait ou il y eut, entre la verdure et l'eau, une tombe sur la pierre de laquelle on a gravé le nom de ma famille. Bientôt, par quelque affreuse journée d'août, journée de pluie, de froid et de vent, j'irai l'occuper aux côtés de je ne sais quels voisins. La dalle ne protège pas totalement contre la pluie et, en plus, comme cela a été écrit, il pleuvra toujours.

MAKENZY ORCEL
L'Ombre animale

"je suis le rare cadavre ici qui n'ait pas été tué par un coup de magie, un coup de machette dans la nuque ou une expédition vaudou, il n'y aura pas d'enquête, de prestidigitation policière, de suspense à couper le souffle comme dans les films et les romans — et je te le dis tout de suite, ce n'est pas une histoire -, je suis morte de ma belle mort, c'était l'heure de m'en aller, c'est tout, et maintenant que je ne suis plus de ton monde où l'on monopolise tout - les chances, la parole, l'amour, le pouvoir — et que j'ai enfin droit à la parole, à un peu d'existence, je vais parler, parler sans arrêt, laisser mes mots voguer, aller au-delà de leur limite, rien ne pourra plus m'en empêcher, même la rigueur du temps, sa tendance à tout restituer, oui moi, inerte, allongée sur ces haillons que j'ai toujours eu du mal à appeler un lit, je ne sais plus depuis combien de temps, dans le noir de cette chambre refermée sur moi comme une tombe, une camisole de force, une éternité, une seconde, je ne saurais le dire, je l'ignore, est-ce si important, qu'est-ce qu'un tas de puanteur en a à foutre, et puis vaut mieux ne rien savoir, ne pas chercher à expliquer, voilà pourquoi, et peut-être pour d'autres raisons qui peuvent paraître plus évidentes qu'elles ne le sont vraiment, j'ai choisi de te parler à toi, et à personne d'autre, parce que je n'aurai pas besoin d'expliquer, clarifier, me fatiguer à mettre des points sur des i, tu ne demandes, n'aspires à rien, tu ne fais qu'écouter pendant que moi je radote, comme a dit l'autre, là où on enterre un cadavre ne revivra qu'une herbe drue, je n'ai jamais douté qu'une vie passe aussi vite que l'éclair, hier encore j'étais la petite fille à qui on n'arrêtait pas de dire qu'elle était le portrait craché de sa mère, et ça me faisait chier, n'aurais-je pas pu être celui d'une autre, d'une branche inconnue, perdue dans le labyrinthe de l'arbre généalogique, c'était pas faux en plus, nous deux ensemble on aurait dit la même personne en deux exemplaires, tu n'en reviendrais pas que deux êtres puissent à un tel point se ressembler, même si au fond, et ça j'en étais absolument certaine, c'était le jour et la nuit, c'est fou quand même toutes ces distances qui séparent les gens ici pour les rapprocher ailleurs, et plus tard en grandissant, à défaut de pouvoir échapper à cette évidence physique, je me déguisais en courant d'air, une façon de me dérober à ce lieu commun qu'on partageait, elle et moi, à moi-même aussi en quelque sorte, ce que j'essaie de te dire, c'est que je voulais ressembler à tout, sauf à Toi, non merci, même sa beauté et son courage me répugnaient, vu qu'au final ça ne lui a servi à rien, jusqu'à sa mort..."

GILLES ORTLIEB
Place au cirque

"Adossé, hésitant, dans l'embrasure d'un portail d'ouate
mais branches mortes au-dedans, longues à tomber
tandis que le sang bat tout contre l'oreiller : à vouloir
ne laisser rien transparaître, il ne restera bientôt plus
que l'enveloppe de soi - leçons des heures de veille,
dans la chambre sans parois."


GILLES ORTLIEB
La nuit de Moyeuvre

"Le temps ferroviaire : d'une consistance aussi particulière que les odeurs qui le traversent, entre l'âcre tabagie des derniers compartiments fumeurs, les relents de garderie, mâtinés de pomme verte, des voitures avec groupes d'enfants et la persistante note de tête, comme disent les parfumeurs, où entrent le revêtement des banquettes, l'air pulsé de la climatisation et un arrière-goût de métal froid. Élastique et sonore ( quoique d'une égalité de niveau qui l'apparenterait assez à une forme de bruyant silence ), tressautant au passage des aiguillages ou se contractant sous la gifle d'un train lancé en sens inverse, en rase campagne : temps stationnaire, noyé dans la rêverie la plus sautillante et arbitraire qui soit mais, là encore, à l'image des pensées qui tâchent de le distraire, entravé, enclos. Périodiquement, la conscience de sa torpeur, de sa lenteur à passer suffit parfois à nous éveiller en sursaut, mais pour se diluer bientôt dans des ramifications aussi mouvantes et ténues que la gazeuse traînée d'un nuage achevant de se disloquer dans le blanc cassé d'un ciel lorrain ou champenois. C'est ainsi, dans cette alternance d'impatiences et de somnolences, que le temps des trains finit malgré tout par passer, entièrement tendu vers ce moment, celui de l'arrivée, qui ne consent jamais à se rapprocher que dans l'intervalle de ceux où l'on sera parvenu à l'oublier."

GEORGE ORWELL
Hommage à la Catalogne

"A l'arrière du front on rencontrait des paysans qui portaient des roses passées derrière les oreilles. Le soir, munis de rets verts, ils allaient chasser la caille. Vous étendiez le filet sur les pointes des herbes, vous vous couchiez par terre et imitiez le cri de la caille femelle. Aussitôt toute caille mâle à portée de voix accourait vers vous et quand elle était sous le filet, vous lui jetiez une pierre pour l'effrayer : alors elle prenait brusquement son essor et s'empêtrait dans le filet. On ne prenait donc évidemment que des cailles mâles - ce qui me heurtait comme une injustice."

ELSA OSORIO
Luz ou le temps sauvage

Traduit de l'espagnol (Argentine) par F Gaudry

"Luz, Ramiro et leur fils Juan arrivèrent à l'aéroport de Barajas à sept heures du matin d'un jeudi chaud. Dans le taxi qui les conduisait à l'hôtel, Luz leur parla de la Plaza Mayor, des ruelles étroites et mystérieuses, des bars ouverts à toute heure, des femmes au regard hautain qui dansent avec leurs mains comme des oiseaux inquiets. Tu vas adorer le flamenco, Ramiro, et toi Juan je vais t'emmener au parc du Retiro."

 

ALFRED PACQUEMENT
HENRI MICHAUX

"En somme, c'est le cinéma que j'apprécie le plus dans la peinture."

 

LEONARDO PADURA

LEONARDO PADURA
Adios Hemingway

"D'abord il cracha, puis il expulsa de ses poumons les restes de fumée qui s'y blottissaient, et il finit par lancer à l'eau, d'une pichenette, le minuscule mégot de la cigarette. La petite brûlure sur la peau l'avait ramené à la réalité, et de retour au monde, il se dit qu'il aurait beaucoup aimé connaître la raison véritable de sa présence en cet endroit, face à la mer, sur le point de se lancer dans un imprévisible voyage vers le passé."


LEONARDO PADURA
L'homme qui aimait les chiens

Londres, 22 août 1940 (TASS). - Communiqué de la radio londonienne : « Léon Trotski est décédé aujourd 'hui dans un hôpital de Mexico, des suites d'une fracture du crâne, victime d'un attentat perpétré la veille par une personne de son entourage immédiat. »

Leandro Sânchez Salazar : Il ne se méfiait pas ?
Détenu : Non.
L.S.S. : Vous n'avez pas pensé que c'était un vieil homme sans défense et que vous agissiez avec la plus grande lâcheté ?
D. : Je ne pensais rien.
L.S.S. : Vous vous êtes éloignés de l'endroit où il donnait à manger aux lapins, de quoi parliez-vous en marchant ?
D. : Je ne me souviens pas s'il parlait ou non.
L.S.S. : Il n'a pas vu que tu prenais le piolet ?
D. : Non.
L.S.S. : Juste après que tu lui as asséné le coup, qu'a-t-il fait ?
D. : Il a sauté comme s'il était devenu fou, il a crié, comme un fou, je me souviendrai toute ma vie du son de ce cri.
L.S.S. : Montre-moi comment il a fait, vas-y.
D. : A............ a......... a......... ah...... ! Mais très fort.

