L-M

PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
JEAN-LUC NANCY
scène

P. Lacoue-Labarthe : Comment le dire ? Il faut une sobriété impeccable, irréprochable - on disait il y a trente ans : rigoureuse -, dans la philosophie comme ailleurs. Ce n'est (surtout) pas une leçon de morale - comment pourrais-je en donner ? Mais il y a de la véhémence, je ne le cache pas. Tu n'as pas relevé ce point la dernière fois : mais notre tâche, j'en suis persuadé, est d'être résolument athées, jusque - ou d'abord - dans notre écriture, c'est-à-dire notre manière de dire.)


PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
La poésie comme expérience

Un poème n'a rien à raconter, ni rien à dire : ce qu'il raconte et dit est ce à quoi il s'arrache comme poème.

 

L'acte poétique consiste à percevoir, non à représenter


PHILIPPE LACOUE-LABARTHE
Le chant des muses

Dans la mythologie des anciens Grecs, les Muses, toutes filles de Mnémosyne (la Mémoire) étaient indissociablement les déesses de la musique et de la poésie, les deux arts du son. On dit qu'elles inspiraient les hommes et qu'elles tentaient de leur faire reproduire la voix qu'ils avaient entendue, avant de naître, dans le sein maternel, et dont, en naissant, ils avaient perdu toute mémoire. Peut-être alors - telle était au fond l'hypothèse - la musique serait-elle le plus archaïque de tous les arts, le plus émouvant aussi, celui par lequel on chercherait à réentendre, comme en écho, cette voix antérieure, à jamais disparue, oubliée, vouée au silence.

 

JEAN-MICHEL LE BOULANGER
être breton?

""Marc Augé: Ce qui fait l'identité et le territoire, c'est toujours le langage"...
Et Augé de citer l'idée du philosophe Vincent Descombes : un espace se définit par le partage d'un langage (qui n'est pas forcément une langue), où l'on se comprend à demi-mot, où l'on peut avoir une complicité de gestes et d'allusions. "Les espaces où cette compréhension peut se traduire, même à mots couverts, constituent peut-être ce qu'on pourrait appeler un "territoire".
Un territoire, c'est du commun partagé . Un sens partagé.Des potins aussi, et un imaginaire."" Jean-Yves Le Drian

"Un des problèmes majeurs de la démocratie française n'est-il pas cette conception fermée d'une identité à racine unique, close sur des certitudes, nourrie par deux siècles de dogmatisme et parfois d'arrogance?"

HENRI LEFEBVRE
Le sens de la marche
Critique de la vie quotidienne

Compromise et même ébranlée, l'identité nationale, un peu partout, se cherche et cherche à se maintenir. Les secousses amènent de véritables paniques. Le vague de ces termes - pertes d'identité, recherche de l'identité - à toutes les échelles, de l'individu au continent, serait-il dû au hasard? Non, il a un sens. La francité, où se trouve-t-elle? Le nationalisme, dont le retour en force se fait menaçant, serait-il la reconquête de l'identité perdue, ou sa simulation idéologique? Quoiqu'il advienne, le maintien de l'identité signifie l'us et l'abus des commémorations, le retour de l'historique comme référentiel, la pression sur le quotidien pour l'empêcher de se « déstabiliser » et le garder dans l'identitaire. Ce qui implique ainsi une tendance à la reproduction dans l'identité des rapports de domination - non sans obscurcissements et doutes. Toutefois il faut distinguer dans l'identité nationale le réel et l'idéologie : le marché intérieur et la culture dite nationale (par exemple en France le rationalisme traditionnel, dont le caractère national s'estompe au cours de la crise; d'autant qu'il se rattache au logos européen et occidental, lui-même en crise). Cette identité fonctionne dans le sens du non-devenir, autrement dit dans le sens du conservatisme.

Elle fortifie les résistances au changement, alors que par ailleurs et simultanément on proclame l'urgence du changement pour rénover la vie nationale. N'est-il pas étrange qu'à propos de coins arriérés, de villages reculés, de bourgades figées dans l'archaïsme, on parle si souvent de la « France profonde »? Cette francité serait obsolète, désuète; cependant on la valorise à la télévision, dans le journalisme. Ne dissimule-t-on pas ainsi sous des idéologies manipulatrices quelques dures vérités? La France superficielle peut se caractériser ainsi : idéologies avancées - structures arriérées, incroyablement difficiles à mettre en mouvement (corps et ordres constitués, institutions figées, etc.). Quant à la France dite profonde elle se caractérise par des idéologies aussi arriérées que les structures.

