H

MARILYN HACKER
La rue palimpseste

Élégantes rainures de graveur, tendres défis :
descendre sur le quai à verrière, embarquer
dans le dernier wagon du dernier train lancé
à travers le tunnel noir, strié çà et là de lueurs
virides, alizarines. Dans la clarté violente,
une silhouette, androgyne, pose des mosaïques
(où est-on ? À Paris ? Londres ? Prague ? New York ?)
Ensuite, par un escalier en colimaçon,
elle vous conduit dans la bleue explosion
de l'air brillant de l'aube. Mais disparaît soudain -
chair impatiente, avatar mercuriel
envoyé par le désir ? l'imagination ?
C'est alors qu'on trouve exactement ses repères :
la rue est étroite, on en distingue la fin.

HUBERT HADDAD
Casting sauvage

"Damya n'a pas oublié sa voix rieuse un peu grave ni la couleur cendrée de ses yeux. Mais comment s'appelait-il ? Elle ne se souvient pas. Une blessure s'étire à l'endroit de son nom. Damya ne danse plus, elle marche d'un pas incertain dans la ville. Une mouette à l'aile cassée ne saurait s'envoler, à moins que le vent l'emporte. Damya marche depuis l'aube entre deux gares et la Seine. Il y a un monde fou à cette heure. Elle arpente des ponts métalliques, des escaliers et des halls ; elle déshabille du regard les silhouettes qui défilent, certaines en particulier dans la foule, les moins hâtives, les plus décharnées. Damya ne peut plus voler par-dessus les rêves de la ville. Elle marche en appuyant le pied droit de manière subreptice, comme si elle craignait de perdre l'équilibre."


HUBERT HADDAD
Premières neiges sur Pondichéry

"Madras la nuit - poix et goudron. L'air a une épaisseur d'huile. Une puissante odeur de putréfaction chargée de poussière et de cendres animales s'infiltre sous l'épiderme, dans la gorge et les bronches."

SLAHEDDINE HADDAD
Limaille

"...et je me demande alors ce que serait ma vie
sans la transgression du mouvement
et la présence des hirondelles. "

SEBASTIAN HAFFNER
Histoire d'un allemand.
Souvenirs 1914-1933

"Les idées avec lesquelles on nourrit les masses sont puériles à n'y pas croire. Pour devenir une force historique qui mette les masses en mouvement, une idée doit être simplifiée jusqu'à devenir accessible à l'entendement d'un enfant...
La réaction politique des enfants est tout à fait intéressante pour l'historien : ce que "tous les enfants savent" est en général la quintessence ultime et irréfutable d'un processus politique."

GEORGES HALDAS
La confession d'une graine

L'émergence

"Sous cette férule paternelle, d'un type très particulier, comme sous la contrainte scolaire, jamais je ne pouvais être vraiment moi-même. Ou, plus exactement, je ne pouvais l'être - et cela, je pense, a joué un certain rôle dans la genèse de tout ce qui allait venir — que de manière clandestine. Ce qui, tout naturellement, implique l'angoisse. Et, sous le coup de celle-ci, une ruse continuelle pour déjouer, en toute circonstance, la double tutelle familiale et scolaire. Mais ce n'était pas tout. Ne pouvant jamais me montrer tel que j'étais, mais tel que mon père voulait que je sois, sans cesse je me sentais non seulement en porte-à-faux, mais coupable de n'être pas naturellement conforme à l'idée qu'il se faisait de ce que je devais être. Et que j'aurais mortellement déçu, j'en étais certain, si je m'étais révélé dans ma nature véritable. La petite mère, elle, devinait peut-être ce qu'il en était pour moi. Mais par attachement à mon père, pour ne pas le contrarier non plus, ni ajouter à son tourment, elle participait dans une certaine mesure — ou du moins faisait semblant — à ce projet de faire de moi un écolier hors ligne ; et par la suite, et sans trop savoir exactement ce que cela représentait, « quelqu'un ». Non par rapport, hélas, à une valeur réelle, mais bien, et là était le drame, à un personnage ayant acquis, selon une des expressions les plus sottes que je connaisse, et dont mon propre père se gaussait quand il l'entendait dans la bouche des autres, « une certaine surface sociale ». Or, être le premier de la classe, n'était-ce pas déjà avoir cette surface ? Déjà être, par conséquent, en état d'imposture ? De mensonge. Et tout cela, cette lamentable équivoque, chez des êtres aussi braves et honnêtes que mon père et ma mère, pour mon bien. Quelles hontes, quels méfaits, quels désastres on ne prépare pas pour le bien des hommes. Que de crimes, en religion comme en politique, n'a-t-on pas commis au nom du bien toujours. Jamais du mal. La couverture de la tyrannie, c'est le bien. C'est de lui, en définitive, dont on a tout à craindre."


GEORGES HALDAS
Un grain de blé dans l'eau profonde

"Je vis comme la graine
muette au fond du puits
Eteignez cette lampe
qui dérange ma nuit"

JEAN-PAUL HAMEURY
Derniers rivages

Et soudain nos ombres
devinrent éphémères
nos gestes gauches
nos mots vendus à d'autres langues.


JEAN-PAUL HAMEURY
Macchab

Voilà, je voudrais raconter. Couché comme ça, là, au bord d'un désert sans nom, ce serait une vraie joie. Je voudrais raconter mes vies. Qu'il y en eut ! Mon véritable espoir, le plus pur, consisterait à tout retrouver, à tout dire. Du fil à fil et toutes les mailles. Sans rien égarer. Ah ! superbe que ce serait ! Comprend-on ? Se pencher au creux du silence, fureter dans la moiteur des ombres, et découvrir ses vies! Tout, alors, je dirais tout.

