CHRISTIAN PRIGENT

Colloque Cerisy, juillet 2014


"Ces vacillations du sens, cette imperfection assumée, ce malaise accepté, cette résistance à la floculation des fables radieuses, cette indétermination de principe qu'on peut attribuer au "travail de poésie", en politique ça s'appelle démocratie." Christian Prigent


























Visite de l' IMEC à Caen
(Institut Mémoires de l'édition contemporaine.)







 

le blog "Autour de Christian Prigent"

La Belle inutile

 

CHRISTIAN PRIGENT
Les Enfances Chino

Ces bruits : pépies, la jacasse. Celles qui jacassent sont en blouses noires. De même celles qui rient à cause des jacasses. Elles sont descendues à matin au douet du val bien nommé car c'est bon disent-elles d'y être arrivées : ru de Doux-Venant. Ou elles ont monté des caves de bicoques avec les baquets lourds de frusques aux hanches jusqu'à la cuvelle à bords de ciment posée en lisière des joncs et des menthes juste avant le sable qui s'en va à plat métissé de vase plus loin faire la grève sur son tas de maërl. Après (au-dessus) c'est la mer livide qui lave tout toute seule avec ses rouleaux dont s'essore du sel d'algue comme un sou neuf.
Aucun œil sur elle. Si Vénus en sort en tenue à poil, nulle lui tendra la serviette éponge. Elles ont mieux à faire. Elles tapent du battoir comme dans la chanson. Elles sont joyeuses, c'est obligatoire. Elles dormiront bien ce soir après le labeur, la soupe, chapelet, torgnole aux mouflets et l'assaut mâle réglementaire : ronron.
Ça cause, on dirait. Vazy, Chino, tout ouïe, le sens en éveil : ça t'informera. L'entour est bavard, la vie c'est complexe. Où ça volubile est le lieu des formes apparues comme choses. Là où ça parle, le monde advient. Et le monde ici, ça y est, c'est les gens.


Chino s'amène. Chaloupe, décontrac', le cambré membru du rognon. Penché étudié oblique sur l'œil du béret. C'est crâne, grande allure. La tige d'avoine pour le bucolique et le style bouffarde. Bonjour, les filles. Salut, gamin. Ça va, la buée? Ça va, ça mijote. Tu fais quoi ici à traîner les guêtres à mollo l'allure ? (demande la Marie, complétée Dondaine à cause des volumes). Rien bien net, on vaque. J'observe où xa pousse. Je fais la causette aux sapins. Autant dire tu glandes, voyez la feignasse (dixit Nez-de-Fouine, la garce à Cul-d'Rat). Et question sapin, m'est avis xa peint surtout la girafe (dixit Augustine, alias la Titine). Ça peigne, dit loustic, pas peint. Papin, non : moi c'est Titine. Vexe pas, Titine, la langue a fourché. Girafe ou bourricot, je peins pas, tintin : j'ai pas le pinceau. Même dans la culotte ? finasse Herculine, la fille à Poirot. Rien, juré, je montre : visez les poches. Il le fait, lui poussent momentanément oreillons d'ourson aux cuisseaux du short. Et le peigne, tu l'as ? On dirait pas. Dixit la mutine à fossette coquine, la finaude, l'Ablette, la fille à Poisson, et les allusions s'en vont sinuer plus loin sur le ru dans du gominé lissé Vitapointe.
Un blanc. Le coup d'œil vexé aux sabots. Petit pet comme zef de protestation. Tap tap les battoirs. Le linge ? Il expire. L'eau du ru? Elle mousse, c'est l'effet Persil. La mousse? Ça file aux herbus. La tanche, elle aura l'écaillé qui rutile. La perche : les ouïes nettes. Perdons pas le fil.


CHRISTIAN PRIGENT
Une erreur de la nature

A chacun, de toute façon, son débat avec le mur des langues mortes, à chacun sa façon d'y faire trou, s'il peut, pour les faire (re)vivre. On peut polyglotter, camavaliser, caviarder, mécrire, cut-uper, scanner, sampler, etc. : tout est bon et rien ne fait loi en soi, parce que l'écrit ne tire pas sa vie d'un programme donné, mais d'une résistance active, à la fois emportée et méticuleusement technique, à tous les pro-, à toutes les gammes, à tous les programmes.


CHRISTIAN PRIGENT
Demain je meurs

Mais si je me penche, quoique pas trop près pour toucher à rien qui ressemble à chair, j'entends quelque chose, encore, qui lui sort en forme de parole comme le phylactère de la bouche de l'ange ou la bulle BD. J'entends ce qu'il dit, mon père pour encore très fort peu de temps, comme révélation dernière au bas monde cy représenté en personne par moi. Il souffle ceci, à peine si j'entends : « Hier j'étais né, demain je meurs. » Puis regarde ses ongles, referme ses paupières : adieu. Rien d'autre qu'écho, mais écho c'est moi, répète le mot. Il dort. Tu sors en glissé sur la pointe des pieds. Fin de la visite, bientôt fin de tout. Après, tourne talon, descente des étages, traversée du hall, porte en verre, grand air, odeurs du faubourg, le dehors banal. Renfourche le biclou, avale le bitume, pédale machinal. Et va voir ailleurs à cuver ta honte d'avoir rien su dire et bol de remords d'avoir pas su faire, bassine de regrets d'avoir rien osé et kil de chagrin sur tout mis ensemble en même chopine et bien mélangé. Puis la suite sans pause dans la nuit dehors qui salope tout et oint ta casquette de sa suie de deuil car soir est tombé sur tout le parage et rideau pareil sur le dernier acte ou l'avant-dernier. Tu pédales à fond dans les encablures, tu re-remoulines plein pot le cerveau ce qu'il t'a glissé comme dernier mot dans le tuyau et tu te répètes: viens jamais, demain, viens jamais.


CHRISTIAN PRIGENT
A quoi bon encore des poètes?

"Parce qu'elle embrasse passionnément le présent, la poésie affronte une in-signifiance : le sens du présent est dans cette in-signifiance, dans ce cadrage impossible des perspectives, dans ce flottement des savoirs, dans cette fuite des significations devant nos discours et nos croyances."



L'entretien des Polyphonies

Christian Prigent et Addallah Zrika

Avec Univers.fm

Maison de la Poésie, Rennes, 2014