(Extrait de l'interrogatoire de Jacques Mornard Vanden-dreschs ou Frank Jacson, assassin présumé de Léon Trotski, mené par le colonel Leandro Sânchez Salazar, chef du service secret de la police de Mexico D.F.., dans la nuit du vendredi 23 et à l'aube du samedi 24 août 1940.)


LEONARDO PADURA
Hérétiques

La Havane, 1939

"Daniel Kaminsky mettrait plusieurs années à s'accoutumer aux bruits jubilatoires d'une ville ancrée dans le vacarme le plus insolent. Il avait très vite découvert que tout y était traité et réglé à grands cris, tout grinçait sous l'effet de l'oxydation et de l'humidité, les voitures avançaient au milieu des explosions, du ronflement des moteurs ou des longs beuglements des klaxons, les chiens aboyaient avec ou sans raison, et les coqs chantaient, même à minuit, tandis que chaque vendeur de rue utilisait pour s'annoncer un sifflet, une clochette, une trompette, un sifflement, une crécelle, un pipeau, un couplet bien timbré ou un simple hurlement. Il avait échoué dans une ville où, pire encore, chaque soir, à neuf heures précises, un coup de canon résonnait sans qu'il y ait de guerre déclarée ou de forteresse à fermer et où toujours, invariablement, dans les époques prospères comme dans les moments critiques, quelqu'un écoutait de la musique et, en plus, la chantait."

 

EMMANUELLE PAGANO
La page Emmanuelle Pagano sur lieux-dits

BORIS PAHOR
La villa sur le lac

"La petite place donnait toujours sur le lac, comme autrefois. La guerre aurait pu la changer, mais elle était restée la même, entourée de maisons sur trois côtés. Devant, il y avait le port ; sur la rive, des filets de pêche tendus d'arbre en arbre. Tout comme autrefois. Seul le môle d'amarrage du vaporetto du lac de Garde avait changé : il n'était plus en bois. Le nouveau môle était en pierre et c'était peut-être bien cette blancheur des pierres ayant remplacé les antiques planches noires et familières, c'était peut-être bien cette nouveauté qui rendait l'atmosphère de la petite place différente de celle des jours anciens."

 

 

ORHAN PAMUK

ORHAN PAMUK
Le musée de l'Innocence

"C'était le moment le plus heureux de ma vie, je ne le savais pas. Aurais-je pu préserver ce bonheur, les choses auraient-elles évolué autrement si je l'avais su? Oui, si j'avais pu comprendre que je vivais là le moment le plus heureux de mon existence, jamais je n'aurais laissé échapper ce bonheur. Ce merveilleux moment en or qui me comblait d'une profonde félicité n'avait peut-être duré que quelques secondes, mais ce bonheur m'avait paru durer des heures, des années. Le lundi 26 mai 1975, vers trois heures moins le quart, un instant semblait s'être soustrait à l'emprise du temps, aux lois du monde et de l'attraction terrestre, de même que nous semblions libérés de la faute, du péché, du châtiment et du remords."


ORHAN PAMUK
Le château blanc

Nous allions de Venise à Naples quand les navires turcs nous barrèrent la route. Notre convoi ne comprenait que trois bateaux en tout et pour tout, alors que les galères qui surgissaient de la brume se succédaient sans fin. La peur et l'affolement s'emparèrent aussitôt de notre bateau ; nos galériens, turcs ou maghrébins pour la plupart, poussaient des clameurs de joie, ce qui ébranla encore plus notre moral. Comme les deux autres, notre voilier mit le cap vers l'ouest, vers la côte, mais il ne put faire preuve d'autant de célérité que les autres. Craignant des représailles au cas où il se ferait capturer, notre capitaine ne se décidait pas à ordonner de fouetter violemment les galériens. Par la suite, il m'arriva souvent de me dire que la couardise de cet homme avait changé toute ma vie.


ORHAN PAMUK
Le livre noir

Il sortit de l'hôtel. Le chauffeur du taxi se mit à lui raconter une histoire. comme il avait bien compris qu'on ne peut être soi-même qu'en racontant des histoires, Galip l'écoutait avec bienveillance.



ORHAN PAMUK
Mon nom est rouge

Moi, le chien

Je voudrais dire juste une chose pour terminer : Mon maître précédent était un Monsieur plein d'équité. Quand nous sortions la nuit pour marauder, c'était partage des tâches : je me mettais à aboyer, il égorgeait notre victime. Comme ça, on n'entendait pas les cris du type. En échange, une fois réglé son compte à ce mauvais sujet, il le découpait, il le faisait cuire, puis me le donnait à manger. Moi, je n'aime pas la viande crue. Dieu veuille que l'exécuteur des hautes œuvres qui se chargera du prêcheur d'Erzurum y pense lui aussi, que je ne m'esquinte pas l'estomac avec cette viande coriace.

ALEXANDRE PAPADIAMANTIS
Les petites filles et la mort

"A demi allongée au coin du feu, les paupières closes, laissant reposer sa tête contre le jambage - le montant, comme on dit là-bas - de la cheminée, la vieille Khadoula que l'on appelait plus souvent Yannou la Franque, ne dormait pas, mais faisait le sacrifice de son sommeil auprès du berceau de sa petite-fille malade. L'accouchée, la mère du nouveau-né souffrant, s'était endormie un peu plus tôt, sur son lit misérable posé à même le sol."

 

ANNE PARIAN
La Chambre du milieu

Le blanc domine le tombeau du frère que l'on me donne en exemple.

Il est dans les bras de la mère noire mais je comprends qu'il est noir comme moi dans les bras de la mère blanche.

La mère aux cheveux noirs et blanche.

Le père aux cheveux noirs et blanc.

Ont un nouveau fils blanc.

Je recule pour mieux voir.

Ce faisant je rétrécis.

Lire à la bougie sous les couvertures est dangere

Je prévois l'incendie.


MAXIME H. PASCAL
Le tambour de Pénélope

"parce que les couloirs sont des livres
parce que les notes poussières
les minutes tournent à vide en rond au carré
parce que les paroles transverses se rendent inoubliables"


MAXIME H. PASCAL
Nostos

"il traîne les pieds il va s'appeler Ulysse
il est fait pour rentrer
pour se démener sur une flaque d'eaux versatiles
pour croiser des femmes les insatisfaire les frôler les
fuir esquiver des rochers"

 

PIER PAOLO PASOLINI

PIER PAOLO PASOLINI
La Longue Route de Sable

Sur la France et sur l'Italie, le soleil descend. Un amas de rochers et de buissons, un seul ; un amas de terre, avec des pics, des creux, des courbes. Là-bas, la villa de Coty, une petite villa jaune, au milieu d'un jardin sauvage. Un jet de vapeur rose qui s'échappe en colonne de là-haut fait fusionner davantage encore ce bloc de côte.


PIER PAOLO PASOLINI
Les Anges distraits

Même dans nos jeux sauvages et plats, il y avait dans les Jardins Publics de Crémone quelque chose de mondain ; par-dessus les aspects encore immatures, ambigus, grossiers et pervers de notre vie enfantine s'était établi (certes, comme un échafaudage branlant et âprement élémentaire) un surmonde de quasi-conscience, que sa morale courante et sa médisance rendaient semblable à celui des adultes.


PIER PAOLO PASOLINI
Je suis vivant

Et dans les vignes brûlées de soleil
et les maisons aux enduits incandescents,
un son de cloche obsédant.

FREDERIC PAULIN
La grande peur du petit blanc

"Rennes 1972
À la Rose de Casablanca, au pied des HLM de la ZUP Sud de Rennes, Rochdi Mekchiche croisa à nouveau le grand ouvrier qui avait vécu à Philippeville. Ils prirent bientôt l'habitude de boire des cafés au comptoir en échangeant des souvenirs sur leur ville natale. Finalement, ça passait le temps, se disait Rochdi qui n'avançait plus dans ses recherches."