AMADOU HAMPÂTE BÂ
Mémoires

La mémoire africaine
"Plusieurs amis lecteurs du manuscrit se sont étonnés que la mémoire d'un homme de plus de quatre-vingts ans puisse restituer tant de choses, et surtout avec une telle minutie dans le détail. C'est que la mémoire des gens de ma génération, et plus généralement des peuples de tradition orale qui ne pouvaient s'appuyer sur l'écrit, est d'une fidélité et d'une précision presque prodigieuses. Dès l'enfance, nous étions entraînés à observer, à regarder, à écouter, si bien que tout événement s'inscrivait dans notre mémoire comme dans une cire vierge. Tout y était : le décor, les personnages, les paroles, jusqu'à leurs costumes dans les moindres détails. Quand je décris le costume du premier commandant de cercle que j'ai vu de près dans mon enfance, par exemple, je n'ai pas besoin de me «souvenir», je le vois sur une sorte d'écran intérieur, et je n'ai plus qu'à décrire ce que je vois. Pour décrire une scène, je n'ai qu'à la revivre. Et si un récit m'a été rapporté par quelqu'un, ce n'est pas seulement le contenu du récit que ma mémoire a enregistré, mais toute la scène : l'at­titude du narrateur, son costume, ses gestes, ses mimiques, les bruits ambiants, par exemple les sons de guitare dont jouait le griot Diêli Maadi tandis que Wangrin me racontait sa vie, et que j'entends encore...
Lorsqu'on restitue un événement, le film enregistré se déroule du début jusqu'à la fin en totalité. C'est pourquoi il est très difficile à un Afri­cain de ma génération de «résumer». On raconte en totalité ou on ne ra­conte pas. On ne se lasse jamais d'entendre et de réentendre la même histoire ! La répétition, pour nous, n'est pas un défaut."

 

RALUCA MARIA HANEA
Sans chute

Problématisant : rainure
Quand le vent va mal
         on s’en prend aux oiseaux
quand les tombeaux s’effritent
le père
l’idée de père
les cloue à l’abri :


Ici le ciel est un nom pour chose
une série légère d’entendements
qui
pense tout contenir dans les draps
la chaleur a les yeux ailleurs

FRANK HARRIS
La bombe

"Je m'appelle Rudolph Schnaubelt. C'est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d'emprunt, l'esprit enfin en paix.
Mais ce n'est pas de cet individu à bout de course dont je veux parler. L'hiver dernier m'a glacé jusqu'aux os; mon état n'a fait qu'empirer dans ces haïssables rues bavaroises, blanches et larges, cuites par le soleil et balayées par les vents de glace descendus des Alpes. Bientôt, la nature ou les hommes disposeront à leur convenance de mes déchets.
Avant de partir, cependant, il est une tâche que je dois accomplir, une promesse qu'il me faut tenir. Il m'échoit de conter l'histoire de celui qui sema la terreur dans toute l'Amérique, le plus grand homme qui ait à mon sens vécu ; rebelle-né, assassin et martyr. Si je puis dresser un portrait exact de Louis Lingg, l'anarchiste de Chicago, tel que je l'ai connu, si je puis montrer son corps, son âme et sa puissante volonté, j'en aurai plus fait pour le genre humain que le jour où j'ai lancé la bombe..."

 

JIM HARRISON

JIM HARRISON
Le vieux Saltimbanque

"Il entra par une porte puis sortit par une autre, située trois mètres en face de la première. Il avait transformé de fond en comble un ancien appartement de cheminot, abattant les cloisons et repeignant les murs. La proximité de ces deux portes lui plaisait. Elle lui donnait l'impression de pouvoir choisir, chose qui lui manquait cruellement dans son vieil âge.
D'autres propriétaires, qui avaient réaménagé des appartements de cheminots, avaient bêtement condamné la porte supplémentaire avant de se convaincre qu'elle n'avait jamais existé. Quand, par pur caprice, il faisait des allers-retours dans le seul but de franchir successivement ces deux portes, il rendait complètement dingue son voisin qui, pour sa part, habitait un coquet bungalow."


JIM HARRISON
Péchés capitaux

"Sunderson avait une dizaine d'années quand il contracta une angine accompagnée d'une forte fièvre. Le dimanche matin, il dut pourtant se rendre au service luthérien. Sa mère repérait de loin les simulateurs et seule Berenice, qui s'était cassé la jambe au toboggan, avait récemment réussi à échapper au temple. Ce fut affreusement ennuyeux, d'autant que cette semaine-là le pasteur avait fait venir d'Escanaba un confrère à la voix beaucoup trop tonitruante pour permettre à Sunderson de somnoler. Il pensa aux saucisses et aux pancakes qu'il dégusterait à la maison après le service religieux, et à la partie de pêche à travers la glace qu'il ferait peut-être avec son père dans l'après-midi. La voix grave et tonnante de l'homme de Dieu égrena les Sept Péchés Capitaux : l'orgueil, l'avarice, l'envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse. Durant le trajet du retour dans leur vieille Plymouth aux ailes et aux pare-chocs rouillés et brinquebalants, il demanda à voix haute ce que signifiait « la luxure ». Son père déclara : « Tu le découvriras quand tu auras quatorze ans », l'une de ces réponses typiques où la vie tout entière se retrouvait otage de l'avenir."


JIM HARRISON
Nageur de rivière

"L'odeur de l'ail et de la sauce tomate, les cuisses de Lydia, le soleil mouchetant le patio sous le saule, tout cela l'émut et le convainquit de boire une longue gorgée."


JIM HARRISON
Grand Maître

"D'habitude il avait toute la spontanéité du fil barbelé."