HENRI LEFEBVRE.
Nietzsche

"Nietzsche a annoncé la nouvelle barbarie, issue de cette décadence bourgeoise et chrétienne, barbarie qu'il faudrait à tout prix éviter si cela était possible.Il a pressenti le bilan, du point de vue spirituel, de la dernière étape de la société bourgeoise; l'impérialisme sous lequel tout se dissout, culture et organisation de la communauté humaine, et où seule la violence apparaît comme une réalité déterminée."
(1937-1938)

Collectif, coordonné par THIERRY LENAIN
L'image
Deleuze, Foucault, Lyotard

"C'est pourquoi, en face des grands monochromes du peintre américain, (Bernett Newman) j'entre en résonnance avec l'être, autre façon de dire que je m'écoute à travers sa revendication : je ne suis qu'une oreille ouverte au son qui lui arrive du silence, le tableau est ce son, un accord."
Jean-François Lyotard

JULES LEQUIER
La Fourche et la quenouille

Il y avait une fois, dans le pays de Quintin, en Bretagne, un fermier et sa femme qui demeuraient dans une grande et riche métairie. Tout leur avait réussi : ils possédaient des clos et des prés, ils étaient honorés par leurs voisins et par la grâce du ciel, ils avaient sept garçons dont chacun se trouvait doté d'un genre de beauté particulière. Il est vrai que le plus jeune était petit et bossu, et quand il partait pour les champs avec ses frères, sa tournure aurait déridé les passants, mais la beauté de son visage était merveilleuse. Comme il avait beaucoup d'orgueil c'était lui qu'on envoyait à la ville pour les affaires délicates, et si les jeunes filles de Quintin montraient son dos en riant, elles regardaient aussi d'un œil d'envie ses longs cheveux d'un blond cendré ; ses cheveux fins et brillants qui descendaient jusque sur sa bosse.


GOULVEN LE BRECH
Jules Lequier

"FAIRE. Non pas devenir, mais faire et en faisant SE FAIRE."

DAVID LE BRETON
Du silence

"Si la parole n'est pas libre, le silence ne l'est pas davantage. La jouissance du monde découle de la possibilité de toujours choisir. Mais le silence a toujours le dernier mot."


DAVID LE BRETON
Disparaître de soi
Une tentation contemporaine

"Les hommes, disait en substance Kant, ne sont pas faits de ces bois durs et droits dont on fait les mâts. S'il y a parfois au fil d'une vie, pour certains, une sorte de fidélité à soi-même, une cohérence, d'autres connaissent des ruptures improbables, ils deviennent méconnaissables à eux-mêmes et aux autres, plusieurs vies différentes leurs échoient. Mais chaque existence au départ, même la plus tranquille, contient un nombre infini de possibilités dont chaque instant ne cesse de redéployer les virtualités."

ANNIE LE BRUN
Ailleurs et autrement

Ainsi irais-je jusqu'à prétendre à la portée politique de ce qui est réputé n'en pas avoir. Dans la mesure même où tout ce qui est constitutif du domaine sensible est devenu en une vingtaine d'années la cible prioritaire de l'entreprise de domestication en voie d'achèvement. D'autant qu'au-delà de la frénésie événementielle qui détermine désormais pratiquement toutes les politiques culturelles, il y a l'actuelle offensive contre la psychanalyse confortée par des succès institutionnels et médiatiques qui devraient inquiéter beaucoup plus.
En réalité, ce n'est pas seulement Freud, la psychanalyse et l'inconscient qui en font les frais. Mais aussi tout ce qui en chacun peut être réfractaire au programme de formatage des êtres qui progresse chaque jour un peu plus. Force est même de constater qu'indépendamment des clivages politiques traditionnels, se constitue aujourd'hui un consternant consensus visant à la fabrication d'un homme nouveau, qui ressemble à s'y méprendre à « l'homme unidimensionnel », magistralement analysé par Herbert Marcuse dès 1964. La conséquence en est la neutralisation, si ce n'est l'éradication de ce qui, d'une façon ou d'une autre, pourrait en retarder l'avènement. Et, à cet égard, la trompeuse réactualisation d'une certaine radicalité, situationnisme compris, qui fait bon marché de l'inconscient, contribue au succès grandissant de tout ce qui est susceptible d'amener à cette simplification caricaturale de la personne humaine. Il est enfin remarquable que la mise au point de cet être fonctionnel, au bout du compte essentiellement déterminé par la technique, coïncide avec la récente promotion d'un hédonisme, érotisme solaire inclus, qui désormais s'affirme avec l'efficacité du dernier autobronzant intellectuel
Je sais, l'increvable soleil de la médiocrité n'a pas fini de fasciner. Mais, s'il est un moyen d'y échapper, voire de le combattre, ne serait-ce pas de commencer à regarder ailleurs et autrement ?

ANDRE LEROI-GOURHAN
Le geste et la parole
I. Technique et langage

"On peut prouver que l'équilibre matériel, technique et économique influence directement les formes sociales et par conséquent la manière de penser, alors qu'il n'est pas possible d'ériger en loi que la pensée philosophique ou religieuse coïncide avec l'évolution matérielle des sociétés. S'il en était ainsi, la pensée de Platon ou celle de Confucius nous paraîtraient aussi curieusement désuètes que les charrues du premier millénaire avant notre ère. Or l'une et l'autre peuvent sembler inadaptées aux conditions sociales créées par l' évolution des moyens matériels, elles n'en contiennent pas moins des concepts qui nous sont accessibles dans l'actualité. L'équivalence des pensées humaines est un fait à la fois du temps et de l'espace : dans ce qui n'est pas lié au domaine des techniques et à leur contexte historique, la pensée d'un Africain ou celle d'un Gaulois sont d'une complète équivalence avec la mienne. Cela n'est pas dire qu'elles n'aient leurs particularités spécifiques mais simplement que, leur système de référence connu, les valeurs en sont transparentes. Ce fait est d'un ordre qui n'est pas transposable au monde matériel, pas plus qu'on ne peut faire état de la force expansive du cerveau dans l' évolution du crâne. Chaque domaine a ses voies de démonstration, celui du matériel dans la techno-économie et l'histoire, celui de la pensée dans la philosophie morale ou métaphysique ; si l'on est justifié de les trouver complémentaires, cette complémentarité est dans une réelle opposition."

