N

JEAN-LUC NANCY

FEDERICO FERRARI, JEAN-LUC NANCY
La fin des fins

"Le monde est la métamorphose de toute forme vers l'informe de la matière brute, ou vers ce qu'on pourrait appeler la vie pulsionnante. Or, cette métamorphose n'est déclin et décadence que par rapport à une forme figée. En fait, s'il n'y avait cette destruction des formes figées par la pulsion vitale défigurante, il n'y aurait pas de culture vivante, voire il n'y aurait plus de culture du tout, mais seulement idolâtrie d'une image morte."

"Il me paraît clair que, si le monde change, c'est parce que, pour chaque génération, il y a l'irruption de ceux qui ont vingt ans et qui, du seul levier de leur vitalité exubérante et incoercible, modifient le statu quo. Il est clair, de surcroît, que l'immobilité ressentie aujourd'hui en Occident tient justement au fait que les jeunes y ont été placés dans un état où l'impuissance est totale et qui les relègue en une adolescence qui ne parviendra jamais à être une véritable jeunesse. Ainsi, excluant les jeunes du monde des choix réels, délégant tout à ses sages, hommes mûrs, l'Occident vit dans une « crise du milieu de la vie » prolongée."

"Dans la succession des générations, des époques, des âges telle que la représentent les mythes, les contes, il y a du rythme. Peut-être l'histoire de l'Occident, ou 'histoire' à partir de l'Occident, a-t-elle perdu le rythme, entraîné à la fois dans une accélération illimitée et dans un étalement non moins illimité. Pourtant il y a eu des scansions, des syncopes, des relances: mais il semble que ce soit dans l'art qu'elles se soient jusqu'ici passées. La plus récente, musicale : le jazz, le rock et la musique électronique. Est-ce déjà fini?"

"Peut-être n'y a-t-il aucun commencement ni aucune fin, et toujours un entre-deux, toujours un passage, un milieu qui n'est pas un lieu mais un élément où ça flotte entre un début et une fin qui n'ont jamais lieu.

Le commencement et la fin sont au milieu de tout, invisibles, rapides comme un double éclair obscur.

Ni commencement ni fin n'existent. Ce sont chaque fois des artefacts, des projections d'un besoin de fixer des bornes, de tenir des points fixes. En réalité tout a toujours déjà commencé et tout continue toujours à finir."


JEAN-LUC NANCY, JERÔME LEBRE
Signaux sensibles
Entretien à propos des arts

Jean-Luc Nancy: "Qu'est-ce qui frappe avant tout dans les peintures des grottes préhistoriques ? C'est le mouvement. C'est même l'extraordinaire réussite de mouvements délicats — course, bondissement, et regards, retroussements de babines... voyez les lions de Chauvet et l'espèce de chronophotographie que composent leurs surimpressions. Le mouvement n'est pas seulement le déplacement spatial, il est la transformation, la modulation, la variation, c'est-à-dire les propriétés élémentaires de toute forme de sensibilité. Le sensible mobilise les différences. Qu'est-ce qu'une couleur ? Un son? Instantanément, ce sont cent colorations, cent ou mille sonorités. Je n'ai pas besoin d'en dire plus: le sensible tient aux différences, il se joue en elles, par elles, mieux il est leur jeu et ce jeu est aussi celui de notre rapport au monde et à nous-mêmes en lui et par lui."

Jean-Luc Nancy: " De là est né le « culturel », secteur administratif nouveau, où se mêlent des possibilités de création et tout un entretien de signes et de signaux, de gestes, d'appels plus ou moins confus vers ce que pourrait représenter de « l'art ». Très souvent on veut qu'il soit qualifié de « vivant » ou de « politique » pour indiquer qu'il ne doit pas être « pour rien » sans pouvoir formuler pour quoi d'autre. Bien sûr, c'est faute de savoir reformuler et réaffirmer une « finalité sans fins »."

 


JEAN-LUC NANCY
Que faire?

Lettre de Georges Bataille à Dionys Mascolo du 12 juillet 1958, dans Georges Bataille, Choix de lettres 1917-1962, Paris, Gallimard:
« Nous entrons dans un monde où les connaissances acquises permettront généralement de changer l'homme en moyen. [...] Nous devons définir ce qui n'est pas réductible à cette transformation ».



