ERRI DE LUCA
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2022

ERRI DE LUCA
ALESSANDRO MENDINI
Diables gardiens

Traduction de l'italien de Danièle Valin

 

 "Je marchais sur les rochers bas. Au creux des baies paisibles, j’ai revu dans l’eau marine le bleu étalé par Giotto sur les fresques de la chapelle des Scrovegni. C’est un bleu pris à la mer et donné au ciel, un bleu qui demande au ciel d’être comme ça. Pour le réaliser, Giotto a utilisé du silicate de sodium et d’aluminium. Les peintres l’appellent bleu outremer. Il était dans les reflets des baies à Lampedusa. C’était le bleu navigué à l’aveuglette, sans eau ni provisions, sans où ni quand. Lampedusa est l’outremer bleu des voyages suspendus à un fil de cerf-volant. "


"Quelque chose de moi-même se trouvait émietté dans les pages des histoires des autres. La littérature a été chaque fois pour moi l’entrée dans une ville nouvelle, chez d’autres. J’étais et je suis un lecteur convié sans invitation directe. C’est pourquoi les rencontres et les conflits avec des détraqués, des crapules selon mon point de vue m’ont été utiles. Chacun m’a laissé son petit bout de tissu que j’ai retourné et cousu pour rapiécer mon vêtement. L’animal arlequin de la page d’à côté, c’est moi."


"Albert Camus participa à une rencontre avec des étudiants de Stockholm deux jours après avoir reçu le prix Nobel. On était en 1957. En Algérie, où il était né et où il avait grandi, coulait le sang d’une guerre de libération de la domination française. Un étudiant algérien l’interrogea sur le caractère juste de cette guerre. Camus répondit : « En ce moment, on lance des bombes sur les trams d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces trams. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. "

 "Lancer des bombes sur des trams entre en revanche dans le registre de l’infamie. Je suis avec la mère de Camus, avec les personnes qui, dans le violent combat d’une guerre, sortent faire leurs courses, montent dans un moyen de transport public, essaient de continuer héroïquement leur existence menacée. Les Russes ont un proverbe amer : « On coupe du bois, des éclats volent. » Les éclats sont toutes les vies balayées par le déboisement. C’est sans doute pour ça qu’ils n’ont eu aucun scrupule à bombarder les hôpitaux d’Alep. Soixante ans se sont écoulés depuis la réponse d’Albert Camus à un étudiant dans une salle de Stockholm. Elle reste encore pour moi le dernier mot."


 "À la brève flambée émotive fait suite la marée basse de repli dans sa propre coquille. Sur le sable, il reste des câbles défibrés, des troncs blanchis, des corps de noyés, de bombardés dans leur maison. Les vagues se sont retirées, il reste le rond laissé par le verre sur la table, tandis que le balai retire ses débris par terre."



2020

ERRI DE LUCA
Impossible

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Le magistrat qui m’interroge a la moitié de mon âge, il ignore tout de la montagne et des histoires des années révolutionnaires. C’est moi qui devrais l’interroger.
Il n’est jamais allé en montagne et il essaie de comprendre ce que je vais y faire.
Je lui ai répondu qu’on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l’inutile est beau. Je sais que ce n’est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c’est de voler, si je n’ai jamais pris l’avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l’univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu’au point où il n’y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu’à l’endroit où elle s’est élevée et continue encore à s’élever. Car les montagnes grandissent.
J’y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j’ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. "


2019

ERRI DE LUCA
Europe, mes mises à feu

"J’ai été incité à la littérature par la poésie du XXe siècle. C’était la seule forme à la hauteur du siècle le plus meurtrier, carcéral et migratoire de l’histoire humaine."

"Cet exercice de lecteur me permet de savoir qu’il n’existe pas de frontières. Je l’ai appris d’abord des oiseaux, des mammifères, des poissons, des fleurs, puis je l’ai pratiqué dans l’alpinisme franchissant la ligne imaginaire et insignifiante d’une frontière. "

"La noblesse pour moi réside dans le croisement des lignées qui se sont versées dans le circuit qui va du cœur aux capillaires. La noblesse est le mélange, non le pedigree. Je voudrais connaître par une analyse de sang la liste des peuples qui ont déposé leur semence dans mes globules. S’il en manquait une, j’y pourvoirais par une transfusion."

