"L’arrivée des nazis au pouvoir procéda d’un choix, d’un calcul et d’un pari. Choix des élites économiques (industriels, financiers, assureurs) et patrimoniales (rentiers, actionnaires, Besitzbürgertum — bourgeoisie possédante, en allemand). Calcul d’une rationalité froide : face aux gains continus du parti communiste, un parti révolutionnaire qui ambitionnait de faire advenir, à court ou moyen terme, une « Allemagne soviétique » (Sowjetdeutschland), la force militante du NSDAP et les rangs fournis de ses milices, les 400 000 hommes de la SA et les 30 000 membres de la SS, offraient un contrepoids rassurant, qu’il fallait à tout prix mettre au service d’une défense résolue de l’ordre social et économique. Pari, enfin : les nazis étant inexpérimentés, les flanquer de politiciens madrés et éprouvés permettrait de les domestiquer dans le cadre d’un pouvoir partagé, dans un gouvernement de coalition. L’atrophie de la question de Weimar, de son épanouissement démocratique et de sa fin tragique — pour les Allemands, pour les Européens, pour les Juifs, pour le monde —, l’étrécissement de sa présence dans les programmes et manuels, la disparition d’une réflexion sérieuse sur la fin de cette démocratie majeure, sise au cœur de l’Europe, dans un pays de vieille culture, d’alphabétisation ancienne, une démocratie dont le nom même, entre Lumières et Weltliteratur, redoublait la signification universelle pour penser le lien entre intelligence, culture et exercice de la citoyenneté, interroge singulièrement."
"On imagine mal tout ce que des événements aussi cataclysmiques que l’accession des nazis au pouvoir et son lot de conséquences atroces, de l’instauration de la dictature nazie à la Seconde Guerre mondiale, doivent à des chuchotis, des vengeances personnelles et des intrigues d’arrière-cuisine, fomentées par des personnages serviles et sans intérêt, qui jouaient à la grande politique tout gonflés d’eux-mêmes, hypnotisés par les ors et les miroirs de leurs bureaux, pariant le destin des autres et risquant la banqueroute en étant bien assurés de ne jamais rien risquer eux-mêmes car ils restaient lovés dans leur patrimoine, leur grade et leurs réseaux. "