FREDERIC PAULIN
La Dignité des psychopates

"-Ça vous fait quoi d'être un agent double ?
- Je l'ai finalement toujours été. Mais avant c'était seulement pour mon compte...
- Il faudra que vous m'expliquiez cette histoire de chien. On ne tue pas un type comme Doriot pour un chien. Il y a des milliers de raisons pour le tuer. De milliers de vraies raisons.
Il sortit dans le couloir.
-Mais pas pour un chien...
Mordefroid suivit sa maîtresse et, calés à l'arrière d'une camionnette, ils prirent la route de Constance le soir même."

CESARE PAVESE
Le bel été

A cette époque-là, c'était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu'on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu'un incendie allait éclater, qu'un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l'on pourrait marcher, marcher jusqu'aux champs et jusque de l'autre côté des collines. « Bien sûr, disaient les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n'êtes pas mariées, vous n'avez pas de soucis... » Et même l'une d'entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l'hôpital et qui n'avait pas de quoi manger chez elle, riait, elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s'était arrêtée et s'était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c'était du temps volé à la rigolade.

 

OCTAVIO PAZ

OCTAVIO PAZ
Lueurs de l'Inde


la lumière sur la mer,
la lumière pieds nus sur la terre et la mer endormies.

 


OCTAVIO PAZ
L'inconnu personnel

Le thème de l'aliénation et de la quête de soi-même, dans la forête enchantée ou dans la ville abstraite, est plus qu'un thème : c'est la substance même de son oeuvre. Durant ces années, il se cherche; il ne tardera pas à se trouver, en s'inventant.


 

OCTAVIO PAZ
L'arc et la lyre

"...car le poème est voie d'accès au temps pur, immersion dans les eaux originelles de l'existence. La poésie n'est rien d'autre que le temps, rythme perpétuellement créateur."


OCTAVIO PAZ
L'arbre parle

"Aimer, c'est peut-être apprendre
à marcher dans ce monde
Apprendre à nous tenir tranquilles
comme le chêne et le tilleul de la fable.
Apprendre à regarder.
Ton regard est comme un semeur.
Il a planté un arbre. Je parle
parce que tu fais trembler les feuilles."


OCTAVIO PAZ
MARIE JOSE PAZ
Figures et figurations
Préface d'Yves Bonnefoy

"Ici

Mes pas dans cette rue
résonnent
dans une autre rue

j'entends mes pas
passer dans cette rue

seule est réelle la brume."

 

FLORENCE PAZZOTTU

FLORENCE PAZZOTU
Alors,

sur la palissade d'un
oui s'ennuie le désert d'une parole où
claque soudain un refus
que porte l'appel du
vivre (ce vrac de lumière et d'odeurs)

-dehors traverse

[...]

alors- ce que tout poème est
un froissement du temps un espace
un énigmatique lancer

 

un jet qui dire
une extension de la pensée
dans le plus dense
-une trouée


FLORENCE PAZZOTTU
Petite,

Petite, je ne comprenais pas que l'on me dît sans cesse :"Profite de ton âge, c'est la plus belle heure de la vie"; l'enfance était pour moi non pas un bien que l'on peut perdre mais la texture secrète de mon âme - un temps illimité.


FLORENCE PAZZOTTU
la Tête de l'Homme

À contre-pente

Écrire est une contre-pente, cet éveil, ce
recueil des forces qui résistent à la mort (aux
pentes de la mort, chaque jour, gestes, mots, dedans,
dehors, induits cachés - banals - ou assénés), cet
effort bienheureux, bienveillant et rude parfois,
éprouvant, pour que soient préservés, à venir
le vivant, le singulier de l'homme et l'énigme qu'il
est pour l'homme et que ne perce (pas plus que pour le
vers) la divulgation ni de son nombre - ne fait
pas somme, crie plutôt l'opacité accrue,
la défaite de qui tente l'élucidation du
mystère de l'espèce parlante en la visant
du dehors comme un genre connu - ni de son vide
supposé; par grâce, ou sursaut vif, apaisant
l'inflation dure, l' éruption de substance de
son centre introuvable et que manquent - mais elles pèsent,
menacent - toutes les tentatives de fabrique
et commerce du vif; l'homme serait - ainsi nous
parle " écrire", à contre-pente - non pas cet
animal-parlant, anomalie ou perfection,
seuil, achèvement de l'évolution, mais dans
la nature une coupe (trouée - comme le vers
taillant la phrase) - une percée énigmatique.

 


FLORENCE PAZZOTTU
La place du sujet

Nathan ne comprend pas; la place du sujet;
Il ne sait pas le dire. - Allons, dit la maîtresse,
Tu connais l'alphabet, sois patient pour le reste!
Omar ne le sait pas, ni Manon, ni Laïa;
Je dois m'occuper d'eux, d'Elahmin, de Kader;
Je veux entendre Joy réciter le poème ...
Justement, dit Nathan, c'est votre poésie ...
(Il ouvre grand les yeux pour chercher un appui.)
"Sans lâcher son butin / Longtemps alla Lapin ... "
Mais qui le fait aller? - Qu ' est-ce que tu dis, Nathan?
C'est lui qui va, bien sûr! C'est Lapin le sujet!
- Mais si c'est lui qui va ... pourquoi est-il derrière? !

GENEVIEVE PEIGNE
L'Interlocutrice

"La simplicité des rapports entretenus avec les personnages de romans - leur répondre en confiance. Avait-elle cette spontanéité, Odette, pour entrer en contact dans « la vie » ?
Lisant ses vingt-trois livres, l'illusion entre nous d'une rencontre qui serait dépouillée du rapport mère-enfant, au profit de ce caractère de liberté respectueuse qu'il y a dans la relation auteur-lecteur.
Engager avec elle la rencontre comme avec une inconnue ? J'ai peur de ne pas savoir faire preuve d'assez de délicatesse.

*

À 4 h moins 10 très mal dans tout le corps Très très mal à la tête au corps Ils me brûlent Ils me brûlent mes 2 pieds et c'est vrai Mal aux 2 jambes Très mal au derrière Mal à la cystite Mal aux 2 pieds qui brûlent Aux 2 yeux Tout est vrai Il est 4 h 20

 

JEAN-MARIE PELT
Les langages secrets de la nature

"Car si l'homme se crée des environnements nouveaux entièrement artificiels, ceux-ci le marquent à leur tour. L'environnement n'est pas neutre : support de notre existence, il doit rester le cordon ombilical qui nous lie à cette nature dont nous sommes et qui nous porte. L'oublier serait s'exposer aux plus graves périls. Entre l'ordinateur et le marronnier, s'il fallait choisir, c'est le marronnier qu'il faudrait garder."

CHARLES PENNEQUIN
Mon binôme

Je parle de toi mon amour. Je parle de ton amour. Ou bien c'est de moi. C'est mon amour à moi dont il est question. Je me pose des questions sur notre amour à moi. Car y'a plus que moi dans cette affaire. Et je peux pas tout faire. Je peux pas faire l'amour avec moi tout seul. Et je peux pas parler tout seul non plus. Faut qu'on soit deux. Qu'on soit au grand complet pour se parler. Pour tout sortir. Faire le grand tri entre nos phrases. Pour dégager le terrain. Faut qu'on soit là pour faire table rase. Et pour qu'on soit plus qu'un. Faut qu'on discute un brin. Sinon ça sert à quoi de s'entêter. De tant vouloir être des hommes. Si aimer c'est déjà pas une vie. Et si l'amour c'est pas non plus humain.

VIKTOR PELEVINE
La Flèche jaune

"Il se détourna, et se mit à marcher. Il ne savait pas où il allait, mais ses pieds foulèrent bientôt une route asphaltée qui traversait un large champ. Une bande claire apparut dans le ciel, à l'horizon. Comme le tintamarre métallique des roues, derrière son dos, s'estompait, il commença à distinguer clairement des bruits qu'il n'avait jamais entendus auparavant : la sèche stridulation de l'herbe, le bruit du vent, et le son étouffé de ses propres pas."