"Bousculant peuples, pensées, régulations et représentations, deux séismes secouent le monde mondial. L'un est fait d'attentats, l'autre de coups et de coûts écotechniques. Une évidence surnage, une double question : « Que faire ? » et « Quelle politique ? ».
Les deux restent sans réponse parce qu'elles ne sont pas justes. Le « faire » lui-même doit être interrogé sur sa portée ; la « politique » doit être repensée dans sa notion.
Tout le faire s'est englouti dans le flux du « produire ». La « politique » a été emportée par le même flux — ou bien son nom s'est chargé tantôt d'opprobre et tantôt d'emphase magique.
Il faut se délivrer des confusions. L'action la plus urgente, dont toute autre dépend, consiste à parler net et à penser clair. Ce qui nous bouscule porte plus qu'une révolution : une mutation dans laquelle se dessine, encore invisible, la forme d'une résolution. Celle qui décidera d'un nouveau monde.
Politique ou pas, religieux ou pas, économique ou pas, il est déjà en train de se faire, ce nouveau monde. Il ne se fait pas comme une production mais comme se font les vies, collectives et personnelles, comme se font les vallées et les montagnes, les pensées et les poèmes : par les lentes et profondes poussées des désirs de l'existence."


MATHILDE GIRARD
JEAN LUC NANCY
Proprement dit

Entretiens sur le mythe

"Il est vrai que, dans ce qui précède, nous avons sans doute tendu à rendre synonymes « parole » et « écriture » - synonymes dans la désignation d'un « toucher au sens » (il faudra revenir sur cette formule). Cependant si nous nous servons des deux mots, il vaut sans doute mieux distinguer entre « parler » qui renverrait plutôt à l'émission, à la profération et « écrire » qui noterait plutôt la tension vers un sens toujours un peu - ou beaucoup - hors de portée. Je dirais : la parole touche au sens qui se donne (fût-ce en échappant aussitôt), c'est une prise, presque une étreinte, tandis que l'écriture touche à la limite, au bord externe d'une forme qui va naître - ou pas. La parole présente, pose presque un éclat de sens, l'écriture fraye un chemin vers un sens à venir. De l'une ou de l'autre manière le sens essentiellement se suspend, s'interrompt, défaille ou fait défaut (la vérité est ce qui le coupe ; elle est toujours un sens tranché).


JEAN-LUC NANCY
La Possibilité d'un monde
Dialogue avec Pierre-Philippe Jandin

P.-P. J. Rappelons que, pour ce qui est de la Révolution française, la vraie fête nationale a lieu le 14 juillet 1790.

J.-L. N. Oui, c'est la Fête de la Fédération.

P.-P.J. Dans son Histoire de la Révolution, Michelet insiste beaucoup sur le fait que c'est le jour où l'on s'est aimé. On s'est aimé le 14, encore eût-il fallu aimer «le lendemain». Michelet joue volontairement sur cette subtile ambiguïté :« le lendemain» est-il le complément d'objet direct du verbe «aimer» ou un simple complément de temps ?

J.-L. N. C'est très beau. Je comprends très bien l'ambiguïté que vous signalez. La phrase de Michelet dit simultanément qu'il faut continuer à aimer et qu'il faut aimer le fait que ça va continuer.

 


JEAN-LUC NANCY
La ville au loin

"La Ville est un lieu où a lieu autre chose que le lieu."

"Le bordel fut d'abord une cabane de planches, et désignait par conséquent une construction légère, sommaire et plutôt non citadine. De fait, les prostituées étaient censées n'avoir licence d'exercer que dans des quartiers excentrés formés de telles baraques (des bourdeaux ou bordeaux : une ville en fit-elle son nom ?). Autant dire que le bordel de soi serait étranger à la citadinité : mais c'est précisément cette étrangeté que la ville suscite et excite. Il s'agit avec le bordel d'établir le contrepoint de la sacralité haute de la ville. Là s'accomplissent ensemble, l'un par l'autre et l'un contre l'autre, le sujet de l'anonymat et celui de la jouissance, la possibilité de la dépense et de la défonce, la misère opulente et le luxe misérable, le goût fade de la transgression qui ne transgresse pas grand-chose - cependant que plus haut au-dessus des bas-fonds la ville, elle, ne cesse de transgresser ses propres lois, ses principes de civilité et de citoyenneté, d'urbanité, de sociabilité."