EMMANUEL LEVINAS
Autrement qu'être

"L'ouverture de l'espace comme ouverture de soi sans monde, sans lieu, l'u-topie, le ne pas être enmuré, l'inspiration jusqu'au bout, jusqu'à l'expiration - c'est la proximité d'Autrui, qui ne se veut que comme responsabilité pour autrui, laquelle ne se peut que comme substitution à lui."

Lignes N°4. Les extrême-droites en France et en Europe (Octobre 1988)


"Glaciation
A mesure que les territoires existentiels individuels et collectifs s'effritent, balayés qu'ils sont par les nouveaux moyens de produire de la subjectivité, surgissent un peu partout des crispations de reterritorialisation. Le racisme, la xénophobie, le délire nationaliste des gens de Le Pen ne sont que la cristallisation visible de ce phénomène, le haut d'un iceberg qui gèle l'ensemble de nos sociétés.
Cette glaciation du socius est-elle irréversible ? Probablement pas. Mais seule la réinvention de pratiques sociales et esthétiques pourra y porter remède. Il s'agit de produire de la singularité subjective avec les nouvelles machines de sémiotisation et non en réaction contre elles. Reconstruire le rapport aux autres, le rapport à l'environnement, le rapport aux corps, aux sexes, au temps. Larguer les amarres du scientisme pour s'engager sans réserve sous l'égide des paradigmes éthico-esthétiques." Félix Guattari (1988)

Cité par Charles Alunni :

"N'incitez pas les mots à faire une politique de masse.
Le fond de cet océan dérisoire est paré des cristaux de notre sang."
René Char


lignes 41
ce qu'il reste de la politique

"Il va sans dire que je ne suis ni étonné ni déçu par ce qui peut sembler relever de l'inconséquence dans les propos actuels du pouvoir, car il ne peut pas en être autrement.
Ce constat me pousse à espérer que de nouvelles approches du politique puissent se faire jour par la force d'autres paroles originelles : celle des révoltes énergiques (et logiques) des travailleurs en lutte, celle de la diction attentive et amoureuse d'un instituteur penché sur un enfant qui apprend sa propre langue, celle du poète enfin : « Le monde n'est pas fini [...]/ qui va mourir/ sait que la beauté est inexorable[...] »" Hervé Carn


"Le socialisme fut, il y a un an, un moyen de prendre le pouvoir et non de changer la société. Cela posé, il faut bien se demander si le pouvoir et la politique ont un autre rapport que la manipulation de la seconde par le premier à son seul bénéfice. Conséquence : la politique ainsi dénaturée n'est plus au bout d'un an d'exercice du pouvoir socialiste qu'un déchet sans aucune commune mesure avec la réflexion sur la condition sociale dont elle se réclame. De plus, ce misérable reste empoisonne et salit tout l'espace de la citoyenneté." Bernard Noël


LIGNES 34

"Les civilisations ne sont pas essentiellement des constructions ordonnées. Ce sont des événements, des inventions, des accidents, des errances. C'est ce qu'on ne pouvait planifier, un métal, un animal, une plante, le passage d'un air jamais respiré, d'une mélodie inouïe. Cela s'est passé bien des fois dans l'histoire et cela reviendra, cela revient déjà comme passent ici ou là, dehors, dedans, entre nous, des Roms qui ne sont ni des gens, ni des hommes, ni des personnes, ni des citoyens, mais des farfadets, des jongleurs, des semi-conducteurs, des borborygmes, des escarbilles, des astéroïdes et parfois, pourquoi pas, même nous, nous tous les Gadjos."
Jean-Luc Nancy

"Le racisme d'aujourd'hui est donc d'abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d'Etat est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l'élite intellectuelle." Jacques Rancière

WALTER LIPPMANN
La Cité libre

En 1933, Laski écrit que l'apparition de la Grande Dépressio révèle l'incapacité du capitalisme à assurer de façon adéquate la subsistance des travailleurs, et souligne l'existence d'une classe de privilégiés vivant à proximité des masses appauvries, spectacle intolérable pour une société dans laquelle les pauvres ont le droit de vote. Aux Etats-Unis, écrit Laski, il y a aujourd'hui "une grande désillusion démocratique, un plus grand scepticisme à l'égard des institutions populaires, qu'à n'importe quelle période de son histoire.[...] Le malaise de la démocratie capitaliste est incurable aussi longtemps qu'elle reste capitaliste, pour la simple raison que c'est contre les conditions inhérentes du capitalisme que les hommes se révoltent." Ainsi, pour Laski, soit les capitalistes seront contraints d'éliminer la démocratie, soit la démocratie fera disparaître le capitalisme.