JIM HARRISON
Les Jeux de la nuit

Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n'avait rien d'exceptionnel. Quand tout allait bien, cette glace semblait fondre un peu ; mais quand tout allait mal, la glace gagnait du terrain. Elle s'appelait Sarah Anitra Holcomb.


JIM HARRISON
Une odyssée américaine

Quand nous avons franchi la frontière du Dakota du Sud en dessous de Fort Yates, Marybelle a déclaré en blaguant que je lui donnais l'impression d'être resté sur le même parking pendant vingt-cinq ans. Je me suis senti légèrement vexé et, lorsque nous nous sommes arrêtés pour enterrer la pièce du puzzle consacrée au Dakota du Nord sous une pierre dans un paysage austère, mon esprit est retourné quarante ans en arrière, à l'époque où mon cerveau était si vivant que je réussissais à peine à trouver le sommeil. Peut-être que mon cerveau s'était adjoint trois estomacs, comme les vaches ruminantes, ralentissant ainsi considérablement le processus de la pensée.


JIM HARRISON
retour en terre

Alors les corbeaux qui volaient au-dessus de lui l'ont sans doute averti, car il s'est dressé sur ses pattes arrière et il a émis un grondement sourd. Je sais que Clare et moi avons pensé la même chose : Est-ce lui ? Est-ce lui? Est-ce Donald qui nous salue, qui nous adresse son ultime adieu? l'ours nous a regardées et Clare a serré ma main. Puis il a franchi la colline en trottinant, ainsi que nous devons tous le faire.


JIM HARRISON
l'été où il faillit mourir

En tant que romancier et poète, j'ai souvent pensé que je transportais avec moi une fenêtre afin de regarder ce que je souhaitais regarder, que ma vocation consistait à devenir cette fenêtre pour proposer une vision peut-être unique et esthétiquement agréable, quelle que soit l'horreur du paysage humain.


JIM HARRISON
aventures d'un gourmand vagabond

"Cette nuit, je n'ai dormi que d'un oeil"


JIM HARRISON
Théorie et pratique des rivières

Poème pour la cabane:

Art et vie
vide et plein
culpabilité et grâce
cabane et domicile
nord et sud
lutte et paix
après quoi, nous entr'apercevons les étoiles,
la fourrure blanche et scintillante
de la Voie lactée,
entendons l'ours surpris se frayer bruyamment
un chemin dans le delta marécageux au-dessous de moi.
En ces temps troublés
je rentre allumer un feu.


JIM HARRISON
lointains & ghâzals

La poésie (cet après-midi, bien sûr) atterrit dans la cime des arbres
rose oiseau frémissant et se conchiant en vol.


JIM HARRISON
lettres à essenine

Elle était sur le toit quand je suis monté vérifier
la texture de la nuit et être en général un poète
ordinaire qui d'un toit d'Alston contemple les gratte-ciel
de Boston. Elle se penchait dans l'ombre contre la corniche
guère solide, sans craindre de devenir aérienne. Son sexe était doux
comme un monticule de poussière de charbon, le tissu
des toiles d'araignées, la tête d'une colombe.

"J'ai mis des années à m'apercevoir que mes Lettres à Essenine étaient un constat de victoire sur la tentation du suicide."


JIM HARRISON
de marquette à veracruz

"Alors je me suis mis à couler, non pas comme un fleuve, mais du moins à la manière d'un modeste affluent qui serait sorti d'une forêt en multipliant courbes et méandres. Ensuite, j'ai mis quelques jours à reconnaître là un état d'effondrement serein."


JIM HARRISON
En marge

"Ma vie aurait pu être différente, mais ça n'a pas été le cas."

ISABELLE HAUSSER
CELUBEE. Roman des Temps Légendaires.

"Ce qui t'intéresse, c'est ce que tout le monde a oublié, parce que le commencement de Célubée, dont nul n'a gardé de trace, est trop reculé, c'est ce qui s'est passé avant. Avant que la montagne ne soit habitée par notre peuple. Avant que les plantes ne tombent sous ses couteaux et que les moutons et les chèvres ne se résignent à nous suivre."

SEAMUS HEANEY
La lucane,
suivi de L'étrange et le connu

"Si l’on cherchait un parallèle avec la tradition poétique française on rapprocherait sans doute Seamus Heaney d’Eugène Guillevic. Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés en 1976 au festival de Kilkenny, ils ont dégusté ensemble des huîtres, dont Seamus Heaney fera l’occasion d’un poème mêlant écailles, océan et amitié. […] Chez les deux poètes, règne un même quiétisme bucolique. À cette nuance près que les apparences de tranquillité sont trompeuses chez l’Irlandais. Pour lui, les passions politiques des hommes créent le désordre dans l’ordre des objets." Jacques Darras

"Enfoncer toute impulsion comme une
cheville. Affermir
Le bastion de la sensation. Ne pas vaciller
Dans la langue. Ne pas y vaciller."

"Carrer ? Au jeu de billes, carrer
C’était tous ces biais, ces visées, feintes et
loucheries
D’avant le tir : tous ces

Accroupissements, tensions, pressions du
pouce,
Tentatives, retraits, recadrages,
Ces bras que l’espoir tendait

Vers d’aveugles certitudes prévalant
Par-delà le moment définitif du lancer.
Mille et mille précisions passaient
Entre la portée du doigt et cet espace
Marqué de trois trous ronds et d’une ligne au
sol.
C’était comme loucher par une lucarne du monde."

SADEGH HEDAYAT
La chouette aveugle

"Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l'âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s'ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu'un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu'ils partagent d'ailleurs eux-mêmes, s'efforcent d'accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l'homme n'a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l'oubli que dispense le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n'en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s'exaspérer de nouveau."

