AZIZ ZAÂMOUNE

Poésie et Chroniques



Abois

Caravane passe
Chien regarde.

Chien passe
Caravane aboie.

Temps passe
Temps passera
Temps passera pas

Temps aux abois.

Tain

Il se regarde droit dans le miroir
Et vit.

Que peut un être désarmé
Face à rien ?

 

Deborah

Non mais quoi
Tu me quittes
Deborah ?

 

Non mais
Deborah
Pourquoi tu me quittes
Qu’est-ce que je t’ai fait
Ou pas
Deborah ?

 

Non mais
Deborah
Tu me quittes
Je te quitte
On est quittes
Deborah !

 

Non mais j’naffou
Deborah !

Triptyque

Dehors
Quelqu’un frappe à ma porte
Et demande " Qui c'est ? "

Ne pas répondre
Ne pas ouvrir
Le laisser là
Là-dedans.

*

Parfois 
La poésie
La nuit
C’est aussi plat
Qu’un plat de lentilles
Avec ou sans contact.

*

- Il est venu faire quoi à trois heures du matin ?
Trois heures du matin
Tatakztak
Voici l’eau.

 

Manège

 

Non mais il faut que je vous explique le manège, Lucien Suel. 
À Casablanca, il y a, en termes de station d'autocars, l'Hôtel de ville et Garage Allal. Or, qui descend à Garage Allal ? Les vaches d'Allal, vous diraient immanquablement, comme un seul homme, tous les descendants à l'Hôtel de ville.
Les vaches ! 
D'Allal !

 

Échange

 

Moi : Miaou !
Le chat : Avava !
Moi : Avava toi-même ! lui rétorqué-je.

Café de L’avenir

 

À Meknès
L’avenir est un café.
À Fès aussi
L’avenir est un café.
À Rabat
Il n’y a pas d’avenir
Faute de cafés.

*   *   *

Aller au café pour prendre un thé, pfff ! 

Un thé avec après
Un arrière-goût de pou concassé, pfff !

- Et vous, vous les aimez comment, vos poux ?

*   *   *

- Et un express ttaliane ! s'écria le garçon dans l'indifférence générale.
Il faut dire qu'il n'y avait personne sur la terrasse.
Pire encore, il n'y avait même pas de terrasse, et encore moins de café ou de garçon.
C'est dire...

 

 


Midi Souliers

« Il faut être sur plusieurs fronts, le matin
En attendant midi.
– Et arrivé midi, il se passera quoi ?
– Rien, on attendra l’après midi.
Midi on y est
Midi on y reste. »


       Détrempe
   
          
Le temps qu’il fasse jour

Et trouver que c’est beau
Beau à lier

Et faire chou blanc
De page

Blanche

Mensongère

Mouvant le fil

Et sa toupie
L’aube
Ce menu
Fretin   
Lueur
Du
Jour
Et
Sauce
Caresses
Tic
Tac
Tic
Tac
Remonter
 
La fastidieuse mécanique !



Jilali Gharbaoui



   vertiges

             Maille…

Ensablée
Rivée
Entre filet à verdure et attrape nigaud
La nuit
Dort-elle la nuit ?
 
Elle dort
Comme elle respire
Les yeux fermés

Les yeux lisses
Voir sans être vue
Entre deux statuts de grimace

 

  ….que maille
Eve
L’autre esquisse
Mine de plomb
Mine de rien.


  

  
 
Fouad Bellamine

  Il
 

Au pas de rire
Flâner
Il

Mort de rire
Tant il a flâné.

 

Ex-voto

Ultime recours
Le mur
Enjamber
L’au-delà.

 

Convenances

Imaginer
Une terrasse molle dans un champ de coquelicots
Et trouver
Que c’est beau
Beau et facile à délayer
Facile comme l’eau.


     
Impair

    

Voir cactus
Pour dire l’évanescent.

Horreur des cornichons
Si poètes soient-ils !


Guirlandes       

Aux
Lisières de
L’ultime
Goutte de l’aube
Que voici
Pure
Fragrance
Tombant blette
Sous pli.

Quand la louange ardente prend.
 