 

GEORGES PEREC

GEORGES PEREC
Espèces d'espaces

"L'espace. Pas tellement les espaces infinis, ceux dont le mutisme, à force de se prolonger, finit par déclencher quelque chose qui ressemble à la peur, ni même les déjà presque domestiqués espaces interplanétaires, intersidéraux ou intergalactiques, mais des espaces beaucoup plus proches, du moins en principe : les villes, par exemple, ou bien les campagnes ou bien les couloirs du métropolitain, ou bien un jardin public."


GEORGES PEREC
"53 jours"

Le 15 mai.
L'armée et la police continuent de quadriller la ville.
Il y a dix jours, pour le vingtième anniversaire de l'Indépendance, les ouvriers des mines de Cularo se sont rassemblés avenue de la Présidence-à-Vie ; il y a eu huit morts, dont une femme et un enfant ; l'état d'urgence a été proclamé, avec tout son cortège de vexations et de sévices : arrestation des présumés meneurs, interdiction de tout rassemblement, fouille des véhicules, couvre-feu à six heures du soir. Bien sûr le Lycée Français, comme tous les autres établissements scolaires, a été fermé.

Grianta s'est mise à ressembler à longueur de journée à ce qu'elle n'est d'ordinaire que de midi à cinq heures : une ville morte, écrasée par sa chaleur et son silence.


GEORGES PEREC
Un homme qui dort

Ne plus rien vouloir. Attendre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à attendre. Traîner, dormir. Te laisser porter par les foules, par les rues. Suivre les caniveaux, les grilles, l'eau le long des berges. Longer les quais, raser les murs. Perdre ton temps. Sortir de tout projet, de toute impatience. Etre sans désir, sans dépit, sans révolte.
Ce sera devant toi, au fil du temps, une vie immobile, sans crise, sans désordre : nulle aspérité, nul déséquilibre. Minute après minute, heure après heure, jour après jour, saison après saison, quelque chose va commencer qui n'aura jamais de fin : ta vie végétale, ta vie annulée.

 


GEORGES PEREC
La disparition

"Oui. Au plus fort du Logos, il y a un champ proscrit, tabou zonal dont aucun n'approchait, qu'aucun soupçon n'indiquait : un Trou, un Blanc, signal omis qui, jour sur jour, prohibait tout discours, laissait tout mot vain, brouillait la diction, abolissait la voix dans la maldiction d'un gargouillis stangulant."


GEORGES PEREC
La vie mode d'emploi

"Il serait debout à côté de son tableau presque achevé, et il serait précisément en train de se peindre lui-même, esquissant du bout de son pinceau la silhouette minuscule d'un peintre en longue blouse grise avec une écharpe violette, sa palette à la main, en train de peindre une figurine infime d'un peintre en train de peindre, encore une fois une de ces images en abyme qu'il aurait voulu continuer à l'infini comme si le pouvoir de ses yeux et de sa main ne connaissait plus de limites."

 

ARTURO PEREZ-REVERTE

ARTURO PEREZ-REVERTE
La patience du franc-tireur

"Ils étaient des loups nocturnes, chasseurs clandestins de murs et de surfaces, bombeurs impitoyables qui se déplaçaient dans l'espace urbain, prudents, sur les semelles silencieuses de leurs baskets. Très jeunes et très agiles. L'un grand et l'autre petit. Ils portaient des jeans et des survêtements noirs pour se fondre dans l'obscurité; et, quand ils marchaient, on entendait dans leurs sacs tachés de peinture le tintement métallique des aérosols pourvus d'embouts faits pour des pièces rapides et peu précises. Le plus âgé avait seize ans. Ils s'étaient reconnus dans le métro quinze jours plus tôt à leurs sacs et à leur allure, en se guettant du coin de l'œil jusqu'à ce que l'un des deux fasse, d'un doigt sur la vitre, le geste de peindre quelque chose. D'écrire sur un mur, un véhicule, le rideau de fer d'un magasin.


ARTURO PEREZ-REVERTE

Club Dumas

Cadix, ou la diagonale du fou

Au seizième coup, l'homme attaché sur la table s' évanouit. Sa peau est devenue jaune, presque translucine et sa tête pend dans le vide. La lueur de la lampe à huile accrochée au mur laisse entrevoir des traînées de larmes sur ses joues sales et un filet de sang qui goutte de son nez. Celui qui le frappait s'arrête un instant, indécis, le nerf de bœuf dans une main, essuyant de l'autre la sueur qui ruisselle de ses sourcils et inonde sa chemise. Puis il se tourne vers un troisième personnage, debout derrière lui dans la pénombre, adossé à la porte. L homme au nerf de bœuf a maintenant le regard d'un chien de chasse qui demanderait pardon à son maître. Un molosse, brutal et maladroit.


ARTURO PEREZ-REVERTE
Le maître d'escrime

Dans le cristal des verres à cognac pansus se reflétaient les bougies qui brûlaient dans les candélabres d'argent. Entre deux bouffées, occupé à allumer un robuste cigare de Vuelta Abajo, le ministre étudia à la dérobée son interlocuteur. Pour lui, il ne faisait pas de doute que l'homme était une canaille.


ARTURO PEREZ-REVERTE
Le Tableau du Maître flamand

LES SECRETS DE MAÎTRE VAN HUYS
"Dieu déplace le joueur, et celui-ci la pièce. Quel Dieu derrière Dieu commence donc la trame?»J. L. Borges


Une enveloppe cachetée est une énigme qui en renferme d'autres. Celle-ci, une grande et grosse enveloppe de papier kraft, était marquée du sigle du laboratoire en son angle inférieur gauche. Et tandis qu'elle s apprêtait à l'ouvrir, qu'elle la soupesait tout en cherchant un coupe-papier parmi les pinceaux, les flacons de peinture et de vernis, Julia n'imaginait nullement à quel point ce geste allait changer sa vie.


ARTURO PEREZ-REVERTE
Les bûchers de Bocanegra

Ce jour-là, on fit courir les taureaux sur la Plaza Mayor, mais Martin Saldana, lieutenant d'alguazils, ne fut pas de la fête. On avait retrouvé la femme étranglée dans une chaise à porteurs, devant l'église de San Ginés. Elle tenait entre les doigts une bourse contenant cinquante écus et un billet anonyme avec ces mots : Prière de dire des messes pour le repos de son âme. Une bigote matinale l'avait découverte et avait alerté le sacristain qui à son tour avait prévenu le curé, lequel, après une urgente absolution sub conditione avait fait avertir la justice. Lorsque le lieutenant d'alguazils se présenta sur la petite place de San Ginés, voisins et curieux s'étaient déjà attroupés. On aurait presque cru à une fête, au point qu'il fallut donner l'ordre à quelques argousins de tenir la foule à l'écart pendant que juge et greffier dressaient procès-verbal et que Martin Saldafta jetait un tranquille coup d'oeil au cadavre.


ARTURO PEREZ-REVERTE
Le peintre des batailles

Comme chaque matin, il fit cent cinquante brasses vers le large et autant pour revenir à la plage en continuant de nager jusqu'à ce qu'il sente les galets ronds sous ses pieds. Il se sécha avec la serviette qui était accrochée à un tronc d’arbre roulé là par la mer, passa sa chemise, mit ses espadrilles et gravit le sentier étroit qui menait de la calanque à la tour de guet. Là, il se fit un café et se mit au travail, ajoutant des bleus et des gris pour parvenir à l’atmosphère adéquate.

 

 


ARTURO PEREZ-REVERTE
Le cimetière des bateaux sans nom

Observons la nuit. Elle est presque parfaite, l'étoile Polaire est visible à sa place exacte...