JEAN-LUC NANCY
La déclosion

Il s'agirait de penser la limite (c'est le sens grec de horizô : limiter, borner), le tracé singulier qui « boucle » exactement une existence, mais qui la boucle selon le graphe compliqué d'une ouverture, ne revenant pas sur soi (« soi » étant ce non-retour même), ou bien selon l'inscription d'un sens qu'aucune religion, aucune croyance, aucun savoir non plus - et, bien sûr, aucune servilité ni aucun ascétisme - ne peuvent saturer ni assurer, qu'aucune Eglise ne peut prétendre rassembler et bénir. Pour cela, il ne nous reste ni culte, ni prière, mais l'exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu'on nomme la pensée.


JEAN-LUC NANCY
Le poids d'une pensée, l'approche

Dès que la « culture » est détachée comme une peau, comme une pellicule, et montrée pour elle-même, miroitant sous quelques projecteurs, sous quelques chandelles de souper fin pour magazine, sa vulgarité est insupportable. Ainsi de la littérature, lorsqu'elle se propose « intéressante », ainsi de la philosophie, lorsqu'elle fait valoir l'importance, la profondeur et l'angoisse de ses pensées. Ainsi de l'art qui garantit qu'il est de l'art, et non pas rien.

Le bord est cela par où la limite fait contact ou se fait elle-même contact. Sur la limite, les singuliers sont bord à bord. Ils se touchent ainsi, c’est-à-dire qu’ils s’écartent de rien : très exactement, du rien qu’ils ont en partage. Les bords sont les uns pour les autres dans le double rapport de l’attraction et de la répulsion. Par le bord, on peut aborder à l’autre bord, voire se livrer à un abordage. On peut aussi déborder, précisément pour aborder de l’autre côté, à moins de se répandre seulement dans le rien de la limite : cela dépend de l’énergie, de l’impétuosité avec laquelle on s’élance.

"C'est l'existence du sens plutôt que le sens de l'existence."


JEAN LUC NANCY
juste
impossible

. Lorsque je dis: « la justice se fait toujours en fonction des autres », cela ne signifie pas que je n'ai rien à dire et que j'ai à subir. Mais en dernière instance, ce n'est pas à moi que revient de savoir ce qui est juste. La justice se fait effectivement par rapport aux autres. Je suis un autre par rapport à vous, comme vous êtes un autre par rapport à moi. Dans la mesure où je suis seulement moi, je suis limité dans ma possibilité de penser, de comprendre, d'apprécier ce qui est dû à l'autre, ce qui vous est dû. Je ne peux pas décider seul de ce qui est juste pour vous et pour tout le monde.


JEAN-LUC NANCY
JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
La comparution

Reste, donc, en dépit de tout, l'éclat dur de l'injustice absolue, de cela qui contrevient au "partage du juste et de l'injuste" en quoi consiste la nature de "l'animal politique". C'est l'éclat dur d'une "déna turation" du politique inscrite au cœur du politique, et comme une de ses propres possibilités. C'est l''intérêt qui ronge ou qui fracasse l'interêtre - cela s'appelle exploitation, oppression, extorsion, extermination. Aucune figure, sans doute, ne nous le représente plus : ni "prolétariat" , ni "peuple", ni , "nation".
Et pourtant, un corps mourant de faim, un corps torturé, une volonté brisée, un regard vidé, un charnier de guerre, une condition bafouée, refoulée, et aussi une déréliction de banlieue, une errance de migrant, et même un désarroi de jeunesse ou de vieillesse, une insidieuse privation d'être, un bousillage, un barbouillage de bêtise, cela existe. Cela existe en tant que déni de l'existence. Et il n'y a rien par-delà l'exister, et l'existence à laquelle on dénie le partage est elle-même existence déniée. Ce déni, où qu'il advienne, atteint toute l'existence, car il touche à l'en de l'en-commun. Et c'est ainsi qu'il nous fait comparaître et répondre de lui, c'est-à-dire de nous.

 