DEBORAH HEISSLER
Comme
un morceau de nuit,
découpé
dans son étoffe

Profond, élémentaire, dérobé, pre-
mier bleu des lavandes, et la lune
presque pleine. Et cette tache d'un
pâle gris, à mi-colline, et l'oblique
essaim des feuilles qui hésite et se
pose semblable à une troupe d'oi-
seaux.


Cette foison d'iris fleuris, oublieux
lentement de leur nom. Presque trop
de silence et de vide aussi dans tout
cela.Et le temps assez frais.


Et il me semble que la terre pour-
rait ici s'inverser, acquérir la densité
de lignes limpides et singulières.


DEBORAH HEISSLER
Près d'eux, la nuit sous la neige

Fragment d'
incohérence justement
qu'il nous faut voir
voir et lire

Cela ici aussi longtemps
passera par homme
et mot

par un piétinement
sur le sol nu
de l'eau un instant prise


Rêvé l'évidence
que

n'avoir ni limites, ni fin
est un échange

CLAUDE HELD
l'île aux oiseaux

le canal en été
est couvert de lentilles
si bien que tu vois
le plus petit déplacement possible
de la lumière devenue noire
ou
le plus petit déplacement noir
de la lumière devenue possible
tandis que les roseaux
cassés
contre la berge
respirent encore


JACQUELINE & CLAUDE HELD
La voix, le courant, l'estuaire

Tu voudrais déchiffrer, là, sur le sable, des hiéroglyphes de brise. Le vent est doux sur le monde. S'asseoir en silence. Dire nous.

 


JACQUELINE HELD
Mots sauvages pour les sans-voix

"Tu laves ton rêve,
Orange ou vert,
Garanti « grand teint ».
Tu le repasses.
Tu le plies.
Puis tu le poses
Bien à plat
Dans ton armoire
A souvenirs.
Avec un sachet
De lavande.

Tout peut toujours
Servir."

 

D.G. HELDER
La Palude

Un pan de mur
pour cacher ces ordures


retenues par la force d'un esprit qui s'éteint
et sont toujours plus denses et qui se phagocytent
— cloisons de carton et de planches, manches à balai,
enclos aux dindes plébéiennes et chiens
qui marchent de travers, chaises défoncées, bâches,
toitures de tôle et dessus, pour empêcher que cela s'envole,
dans la gamme de l'inemployable ce qu'il y a de plus lourd
tuyaux de plomb, ferrailles, pavés,
pas le moindre dieu tutélaire mais le givre
léchant les traces de pas, la boue, etc.

La rue entourant le baraquement
sale et qui ne pourrait être plus crevassée
pas plus que l'indigène au cou et aux doigts courts,
mine de ruminant et travaillant dans le carton,
qui fredonne avec le swing des rhapsodes tout en faisant
grincer comme une rotule une porte et, en entrant,
qui laisse sortir les poulets.

Le train traverse inévitablement le pont,
cinq coups de cloche ne signifient pas grand-chose.
Contre le ciel rougeâtre, de brun et de blanc
la pâture cicatrise la piste labourée ;
toute prétention à la certitude a le destin
des gouttes tombant d'un haut inutile
alambic sur un tambour huilé.

LOÏC HERRY
Polynésie-Poésie
suivi de
La Poésie c'est...

La poésie, c’est comme une caresse : ça ne sert à rien.

Ce que tu ouvres m’ouvre ce que tu scandes
Me multiplie


LOÏC HERRY
Night and Day

La nuit c'est la nuit qui s'élève et puis ses doigts de froid
La nuit encercle la cité montant des bois d'effroi
Me voici dans la rue plongé dormeur ou vif
Délié de la charge du jour au rythme de mes pas

J'abandonne chez moi le cercle profond du silence
Ma barque s'avance parmi les ténèbres les dieux
Les bandages plâtrés sont ôtés remplacés
En route vers le port où sera caréné le rêve

A l'aube j'ai lu je lirai les annonces classées
Mille mégots seront tendus vers la fin de l'attente
Mille et tous isolés entre le vide et les vitrines
La menace inconnue rampera sous les gestes sourds
A-t-on cloué les portes dans le couloir familier?
Quand la nuit s'achèvera j'irai chercher du travail

CLAUDE HERVIOU
L'enfant de la zone des tempêtes

"Je mesure mes capacités qui sont grandes, très grandes. Je m'accrois de mon enfance dans l'homme que je serai."

STEPHANE HESSEL
Indignez-vous!

Comment conclure cet appel à s'indigner ? En rappelant encore que, à l'occasion du soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, nous disions le 8 mars 2004, nous vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre (1940-1945), que certes « le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et soeurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n'a pas totalement disparu et notre colère contre l'injustice est toujours intacte ».
Non, cette menace n'a pas totalement disparu. Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. »
À ceux et celles qui feront le XXI ième siècle, nous disons avec notre affection :

« CRÉER, C'EST RÉSISTER.
RÉSISTER, C'EST CRÉER. »

 

EDGAR HILSENRATH

EDGAR HILSENRATH
Le retour au pays de Jossel Wassermann

"Il avait neigé toute la nuit, mais au petit matin, quand les Juifs du schtetl se dirigèrent vers la gare avec leurs baluchons et leurs valises, les nuages s'écartèrent, et un petit morceau de ciel d'un bleu pâle s'ouvrit au-dessus de la gare. C'était très clair. Tout là-haut, le bon Dieu avait percé un trou dans les nuages pour voir encore une fois les derniers Juifs, avant leur départ. Peut-être aussi Dieu voulait-il voir le schtetl une dernière fois, car les choses ne seraient plus jamais ce qu'elles avaient été."