 

JEAN PERRET
Au hasard de l'homme

LE RENDEZ-VOUS

Je suis venu comme un nuage à la traîne

l'inaperçu, le souffleur
sur ta mémoire qui se déboise

Je suis venu comme un cerceau qui danse

Vertige et vibration
Jeu dans la ronde du temps

Et nous avons marché comme deux frères

Seuls, ensemble
à la frange des vagues

Puis vinrent les regards et leur émoi

Les mots, les gestes
tisserands de nous

Et nous nous sommes souvenus

Couverture: Portrait de l'auteur par Gérard Eppelé
novembre 2003

 

GEORGES PERROS

GEORGES PERROS
J'habite près de mon
SILENCE

J'habite près de mon silence
à deux pas du puits et les mots
morts d'amour doutant que je pense
y viennent boire en gros sabots
comme fantômes de l'automne
mais toute la mèche est à vendre
il est tari le puits, tari.


GEORGES PERROS
Papiers collés

Tous les gens que j'ai vus travailler m'ont gêné. Sinon les simples artisans. Je ne sais quelle malheureuse notion de choix, de foi, de vocation ils mêlent à leur long martyre, de conscience professionnelle et autres âneries du même tonneau, qui ne font que remplacer avantageusement ce qui leur manque. L'essentiel. La paresse est sans doute la plus difficile, la plus fatigante façon d'être qui soit. Et l'état privilégié par excellence. Mais impossible à vouloir. On ne veut pas être paresseux. Il ne suffit pas de dormir, de se coucher sur le sable, d'attendre comme éternellement la mort. C'est tout le contraire. L'état nerveux par excellence; mais incapacité d'épouser quoi que ce soit, de se faire aider, d'entrer dans un engrenage connu.


GEORGES PERROS
Pour ainsi dire

"On met du temps pour comprendre que juger un individu, une oeuvre, etc., c'est se vanter soi-même, c'est se donner du poids."

"Je me suis fait une place à l'ombre."


GEORGES PERROS
LORAND GASPAR
Correspondance
1966-1978

Perros souffre, il est écartelé, solitaire. Ne rien cacher, ni à soi ni à ses mots. Vivre c'est à ce prix. Ne jamais faire semblant, continuer à ressentir tout ce qui se présente, la magnificence du ciel et de la mer, la fraîcheur d'un coin de rue, celle d'un mot troublant, sur un fond d'horreur omniprésente, celle de la mort, de la présence constante de l'idée de la mort.
Car : « Ces moments-là donnent justement une idée de la mort. Le curieux, c'est qu'en même temps, ils dévoilent la vie, dans son extrême nudité, et la passion que nous en avons. Il n'y a rien de pire. Mais rien de mieux. On sait qu'il va falloir y retourner, parce que ces moments viennent et s'en vont sans prévenir. Nous laissant une espèce, un genre de souvenir, comme le goût, le fumet d'un vin rarissime au palais. »


GEORGES PERROS
La pointe du Raz dans quelques-uns de ses états

Je respire. A croire qu'un coffre-
fort bourré de tonnes d'air marin,
divin, vient d'être éventré. Ici le
vent prend la parole en écharpe, et
la malaxe et la secoue et vous la
rend toute lavée, salée, neuve,
bonne à tout et à ne rien faire,
comme si la révolution était per-
manente, et la pensée subversive,
milliard de bouchons d'une éter-
nelle bouteille de champagne brut.


GEORGES PERROS
L'occupation

Mais en avant, toujours, jusqu'à l'humour, dernier état possible dans un monde impossible. L'humour, coup de reins de celui qui n'abdique pas, mais entend rester un homme. Il importe alors beaucoup moins d'être libre que de laisser aux autres la possibilité de l'être. Ce qui, par ricochet, nous en délivre. Ultime dimension, tardivement, difficilement accessible, mais dernier relais avant l'arrivée. Second souffle. État absolument neutre qui donne à la grande indifférence, justification, gravité, santé. Annulation souriante d'autrui, état d'après le désespoir, résurrection au-delà du drame mineur, du tragique " vivable ". Conformation d'esprit propre à celui qui a presque cédé à la tentation du suicide, mais a résolu de vivre " comme s'il s'était suicidé c'est-à-dire avec toute rigueur, exigence, dureté, vertu rendues possibles, utilisables, puisque c'est un "mort" qui les dicte. L'humour constitue pour moi l'invention, la trouvaille inespérée devant l'ultimatum; le mot de passe. Avec l'art, et pour des raisons différentes, la perche la moins glissante.

 


J'irais plutôt vers les poètes, du côté desquels je me retrouve toujours après mes expéditions dans la dialectique. Je suis avec eux, cent pour cent. N'entendez pas par poètes ceux qui font de la musique avec le langage. Non, mais les poètes malgré eux, les faibles-forts, qu'on a eus, qui se sont installés une fois pour toutes sur le tonneau de poudre, sans cesser pour autant de jouer avec des allumettes. Il n'y a pas démonstration, cirque. Ils ne tentent pas le diable, font très attention, soucieux de ne pas faire tomber la flamme. Mais ils ne sauraient vivre ailleurs.


Il est utopique de vouloir être toujours celui que nous sentons remuer en nous que par saccades, ruades ou caresses. Il faut se résigner à l'anecdote.


La peur d'être déçu rend méchant

La bêtise, ce n'est pas de se vanter, c'est de profiter des hommes pour se faire valoir.

Ce que j'ai appris, c'est qu'il est plus difficile d'écrire simplement qu'hermétiquement. L'hermétique doit être absorbé par le simple. Hölderlin le savait. Et Artaud.

Ce s'rait dommage de mourir
sans avoir un p'tit peu vécu
un tout p'tit peu le cul tout nu
le nez en l'air la queue de même

La poésie, pou moi, c'est le temps durant lequel un homme oublie qu'il va mourir.

JACQUELINE PERSINI-PANORIAS
Si petits les oiseaux

Un mot lèche
la paume
du jour

mordille
les blancs
du ciel

cajole
si petits
les oiseaux

illustrations de Evelyne Debeire
2003

ANNE PESLIER
L'écaille du serpent

le poisson perd l'écaille du serpent
il s'en tire des fanes des fleurs de vieille

peau courroucée force de tirer l'eau en elle

longtemps dans la bouche
elle fouille l'ombre
les quelques voix qui sentent
sa tige courir fendre l'os au vent d'automne

tendre poussière à virer l'âme

dans l'eau de l'arbre le songe reste


FERNANDO PESSOA
Lisbonne

Je te revois encore une fois -Lisbonne et le tage et tout le reste
moi, le passant inutile de toi et de moi-même...

 


FERNANDO PESSOA
Bureau de tabac et autres poèmes.

"Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela mis à part, je porte en moi tous les rêves du monde."

PIERRE PEUCHMAURD
Arthur ou le système de l'ours

"La mer éteinte, il y avait des ours bleus dans les îles et le roi s'appelait comme eux et maintenant il dort."

Arlette Albert-Birot
Serge Pey

"Parfois on rencontre
un pied
de l'autre côté de la page
pour nous signifier
que l'on n'écrit pas
mais que l'on marche
et qu'il faut aiguiser nos crayons
au bord de nos souliers..."

YVES PICARD
La justice apparente

Lorsqu'il est au village, Jean habite une masure aux Justices, dont on dit qu'elle fut un temps une prison. Lui s'en fiche. Il serait né il y a une soixantaine d'années, à la fin d'une guerre. Il affirme avec sérieux cent vingt ou cent quarante ans et sa mémoire semble effectivement remonter loin.

ROBERT PICCAMIGLIO
Minuits partagés

J'enfonce alors mes mains

à travers l'obscurité
qui surgit de partout
lentement sans bouger
j'attends le jour.

 

Couverture : photographie de John Thomas
avril 1993


ROBERT PICCAMIGLIO
après la fureur

Tu en as vu si peu de ces jours qui se
remettaient en marche.

A cause de la couleur qu'avaient tes yeux, à cause
de la fatigue laissée par toutes ces nuits autour de
tes paupières.

D'abord si légères, puis si lourdes, pour finir
toujours fermées.

Et moi, pendant toutes ces nuits où tu étais
absente de nous, je faisais inlassablement
le même rêve.

Et le rêve, c'était qu'à mon tour, je traversais
beaucoup de pays.