        La mer

Minuit sous arbre
Et à chacun de tes pas

Ces plages d’attente limpides
A dévaler
A neuf.
           
 
       L’océan

Jeune
Beau
Intelligent
Riche
Arrête de nous insulter
Guignol !

Abdelkébir Rabii


        Suspendre

Écrire l’ultime
Goutte de l’aube

Écrire l’ombre
L’ombre
Jusqu’à ce que lumière
S’ensuive

Du jour naissant
Sortir indemne.

Quintessence

Quand l’ombre
Défait son ombre
Et la passion ses aquarelles
Et le sang de l’eau
Mer parmi la mer
Te coule
Parmi les saisons
Comme un cœur
Qui bat.


Abdallah Sadouk


Aquarelle

Iris
Tu fredonnais en moi
Et je délayais grave
A te restituer.


Grumeaux 

Lahrira
La beat
Le beginning
Ottawa
Partir au Canada


       Azur

L’aplat
Trois en un
Ne rien dire
A table
La bouche pleine

L’aplat
Décrété au
Plus fort
Des vents alizés

Décrété
L’aplat.


Concave

Dans les cafés du songe attablé
Le songe ferme
Il baisse ses stores
Sur la mer et la ville
Et se porte bien.

         Triptyque 

Debout comme un aveu
De frissons imberbes                                                                                                          
Elle croit au printemps

Debout pour rire
Le songe carmin
A peine rose.

          *  *  *

Rue Cactus
Et brumes assimilées :                                                           
L’attelage                                                                                                                       
Trois soleils vertébrés                                                                                                   
Tirant le vide au clair                                                                                                          
Il est plein                                                                                                                           
Il est délié.

*  *  *

Lunatique
Et rompue
A tous les silences
La diseuse des sables
Dit
La nuit tombant
De ses ultimes
Gradations elliptiques
Tombant blette
Dit
Le point du jour
Dit
Le point culminant du jour
Dit
La belle maladresse
Qui le perdra
Devant
Tic
Tac

 Blancheur

Une porte ouverte
Et d’entrée
Une galerie
Une galerie d’art
Une galerie d’art souterraine
On descend

La nuit
La chaux
Les murs
L’aube
Le plat cuisant

Nourrir
Donner à manger
A l’espoir.

Concave bis

Dans les cafés du songe attablé                                                                           
Le songe ferme                                                                                                                 
Il baisse ses stores                                                                                                            
La mer et la ville se portent bien…



Bouchta El Hayani

 Spirale

                                                        
Par forêts intermittentes                                        
Le soir descend.
                                                                                     
Pêle-mêle
Les ombres s’allongent
Et se ramassent                                   
Par feuilles
Et par branches
Et par troncs

Tandis que le soir par pelles
Crisse et craque sous nos pas.   

Septembre à solder 
  

Une touche
Un cil
Et infiniment bleu
Sur infiniment ocre
...
                                 
           ***

Que de vacances rouge rayé 
Que de chaussures blanches
Inexplicablement.

           ***

Peur des murs ensoleillés
Peur des silhouettes qui les grimpent.

           ***

Trois heures du matin
La quête
  
Encore une touche
Encore un cil
Et blessure sur blessure
Le caméléon volera
A notre insu

Le caméléon
Saignant de promptitude.

    Airain

Lunatique
Et rompue
A tous les silences
La diseuse des sables
Dit
L’océan giratoire
De sein en sein.

 


                 Ceindre l’azur

Format raisin

Un pied de vigne
Et c'est l'été qui approche 
Claudicant du vert au gris
La distance propice
A l’ivresse.

Deux pieds de vigne
Et c'est déjà l'inutile
Besoin de marcher jusqu'à l'horizon
Pour le cueillir
Tant t’habitent
D’autres demeures.

Du vert au marbre
La distance pied de vigne
A dévaler
A neuf.

Phalènes

 Au beau milieu
 De cette page veinée
 Et fardée
 Et blanche comme le sang
 Une tache d'encre lambine  - pour le plaisir
 De l'écraser vite fait
 Comme une mouche.