EDGAR HILSENRATH
Les Aventures de Ruben Jablonski

"BERLIN! MOT MAGIQUE? FORMULE MAGIQUE? Quand l'avais-je entendu pour la première fois ? C'était au jardin d'enfants. J'avais cinq ans, et j'étais assis à côté d'une petite amie de mon âge, dont j'étais très amoureux. Gertrud avait les yeux bleu clair, des nattes blondes, des bras et des jambes fluets. Elle était née papillon et ne s'était métamorphosée en petite fille que pour m'emprunter des crayons de couleur et de la pâte à modeler brunâtre, et peut-être aussi pour me barbouiller les bras et les mains, parfois aussi la figure, et naturellement... pour me faire tourner la tête.
—  Je vais chez ma mamie à Noël, dit Gertrud.
—  Tu m'emmènes ?
—  Oui.
—  Où elle habite, ta mamie ?
—  À Berlin.
—  C'est où ?
—  Là où habite ma mamie."


EDGAR HILSENRATH
Orgasme à Moscou

"Une journée mémorable. Tant de choses s'étaient passées, que la presse mondiale toujours avide de frissons relatait avec délectation, et tant d'autres qu'elle passait sous silence... comme par exemple : le président du Conseil italien se gratte le derrière ! En cette journée mémorable, certains décidèrent de changer de sexe, d'autres de changer la carte du monde et d'autres encore, qui étaient riches, de devenir encore plus riches. Beaucoup se demandaient pourquoi ils avaient un orgasme, beaucoup d'autres pourquoi ils n'en avaient pas. Des millions se posaient des questions, des millions d'autres ne s'en posaient plus. Beaucoup cherchaient le sens de la vie, beaucoup d'autres ne le cherchaient pas. Beaucoup coururent voir un psy parce qu'ils ne manquaient de rien, beaucoup d'autres en auraient eu grand besoin, mais manquaient de moyens..."


EDGAR HILSENRATH
Fuck America

A L'attention du
Consul Général des Etats-Unis d'Amérique
Clausewitzstrabe 3B
Berlin

Le 12 juillet 1939
Très cher Monsieur le Consul Général,
Le temps presse toujours plus. La guerre est aux portes. Je vois venir des choses horribles. Ayez pitié ! Tous les jours, je discute avec mon ulcère. Il me parle de choses bizarres : il me parle de chambres à gaz et de pelotons d'exécution. Il me parle de fumée noire. Les nazis vont exterminer tous les Juifs. Nous compris. Ayez pitié, très cher Monsieur le Consul Général, et envoyez-nous les visas d'immigration le plus vite possible !

Respectueusement,
Nathan Bronsky.

 

 


À l'attention du
Juif polonais Nathan Bronsky
résidant en Allemagne
Konigsstrabe 10
Halle-sur-Saale

Il y a quelque temps un bateau de réfugiés juifs a essayé d'accoster chez nous. Il s'agit du célèbre cas du Saint- Louis. Malgré les milliers de télégrammes dont fut assailli notre Président Franklin D. Roosevelt, nous n'avions pas d'autre choix que de renvoyer ces réfugiés en pleine mer faute de visas d'immigration valides. Ce fait démontre très nettement que même notre Président Franklin D. Roosevelt, qui connaît - comme vous le savez probablement - des difficultés de politique intérieure, ne peut se permettre ni d'ignorer purement et simplement le climat antisémite qui règne parmi certaines fractions - riches en effectifs - des classes moyennes, ni de résister aux pressions de l'aile isolationniste et antisémite du Parlement - le « Congress », comme on l'appelle - en faisant voter une réforme des quotas d'immigration plus favorable aux réfugiés juifs. Vous voyez, très cher Monsieur Bronsky, il est inutile de m'importuner, moi, Consul Général des États-Unis, avec d'autres lettres. D'ailleurs - entre nous soit dit - au fond, les gouvernements de tous les pays de cette planète se foutent royalement de savoir si vous vous faites tous massacrer ou non. Le problème juif leur casse les pieds, à vrai dire, personne ne veut se mouiller. En ce qui nous concerne, je veux dire, nous, le gouvernement, dont au titre de Consul Général je suis le représentant, je n'ai qu'une chose à vous dire : des bâtards juifs comme vous, nous en avons déjà suffisamment en Amérique. Ils encombrent nos universités et se ruent sur les plus hautes fonctions sans plus se gêner. Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans. Au cas où votre prophétie sur les chambres à gaz et les pelotons d'exécution devait se révéler exacte, je vous conseillerais de faire votre testament dès maintenant et d'y formuler clairement le souhait d'immigration de la famille Bronsky de sorte qu'en 1952 - selon toute probabilité l'année de délivrance de vos visas en bonne et due forme - votre exécuteur testamentaire puisse expédier vos cendres aux États-Unis conformément à vos vœux.

Respectueusement,
Le Consul Général des États-Unis d'Amérique.



EDGAR HILSENRATH
Nuit

L'homme était entré sans bruit... comme s'il avait eu peur de réveiller les morts. La pièce était plongée dans la pénombre. Peu à peu ses yeux s'accoutumèrent et les contours de la longue estrade faisant office de couchette devinrent plus nets.
Ils étaient couchés là. La plupart étaient morts du typhus pendant la semaine ; quelques-uns respiraient encore, mais ils n'avaient plus la force de bouger. Dans un coin tout au fond, juste sous la fenêtre sans vitre, une seule place était vide : la sienne.
Il tritura nerveusement sa veste un long moment, là où était fixée l'étoile jaune. Jaune crasseux. L'étoile s'était un peu défaite, il la raccrocha solidement.