LORAUX NICOLE
Les enfants d'Athéna

Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes

"Confronté à la découverte, pour lui insupportable, du désir féminin, Hippolyte n'a qu'un cri :

"O Zeus, pourquoi as-tu infligé aux humains ce frauduleux fléau, les femmes, en l'établissant à la lumière du soleil? Si tu voulais propager la race mortelle, ce n'est pas aux femmes qu'il fallait en demander le moyen" "

 

PATRICE LORAUX
Le tempo de la pensée

"- Un auteur : celui qui fait "pour nous" l'expérience de l'abrupt."

"- Ecartez tous les interprètes, vous serez en présence de l'auteur."

"- L'auteur ne compte pas et ne doit pas entrer en ligne de compte. Tout se joue pour lui dans l'art de savoir s'éclipser. Il lui faut donc apprendre à s'effacer, et c'est à ce prix seul qu'il peut révéler plus grand que lui."

"Tout mur emmure une fissure, tout mur est construit depuis la fissure qui le rend possible, mais la fissure indique le radicalement constructible. C'est cela qui relance la philosophie, elle qui aura souci de ce qui reste rebelle, nullement une discipline culturellement identifiable, mais une inquiétude face à un mur originairement lézardé, face à un texte trompeusement compact et sans lacune. Il indique à l'autre, au partenaire, l'exigence de l'attitude à inventer pour se tenir en regard de l'Intraitable, non pour le réduire ni même le contenir, mais le transformer en source de recommencement."

"L'oeuvre qui sait durer l'instance du seuil est la p,us belle, la plus dangereuse aussi."

"Créer n'a jamais été que l'ambition de rendre sensible ce qui, provenant du rien, ne cesse d'en manifester la nostalgie.
Rendre manifeste un échantillon du rien, voilà l'obsession."

 

FREDERIC LORDON
La condition anarchique

"Que valent nos valeurs ? Rien d’autre que les intensités passionnelles que nous y mettons nous-mêmes. Les valeurs ne nous happent pas par leur force intrinsèque : nous produisons nous-mêmes l’adhésion qui nous y fait tenir. Et la valeur de nos valeurs n’est que la force de croyance que nous y investissons par voie d’affects. Il s’ensuit plusieurs importantes conséquences."


Disons les choses d'emblée : la condition anarchique ici n'a rien à voir avec l'anarchisme qui intéresse la théorie politique. Lue étymologiquement, comme absence de fondement, an-arkhé, elle est le concept central d'une axiologie générale et critique. Générale parce qu'elle prend au sérieux qu'on parle de " valeur " à propos de choses aussi différentes que l'économie, la morale, l'esthétique, ou toutes les formes de grandeur, et qu'elle en cherche le principe commun. Critique parce qu'elle établit l'absence de valeur des valeurs, et pose alors la question de savoir comment tient une société qui ne tient à rien.


Aux deux questions, une même réponse : les affects collectifs. Ce sont les affects qui font la valeur dans tous les ordres de valeur. Ce sont les affects qui soutiennent la valeur là où il n'y a aucun ancrage. Dans la condition anarchique, la société n'a que ses propres passions pour s'aider à méconnaître qu'elle ne vit jamais que suspendue à elle-même.

 

FREDERIC LORDON
Imperium
Structures et affects des corps politiques

"La question était de savoir si l'émancipation est vouée à la reconstitution sans fin de ce dont elle cherche à émanciper les hommes. Posons la plus rudement encore : l'émancipation est-elle vouée à toujours échouer? Oui et non. Oui, car le jeu des passions rend nécessaire, et aux deux sens de la nécessité, qu'il se reconstitue des institutions - et, partant, du pouvoir. Non, car il y a une ligne d'espoir de l'émancipation, la ligne de modification tendue vers l'oméga du devenir-actif, qui est une ligne de pouvoirs décroissants et d'extinction asymptotique de la loi. Une ligne d'asymptote dont Beckett nous donne la maxime : essayer encore, rater encore, rater mieux."


FREDERIC LORDON
On achève bien les Grecs
Chroniques de l'euro 2015

"Conceptuellement parlant donc, la question de la souveraineté n'est pas la question nationale, ou alors sous une redéfinition - mais tautologique - de la nation, précisément comme la communauté souveraine. Tautologie très productive en fait puisqu'elle nous conduits, entre autres, à une redéfinition contributive de la nation. Qu'est-ce que la nation dans ces nouvelles coordonnées? C'est une collectivité régie, non par un principe d'appartenance substantielle, mais par un principe de participation — de participation à une forme de vie. Dans ces conditions, la souveraineté ne se définit pas par une identité collective pré-existante, mais par la position commune d'objectifs politiques. C'est cette affirmation de principes, qui est en soi affirmation d'une forme de vie, qui fait la communauté autour de soi, c'est-à-dire qui invite tous ceux qui s'y reconnaissent à la rejoindre - et à y contribuer : à y appartenir en y contribuant."