Midi convergent                      

Sandwich au poulet
Des frites, des frites
Trois olives vertes et mon voisin de table
Il voulait engager la conversation et moi pas
Alors, c'était du feu
Je lui donnai du feu
Et c’est parti
Pour la diététique
Le temps qu’il fait
La circulation en ville
La ville qui ne désemplit pas…

Je l’écoutais, l’écoutais
Jusqu’au bout

Jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien à écouter
Plus de diététique
Plus de ville
Plus de débit
Plus de voisin de table
Rien
Que mon sandwich au poulet
Toujours inentamé
Traînant là sur la table
Et moi repu
Hoquetant péremptoire
 
Je l’écoutais, l’écoutais
J’avais très faim.

* * *
 
Tant que je marche
Tant que reluisent mes souliers
Dans la pénombre
J’ai la conscience tranquille

  Guignol

 Silence étale
 Voici venir l’océan.

 Canne courbe
 Et fil tendu
 Voici mordre l’océan.

 J'écoute résigné
 L'aube bêlant aux avoines
 Sortir ses coqs.

* * *

L’océan
Sa verdure étanche
L’océan
Et son cortège funèbre
De terrains vagues.

 


  Deux esquisses

Ensablée
Entre filet à verdure
Et attrape nigaud
Elle dort.

Ferme-t-elle les yeux
C’est pour voir
Sans être vue
Entre deux statues de grimace.

Ensablée
Elle dort
Comme elle respire
Les yeux fermés.

Entre deux statues de grimace
L’apesanteur lui va.

          *  *  * 
     
Eve
Mine de plomb
Mine de rien.

 

Météo

Des cendres
Aux embruns du catalogue
Mer belle
A entendre belle :
Venimeuse
Rampante
Envahissante
Tremblée
De jalousie

Mer belle
Et pas chère
A voir nue

Mer à boire sous roche
A la santé des fléaux.

 

Boucliers

L’aplomb
Crépusculaire
Quand la diseuse des sables
Dit la levée
Du jour

Tic
Tac…

Ci-gît un réveil martin.

 

Sacrilège

La canne s’immobilise
L’homme avance
La canne proteste
L’homme aussi
Personne ne les voyait.

 

Bâtisse 

La voûte
L’avis
L’arrêt
Bus dactylographié
Midi
Midi fard à joues
A dessein déployé
A vie.

Emotion vouée
Caméléon
Ou terrasse d’injures
A l’adresse du temps
Ceci est.


Abdallah Sadouk


      Zerhoun
     
L’iris  
Comme montagne qui bouge
Quand l’azur est bas

L’inondé volubile
De son état païen 
Volubile de ses audaces

L’étendard
Flanc sud
Chausser le temps
Chausser l’abrupt

L’apnée
L’iris
Même
Avec
Et sans
L’ajout
Fragrant

L’olivier
Rouet et fil des saisons
Lire le livre 
Comme on lit une montagne.


Abdallah Sadouk(détail)


Etendues

L’instant guirlandes sonores:
Dans le creux du mur
Tonne l’océan
Flambant neuf.


Tant que la brèche engendre le mur
Pour traverser.


*****

Partir d’en haut, du zénith
Ou partir d’en bas, du zénith
Ou partir du milieu, du zénith
Tenir le vide
En laisse
Tel est l’attelage.


Au boulevard
En passant
Sisyphe demeure.


*****

L’aquarelle
Cette embarcation ivre d’angoisse
Larguant ses amarres
Au champ de l’eau
Le ciel.


*****

Ce parfum
Cousu dense
Frémissant à l’œil
Tel l’œuf au plat
Cuisant.

Quand l’horizon se répète
Vulgaire.

Tresser des guirlandes sonores
Là où il ne faut pas.


*****

L’océan
Toujours prompt à déferler
Comme un guignol.

 



Bleu mérinide

 

De l’infiniment ocre
A tout point de vue

Marcher
Courir

Arpenter ces vagues matinées
Dans le sens de la nuit
Là où le sens hésite
Et se passe d’explication

Toucher
La rive
Quand la rive est moire

Ici
Ancraient les marches de l’eau
Entre flux et reflux.

      
         * * * * *

Glauque
La mare dort
Chargée de lauriers.
         
 
Quand juchent sonores
Les murs.