EDGAR HILSENRATH
Le Nazi et le Barbier

Le commandant de la Haganah David Shapiro. Roux à moustache rousse. Il est venu me voir pour se faire tailler la moustache. On a commencé à bavarder: " Est-ce vrai, Monsieur Finkelstein ... que ... vous avez connu le génocidaire Max Schulz? C'est en tout cas ce qui se raconte à bord.
- C'est vrai, mon commandant.
- Quel genre de type était-ce?"
J'ai dit: "Un chasseur de rats. Fêlé. "
David Shapiro a hoché la tête, puis il a dit: "On l'aura un jour ou l'autre. Les agents secrets juifs! Un jour ou l'autre! Et on l'amènera à Jérusalem. Pour le pendre sur l'arbre le plus haut!"
J'ai demandé: "Il y a de grands arbres là-bas?
- Bien sûr qu'il y a de grands arbres là-bas ", a dit David Shapiro.
Oui. Voilà David Shapiro. Un géant, poitrine de gorille, des mains comme un boucher, poilu, couvert de petits poils roux jusqu'aux ongles, deux yeux durs comme l'acier et bleus comme le ciel. Il se balade sur le pont avec quatre revolvers, deux à gauche, deux à droite, qui pendouillent juste au-dessus de ses genoux, chargés ... la terreur de l'équipage.
Une fois il m'a dit: "Monsieur Finkelstein. Si jamais Max Schulz devait me tomber entre les mains, je le hacherais menu. Vivant. J'en ferais du steak tartare et je le donnerais à bouffer aux chacals."
Je lui ai demandé: "Il y a des chacals là-bas?
- Bien sûr qu'il y a des chacals là-bas", a dit David Shapiro.

DENIS HIRSON
Jardiner dans le noir

1964. Mon père est arrêté. Il n'est pas mort, il n'est pas là non plus. Le creux de chaque coussin a l'empreinte de son ombre. Dehors, les enfants font la bombe dans les piscines, le vacarme des chiens, c'est du barbelé. L'histoire s'arrête là où commencent les faubourgs.

1965 ou 66. Ma mère achète huit tasses avec les soucoupes assorties et les range dans le placard du couloir. Elles y resteront tant que mon père sera en prison. C'est son rêve de départ à elle, en porcelaine, rappel constant que rien n'est permanent. Calées dans leur papier de soie, tasses et soucoupes, en éclaireuses attendent les autres objets de la maison pour partir ailleurs.

OLIVIER HOBE
Le journal d'un haricot

16.XII. 07, Hôpital Sud


Le veilleur de brumes m'a parlé du titre de l'un des futurs recueils qu'il projette : Moules-frites Karaoké. Magnifique. Il l'a lu sur une des banderoles annonçant une manifestation je ne sais plus où, et je n'en connais pas plus l'objet (le choc du titre, je n'écoutais plus). Si Pierre Peuchmaurd est le témoin élégant cher à Laurent, Jacques, lui, est bien ce passeur charmant, ce voyageur infatigable du livre que l'on nous réclame jusque dans les profondeurs alpestres du Kazakhstan, oui oui. J' aime cet homme, et plus encore son œil qui semble écrire dès qu'il se pose. Le chasseur de têtes poétiques par excellence. De celles qui dodelinent légères, dans un ultime et long battement d'ailes qui précède la chute dans n'importe quelle bassine d'eau de mer à proximité. J'aime la non-violence sociale de ces deux-là, et pourtant...

EMMANUEL HOCQUARD
Théorie des Tables

Rien avant la mer. Une table est face au monde. Comme un ultime point d'appui. Un ultime retranchement. Ou encore, un malaise grammatical.

Claude Royet-Journoud Les objets contiennent l'infini


"Rares sont les livres qui m'ont impressionné. Je ne dis pas influencé. Les influences sont courantes, superficielles et utiles. Elles sont ces sortes d'émotions dont je peux avoir besoin à un moment ou à un autre et que j'accueille alors volontiers tout en sachant qu'elles ne touchent pas, au fond, ce que je recherche et ce que je veux. Elles sont autant d'indices, mêmes vagues et fluctuants, révélateurs de ce qu'au fond je ne vois pas encore. Wittgenstein m'a influencé et m'influence toujours. Lucrèce m'a impressionné.
Etre impressionné par un livre est une tout autre affaire, beaucoup plus rare et bien plus choquante. C'est être soudain pris à contre-pied. C'est se trouver soudain pris de court ou par surprise. Une autre voix a parlé à la place de la mienne. Une autre ?

Tu reconnais le livre
que tu ne connais pas encore

Rares sont les livres qui m'ont impressionné veut dire impressionné comme l'est une plaque photographique : je vois ici dans ce que je n'ai pas écrit quelque chose que je reconnais comme si je l'avais écrit."


EMMANUEL HOCQUARD
L'Invention du verre

"Le récit tend à expliquer et cristalliser (le quatrième état de l'eau) une situation qui n'a pas encore été tirée au clair. Sous couvert d'organisation logique de la mémoire, ce jeu de facettes est une fiction car le sens n'y prend corps que dans l'enchaînement des énoncés, le phrasé grammatical, en gommant ombres et angles morts. En revanche, comme le verre qui est un liquide, le poème est amorphe. Il ruisselle en tous sens mais ne reflète rien. Quel est le sens de bleu? Personne n'a besoin de s'interroger sur le concept de bleu pour comprendre ce que veut dire bleu."


EMMANUEL HOCQUARD
Un test de solitude

La règle dit que voir est un verbe d'action.
Je change la règle et je dis que voir est un verbe
d'état (ou de changement d'état).
Ce qui est évident quand on y réfléchit.
Je vois une feuille. Je ramasse une feuille.
Les deux phrases ne sont pas équivalentes.
Je dessine une feuille est encore autre chose.
Giacometti voit un chien. Ce chien qu'il voit ce
jour-là.
Il dit : « Je suis ce chien. »
Il fait la sculpture de ce chien. Autoportrait.
Je vois Viviane.
Viviane est Viviane.
J'écris les sonnets de Viviane.