"Comment l'économicisme néolibéral qui est une gigantesque dénégation du politique ne pouvait-il pas engendrer sa génération d'hommes politiques ignorants de la politique? «Abandonnez ces sottises, regardez les ratios, ils ne sont ni de droite ni de gauche », on ne compte plus les décérébrés qui, répétant cet adage, auront cru s'affranchir de la politique, en faisant la pire des politiques : la politique qui s'ignore.
Et ceux-là auront été partout, pas seulement sous les lambris. Car c'est tout un bloc hégémonique qui aura communié dans la même éclipse. A commencer par ses intellectuels organiques, si vraiment on peut les appeler des intellectuels puisque, de même qu'il a fait dégénérer les hommes politiques, le néolibéralisme n'a produit que des formes dégénérées d'intellectuels : les experts. Et forcément : l'économicisme néolibéral ne pouvait se donner d'autres «intellectuels» que des économistes. Les dits think tanks auront été la fabrique de l'intellectuel devenu ingénieur-système. À la République des Idées c'était même un projet : en finir avec les pitres à chemise échancrée, désormais le sérieux des chiffres - la branche universitaire de la pensée des ratios.
Et derrière eux toute la cohorte des perruches -les journalistes. Fascinés par le pseudo-savoir économique auquel ils n'ont aucun accès de première main, ils ont gravement répété la nécessité de commandements économiques auxquels ils ne comprennent rien - de la même manière, on peut le parier, que, têtes vides, ils se la laisseront remplir par le nouvel air du temps et soutiendront exactement l'inverse dès que les vents auront tourné."


FREDERIC LORDON
L'intérêt souverain

"Aussi l'élan vers autrui reste-t-il pris dans cette permanente ambiguïté : déterminé, par des intérêts dont il ignore le fond, à reproduire par le don des relations génératrices d'affects joyeux, le sujet donateur se donne une représentation de ses actes au voisinage de ses affects et non en prise sur leurs causes, condamné dès lors à ce que les plaisirs éprouvés en première personne, et dont sa conscience lui porte à coup sûr témoignage, fassent inévitablement passer l'ombre d'un doute sur l'idée de sa propre générosité."

"Si la solution des simulacres s'impose, c'est que nul n'a le pouvoir d'ôter au conatus* ce réflexe essentiel de la préoccupation de soi, ni de le faire être autre qu'il n'est, en particulier pas un être-pour-autrui, lui le grand ingesteur, tout à son projet de métaboliser le monde. Le conatus, cet amibien, cette vocation à la phagocytose. Aussi le mieux qu'il soit possible d'espérer est probablement à trouver dans ce travail que le groupe fait sur lui-même et sur la collection de ses membres, chacun sommé, sinon d'extirper, du moins de rééduquer en soi le pronateur invétéré."

*conatus: "effort que chaque chose déploie pour persévere dans son être" (Spinoza)


FREDERIC LORDON
Capitalisme,
désir et servitude

Marx et Spinoza

"...la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu'il veut est conditionné par l'aval de son supérieur, lui-même s'efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d'instrumentalisation."


"Il n'est que de voir l'habileté (élémentaire) du discours de défense de l'ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié pour induire les individus à s'identifier à la première exclusivement, et faire retomber la seconde dans l'ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents «par les affects joyeux» de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines - de l'allongement de la durée du travail (« qui permet aux magasins d'ouvrir le dimanche») jusqu'aux déréglementations concurrentielles («qui font baisser les prix») - par adresse au seul consommateur en eux. La construction européenne a porté cette stratégie à son plus haut point de perfection en réalisant l'éviction quasi complète du droit social par le droit de la concurrence, conçu et affirmé comme le plus grand service susceptible d'être rendu aux individus, en fait comme la seule façon de servir véritablement leur bien-être - mais sous leur identité sociale de consommateurs seulement."

" La réservation d'une part de revenu pour le capital n'était-elle pas originellement justifiée par le partage du risque, les salariés abandonnant une part de la valeur ajoutée contre une rémunération fixe, donc soustraite aux aléas de marché ? Or le désir du capital est maintenant doté par le nouvel état des structures de suffisamment de latitude stratégique pour ne plus même vouloir supporter le poids de la cyclicité et en reporter l'ajustement sur le salariat qui en était pourtant constitutivement exonéré. Contre toute logique, c'est à la masse salariale qu'il incombe désormais d'accommoder les fluctuations de l'activité, ce qui reste de marge de négociation n'étant plus consacré qu'à établir le partage de cet ajustement entre ralentissement des salaires, intensification de l'effort et réduction des effectifs."

"Et voilà son ajout stratégique : l'aiguillon de la faim était un affect salarial intrinsèque, mais c'était un affect triste ; la joie consumériste est bien un affect joyeux, mais il est extrinsèque ; l'épithumogénie néolibérale entreprend alors de produire des affects joyeux intrinsèques. C'est-à-dire intransitifs et non pas rendus à des objets extérieurs à l'activité du travail salarié (comme les biens de consommation). C'est donc l'activité elle-même qu'il faut reconstruire objectivement et imaginairement comme source de joie immédiate. Le désir de l'engagement salarial ne doit plus être seulement le désir médiat des biens que le salaire permettra par ailleurs d'acquérir, mais le désir intrinsèque de l'activité pour elle-même. Aussi l'épithumogénie néolibérale se donne-t-elle pour tâche spécifique de produire à grande échelle des désirs qui n'existaient pas jusqu'alors, ou bien seulement dans des enclaves minoritaires du capitalisme, désirs du travail heureux ou, pour emprunter directement à son propre lexique, désirs de «l'épanouissement» et de la «réalisation de soi» dans et par le travail. Et le fait est qu'elle voit juste ce faisant, au moins instrumentalement. Intrinsèques tristes ou extrinsèques joyeux, les désirs-affects que proposait le capital à ses enrôlés n'étaient pas suffisants à désarmer l'idée que «la vraie vie est ailleurs».... Mais s'il peut désormais les convaincre de la promesse que la vie salariale et la vie tout court de plus en plus se confondent, que la première donne à la seconde ses meilleures occasions de joie, quel supplément de mobilisation ne peut-il escompter? " Si de réticents qu'étaient les salariés, "ils deviennent "consentants", alors ils seront autrement mus."