JEAN-LUC NANCY
Tombe de sommeil

Le sommeil n'intéresse guère la philosophie que comme une négativité sans emploi, sans autre usage que le repos du corps ou bien la production de signes d'une nuit de l'âme.
"Le sommeil de la raison engendre des monstres" est une sentence des Lumières qu'il ne s'agit pas de mettre en doute. Mais il convient aussi de se demander s'il n'existe pas quelque chose comme une raison du sommeil, une raison à l' œuvre dans la forme ou dans la modalité du sommeil. C'est-à-dire dans un être-en-soi qui n'est pas un "soi ", dans une absence d'égoïté, d'apparaître et d'intention, dans un abandon grâce auquel se creuse un non-lieu partagé par tous.
S'y atteste quelque chose comme une égalité de tous dans le rythme du monde. Avec elle, une victoire toujours renouvelée sur la peur de la nuit. Une confiance dans le retour du jour, dans le retour à soi, à nous - chaque jour différents, imprévus, non doués de significations préalables.
Car c'est de trouver à nouveau le sens qu'il s'agit dans cette supposée perte de sens, de conscience et de contrôle. Non pas retrouver du sens qui serait déjà prêt, comme celui des philosophies, des religions, des progressismes ou des intégrismes (de tous les -ismes, dont la démolition n'est jamais assez farouche), mais ouvrir à nouveau la source qui n'est pas celle d'un sens, mais qui fait la plus propre nature du sens, sa vérité: l'ouverture, le jaillissement, l'infini.
Sommeil comme ressource du commencement, du recommencement. Veille d'un lendemain auquel on ne demande rien que de venir. Confiance sans promesse à travers la nuit que traverse en ce moment la terre difficile aux hommes.
(À l'aube, les bêtes viennent lécher les sueurs, les humeurs ou les pleurs de la nuit.)


 

JEAN-LUC NANCY
A l'écoute

- Écoute ! Qu'est-ce qui résonne ?

- C'est un corps sonore.

- Mais lequel? Une corde, un cuivre, ou bien mon propre corps ?

- Écoute : c'est une peau tendue sur une chambre d'écho, et qu'un autre frappe ou pince, te faisant résonner, selon ton timbre et à son rythme.


Francis Ponge écrit: «Non seulement n'importe quel poème mais n'importe quel texte ­quel qu'il soit - comporte (au sens plein du mot comporte), comporte, dis-je, sa diction. / Pour ma part - si je m'examine écrivant - il ne m'arrive jamais d'écrire la moindre phrase que mon écriture ne s'accompagne d'une diction et d'une écoute mentales, et même plutôt qu'elle ne s'en trouve (quoique de très peu sans doute) précédée. »
La diction - diction et écoute, comme le précise Ponge, car la diction est déjà sa propre écoute - c' est l'écho du texte dans lequel le texte se fait et s'écrit, s'ouvre à son propre sens comme à la pluralité de ses sens possibles. Ce n'est pas, et en tout cas pas seulement, ce qu'on peut appeler de manière superficielle la musicalité d'un texte: c'est plus profondément la musique en lui ou l'archi-musique de cette résonance où il s'écoute, en s'écoutant se trouve et en se trouvant s'écarte encore de soi pour résonner plus loin, s'écoutant plus avant qu'il ne s'entend, devenant ainsi proprement son « sujet» qui n'est ni le même ni non plus l'autre que le sujet individuel qui écrit le texte.
Dire n'est pas toujours, ni seulement, parler, ou bien parler n'est pas seulement signifier, mais c'est aussi, toujours, dicter, dictare, c'est-à-dire à la fois donner au dire son ton, c'est-à-dire son style (sa tonalité, sa couleur, son allure) et pour cela ou en cela, dans cette opération ou dans cette tenue du dire, le réciter, se le réciter ou le laisser se réciter (se faire sonore, se dé-clamer et s'ex-clamer, et se citer soi-même (se mettre en mouvement, s'appeler, selon la valeur première du mot, s'inciter), renvoyer à son propre écho et, ce faisant, se faire). L' écriture est aussi, très littéralement et jusque dans la valeur d'une « archi­écriture », une voix qui résonne. (Ici, sans doute, écriture littéraire et écriture musicale se touchent en quelque façon: de dos, si l'on veut. Se pose alors, pour l'une et pour l'autre, la question de l'écoute de cette voix en tant que telle, en tant qu'elle ne renvoie qu'à soi: c'est-à-dire l'écoure de ce qui n'est pas déjà codé. Peut-être n'écoute­t-on jamais que le non-codé, ce qui n'est pas encore cadré dans un système de renvois signifiants, et n'entend-on que le déjà codé qu'on décode.)