"Je déplore une Europe qui s’imagine verrouillée pour vieillir dans son hospice de luxe. Elle peut se passer de l’Angleterre, pas de la Méditerranée. Malgré toutes les exterminations admises, tolérées, l’Europe devra continuer à absorber une force de travail jeune et ouvrière. "


2019

ERRI DE LUCA
Le tour de l'oie

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"J’ai un corps et j’ai joué au jeu de vivre dedans. Quel jeu ? Le jeu de l’oie. On lance un dé et on se déplace dans un circuit en spirale."

"Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle. Les mots sont l’instrument des révélations."


ERRI DE LUCA
La nature exposée
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Comme tu peux le voir, il s'agit d'une oeuvre digne d'un maître de la Renaissance. Aujourd'hui, l'Eglise veut récupérer l'original. Il s'agit de retirer le drapé". J'examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature ?"
La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi".
"C'est bien là le problème. Plusieurs sculpteurs consultés avant toi ont renoncé."
Je ne sais pas d'où me vient la réponse, mais je lui dis que je pourrais reconstituer la partie abïmée par le descellement."

2017


2015

ERRI DE LUCA
le plus et le moins

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Les livres ne redoublent pas l'épaisseur des murs, ils l'annulent au contraire. A travers les pages, on voit dehors."

"J'ai touché l'immense en peu d'espace, l'épuisement du corps et l'énergie absorbée par un fruit cru de mer. J'étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l'île à cette liberté. Si je ne suis pas une strate jaune de sa croûte craquelée, fendue par les vignes qui la forent, si des chardons ne poussent pas de mes yeux, si je ne rêve pas la nuit comme un rocher balancé par des bradyséismes, je ne pourrai pas apprendre. "


ERRI DE LUCA
La parole contraire

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Je revendique le droit d'utiliser le verbe "saboter" selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire.
Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d'un établissement ou d'un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote. Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L'accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe "saboter" a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d'"entraver".
Les procureurs exigent que le verbe "saboter" ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d'une société étrangère. J'accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. "

2015


ERRI DE LUCA
Le tort du soldat

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Il me reste à savoir si quelqu'un nous suivait sur cette route et si l'homme de l'auberge était l'un d'entre eux.
L'été prochain, en juillet, je retournerai là-bas et je m'assiérai à la même table à sept heures du soir.
Je boirai une bière et j'attendrai. "

2014


2013

ERRI DE LUCA
Les poissons ne ferment jamais les yeux

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Ce qui me gênait le plus, c'était l'écart entre leurs phrases et les choses. Ils disaient, ne fût-ce qu'à eux-mêmes, des paroles qu'ils ne maintenaient pas. « Maintenir » : c'était mon verbe préféré à dix ans. Il comportait la promesse de tenir par la main, maintenir. Ça me manquait. En ville, mon père n'aimait pas me prendre par la main, pas dans la rue, si j'essayais il dégageait sa main pour la glisser dans sa poche. C'était un refus qui m'apprenait à rester à ma place. Je le comprenais parce que je lisais ses livres et je connaissais les nerfs et les pensées qui étaient derrière les gestes."


2012

ERRI DE LUCA
Et il dit

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Ils le ramassèrent épuisé au bord du campement. Depuis plusieurs jours, ils désespéraient de le voir revenir. Ils s'apprêtaient à démonter les tentes, inutile de le chercher là où lui seul osait aller. Il comptait y arriver en deux jours. Il était entraîné, rapide, le meilleur à monter. Le pied humain est une machine qui veut pousser vers le haut. Chez lui, la vocation s'était spécialisée, elle était remontée de la plante du pied au reste du corps. Il était devenu un grimpeur, unique à son époque. Il lui était même arrivé d'escalader pieds nus."