"À part l'indication d'une certaine situation stratégique, le délire de l'illimité est donc surtout le germe d'une nouvelle forme politique à laquelle on peut bien donner le nom de totalitarisme, évidemment non plus au sens classique du terme, mais en tant qu'il est une visée de subordination totale, plus précisément d'investissement total des salariés, et ceci au double sens où il est non seulement demandé aux subordonnés, selon la formule commune, de «s'investir totalement», mais aussi où les subordonnés sont totalement investis - envahis - par l'entreprise. Plus encore que les dérives de l'appropriation quantitative, ce sont les extrémités de l'empire revendiqué sur les individus qui signent le mieux ce projet de l'enrôlement total. Se subordonner la vie et l'être entiers du salarié comme y prétend l'entreprise néolibérale, c'est-à-dire refaire au service de ses fins propres les dispositions, les désirs, les manières de l'enrôlé, bref refaçonner sa singularité pour que désormais jouent «spontanément» en son sens à elle toutes ses inclinations à lui, est le projet délirant d'une possession intégrale des individus, au sens quasi chamanique du terme. Totalitarisme est donc un nom possible pour une visée de prise de contrôle si profonde, si complète qu'elle ne veut plus se satisfaire d'asservir en extériorité - obtenir les actions voulues - mais revendique la soumission entière de l'«intériorité».("...Subordonnés totalement investis - envahis..." FL utilise aussi le terme de "capturé", "colonisé"et parle du"rechapage des individus et leur transformation en robots affectifs")


LUCRECE
DE LA NATURE. Livre I

"Ce qui paraît mourir ne meurt donc jamais tout à fait
car la nature reforme toute chose par une autre
et ne laisse rien naître qu'au dépens de la mort d'autrui.(...)
Rien donc ne retourne au néant, mais toute chose
se désagrège et rejoint les éléments de la matière."


HENRI MALDINEY
Art et existence

Esthétique de l'abstraction

....besoin qui se manifeste comme l'essence profonde et dernière de toute vie esthétique : le besoin de se dessaisir de soi...

Ce qui domine chez les peuples de haute culture de l'Antiquité, conscients, plus encore que les peuples primitifs, de la confusion et du jeu changeant des phénomènes et chez qui le malaise de l'irrationnel et du contingent ne précède pas mais suit au contraire la connaissance, c'est, dit A. Riegl, un immense besoin de repos. Ils aspirent à échapper au flux de la vie universelle qui s'entretient de la mort des vivants. Le bonheur qu'ils éprouvent à l'œuvre d'art et qu'ils exigent d'elle ne consiste pas à «s'immerger dans les choses du monde extérieur pour jouir d'eux-mêmes en elles mais à arracher la chose individuelle de ce monde à son arbitraire et à sa contingence apparente, à l'éterniser en la rapprochant des formes abstraites et à trouver de cette manière un point de repos dans la fuite des phénomènes».


HENRI MALDINEY
L'ART, L'ECLAIR DE L'ETRE

Chute d'eau, arête de montagne, branche d'arbre ou fumée, toutes en voie d'elles-mêmes: la genèse d'une forme est un événement qui se transforme en lui-même. Cette transformation plénière, cette mutation de soi à soi suppose le vide. Et le vide est la «ressource» de la forme en formation. Son rythme fondateur comporte des moments critiques, où, menacés de s'anéantir dans la faille, elle est mise en demeure ou de disparaître ou d'exister à l'avant de soi.

BERNARD MANDEVILLE (1670-1733)
Recherche sur la nature de la société

"Nous nous apercevons facilement qu'aucune société n'aurait pu jaillir des vertus aimables et des qualités aimantes de l'homme, mais qu'au contraire toutes les sociétés ont nécessairement eu leur originedans ses besoins, ses imperfections et ses divers appétits. Nous verrons également que plus l'orgueil et la vanité s'y déploient et plus les désirs s'y étendent, plus les hommes sont nécessairement capables de s'élever à l'état de grandes et très populeuses sociétés."

MICHELA MARZANO
La mort spectacle

Mon propos est justement de chercher à éclairer ces questions. Mais, pour ce faire, il me faut commencer par raconter mon "voyage" et en décrire les conséquences - dont la principale est d'anesthésier petit à petit, de "neutraliser", le jugement du spectateur. Ces images extrêmes qui se construisent sur un arrière­fond de haine, haine de soi comme haine de l'autre, ces vidéos qui mettent en spectacle des actes de barbarie engendrent en effet une nouvelle forme de barbarie: celle de l'indifférence.


