EMMANUELLE PAGANO

EMMANUELLE PAGANO
Ligne & Fils

"Jusque-là, en bouclant la ceinture de sécurité, je ne savais pas que j'avais affaire à l'eau, à l'eau vive. Je n'imaginais pas la torsion du fil, et pour elle le bruit sans relâche, la vapeur, les odeurs bouillies, la soif toujours plus grande des brins de soie. Pourtant, la torsion est tapie dans ce réflexe anodin. De mon siège à la ceinture, les fils élastiques accompagnent mes mouvements. Ils ne sont pas seulement dans ma voiture. Si je me blessais, ils se nicheraient à l'intérieur de l'armoire à pharmacie, si je voulais courir à l'aise, ou faire de la musculation, ils déborderaient de mon sac de sport. Je ne fais aucun effort physique, je laisse s'amollir mon âge, mais les fils de la fabrique se glissent dans mes chaussures et jusque dans mes sous-vêtements, ils forment une gaine permanente bordant mon corps et facilitant mes gestes."


EMMANUELLE PAGANO
Nouons-nous

Au réveil, j'entends des petites bêtes marcher sur un morceau de tissu invisible, tendu tout près de mon oreille, tendu entre lui et moi. Entre lui et moi, juste la place d'un tissu tendu comme du papier. J'ouvre les yeux, il fait presque jour, il gratte sa barbe naissante. Les bruits minuscules s'arrêtent lorsqu'il me sourit. Sa main quitte sa joue pour venir sur la mienne.




Maison de la Poésie/ Champs Libres, Rennes, janvier 2013


EMMANUELLE PAGANO
Un renard à mains nues

Les personnages de ces nouvelles ne se trouvent pas au milieu du récit, ils restent dans les marges, ils se tiennent au bord de leurs vies, de leur maison, de leur pays, ils marchent au bord des routes, à côté de leur mémoire, à la lisière de l'ordinaire et de la raison, comme il leur arrive de faire du stop : au cas où on s'arrêterait pour les prendre. Je les ai pris dans mon livre.


Quand on est trop près on ne voit rien des contours, des bords, du contexte, on ne sait rien des murs, des rues, des places, du lavoir, du soleil sur les façades, on ne sait pas comment se comportaient les courtes ombres de l'hiver entre les maisons. Quarante-deux ans plus tard, je suis encore trop près, plongée dans la photo, noyée dans une nostalgie qui ne m'appartient pas, celle de Noëls que je n'ai même pas connus. Pas une nostalgie non, plutôt une vague impression de perte, quelque chose que je n'arrive ni à retrouver, ni à rattraper, à saisir. Je n'arrive pas à me faire un passé de la famille d'avant les eaux, je n'ai pas accès aux souvenirs du village. Je me sens exclue de cette mémoire familiale à laquelle pourtant, de loin, de loin mais depuis toujours, j'appartiens. Je tiens la photo des vendanges à bout de bras dans l'exact prolongement du paysage qu'elle contient. Je suis à la place du photographe du passé, ma grand-mère sans doute, un de mes grands frères peut-être. Je calque mon regard sur le point de vue d'avant, la borne dépasse de l'image, elle est juste devant moi. Je m'appuie sur elle et la route amorce sa descente en pente douce sous le lac, j'essaie de suivre son cheminement, mais je ne me déplace, encore et toujours, que dans le passé, dans ce passé où je n'ai pas ma place.


"C'est vrai, c'est notre maison ici. Le seul lieu où l'on est vraiment ensemble, toi et moi, qui nous appartient, c'est ici.
Cette maison, ce livre, nous l'habitons ensemble, et ce que nous faisons dedans, c'est elle-même. Nous la construisons, nous l'aménageons, petit à petit, lettre par lettre.
Quand elle sera finie, nous l'habiterons, nous l'habiterons ensemble, mais ce sera le seul endroit où nous pourrons nous tenir tous les deux."


« Non, le sexe n'est pas le sexe seul, ce sont aussi des paysages, des marches dans ces paysages, à la campagne, en ville, ce sont une ville entière et un désert de France qui se croisent, des pauses, des ciels élargis, des odeurs rêvées mais obstinées comme des souvenirs, des lampes allumées, des nuits de vent comme hier soir, des livres, des livres entre nous, des livres malgré nous, des matins précoces, un futur quai de gare, des mémoires de conversations sur un grand escalier, des nœuds indélébiles sous le diaphragme, des noisettes dans mon muesli, du soleil dans ton dos, des journées vides, des journées pleines, un compteur en ligne, des rires, les cafés que tu bois en terrasse, déjà des mauvais souvenirs et des heures noires... »

 


EMMANUELLE PAGANO
Les Mains gamines

Non, c'est pas ça, recommence.

Et je relis depuis le début. Il ne faut pas faire une seule faute. Je ne suis pas sa secrétaire, mais c'est le milieu de la nuit, elle n'est pas là, alors je m'y colle. C'est toujours comme ça, quand il prépare ses dossiers au dernier moment, à minuit, une heure. Il me réveille. On n'a pas d'enfants alors pas d'excuse. On n'a pas d'enfants alors c'est commode. Je tape, mal.
Il s'adresse à la Direction départementale de l'équipement, et je ne sais pas quelles sont les formules de politesse. Il termine en disant « Veuillez agréer bla-bla », je suis censée traduire.


Maison de la Poésie, Rennes, mars 2011


EMMANUELLE PAGANO
Les adolescents troglodytes

La nature c'est comme le reste, c'est pas plus beau ni plus pur qu'une ville, que les zones commerciales ou les zones industrielles, que les éoliennes hautes et arrogantes au-dessus des épicéas. Des fois même la nature elle est comme ça énervante et neurasthénique, à l'automne si moche et sale, boueuse et collante au printemps quand la neige poisse, arrogante avec le soleil intact de l'hiver, et ridicule si verte l'été. Pénible, ennuyeuse, comme tout le reste. Si pourtant le plateau me vient souvent autour de moi si beau, c'est juste parce que j'y vis. C'est bête, mais magnifique est l'endroit où on vit, ça dépend de comment on se lève, comment on regarde au-dehors, ça dépend de si on regarde. Il y a des jours, des matins ou des nuits, où le temps dans le paysage, où l'air dans les arbres est exactement, presque trivialement, en accord avec le temps dans notre corps, l'air dans notre humeur, on est maussade et dehors aussi, l'humidité se palpe de partout, de nous jusqu'aussi loin là-bas, où ne voient pas nos yeux, puisque le crachin nous interdit de voir. Il nous surprend jusque dans la cuisine, et on s'y attendait tellement. Que la pluie soit froide dans le cou ça ne nous enlève pas l'envie de pleurer, mais ça nous rend la dépression presque belle.


EMMANUELLE PAGANO
Le Tiroir à cheveux

Le four est allumé, je sursaute et je lui dis non. Non. Titouan secoue la tête en riant. J'écarte son bras curieux, je m'accroupis et je ramène son corps vers moi. Il fait chaud à cause du printemps et des lasagnes. Le dos de Titouan est tiède sous le pyjama. Je soulève le haut pour mettre de l'air sur son torse. Il s'écarte. Je le reprends. Je passe la main dans ses cheveux mi-longs, les boucles brunes tremblent, on dirait du chocolat chaud mal préparé. Un peu trop épais, trop sucré sans doute. Il enlève ma main et se gratte la tête. J'aime les cheveux, même gras, rêches, épais. Mats, soyeux, souples au toucher, moites. J'aime toucher les cheveux.