2012

ERRI DE LUCA
aller simple

Traduction de l'italien de Danièle Valin


"Dicono : siete sud. No, veniamo dal parallelo grande,
dall’ equatore centro della terra.

La pelle annerita dalla più dritta luce,
ci stacchiamo dalla metà del mondo, non dal sud.

A spinta di calcagno sul tappeto di vento del Sahara,
salone di bellezza della notte, tutte le stelle appese.

L’acqua sopra una spalla, il fagotto sull’altro
mantello, camicia e libro di preghiere.

Il cielo è dritto, un cammino segnato,
più breve della terra saliscendi.

A sera ricuciamo il cuoio dei sandali col filo di budello
e l’ago d’osso, ogni arnese ha valore, ma di più il coltello.

Signore del mondo ci hai fatto miserabili e padroni
delle tue immensità, ci hai dato pure un nome per chiamarti."

"On dit : vous êtes le Sud. Non, nous venons du grand parallèle,
de l’équateur centre de la terre.

La peau noircie par la plus directe lumière,
nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

Par poussée de talon sur le tapis de vent du Sahara,
salon de beauté de la nuit, toutes les étoiles en suspens.

L’eau sur une épaule, le baluchon sur l’autre,
manteau, chemise et livre de prières.

Le ciel est droit, un chemin tracé,
plus court que la terre vallonnée.

Le soir nous recousons le cuir de nos sandales avec du fil de boyau
et une aiguille en os, chaque outil a une valeur, mais le couteau plus encore.

Seigneur du monde, tu nous as faits misérables et maîtres
de tes immensités, tu nous as même donné un nom pour t’appeler."


ERRI DE LUCA
Le poids du papillon

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l'odeur de l'homme et de la poudre à fusil.
Orphelin avec sa sœur, sans un troupeau voisin, il apprit tout seul. Adulte, il faisait une taille de plus que les mâles de son espèce. Sa sœur fut emportée par un aigle un jour d'hiver et de nuages. Elle s'aperçut qu'il planait au-dessus d'eux, isolés sur une pâture au sud, là où subsistait un peu d'herbe jaunie. Sa sœur voyait l'aigle même sans son ombre à terre, sous un ciel bouché. "

2011


ERRI DE LUCA
Le jour avant le bonheur

Traduction de l'italien de Danièle Valin

Je découvris la cachette parce que le ballon était tombé dedans. Derrière la niche de la statue, dans la cour de l'immeuble, se trouvait une trappe recouverte de deux petites planches en bois. Je vis qu'elles bougeaient en posant les pieds dessus. J'eus peur, je récupérai la balle et sortis en me faufilant entre les jambes de la statue.

2010


2009

ERRI DE LUCA
Pas ici,
pas maintenant

Traduction de l'italien de Danièle Valin

(A ses parents):
Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant je sais qu'ainsi perdurent les affections. Ce fut un renoncement et une réserve respectée comme une norme, inconnue de la volonté comme un instinct. Ne pas se comprendre fut une condition juste, se comprendre ne pouvait nous servir de rien. L'enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m'en serais jamais lassé.


2006

ERRI DE LUCA
Au nom de la mère

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Je le lui ai dit le jour même. Je ne pouvais pas rester une nuit avec le secret. Le jour ne passera pas entier sur la rupture de ton alliance. Nous étions fiancés. Dans notre loi, c'est comme être mariés, alors qu'on ne vit pas encore dans la même maison. Et voilà que j'étais enceinte. "

 


ERRI DE LUCA
Sur la trace de Nives

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"En suivant tes pas, j'essaie de comprendre à quel animal tu ressembles. Depuis que j'escalade, que je grimpe, j'ai de l'estime pour toutes les créatures qui le font mieux que moi, de l'araignée à l'orang-outan. J'admire l'absence d'effort, l'élégance qui est toujours le résultat d'une économie d'énergie. Je pense aux animaux par désir de leur perfection. Ce sont mes patriarches, mes maîtres ."