MICHEL MARZANO
Extension du domaine de la manipulation
de l'entreprise à la vie privée

La pratique du coaching est révélatrice d'un changement fondamental de société. L'individu pense en termes de « stratégies comportementales » et de « capital à faire fructifier ». La complexité de l'être humain et ses contradictions deviennent des obstacles à surpasser. C'est au fond une mise à l'écart de la pensée critique, afin d'engendrer une adhésion complète à ce qui est désigné par la communauté comme « bien ». Ce n'est pas un hasard si la montée en puissance du coaching s'accompagne d'une critique radicale des démarches psychanalytiques, de plus en plus accusées d'être lourdes et inutiles. Pourtant, même si certaines dérives de la psychanalyse méritent d'être soulignées, il est certain que croire qu'en cinq ou six séances un coach va faire resurgir toutes les « ressources nécessaires » que chacun a au fond de lui relève à la fois du mensonge et de la manipulation. Car si on arrive réellement à se convaincre que la volonté permet d'obtenir ce qu'on désire, et si ses souhaits ne se réalisent pas, alors de deux choses l'une : soit on culpabilise et on se sent responsable de sa faillite ; soit on commence à en vouloir au monde entier, en se renfermant dans la rancune, voire dans la haine des autres et de soi.


MICHELA MARZANO
La pornographie ou l'épuisement du désir

Tout au long de cet ouvrage, nous avons vu, dans la pornographie, le désir céder la place à la consommation, la liberté à l'asservissement, l'imaginaire au voyeurisme. Nous avons cherché à repérer les traits les plus caractéristiques de la pornographie classique et à mettre en évidence leur exacerbation dans les représentations pornographiques contemporaines. Les scénarios s'appuient sur une imagerie très pauvre, dans laquelle reviennent de manière récurrente les thèmes du chateau, du masque, les relations de domination et de soumission. Ces représentations reprennent d'ailleurs des éléments de l'esthétique fasciste et nazie pour mettre en scène l'aboutissement de la dépersonnalisation. ce qui amène à penser qu'on y trouve à l'oeuvre, au moins au point de vue symbolique, une logique comparable à celle qui avait rendu possible l'expérience des camps de travail nazis, où les détenus, réduits à des "choses", étaient dépouillés de leur forme humaine, de leur singularité, de leur unicité.

 

FRANCESCO MASCI
L'Ordre règne à Berlin

"La grande apostasie culturelle a voulu tour à tour oublier, effacer et puis transformer le réel mais n'a su qu'offrir au sujet le loisir d'une liberté imaginaire et moralement déterminée. Aujourd’hui, pour la première fois, à l'échelle d'une ville entière, la promesse faite par la culture absolue de régler ses comptes avec le réel a été assouvie. La contingence des événements remplace alors la nécessité politique du 'lieu', l'ordre du nomos. À Berlin ce n'est plus seulement l'individu, mais une ville entière qui s'est égarée dans un domaine surinvesti par le narratif, laissant l'Histoire succomber à la quiétude infinie de la culture. Après avoir hanté les villes d'Occident, en se contentant de jouir de sa liberté fictive dans les interstices d'un réel duquel il avait, de toute manière, disparu comme unité significative, l'individu semble avoir trouvé sa cité idéale. Seulement, la ville où il a élu sa demeure n'existe plus."


Berlin est une ville entrée en apesanteur. Elle n'est plus aujourd'hui que le pôle sentimental d'un pèlerinage culturel alimenté par un folklore de la révolte et de la création. Jadis au cœur même de la guerre civile européenne qui a traversé la première partie du XXe siècle et qui y a laissé ses plus profondes blessures, Berlin est devenue l'avant-poste d'une capitulation généralisée à la fiction de l'individu autonome comme "forme abstraite toute prête", structure qui pourrait endosser tous les contenus. La subjectivité fictive a trouvé là l'environnement idéal aux épanchements festifs de son ego hypertrophié. C'est ici que la culture absolue, avec sa production d'événements interchangeables, a fini par se substituer entièrement à la densité politique du territoire, à ses contradictions, à ses oppositions latentes.


 La culture absolue est un flux ininterrompu d'images et événements, dans lequel les différences entre morale et économie, public et privé, responsa­bilité et jouissance sont entièrement effacées. Elle garde sur le monde de la technique qui lui sert d'environnement la supériorité que lui confère sa plasticité. La culture est totali­sante, autoréflexive et ne saurait connaître de ratés. La cadence de son régime de production est tout ce qui compte, les matériaux qui le nourrissent lui sont indifférents.


FRANCESCO MASCI
entertainment!

"Ici, la liberté a pris la place de la contrainte physique, mais cette liberté est payée au prix d'une totale inconsistance du monde vécu."

"Le pouvoir perd sa relation verticale avec ses sujets, et commence à se diffuser de manière horizontale, d'évènement en évènement. Au lieu d'intervenir sur un monde rigidement divisé, il porte la division en soi."

"De la promesse et du culte de la nouveauté de la culture à la pure attente et au principe d'indifférence de l'entertainment, le passage du temps continue à laisser, comme le veut une vieille chanson, des vies vides qui attendent d'être remplies. C'est de cette attente même qu'elles se remplissent désormais."

entertainment: anglais, de l'ancien français entretenement , de s'entretenir avec soi.
amusement, distraction, détente, spectacle amusant.