Encore plus que ces oiseaux aux ailes tendues qui
venaient finir, dans le silence, leur bout de vie, sur
le sable laissé humide par les marées montantes
de la nuit.

Seuls, malgré leur nombre et presque
résignés d'être là.

 

RICARDO PIGLIA

RICARDO PIGLIA
Cible nocturne

Il commença par la description de la bourgade, ayant compris que c'était le sujet qui allait intéresser à Buenos Aires, où presque tous les lecteurs étaient comme lui et s'imaginaient la campagne comme un lieu paisible et ennuyeux, peuplé de paysans coiffés de bérets basques, qui sourient comme des tarés et disent toujours oui. Un monde de gens simples qui se consacraient à travailler la terre, fidèles aux traditions gauchesques et à l'amitié argentine. Il s'était déjà rendu compte que tout ça était du flan, et en un après-midi avait entendu des propos d'une mesquinerie et d'une violence pires que celles qu'il aurait pu imaginer.


RICARDO PIGLIA
Une renconte à Saint-Nazaire

Je suis revenu à Saint-Nazaire pour retrouver Stephen Stevensen. Peut-être ne devrais-je pas écrire «Je suis revenu », ni « J'ai décidé de revenir ». Peut-être devrais-je écrire que lui a décidé de mon retour à Saint-Nazaire pour que je puisse le rencontrer. Ou ne pas le rencontrer ? (Lui, c'est Stephen Stevensen.)
« Je suis petit-fils et arrière-petit-fils de marins », me dit-il un jour. « Seul mon père a refusé la mer, et c'est bien pour cela qu'il a vécu toute sa vie avec la même femme, et mourut misérablement dans un hospice, à Dublin. »


RICARDO PIGLIA
La Ville absente

La petite fonctionnait selon le modèle du ventilateur : elle avait pour système syntaxique un axe de rotation fixe. En parlant, elle remuait la tête et faisait sentir le vent de ses pensées inarticulées. La décision de lui apprendre à utiliser le langage supposait qu'on lui explique le moyen d'engranger des mots. Elle les perdait comme des molécules dans l'air chaud, sa mémoire était la brise qui agitait les rideaux blancs dans la salle d'une maison vide.

Je suis pleine d'histoires, je ne peux m'arrêter, les patrouilles contrôlent la ville et les établissements de l'avenue Nueve de Julio sont abandonnés, il faut sortir, traverser, rencontrer Grete Müller qui regarde les agrandissements photographiques des signes gravés sur la carapace des tortues, les formes sont là, les formes de la vie, je les ai vues et maintenant elles sortent de moi, je soustrais les événements de la mémoire vive, la lumière du réel clignote, faible, je suis la chanteuse, celle qui chante, je suis sur le sable, près de la baie, dans le fil de l'eau je peux encore me souvenir des anciennes voix perdues, je suis seule au soleil, personne n'approche, personne ne vient, mais je vais continuer, en face il y a le désert, le soleil sur les pierres calcinées, je me traîne parfois, mais je vais continuer, jusqu'au bord de l'eau, oui.


RICARDO PIGLIA
Argent brûlé

"Mon premier lien avec l'histoire que ce livre raconte (comme c'est le cas chaque fois que les événements ne sont pas de la fiction) est le fruit du hasard. Un soir de mars ou d'avril 1966, dans un train qui allait vers la Bolivie, je fis la connaissance de Blanca Galeano que les journaux appelaient "la concubine" du voyou nommé Mereles. Elle avait seize ans mais avait l'air d'une femme de trente ans et elle fuyait. Elle me raconta une histoire très étrange que je crus à moitié. (...) Durant les longues heures de ce voyage qui dura deux jours, elle me raconta qu'elle venait de sortir de prison, qu'elle avait fait six mois pour association de malfaiteurs avec les voleurs de la banque de San Fernando et qu'elle s'exilait à La Paz. (...) Et moi je l'écoutai comme si je m'étais trouvé en présence de la version argentine d'une tragédie grecque. (...)"

"La vie, c’est comme un train de marchandises…c’est lent, ça n'en finit pas, on dirait qu’il va jamais s’arrêter de passer, mais à la fin tu restes là toujours, à regarder la petite lumière rouge du wagon qui s’éloigne."

BORIS PILNIAK
L'année nue

traduit du russe par L. Bernstein et L. Desormonts

"Ils avaient tous trois des chaussures de tille ; le plus vieux portait une peau de mouton, et la petite était à demi nue. Leur nez à tous trois révélait nettement le sang tatare et le sang tchouvache. Ils étaient tous trois également décharnés. Dans le soleil couchant, le visage du vieux rappelait une isba, avec ses cheveux tombant comme des chaumes, et ses yeux, éteints comme ceux des aveugles et au regard millénaire, regardaient le couchant. Leurs yeux à tous trois exprimaient une indifférence incommensurable ou peut-être la sagesse des siècles incompréhensibles."

HAROLD PINTER
Le Gardien

«DAVIES : Tous ces maudits va-nu-pieds, mon vieux, ça sait seulement se conduire comme des cochons. J'ai peut-être été sur les routes durant quelques années, mais vous pouvez y aller, je suis propre. Je prends soin de moi. C'est pour ça que j'ai quitté ma femme. Quinze jours après l'avoir épousée, non, même pas, pas plus d'une semaine, je soulève le couvercle d'une casserole et vous savez ce qu'il y avait dedans? Des sous-vêtements à elle, des sales. Et c'était pour cuire les légumes, cette casserole. Exprès pour les légumes. C'est après ça que je l'ai quittée et je l'ai plus jamais revue. »

JEAN-CLAUDE PIROTTE
avoir été

éblouis d'images confuses
nous restons à l'ombre des seuils
le chat guette les pigeons
quelqu'un marche à reculons

ALFREDO PITA
Le Chasseur absent

Au-delà du ronflement des réacteurs, une silencieuse obscurité enveloppait cette partie de la planète, contaminant tout avec le vent paisible de la grande nuit universelle. Et le Pérou, l'énorme, le sombre, le misérable, le joyeux et violent Pérou qu'il avait quitté depuis déjà si longtemps était là, dessous, endormi et, en même temps, crépitant encore comme un immense bûcher qui s'éteint. Il se sentait solitaire et à son aise, assis là, aux limites de l'espace et du monde. Il était dans les airs, en suspens, non seulement par rapport à sa patrie, à sa terre, mais aussi par rapport à sa vie. Une grande paix enveloppait tout, mais il savait que ce n'était qu'une sensation fugace, aussi la savoura-t-il un instant.

SERGIO PITOL
La vie conjugale

Jacqueline Cascorro, protagoniste de ce récit, a connu pendant la plus grande partie de sa vie les expériences conjugales courantes : extases, querelles, tromperies, crises et réconciliations. Tout a changé en un instant quand, en brisant avec les doigts une pince de crabe et en entendant sauter derrière elle un bouchon de Champagne, elle s'est laissé gagner par une pensée qui allait revenir la hanter par intermittence et faire d'elle, à jamais, une femme aux très mauvaises idées.


SERGIO PITOL
Le Voyage

En mai 1986, en pleine perestroïka, un diplomate mexicain (l'auteur?) en poste à Prague est invité en Géorgie à titre d'écrivain. Il rédige un journal de bord de ce voyage au cours duquel il doit rencontrer d'autres écrivains.
Or, la glasnost s'embrouille et notre homme est promené à Moscou, à Leningrad; aussi le voyage se transforme t-il en une galopade folle de scènes grotesques et de calamités joyeuses, pour se terminer à Tbilissi l'irrévérencieuse, ivre de ce printemps politique. Sous la plume d'un merveilleux érudit excentrique et rêveur, ce voyage qui n'est ni un récit autobiographique ni un récit de voyage est aussi une traversée de siècles d'art et de culture, et de toute la forêt sacrée de la littérature russe, de Pouchkine à Gogol à Marina Tsvetaïeva.