    
La terrasse
        
 
-1-                                                                                         

Une descente molle
Dans le midi lexical
Voici :

J’étends du linge en haut

J’étends le café
La terrasse
Et des promeneurs en bas

J’étends le zénith au milieu
Le zénith mouvant
Le zénith articulé
Le zénith en marche
Descendant
Sur terre
Fondant
Liquide…

            -2-
                                                       
                                               
J’étends
Je laisse sécher.

            -3-

Z
Comme zénith sur le trottoir :
La pire des silhouettes

 

Bab Mansour

C’est écrit Bab
Et je lis Baobab

Besoin de lire Baobab
Besoin de rebâtir à pleine bouche
Cette ville inerte

Et donner consistance

Et donner consonance

Et donner envergure

Et donner vie
A tout ce qui bouge :
Baobab.

*

Besoin de fleurer bon
Le feyrouz
Le lapis
Le clair de mai.



Abbas Saladi


Le jet

Reluisant
Sisyphe monte s’essouffler

Monte
Monte

S’essouffle

Se casse

Replonge

C’est la fin

Sisyphe est mort Dans son lit

Sisyphe est un cours d’eau
Potable.



Abdallah Sadouk


Echange

Il me dit
Je lui dis
Il se tut
Rompu à tous les silences.


Abbas Saladi



 Format raisin bis

" Ténèbres,
Ces vêtements qui cachent
Pour mieux évoquer
Là où l’azur se mérite…",
Ressassait quelqu'un
Dans ma tête.

Elle était vêtue nue 
pour régner

                                                                                        
Là-haut
Feyrouz et Lapis
La nourriture abondait
D’instinct.
 
               *
Sous le ciel imberbe
Poussent des ailes.


Parutions dans les revues de poésie

- Francopolis      http://www.francopolis.net/librairie/ZaamouneAziz-Guignol.html
                             Guignol, novembre 2006.

- Traction-Brabant  http://traction-brabant.blogspot.com/2013/05/de-aziz-       zaamoune-extrait-de-t-b-51.html  Combles, Une rose, L’envers de la rose (mai 2013).

- Comme en poésie  http://comme.en.poesie.over-blog.com/comme-en-po%C3%A9sie-54-parution  La caverne, Étendues, Apostilles (mai 2013).

- Arpa 106/107   Concave, Triptyque, Blancheur, Concave bis (avril 2013).

- Terre à ciel  http://www.terreaciel.net/Aziz-Zaamoune#.VDOaHvkhC8A
                                 Textes et entretien(septembre 2013).

- Le Capital Des Mots  http://www.le-capital-des-mots.fr/article-le-capital-des-mots-aziz-zaamoune-120910897.html   Bleu mérinide (novembre 2013).

 



Jilali Gharbaoui

(1930-1971)

 


Ce fait tellement rare : avec Jilali Gharbaoui, jamais artiste peintre marocain n’aura autant « survécu » à sa disparition 40 ans après.
Rétrospectives, accrochages à Rabat et Casablanca, avec accompagnement éditorial et médiatique en règle, autant de manifestations qui reviennent depuis, en hommage à l’artiste et son œuvre.
L’explication, est-ce uniquement le fait du mérite indéniable de cette œuvre artistique d’envergure, son initiateur étant considéré comme le précurseur par excellence de l’art abstrait au Maroc, l’art de rupture en ce qu’il pourrait avoir de singulier, d’éruptif et de résolument neuf ?
Ou alors serait-ce juste-là une simple question de gain (au sens large du terme), d’autant que c’est tellement « vendeur », un artiste « maudit » et qui plus est,  « présentant bien » de par le vécu qui fut le sien (enfance très malheureuse, tempérament instable, deux tentatives de suicide, crises de folie, séjours psychiatriques, psychotropes, alcool, braderie de ses œuvres, enlisement, solitude…) ?
Et si un tel intérêt n’était en fait que l’expression d’une certaine repentance de cette frange si « savante » de la société, qui avait tant fait mal à l’artiste en l’ignorant superbement de son vivant, alors que le gotha parisien (les Restany, Carpentier, Michaux…) l’avait déjà admis en son sein et consacré comme tel ?
Et si, et si...