EMMANUEL HOCQUARD
Conditions de lumières

Ils ont en commun ce qui
ne communique pas Une
équerre Un feu de naufrageur
Des noyaux d'abricots
L'enlèvement au sérail


EMMANUEL HOCQUARD
Tout le monde se ressemble
Une anthologie de poésie contemporaine

"...J'
aime les chansons qui
distancent leur texte et remplissent
le vide avec des la-la-la ou
les noms des saisons et
des étoiles.
Une loi précise régit
les marées
approximativement. Voir sa
propre mort, là où
les rivières remontent leur cours et les miroirs
reflètent l'envers
de l'image, demanderait
un œil
dans le dos. Je
compte mes mots, ces
plaies toujours
en train de se fermer, toujours à vif. Ma
mémoire qui veille
n'est pas remarquable. C'est
un monde comme
donné. J'ai
refusé
tous les remèdes sauf
toi. Sur la
crête, la lumière, dure,
souligne
les mouvements rapides, un-
deux-trois, seule
réponse aux
courbes sans fin.
Dans des services ridicules, j'
ai dévoilé mes
défenses. Sur moi, les rides du rire
ne s'expliquent pas. Je ne suis pas encor dé­
fini."
Keith Waldrop. Tomber amoureux en dormant.


EMMANUEL HOCQUARD
Un privé à Tanger

"Cancre - l'idée de lenteur est liée à cette origine -vient du latin cancer, qui signifie crabe ou écrevisse. Mais le cancre l'ignore. L'apprendre ne lui ferait ni chaud ni froid. Les étymologies glissent sur lui comme l'eau sur les feuilles de nénuphar. Il regarde voler les libellules.

Il est imperméable à tout. Et aux mots.

Imperméable: sensation composite à base de matière plastique souple et luisante, couleur vert olive ou jaune citron, odeur chimique très écœurante, pluie et vent, froissements et reflets, à la fin des années quarante.

L'inertie du cancre est sans calcul et sans conséquence. Dans l'arc-en-ciel des mérites, il n'a pas de couleur.

Monsieur Lasson, professeur d'anglais, avait coutume de haranguer sa classe en ces termes : « Soyez incolores, insonores et inodores ! »

N'ayant pas voix au chapitre, le cancre n'a pas de voix. Personne ne lui demande rien et, de lui-même, il ne parle pas. S'il doit parler, sa voix s'étrangle. Quand sa voix ne s'étrangle pas, on ne l'entend pas non plus. Ses paroles tombent dans le vide.
En cachette, il collectionne quelques mots rares dont nul, pas même lui, n'a l'usage : nénuphar, étymologie, pyramide, taffetas...

Comme le grand ailante de Tchouang-tseu, dont le bois noueux et fibreux ne peut se débiter en planches, le cancre n'est propre à rien. Il ne prête pas plus attention à ce qui se dit autour de lui qu'à une poulie qui grince. C'est un prêté pour un rendu.

Il n'a ni amis ni ennemis. Quand la voie est libre, il marche droit. Au moindre obstacle, il va de côté, comme font les crabes ou les écrevisses.

Le cancre n'est pas un pitre. Il ne fait pas rire. Relégué dans les régions extérieures de la classe, il est définitivement terne. Il est toujours dernier. Non à l'issue d'une série de compétitions malheureuses, mais quoi qu'il en soit et par avance. C'est son frêle destin, tragique, insignifiant. Un mauvais élève peut espérer devenir un bon élève. Et, par la suite, un policier. Au cancre un tel espoir est interdit. Pour lui, les jeux sont faits et il le sait."

WERNER HOFMANN
CASPAR DAVID FRIEDRICH

"Ce que Friedrich peignit, plus que la nature elle-même, c'est la nature contemplée. [...] Comme l'a écrit David d'Angers, qui lui rendit visite en 1834, Friedrich est le peintre de la "tragédie du paysage" . A cette tragédie, il s'abandonne, fidèle en cela aux accents de la poésie et de la philosophie de ses contemporains romantiques allemands, de Novalis à Schelling. La décision du cadrage est toutefois chez lui souveraine: à l'intérieur, ce qu'il perçoit, ce qu'il cherche à rejoindre, c'est une vibration infinie et sombre qu'il psalmodie par ses tableaux méticuleux et dramatiques, qui rompent si violemment avec tout l'enseignement académique. Rien de néo-classique ne vient ici troubler un romantisme natif et intime qui dégage dans l'unité du visible un nouveau et puissant sentiment de la nature, d'ordre presque musical." Jean-Christophe Bailly

HOMERE
L'Odyssée

"Ô muse, conte-moi l'aventure de l'inventif :
celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d'usages,
souffrant beaucoup d'angoisse dans son âme sur la mer
pour défendre sa vie et le retour de ses marins sans en pouvoir sauver un seul..."

NICOLE HOUDE
Bancs publics

"Louise entrevoyait le jour où, ne se souvenant plus du nom de ses meilleurs amis, elle les appellerait l'homme de Baie-Comeau, les femmes de La Doré et de Chicoutimi, le couple de Genève et celui de la Pointe Wilson. Elle songeait aux vertus d'une carte géographique où figureraient les noms et prénoms de ses amis, accolés à leur adresse. La femme de la rue Hochelaga, celle de la rue Saint-André, celle de la 41e Avenue, celle de la 9e Avenue et celle de la 34e Avenue, ce ne serait pas simple à Montréal."