Jean-Luc Nancy
Vérité de la démocratie

C'est à la politique en elle-même et au capitalisme en lui-même que s'adressait le mouvement profond de 68. C'est à la démocratie gestionnaire que s'en prenait sa véhémence et, plus avant encore, c'est une interrogation sur la vérité de la démocratie qui s'y ébauchait.
La vérité de la démocratie est celle-ci: elle n'est pas une forme politique parmi d'autres, à la différence de ce qu'elle fut pour les Anciens. Elle n'est pas une forme politique du tout, ou bien et à tout le moins n'est-elle pas d'abord une forme politique.
« Démocratie» est d'abord le nom d'un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice ou gouvernante mais qui engage entièrement 1'« homme» en tant que risque et chance de « lui-même». Ce premier sens n'emprunte un nom politique que de manière accidentelle et provisoire.
Ensuite, « démocratie» dit le devoir d'inventer la politique non pas comme ordre des fins mais des moyens d'ouvrir et de garder des espaces pour les inventer. Cette distinction des fins et des moyens n'est pas donnée, pas plus que la distribution des « espaces» possibles. Il s'agit de les trouver, voire d'inventer comment ne même pas prétendre les trouver. Cette politique doit être tenue distincte de l'ordre des fins - même si la justice sociale constitue d'évidence un moyen nécessaire à toutes fins possibles.


JEAN-LUC NANCY
Résistance de la poésie

Si nous comprenons, si nous accédons d'une manière ou d'une autre à une orée de sens, c'est poétiquement. Cela ne veut pas dire qu'aucune sorte de poésie constitue un moyen ou un milieu d'accès. Cela veut dire - et c'est presque le contraire - que seul cet accès définit la poésie, et qu'elle n'a lieu que lorsqu'il a lieu.

"C'est aussi pourquoi «poésie» dit plus que ce que «poésie» veut dire. Et plus précisément - ou mieux, exactement : « poésie » dit le plus-que-dire en tant que tel, et en tant qu'il structure le dire. « Poésie » dit le dire-plus d'un plus-que-dire. Et dit aussi, par conséquent, le ne-plus-le-dire. Mais dire cela. Chanter aussi, par conséquent, timbrer, intoner, battre ou frapper.
Le sémantisme particulier du mot «poésie», sa perpétuelle exaction et exagération, sa façon d'outre-dire, lui est congénital. Platon (encore lui, le vieux challenger de la poésie) relève que poiesis est un mot auquel on a fait prendre le tout pour la partie : le tout des actions productrices pour la seule production métrique de paroles scandées. Celle-ci épuise donc l'essence et l'excellence de celles-là. Tout le faire se concentre dans le faire du poème, comme si le poème faisait tout ce qui peut être fait. Littré (encore lui, le poète de l'ode à La Lumière) recueille cette concentration : «poème... de poiein, faire: la chose faite (par excellence)»."


Tout au plus puis-je dire qu'elle ne saurait se tenir quitte de son voisinage avec la philosophie, voisinage intime, complexe, conflictuel, séducteur et captateur à la fois - et cela, de l'une à l'autre autant que de l'autre à l'une. Il faudra bien, à nouveau, s'y affronter. Le philosophe ne peut pas, en tout cas, ne pas être effleuré - ou tenaillé - par une sorte de nécessité de poésie qui lui vient du plus vif de sa pratique, et indépendamment de toute exaltation, de toute tentation « poétisante ». Cela ne veut pas dire que la poésie doive, comment dire? prendre en charge la métaphysique. Ce n'est pas, en tout cas, une affaire de « grands sujets» ou de « pensées profondes », pas seulement ni simplement. Ce serait plutôt d'abord l'affaire de ce qui, du rapport à la langue (ou de l'être-dans-la-langue) est commun à philosophie et poésie - qui est commun et qui les partage (aux deux sens du mot) de l’intérieur de cette communauté.


On ne peut pas ne pas compter avec la poésie. Ou : il faut compter avec la poésie. Il faut compter avec elle en tout ce que nous faisons et pensons devoir faire, en discours, en pensée, en prose et en « art» en général. Quoi qu'il y ait sous ce mot, et à supposer même qu'il n'y ait là plus rien qui ne soit daté, fini, délogé, arasé, il reste ce mot. Il reste un mot avec lequel il faut compter parce qu'il demande son dû. Nous pouvons supprimer le « poétique », le « poème» et le « poète» sans beaucoup de dommages (peut-être). Mais avec « la poésie », dans tout l'indéterminé de son sens et malgré toute cette indétermination, il n'y a rien à faire. Elle est là, et elle est là alors même que nous la récusons, la suspectons, la détestons.