SERGIO PITOL
L'Art de la fugue

J'ai passé mon enfance dans une sucrerie, El Potrero, dans l'Etat de Veracruz, endroit aussi insalubre que devaient l'être, à la même époque, les exploitations de Nouvelle Guinée, Haute-Volta ou Amazonie. A de brefs intermèdes d'activité physique succédaient de longues périodes où les fièvres paludiques, les tierces malignes, m'obligeaient à garder le lit. Mon seul plaisir était la lecture. De gré ou de force, je devins lecteur à plein temps.

VERONIQUE PITTOLO
On sait pourquoi les renards sont roux

"Loin d'être une béquille qui permet de traverser une période difficile, l'art à l'hôpital constitue une ouverture sur le monde, la possibilité de découvrir en soi un potentiel inexploré.

[...]

"Si la maladie parasite l'existence, la création propose des pistes de liberté. L'expression poétique est peut-être une des manières subtiles de la combattre, une aventure modeste qui crée du lien et montre que l'hôpital est un espace citoyen où on peut interpréter le monde et produire des fictions."

ALEJANDRA PIZARNIK
Les travaux et les nuits

ANNEAUX DE CENDRE

À Cristina Campopo

Ce sont mes voix qui chantent
pour qu'ils ne chantent pas, eux,
les muselés grisement à l'aube,
les vêtus d'un oiseau désolé sous la pluie.

Il y a, dans l'attente,
une rumeur de lilas qui se brise.
Et il y a, quand vient le jour,
un morcellement du soleil en petits soleils noirs.
Et quand c'est la nuit, toujours,
une tribu de mots mutilés
cherche asile dans ma gorge,
pour qu'ils ne chantent pas, eux,
les funestes, les maîtres du silence.

JEAN-YVES PLAMONT
Pour mon ours blanc

Dis-moi, ours blanc
t'as toujours été ours blanc
ou quoi?

illustrations Barbara Martinez

SYLVIA PLATH
Oeuvres. Poèmes, romans, nouvelles, contes, essais, journaux

Messagers ( Ariel. Traduction Françoise Morvan et Valérie Rouzeau)

La parole d'une limace sur le plateau d'une feuille?
Ce n'est pas de moi. Ne l'accepte pas.

De l'acide acétique dans une boîte scellée?
Ne l'accepte pas. Ce n'est pas authentique.

Un anneau en or avec le soleil en prime ?
Des mensonges. Des mensonges et un chagrin.

Du givre sur une feuille, le chaudron
Immaculé qui discute et crépite

Tout seul à la cime de chacune
Des neuf Alpes noires,

Un trouble dans les miroirs,
Quand la mer grise vient fracasser le sien —

Amour, amour, ma saison.



"C'était un été étrange et étouffant, l'été où ils ont électrocuté les Rosenberg, et je ne savais pas ce que je venais faire à New York. Je deviens idiote quand il y a des exécutions. L'idée de l'électrocution me rend malade, et les journaux ne parlaient que de ça. La Une en caractères gros comme des boules de loto me sautait aux yeux à chaque carrefour, à chaque bouche de métro fleurant le renfermé et les cacahuètes. Cela ne me concernait pas du tout, mais je ne pouvais m'empêcher de me demander quel effet cela fait de brûler vivant tout le long de ses nerfs." (La cloche de verre)

 

ANDREÏ PLATONOV

ANDREI PLATONOV
La mer de Jouvence

"Un homme marchait, jour après jour, s'enfonçant dans les profondeurs des steppes, au sud-est de l'Union soviétique. Histoire d'occuper sa tête d'une pensée continue et de libérer son cœur de l'angoisse, il s'imaginait tour à tour mécanicien sur une locomotive, aviateur de la flotte aérienne, géologue explorant une terre inconnue, ou tout autre être professionnellement organisé. Il avait déjà réussi en marchant à découvrir la cause profonde des tremblements de terre, des volcans et du perpétuel bouleversement du globe terrestre. Grâce à l'ingéniosité du marcheur, ces phénomènes trouvaient leur origine dans le mouvement astronomique discontinu de la terre au milieu de l'espace incertain du cosmos. C'est-à-dire qu'à l'instant, si bref soit-il, où la terre trouve son point d'équilibre parmi les influences diverses des étoiles, et rétablit l'harmonie dans son mouvement complexe de balance et de progression, elle rencontre une situation exceptionnelle dans le bouillonnement de l'univers."


ANDREÏ PLATONOV
Le chantier
et Roman technique

"Au trentième anniversaire de sa vie personnelle, Vochtchev a été licencié du petit atelier de mécanique où il se procurait les moyens de subsister. Sur le papier de licenciement on lui a écrit qu'il était écarté de la production vu la faiblesse croissante de ses forces et ses moments d'absence au cœur des cadences générales du travail.
A son domicile Vochtchev a pris ses affaires dans un sac et ensuite est sorti à l'air libre pour mieux comprendre son avenir. Mais l'air était vide, les arbres immobiles gardaient soigneusement la chaleur dans leurs feuilles et la poussière s'étalait avec ennui sur une route sans hommes : la nature était dans un état tranquille. "


ANDREÏ PLATONOV
Tchevengour

"Zakhar Pavlovitch s'assit. Il venait maintenant de sentir le temps comme le voyage de Prochka quittant sa mère pour des villes étrangères. Il venait de voir que le temps c'est du chagrin en mouvement, un objet aussi sensible que n'importe quelle matière, quoique impropre à toute finition."

"Indigné jusqu'à l'âme, Zakhar Pavlovitch avait réellement perdu son habileté zélée. Il lui parut difficile de frapper correctement une tête de clou pour le seul plaisir de la paye. Le maître mécanicien le savait mieux que personne, il croyait qu'une fois perdu chez l'ouvrier un sentiment d'attrait pour la machine, une fois que le travail, d'abord naturel, gratuit, inconscient, deviendrait une nécessité financière, ce serait la fin du monde, pis même — après la mort du dernier vrai ouvrier on verrait se ranimer les pires salopards qui iraient dévorer les plantes du soleil et les objets fabriqués par les vieux maîtres."


ANDREÏ PLATONOV
Moscou heureuse

traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard

"L'homme sombre, une torche brûlante à la main, courait dans la rue par une nuit maussade de la fin d'automne. Tirée d'un sommeil morose, la fillette le vit par la fenêtre de sa maison. Puis elle entendit le bruit assourdissant d'un coup de fusil, il y eut un pauvre et triste cri : on avait dû tuer l'homme à la torche. Peu après, résonnèrent des tirs lointains, nombreux, et la rumeur de la foule dans la prison toute proche... La petite se rendormit et oublia ce qu'elle vit dans les jours qui suivirent : elle était trop petite, la mémoire et l'intelligence de la prime enfance se couvrirent pour toujours, dans son corps, des broussailles de la vie. Et pourtant, jusqu'en ses années tardives, surgissait çà et là, inopiné et triste, à la lueur blafarde du souvenir, un homme sans nom qui courait et s'abîmait à nouveau dans les ténèbres du passé et dans son cœur d'enfant grandie."

LAURENCE PLAZENET
La blessure et la soif

JUIN 1650
Première journée
Soleil de Midi.
Il pourchasse la dernière fraîcheur que le matin a laissée dans une allée de traverse d'un grand jardin d'île-de-France. Un peu de brume lève du sol. L'air tremble. À l'angle d'un parterre, cinq ou six laquais abritent sous des ombrelles bleues une femme et trois petits garçons. Sa nourrice tient en lisière un quatrième enfant; il porte encore la robe et le bonnet.

EDWY PLENEL
Pour les musulmans

"Dès 1951, dans son livre pionnier Les Origines du totalitarisme,, la philosophe Hannah Arendt met l'expansion impérialiste des dominations coloniales à la charnière de ce basculement européen dans l'horreur. Elle n'hésite pas à discerner dans la domination coloniale, et notamment dans la « mêlée pour l'Afrique », dénuée de toute limite éthique, « maints éléments qui, une fois réunis, seraient capables de créer un gouvernement totalitaire fondé sur la race ». Elle y décèle même, entre dispositifs bureaucratiques et massacres de masse, l'une des prémisses du système concentrationnaire."