Jilali Gharbaoui découvert gisant sur un banc public du Champ-de-Mars à Paris, un matin d’avril 1971, son corps sera rapatrié au Maroc et inhumé à Fès.

 


Gouache sur papier, 1955 (50 x 64cm)

« Exprimer une forme ronde qui reçoit la lumière du soleil et la répand sur le sol »

Gouache sur papier, 1963 (55 x 72 cm)

« La quête de la lumière est pour moi capitale. La lumière ne trompe pas. Elle nous lave les yeux »


Huile sur toile, 1960 (97 x 163 cm)

   « Sortir de nos traditions géométriques pour faire une peinture vivante : donner un mouvement à la toile, un sens rythmique et le plus important, en ce qui me concerne, trouver la lumière »


Huile sur toile, 1959 (80 x 50 cm)

« Une peinture intellectuelle fausse notre vision et notre rapport avec le monde »


 Technique mixte sur papier, 1967
                  (61 x 49 cm)

« Le mouvement qui rompt l’inertie, qui embrouille les lignes, qui défait les alignements »


Technique mixte sur papier, 1966
                 (73 x 50 cm)

« Le mouvement comme désobéissance, comme remaniement »


Aquarelle, 1959 (50 x 60 cm)

« Mon travail personnel a toujours été un effort de dépassement »

Tahar Ben Jelloun

 

Relire Cicatrices du soleil, Les amandiers sont morts de leurs blessures ou À l’insu du souvenir, c’est revisiter les lieux d’une parole poétique essentielle dans le paysage littéraire francophone, avant que son instigateur ne choisisse d’investir d’autres lieux d’écriture…


Tahar Ben Jelloun


Les amandiers sont morts de leurs blessures


Cicatrices du soleil

Extraits

Déposées sur le voile du regard
elles fument des pensées de sable
c’est la chute
la parure.

Suspendues au sommeil séculaire
Elles retournent les racines d’une saison.

La terre
de connivence avec le ciel
retient la mer
délivre l’écume
retourne l’étoile tatouée sur notre front              
« le front c’est le sud ».

 

Un siècle en faux
labouré par l’écriture du ciel
un livre radié de toutes les mémoires :
l’imposture ;
l’œil recueilli dans une cuiller
donne au matin
la mort douce.

 

***

 

(...)
Toi qui ne sais pas lire
tiens mes poèmes
tiens mes livres
fais-en un feu pour réchauffer tes solitudes
que chaque mot alimente ta braise
que chaque souffle dure dans le ciel qui s'ouvre

Toi qui ne sais pas écrire
que ton corps et ton sang me compte l'histoire du pays
parle

Serait-ce illusion de l'arc-en-ciel
que d'être de toi
de ce corps qu'on mutile

Je lirai les livres à l'envers
pour mieux lire un champs de fleurs sur ton visage

Je parlerai la langue du bois et de la terre
pour entrer dans la foule qui se soulève

Je débarquerai dans les blessures de ta mémoire
et j'habiterai ton corps qui se tait
Nous dirons ensemble le printemps aux enfants des
terrains vagues

 

***

 

Il n’y avait jamais de lune à Marrakech.
A présent en plus de la mer, nous aurons la pleine
Lune une fois par semaine.

 

***

 

pendant que le sang se coagule et nous intente un
procès
           à l’ombre du refus
           à l’ombre des étoiles piégées
tu ouvres nos cicatrices avec une seule dent
           pour nourrir l’attente et peindre l’arc-en-ciel
           de notre substance verte

 

***

 

si l’astre voyeur remonte du puits
vérifie de quelle légende il s’est nourri
et s’il frappe à ta porte
n’ouvre pas ton visage
entre toi et lui
ta main
seule ta main pour arrêter le spectre
et pénétrer le mal
                             l’œil fermé sur la mort.

 
***

 

A l’heure du sommeil
les bipèdes accourent
                                    échappés de leur tombe
par morceaux se présentent

 

***

 

comment parler dans un corps sans le trahir
comment habiter le vent d’un souffle sans vivre l’imposture
faire semblant d’être un cheval
pour égarer le soupçon

 


Les amandiers sont morts de leurs blessures

Extraits
 
Il est sorti de sa chambre, un nuage dans la tête. Il tendit la main
vers le jour qui passait dans le bruit et l’indifférence. « Je suis arabe !
Et il paraît que nous avons du pétrole, beaucoup de pétrole. C’est drôle, je ne le savais pas. »
Il disparut entre l’usine et le rêve.