 

BOHUMIL HRABAL

BOHUMIL HRABAL
moi qui ai servi le roi d'angleterre

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

J'étais à peine arrivé à l'hôtel « À la Ville dorée de Prague» que le patron me prit à part pour me dire, en me tirant l'oreille gauche: «Maintenant que tu es groom chez nous, rappelle-toi bien ceci: tu n'as rien vu, rien entendu! Répète!» Je répondis donc que dans son établissement, je n'avais en effet rien vu ni rien entendu. Mais le patron de poursuivre, en me tirant l'oreille droite: «Or rappelle-toi aussi que tu dois tout voir et tout entendre! Répète! » Je répétai donc, interloqué, que désormais je verrais tout et entendrais tout. Voilà comment j'avais débuté

 


BOHUMIL HRABAL
Vends maison où je ne veux plus vivre

Tout au bout de la ville, une porte s'ouvrit violemment et l'aubergiste apparut, traînant derrière lui une jeune fille blonde. Il tenta de la jeter au bas des marches, mais la fille s'agrippa à la rampe en hurlant dans la nuit :
- Laissez-moi viiivre! Laissez-moi viiivre !
D'une main, l'aubergiste lui prit la taille, de l'autre, il sortit son trousseau de clés pour frapper les doigts de la fille et, lorsqu'elle lâcha la rampe, il lui envoya un coup de genou dans le dos. Les bras écartés, la fille chancela sur les marches, puis atterrit sur la route déserte où ses cheveux blonds s'ouvrirent telle une queue de paon, tel un éventail de plumes d'autruche blanches.


BOHUMIL HRABAL
Trains étroitement surveillés

Cette année-là, l'année mil neuf cent quarante-cinq, les Allemands n'étaient plus maîtres du ciel au-dessus de notre petite ville. Moins encore au-dessus de la région, de tout le pays. Les bombardiers en piqué avaient perturbé le trafic, à tel point que les trains du matin passaient à midi, les trains de midi le soir et les trains du soir en pleine nuit, et si par hasard un train de l'après-midi arrivait à l'heure exacte, c'était un omnibus retardé de quatre heures.


BOHUMIL HRABAL
Une trop bruyante solitude

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j'ai bien comprimé trois tonnes; je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte, je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mette à couler de moi; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues. C'est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m'entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool...

 


BOHUMIL HRABAL
La petite ville où le temps s'arrêta

A la vue de cette sirène tatouée, indélébile sur ma poitrine, mon père resta sans voix, il la contempla un moment sans ciller, d'un regard fixe qui semblait trahir une recherche rétrospective des tenants et aboutissants susceptibles d'expliquer ce stigmate marin ... Mon cœur battait la chamade, si fort que la sirène clignait de l' œil au rythme saccadé de ma respiration...


BOHUMIL HRABAL
Jarmilka

Je me retourne et je vois: sur un coteau lointain, le petit train portant les lingots incandescents halète, différent et pourtant identique à celui que j'ai croisé un instant auparavant à l'aciérie de Poldi ... À présent il se dirige vers Konev et paraît si petit, pas plus grand qu'un harmonica d'enfant ... ou bien comme un train miniature qui traînerait une douzaine de claviers roses. J'entre dans le réfectoire ... mais Jarmilka n'est plus là ...

NORMA HUIDOBRO
Le lieu perdu

"Un scarabée, pattes en l'air, se berçait sottement dans l'eau de la cuvette. Ferroni le regarda avec une certaine appréhension et décida que le mieux était de vider l'eau avec le scarabée dans le trou d'évacuation du bac. Il rinça la cuvette et laissa couler l'eau du robinet. Il se lava le visage, se rappelant la sensation de bien-être qu'il éprouvait chaque fois que l'eau glacée lui fouettait les joues. L'eau le réveillait, le mettait en alerte, lui activait les neurones."

TIMOTHY HYMAN
Bonnard

« Il y a chez moi un moment où soit par faiblesse personnel1e, soit par manque de solidité des principes reçus tout a été démoli. [. .. ]. Dans cette bourrasque fol1e, je n'avais de guide que mon instinct, le plaisir, ou plutôt la satisfaction trouvée [. .. ]. Le sentiment de certitude se restreignant de plus en plus, en particulier le travail possible devint élémentaire. Heureusement pour moi, j'avais des amis. Aidé par eux, j'ai cru à la signification de simples accords de couleurs ou de formes. C'était le point où je n'avais qu'à écrire. Mais ce n'était qu le commencement d'une convalescence dangereuse. »

TED HUGHES
Poèmes
1957-1994

Entre les rivières et les nuages rouges, à entendre le courlis,
A entendre durer l'horizon.

SIRI HUSTVEDT
Un été sans les hommes

"Quelque temps après qu'il eut prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l'hôpital. Il n'avait pas dit : Je ne veux plus jamais te revoir, ni : C'est fini mais, après trente années de mariage, pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées explosaient, ricochaient et s'entrechoquaient comme des grains de popcorn dans un four à micro­ondes."

GEORGES HYVERNAUD
Carnets d'oflag
Le dilettante

"Nous durons. Sans inscrire nulle figure dans cette continuité du temps, sans y construire rien. Le temps nous est donné comme une matière inutile, inorganique, comme une richesse vaine, hors d'atteinte. Lente coulée de ces nuits, de ces jours, qui ne servent pas. Où nous ne formerons pas une œuvre, une aventure, un acte. Beauté soudain révélée, beauté amère, plénitude de ces mots : « Œuvrer, agir, entreprendre ; commencer quelque chose. » Ici, rien ne commence, rien ne finit, rien ne retient rien de ce qui passe sans fin."

C'est la première chose à éviter, le pittoresque.
Et la seconde : le lieu commun. On va dire ce qui pourrait, ce qui devrait être : la purification par la souffrance - le sens de la communauté né de la misère commune. Mais je n'ai pas vu cela. Juste le contraire. Et je dirai le contraire.