 

 

CHARLES PLYMELL
Choix de poèmes


Le grand Indien poussa un cri exprimant des siècles de douleur,
entra dans l'allée aux tracteurs de semi-remorques Bulldog.
Jimmy Mammy lui fractura la mâchoire
et stocka de quoi planer pendant des années.
Ronnie prit de l'âge et se fit oublier sous les cieux californiens.

Le Grand Indien était mort, ses yeux troubles
contemplaient les cieux ... à jamais plus vastes
que sa nouvelle terre de lune qui lui refusait
asile et protection contre la grande araignée blanche.

RENÉ PONS
Gravats
Dessins de Jacques Barral

"Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?"

 

ANNE PORTUGAL

ANNE PORTUGAL
et comment nous voilà moins épais

"évasion du secret

j'avais un ensemble avec la vie
une sélection presque latérale
une conciergerie des bords rideaux
et des parties du perron
pour l'ouvrir sur la rue
je ne suis pas obligé de quelque chose;.."

 


ANNE PORTUGAL
définitif bob

..."mais bob il peut comme ça sur une grille abandonner un gant
et décider lequel
protection fonctionnelle arrêtée
toutes les blessures infligées par une source beue
les blocs vont réagir..."


ANNE PORTUGAL
la formule flirt

"Vers un métier fraîcheur avc une chute. "

NATHALIE POTIN
Zébulon le monde

« C'est sûr, elle l'a eu trop tôt. Zébulon a toujours affiché cette vélocité de puce. Un ressort, une piafferie chronique, l'éclaireur intrépide qui met la troupe en danger. Sa tête à elle n'était pas formatée. Il a poussé gigolo, elle n'avait que des barrettes dans le cœur. Il a tapé au soupirail un jour de rouge à lèvres et de cheveux shampouinés de frais, qui se déploient en éventail, sur la cambrure du dos. De longs cheveux que l'on finit par lisser entre l'index et le pouce.
Elle n'avait surtout pas voulu le voir venir, en tapinois. Faites comme si je n'étais pas là ! À quinze ans, une belle figure de petite blonde, tout sucre et tout boudoir, première clope maladroite à l'angle d'un bar, les talons calés crânement au mur, impossible d'entendre brailler les couches au coin de l'amour et des baisers ! »

 

ALEXANDRE POUCHKINE
EUGÈNE ONÉGUINE
Roman en vers traduit du russe par André Markowicz


"Placé du côté de la légèreté, du sourire, le roman de Pouchkine est unique dans la littérature russe: il n'apprend pas à vivre, ne dénonce pas, n'accuse pas, n'appelle pas à la révolte, n'impose pas un point de vue, comme le font, chacun à sa façon, Dostoïevski, Tolstoï, ou, plus près de nous, Soljénitsyne et tant d'autres, Tchekhov excepté ...
En Russie, chacun peut réciter de larges extraits de ce roman-poème qui fait partie de la vie quotidienne. A travers l'itinéraire tragique d'une non-concordance entre un jeune mondain et une jeune femme passionnée de littérature, il est, par sa beauté, par sa tristesse et sa légèreté proprement mozartiennes, ce qui rend la vie vivable."
A. M.


GERARD POURCEL

GERARD POURCEL
Chroniques d'une mémoire infifèle

"Cette nuit de décembre 1969 avait été particulièrement froide. Une nuit sans ciel, ouverte sur le vide. La neige avait durci et craquait comme du verre. J'entrebâillai ma porte sur le silence du petit matin. Un brouillard épais se condensa dans mon entrée. Je jetai en abondance des miettes de mie de pain immédiatement roulées par le vent sur la neige glacée. Une nuée d'oiseaux, surgis de nulle part, s'empara du butin. C'est ce jour-là que je mourus, moi, Gertrude Stem. Comme ça, sans tambour ni trompette, en me rendant chez le boulanger. Une plaque de glace sur le trottoir."


GERARD POURCEL
Le dernier été balkanique

"En roulant vers la capitale, Jean-Luc et Annette essayèrent de faire le point. L'effet sur Radka des prédictions de la Tzigane les hantait. Même s'ils savaient que tout cela naviguait en plein irrationnel, même si toutes les prophéties sont en général assez floues pour coller, a posteriori, à la réalité, il n'en restait pas moins que Radka en était affectée et ça les ennuyait. En fort peu de temps, ils s'étaient attachés à cette femme forte de son entêtement à résister au régime socialiste, et pourtant si vulnérable. Ils tentèrent bien d'effectuer quelques parallèles entre le passé récent et les prédictions de la vieille montagnarde. Le policier qui était venu chercher «exceptionnellement» sa fille, le regain soudain d'intérêt de l'adolescente pour ses cours de français, la curiosité fouineuse d'un employé du gaz qui n'avait rien réparé et, pourquoi pas, le coup du clown du cirque ambulant étaient autant d'éléments qui pouvaient tout aussi bien être reliés ou totalement dépourvus de rapport. Radka elle, n'avait aucun doute.
Ce qui les agaçait un peu, c'était qu'ils ne possédaient pas de points de repère relativement aux mœurs politico-policières de ce pays. C'était seulement de Radka qu'ils détenaient toutes leurs informations. Ils avaient hâte de rencontrer d'autres personnes."

PIERRE PRESUMEY
Continuer

Il y a l'absence verticale
Celle qui s'ouvre à l'impourvu
Comme crevasse entre les pieds,
Et vous empêche de marcher;
Et celle qui tire le long,
Qui vole au printemps ses bourgeons,
A La rivière ses ruisseaux,
Et vous empêche d'espérer...

YVES PRIE
Passage des Amers

Tout est dit
il nous reste à inventer notre parole
dans les signes offerts
comme révélation de nos abîmes

Puis en un signe, vouloir rassembler une
multiplicité d'expériences et dire le monde
en une image recueillie.


YVES PRIGENT
La cruauté ordinaire

"...en déshumanisant l'homme, on ne supprime pas seulement un sujet humain on fait naître des forces de mort et de destruction"

"...mais si on veut bien porter attention aux lames de fond provoquées en sourdine par les désintégrations en chaîne provoquées par des humains sur d'autres humains, c'est bien du mal dont nous parlons. L'exclusion est tout aussi efficace pour déshumaniser un sujet; et, comme l'a fait remarquer Hanna Arendt, les besognes déshumanisantes des nazis se déroulaient sur le mode de la banalité de la vie de fonctionnaires ou de l'organisation d'une entreprise.

"Le but avoué de cet ouvrage est de rappeler sur des bases cliniques, psychanalytiques, sociales, phénoménologiques, personnelles, comme la dignité humaine est tout à la fois essentiele et fragile, vitale et destructible. Il a été écrit en vue d'alarmer : la sauvagerie est là, la cruauté présente dans l'ordinaire, la nature, la violence, à peine sommeillant dans notre coeur."
(2003 )

MARCEL PROFICHET
VINCENT DREANO
Le Livre de Marcel

Raconter les bons souvenirs qui nous ont fait vivre. Et raconter les souvenirs mauvais pour en finir. Raconter, toujours, entre ce qui doit mourir et ce qui ne le peut pas. C'est une ligne fine.

 

Editions Apogée
Collection "Piqué d'étoiles"
dirigée par Jacques Josse

MANUEL PUIG
le plus beau tango du monde

Sous le tube de néon de la cuisine, elle regarde ses mains après avoir rebouché le flacon d'encre et, voyant que les doigts qui ont tenu le porte-plume sont tachés, elle va vers l'évier. Elle frotte ses doigts avec une pierre ponce et s'essuie à un torchon. Elle prend l'enveloppe, lèche le bord gommé et regarde pendant quelques secondes les spirales multicolores de la toile cirée.


 

THOMAS PYNCHON
V.

Autour donc de chaque germe du dossier, s'était développée une masse nacrée d'inductions, de licence poétique, de dislocation provoquée de la personnalité, dirigée vers un passé dont il n'avait pas le souvenir et qu'il n'avait pas le droit de pénétrer, si on excepte le droit de l'inquiétude imaginative ou de la probité historique, que personne ne consent à reconnaître.