 
***

C’est la fin de la journée
le poisson est rentré
la barque est repartie
les petits soleils s’éloignent
un grand verre de thé
pour réchauffer les mains et le front
la parole nue
on regarde la mer
et l’on parle de l’avenir
on joue aux cartes
on fume quelque pensée
les chats tirent l’azur
on ne regarde plus la mer
on regarde la télévision

***

Terre pauvre
terre enceinte
un cœur plein de farine
l’amour ailleurs
dans le silence de la tombe
blanche la pierre du souvenir
le vent
retourne à la vague
l’enfant 
aux yeux noirs
très noirs
sourit


        Tahar Ben Jelloun


        À l’insu du souvenir


Extraits

Un lac
ou un cri
un ciel
mourant dans un visage

 

***

 

Est-ce le temps de la dernière étreinte ?

Sous leurs pas
le pays s’effrite
et la nuit change d’abîme.

 

***

 

la nuit dévisage l’ombre :
le chagrin m’a retiré la peau ;
elle est tiède sous mes pieds.

 

***

 

Dans dix ans j’aurai une barbe
et je serai capitaine
dans cinq ans
j’aurai des chaussures
et un costume de laine
dans cinq ans
je ne dessinerai plus la mer
sur la tôle de notre chambre

 

***

 

De la nuit
point de testament
pour le veilleur
sculpté dans la pierre blanche

 

***

 

Il est un pays
dit par la lueur du temps
à l’insu du souvenir.

 

 


 

Abdelkebir Rabi

   Artiste peintre marocain

 

Boulemane
tout d’abord…
Puis Sefrou,
Fès, Paris,
Casablanca.
Puis l’ascèse
tous azimuts,
pour y réfléchir,
peindre,
assumer.



     Compositon, 2010 (65 x 81)

« Il n’est pas aisé de parler de sa peinture »


Composition, 1976 (39 x 34)

 

« Ce que je ressens quand je peins ne peut être décrit ni expliqué ; en parler, c’est parler de moi-même, de ce que je connais, mais surtout de ce que je ne connais pas et que je ressens profondément ».


Composition (4 works), 1981 (25 x 23)

« C’est peut-être la raison pour laquelle les biais de l’abstrait m’attirent particulièrement. Ces biais, tels que je les assimile, ne décrivent pas et n’expliquent pas, ils expriment. C’est la trace, c’est le symbole de qui pousse à peindre et qui relève de la sensation plus que de la réflexion ».


Composition, 1999 (194 x 122)

« Ma conception de la peinture est profondément imprégnée par la conception extrême-orientale de l’espace pictural et par la tradition calligraphique arabo-islamique. Ces références m’ont permis d’accéder au plus profond de certains aspects de l’art moderne ».


Compositon, 2008 (73 x 70)

« Sur le plan technique, ma façon de travailler obéit aux mêmes préoccupations dès le départ. Je prépare minutieusement mes supports à tel point que je m’imprègne de l’espace sur lequel je m’apprête à travailler.
Je ressens cet espace comme si j’étais dedans ».


Composition, 2005 (45 x 55)

 « Instinctivement, je prends le noir, l’opposant à la blancheur de mon fond. Des premiers gestes dépendent la réussite ou l’échec. Si l’élan pris au départ est heureux le reste vient tout seul, sinon je nettoie entièrement tout jusqu’au blanc du début.
Tout cela se déroule dans une concentration totale.
Tout mon corps y participe : je suis le tableau ».


Composition (100 x 65)

« Tout doit se faire en une seule séance.
Reprendre le travail c’est tout rater pour recommencer de Zéro ».