D'autre part, ce qui résiste avec la poésie - et très certainement, dans une connexion étroite avec ce qui précède -, c'est ce qui, dans la langue ou de la langue, annonce ou retient plus que la langue. Non pas de la «surlangue» ni de l'«outre-langue», mais l'articulation qui précède la langue «en» elle-même (et qui est aussi bien une « affection» et une « praxis », ou un « ethos », que proprement une « énonciation ») - et, sans doute, quelque chose de cette articulation en tant que « rythme », « cadence », « coupe », « syncope» («  espacement », « battement »), et avec cela, en cela, quelque chose de ce que je nommerais, pour ne pas dire une « figuration », un dessin. Du sens en tant que dessin, et non dans le continuum du ... sens. Du sens enlevé, en ce sens, et non discouru. Ou bien, si vous voulez, de l'inflexion (de la voix, du ton monté, baissé ou tenu; du retour au lieu de la droite ligne; de la pliure au lieu de la syntaxe, etc.). Cela insiste dès la chanson, dès la comptine, et aussi jusque dans le discours, bien sûr, par voies plus ou moins discrètes de rhétorique et de prosodie. Je dirais même, et bien que je n'aime pas ce lexique, cela insiste dans « l'inconscient» et comme « l'inconscient» que la langue est (ce qui dit tout autre chose, vous le comprenez, que la formule de « l'inconscient structuré comme un langage »).
Cette insistance n'est ni enfantine ni populaire, au sens où on pourrait frôler ici un infantilisme et un populisme de la poésie. En revanche, je dirais volontiers qu'il se cache là quelque chose de ce que le « peuple» a pour nous de si problématique et de si difficile, de si lointain, et quelque chose de l'existence forcément populaire de la langue. « Populaire» veut dire ici: non dominé, non régenté, non normalisé.


Dormir, rêver...et autres nuits

Jean-Luc Nancy …  « Je deviens à moi-même le gouffre et la plongée, l’épaisseur des eaux profondes et la descente du corps noyé qui sombre à la renverse. Je tombe là où je ne suis plus séparé du monde par une démarcation qui m’appartient encore tout le temps de ma veille et que je suis moi-même tout comme je suis ma peau et tous mes organes des sens. Je passe cette ligne de distinction, je glisse tout ensemble au plus intérieur et au plus extérieur de moi, effaçant le partage de ces deux régions supposées. »


JEAN-LUC NANCY
Chroniques philosophiques

"La philosophie a toujours su et toujours pratiqué cette exactitude qui ne convertit pas la négativité mais qui la ponctue, qui la pointe ou qui l'épingle sur les pages couvertes de nos écritures fébriles, de nos discours et de nos poèmes. C'est cela qui est beau - de la véritable beauté qui n'est pas satisfaisante mais exténuante."

A propos de "l'affaire Heidegger":
"...un philosophe majeur a été nazi, sa philosophie en est donc virtuellement souillée de part en part, ou bien il faut affirmer qu'il ne fut pas nazi, ou à peine, et comme par étourderie, si l'on veut maintenir intact l'image d'une pensée aussi pure que l'aube grecque dont elle retrouvait l'éclat."

FREDERIC NEF
Qu'est-ce que la métaphysique?

"La pudeur à l'époque qui est la nôtre est passée du domaine du sexe à celui de l'âme. On pourrait ajouter que la valeur intellectuelle dominante dans un monde marqué par l'individualisme possessif est en fait la lucidité. La métaphysique, dans cette optique, est conçue implicitement comme une entrprise de détachement des pseudo-valeurs littéralement imbéciles, sans que l'on estime de son ressort de justifier des valeurs morales plus substancielles, certains métaphysiciens, sinon la plupart se contentant en fait de l'éthique de la science ou même d'une éthique minimale, censée être commune à tous."


FREDERIC NEYRAT
Biopolitique des catastrophes

La biopolitique des catastrophes est une hyper-biopolitique qui, sur un mode conju­ ratoire (prophétique) ou régulateur (analgésique), tente de prendre en charge la totalité de la vie humaine et du vivant dont elle use. Écartelée par la double exigence d'être just in time et anticipatrice, cette bio-politique fait de l'information la matière de son action.


La communication globale des phénomènes est sous la coupe des machines de masse qui contrôlent les flux d'existence en temps réel, et des États-nations qui, en partenariat - durable - avec les grandes firmes transnationales, tentent de préserver leur souveraineté moribonde en facilitant le piratage industriel des formes de vie. [...] 0n fabrique de la peur, on installe les pièges de l'insécurité à chaque fois qu' une volonté de transformation pointe son désir dans une banlieue, en Palestine ou au Mexique.