2006


ERRI DE LUCA
Noyau d'olive
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Il arriva sans être attendu, il vint sans avoir été conçu. Seule la mère savait qu'il était fils d'une annonce de la semence portée par la voix d'un ange. C'était arrivé à d'autres femmes juives, à Sarah par exemple.
Seules les femmes, les mères, savent ce qu'est le verbe attendre. Le genre masculin n'a ni constance ni corps pour héberger des attentes. Je mesure la circonstance aggravante que représente l'ignorance physique de la forme du verbe attendre. Non pas par impatience, mais par manque de résistance : même pendant mes fièvres malariques je n'avais jamais recours au répertoire inventif des verbes guérir, être en attente de."

2004


2003

ERRI DE LUCA
Le contraire de un

Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Deux n'est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude. deux est alliance, fil double qui n'est pas cassé."


ERRI DE LUCA
Montedidio
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Je n'ai rien à dire sur hier, aujourd'hui est déjà passé et raboté avec les copeaux jaunes du mélèze et la forme du rabot dans la main, le bruit de souffle de la coupe qui écorche le millimètre du bois."

"Je parle avec Rafaniello, aujourd'hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n'existe plus, il n'y est resté ni vivants ni morts, on les a fait disparaître tous ensemble : "Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu'il n'a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d'eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l'eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays." Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : "Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie."

2002


2001

ERRI DE LUCA
Trois chevaux
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Un arbre a besoin de deux choses : de substance sous terre, et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches. Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c'est la beauté, car seule la beauté dans la nature s'oppose à la gravité. Sans beauté l'arbre ne veut pas. C'est pourquoi je m'arrête à un endroit du champ et je lui demande : « ici tu veux ? » Je n'attends pas de réponse, de signe dans la main qui tient son tronc, mais j'aime dire un mot à l'arbre. Lui sent les bords, les horizons et cherche l'endroit exact pour pousser. Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur les soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait."


ERRI DE LUCA
Tu, mio
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Le vent montait de la mer, il venait de Capri, assaillant avec force notre côté de l'île "Comment est-il pour vous le sirocco ? " demandais-je. "C'est le pire des vents. Il change la face de l'île, enlève une plage d'un coté, l'étend de l'autre. Ce n'est pas un vent le sirocco, c'est une rage. Le ciel disparaît, l'air chaud envahit la tête , l'empêche de raisonner. Il ne faut pas faire d'enfants quand souffle le sirocco, on ne doit pas prendre de décision non plus. Il fait éclater des incendies. Il fait sonner la cloche," tu l'entends ?" Un bourdonnement sourd remontait le courant du vent et arrivait faiblement jusqu'à la plage. " c'est un vent furieux."

1998


ERRI DE LUCA
Un nuage comme tapis
Traduction de l'italien de Danièle Valin

"Des trente-six coins du monde, les chuchotements des fidèles déclinent d’innombrables fois les titres obscurs et suaves du Créateur. Éparpillés sur terre en litanies et murmures, il est bon de croire que les notes composent dans le ciel un seul nom, les chants un seul accord."

1994


1992

ERRI DE LUCA
Une fois, un jour
Traduction de l'italien de Danièle Valin


"Je jouais avec les pierres en cherchant en elles le point de repos qui permet l'équilibre instable. Je réunissais ces points, j'élevais les cailloux l'un sur l'autre. Alors que j'étais penché sur ce jeu fragile dans un coin du petit jardin, elle arriva. Je levai la tête et sous la mèche lisse de son front ses yeux brillèrent. Je les vis d'en bas, là où j'étais accroupi : contre le ciel sa tête blonde me regardait de ses deux fentes vides. Il me sembla que son visage avait deux trous à travers lesquels on pouvait voir le ciel. Moi je le voyais. A travers les miens peut-être voyait-elle la terre.
L'étonnement nous figea, puis elle rit, puis les pierres tombèrent, puis sa mère l'appela d'un nom suave que je ne veux pas me rappeler. Jamais elle ne revint.
Aujourd'hui les Américains habitent dans des quartiers qui leur sont réservés. Aucun enfant venu d'une ruelle n'habite plus près d'une petite Américaine blonde, ni ne rougit sur son passage, ni ne l'admire.