Abdallah Zrika
Voir la Page Abdallah Zrika sur Lieux-dits


Poète marocain de langue arabe, né en 1953 à Casablanca, auteur d’une œuvre unique dont l’épaisseur et la singularité la consacrent indéniablement comme telle. Sauf, peut-être, pour l’establishment littéraire local, lequel, en réalité, n’est jamais allé au-delà d’une simple reconnaissance de principe…
Qu’importe en définitive ? Cette parole poétique majeure, si bien servie par la traduction, a dès le départ su prendre son vol pour planer haut et fort sous d’autres cieux.
«Abdallah Zrika est un poète surprenant, unique, qui sait allier l'amour des mots à la révolte. Emprisonné dès ses premiers écrits pour "délit de poésie", et ce après une enfance en bidonville, il est avant tout l'auteur d'une prose et d'une poésie hors de toute "application" littéraire, uniquement soumise au pouvoir des mots (…) Après la publication de Rires de l'arbre à palabres (L'Harmattan), des merveilleuses Bougies noires (La Différence) et Petites Proses (L'Escampette), Échelles de la métaphysique, traduit en collaboration avec le poète Bernard Noël et l'active association littéraire Cidèle basée à Angoulême, nous permet de continuer à découvrir cette poésie (…) Une folie parcourt ces pages, et palpite en chacune d'elles comme le cœur même de la vie. Sous un soleil de plomb, le poète court les villes, naît, meurt et renaît, dans la simplicité de l'homme qui vit ses métamorphoses sans chercher à les soumettre à sa volonté…».
      Marc Blanchet – Le Matricule des Anges (n°034, avril-mai 2001)


Abdallah Zrika
RIRES DE L'ARBRE À PALABRE

Extrait

                Fleurs de pierre autour de la tête

I

Si absent. Il est illimité. Si de retour. C’est pour enjamber
tout fleuve. Il ne peut rien contre ce qui meurt en lui.
Tout arbre dans son sang et toute chose. Le cou est illimité
dans son cheval. Illimitées les forêts de la blessure. Les
enfants. Les terrasses. La force des choses. Et la douleur
dans sa tête. Qu’il écrive ce que bon lui semble. Ses choses
appartiennent aux choses de la terre. Toutes les forêts de
la peur se sont embrasées dans sa douleur. S’il a tressé
des paniers avec ses mots, c’est pour bien reconnaitre son
sang dans les fruits. Il est illimité. S’il meurt. C’est pour
rapprocher la mort de sa joie. Rire dans la mort. Sauvegarder
toute la fierté en lui. Et la terre. S’il vit. C’est pour ouvrir
toutes grandes ses fenêtres. Envier l’oiseau. Se libérer. Pour
le Maroc. Pour la faim. Les chemins. Les noms qui s’entrechoquent
comme cuivre dans sa tête. La poésie amère avec le café. Les
racines des arbres. Il cherche sa pioche dans son mollet. Il
creuse ou écrit. Un siècle de soleil ne lui suffit pas. Ses couleurs
tiennent de sa chaleur. Il est illimité. La terre n’a pas de
limites. Son nom. Sa mère qui lui rend visite avec des gâteaux.
Les enfants avec leur cou. Ces barbelés et ce signe comme
un flambeau au sommet de son crâne. Pour le rouge. Et la mer
rouge. Que peuvent-ils faire alors ! Qu’y a-t-il de plus là-bas.
Qu’y a-t-il après sa violence. Il est illimité. Cet exil n’a pas de
limites. Et la nuit. La lumière triste et la mer. Le chemin n’a
pas de limites. Sauf la joie qui lui pend au cou comme un
enfant. Il ne peut jamais mourir. Il ne peut pas. Qu’y a-t-il
après tout ce fer entaché de sang. Quoi. Riez-vous aujourd’hui.
La vengeance n’a pas de limites. Pas de limites, ô mon petit
Frère. Pas de limites…   

 


 Abdallah Zrika
  Bougies noires

     
Extraits

Je me suis éloigné de moi-même
pour me voir
jouir de moi-même.

Mes paroles se sont éloignées de ma bouche
pour se multiplier
comme bon leur semble.

 

 *  *  *

Ohé ohé c’est quoi ces joyaux
qui jettent des éclairs de larmes 
dans cette boutique

Ce chien fidèle qui monte la garde
autour du vide

Comment ai-je posé ma main
sur un mur de dents

Comment toutes ces échoppes
ont-elles disparu de nuit
dans les poches

Et comment mes ongles sont-ils tombés
en automne.

      *  *  *

Je suis toujours touché par la tendresse des ombres, le silence des coins, la grandeur des petites choses, l’itinéraire paisible d’une fourmi, et le scintillement des mots, voltigeant comme des petits papillons ici et là. Tel un voyeur, je regarde mes mots bouger comme des petits insectes, jusqu’à ce qu’ils s’effacent dans la blancheur d’une page. J’aime être dans la pénombre, car cette dernière m’a accompagné durant presque toute ma vie. Une petite bougie me suffit pour tenir compagnie à cette amie qui m’enchante tant. Le soleil ne m’a jamais secouru. Il est d’une autre planète. Tout pour moi sort de cette pénombre, et s’élève vers la petite musique de mes premiers pas sur cette terre.


Abdallah Zrika
Échelles de la métaphysique

         
 Extraits

Monte là-haut
quand tu ne verras plus que toi en bas
saute

arrête-toi de ce côté
regarde le cortège funèbre
il mène ton cercueil de l'autre côté

au cimetière
contemple
les grains de terre
qui vont couvrir ton corps

une fois sorti du cimetière
ne dis à personne
que tu es mort.

 *  *  *


et quelle langue me tuera une autre fois
quand j'ouvrirai la bouche
et ne saurai plus la fermer.

*  *  *

Certains voyageurs mesurent la terre
avec un coupon de texte
certains philosophes vont chez le menuisier
pour vriller une question
certains poètes vont chez le tailleur
pour que soit rapiécé leur déchirement
moi je cours m'effacer dans un amas
de vide ou un tas d'ombre.


Abdallah Zrika
Insecte de l’infini

 
 Extrait

Ces sables sont seulement pour la lecture.
Mais l’écriture ouvre ta peau pour que
le poison de l’encre rentre dans ton cœur.
Je ne veux pas rester sans tête comme la
pierre. J’en ai assez de l’écriture qui ne
meurt pas avant que le corps du poète
ne soit pourri par l’odeur de l’isolement.

 


Abdallah Zrika
Rouge des pantalons du soleil

I


Ah comment voir
alors que mon œil est circoncis
Est-ce cela la terre
ou un caillou pour les ablutions
C’est quoi cette route qui s’étend du harem au paradis
Et cette femme qui n’a trouvé que le dos de son serviteur pour se hisser et regarder
un cercueil passer sous sa fenêtre
Ces fontaines se déversant de la rouille d’une gorge
Ces astrologues empêchés par les mouches d’observer le ciel
Ces labyrinthes qui conduisent à la morsure d’un chien
Mais je ne savais pas qu’entre l’Orient et l’Occident
il y a un voile
et un chapelet de péchés

II


Comment ta main ne deviendrait-elle pas une pute
si tu peins chaque jour
Comment serait-elle si la toile devenait un champ
et ton œil un corbeau
Qu’auraient fait Monet Renoir et Pissarro
s’ils n’étaient pas sortis à l’air libre
Et puis comment serait la couleur de la folie sinon jaune
Que vaut un trait s’il n’est pas comme le fil du rasoir
As-tu vu ce visage comme un pain rond
ces femmes comme des patates
et ce soleil qui ne sert à aucun matin
Qu’aurait fait Matisse s’il n’avait pas soufflé
dans un pantalon rouge
à quoi aurait servi cette chaise cassée si elle n’avait pas attendu
que Van Gogh sorte du désert d’un hôpital

III


Ingres
Pourquoi le corps commence-t-il par le dos
Degas
Qui danse
La taille ou le vide
Michel-Ange
Quelle Renaissance y a-t-il si ce n’est la renaissance du corps
Aurait-on pu découvrir l’Amérique avant de découvrir les replis
du corps
J’ai oublié comment je suis entré dans ce très vieux bar
où Manet revêtait un pantalon olive froissé
Bonnard aidait une femme à enlever sa chemise
Matisse peignait un mollet avec le bleu de ses yeux
Et où je n’ai vu personne d’autre
À la porte j’ai vu Modigliani essayant de monter la bicyclette
d’une femme qui s’était penchée par mégarde.