FRANCESCO MASCI
Superstitions

la culture façonne, par toutes ses expressions, une pratique de l'obéissance. Je l'identifie à la superstition, cette invention résolument moderne, qui doit être comprise comme une abêtissante contrainte interne à croire que quelque chose doit être vrai. Ce sont donc des actes de croyance qui la constituent. La culture ne se manifeste jamais sous forme d'objets mais d'événements. Mais qu'est-ce que l'événement ? L'événement n'est rien, sinon une excroissance rhétorique du temps, l'occasion de jouir, comme d'un bien consommable, des possibles pris dans le présent. Dans l'événement, la menace de l'inattendu que contient le futur est réduite à néant. Et ce néant se reproduit à une vitesse extraordinaire, parce que la superstition, qui a besoin de toujours se manifester, ne manque jamais de forme.

MAURICE MERLEAU-PONTY
La structure du comportement

"Le sens du travail humain est donc le reconnaissance, au-delà du milieu actuel, d'un monde de choses visible pour chaque Je sous une pluralité d'aspects, la prise de possession d'un espace et d'un temps indéfinis, et l'on montrerait aisément que la signification de la parole ou celle du suicide et de l'acte de révolution est la même. Ces actes de la dialectique humaine révèlent tous de la même essence : la capacité de s'orienter par rapport au possible, au médiat, et non par rapport à un milieu limité."

JEAN-CLAUDE MICHÉA
Le loup dans la bergerie

"Au rythme où progresse le brave new world libéral synthèse programmée de Brazil, de Mad Max et de l'esprit calculateur des Thénardier , si aucun mouvement populaire autonome, capable d'agir collectivement à l'échelle mondiale, ne se dessine rapidement à l'horizon (j'entends ici par «autonome» un mouvement qui ne serait plus soumis à l'hégémonie idéologique et électorale de ces mouvements «progressistes» qui ne défendent plus que les seuls intérêts culturels des nouvelles classes moyennes des grandes métropoles du globe, autrement dit, ceux d un peu moins de 15 % de l humanité), alors le jour n'est malheureusement plus très éloigné où il ne restera presque rien à protéger des griffes du loup dans la vieille bergerie humaine. Mais n'est-ce pas, au fond, ce que Marx lui-même soulignait déjà dans le célèbre chapitre du Capital consacré à la «journée de travail» ? «Dans sa pulsion aveugle et démesurée, écrivait-il ainsi, dans sa fringale de surtravail digne d'un loup-garou, le Capital ne doit pas seulement transgresser toutes les limites morales, mais également les limites naturelles les plus extrêmes.» Les intellectuels de gauche n'ont désormais plus aucune excuse."


JEAN-CLAUDE MICHEA
Le Complexe d'Orphée
La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

"On songe à Orwell écrivant que « rejeter le socialisme sous prétexte qu'il compte en son sein tant de piètres personnages est aussi inepte que de refuser de prendre le train parce que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas » (Le Quai de Wigan).


Semblable au pauvre Orphée, le nouvel Adam libéral est condamné à gravir le sentier escarpé du «Progrès» sans jamais pouvoir s'autoriser le moindre regard en arrière. Voudrait-il enfreindre ce tabou - «c'était mieux avant» - qu'il se venait automatiquement relégué au rang de beauf ; d'extrémiste, de réactionnaire, tant les valeurs des gens ordinaires sont condamnées à n'être plus que l'expression d'un impardonnable «populisme». C'est que gauche et droite ont rallié le mythe originel de la pensée capitaliste : cette anthropologie noire qui fait de l'homme un égoïste par nature. La première tient tout jugement moral pour une discrimination potentielle, la seconde pour l'expression d'une préférence strictement privée. Fort de cette impossible limite, le capitalisme prospère, faisant spectacle des critiques censées le remettre en cause. Comment s'est opérée cette double césure morale et politique ? Comment la gauche a-t-elle abandonné l'ambition d'une société décente qui était celle des premiers socialistes ? En un mot, comment le loup libéral est-il entré dans la bergerie socialiste ?

ANDRE MICOUD
Des Hauts-Lieux
La construction sociale de l'exemplarité

De façon immémoriale, mais pour des raisons qui restent encore bien énigmatiques, les hommes attachent à certains lieux des effets quasi magiques. D'autres - qui croient que les effets sont toujours à rapporter à des causes physiques - mettent en avant des raisons d'ordre tellurique. Dans cet ouvrage, les auteurs se posent d'autres questions. Que figurent de tels lieux ? Que s'y donne-t-il à voir, à parcourir, à toucher : un événement à commémorer, un exemple à suivre, un futur à espérer ? Autour de tels lieux, toujours construits socialement, les hommes célèbrent des affinités.
Au moment où les changements sociaux affectent toutes les représentations, toutes les certitudes et toutes les identités, certains lieux, comme des emblèmes, servent à rassembler des croyants.
Il se pourrait bien que de telles vertus n'aient pas échappé à ces techniciens du "faire-croire" dont la fonction est aujourd'hui de construire de nouveaux "corps sociaux". De ces "lieux pour l'exemple" - zones expérimentales, réalisations exemplaires, circonscriptions exceptionnelles..., - que les gestionnaires multiplient à l'envie, il est attendu qu'ils produisent de l'adhésion. Là où, avec l'adhésion, la fascination se profile, il importe que la critique ne fasse pas défaut.

 

MARIE-JOSE MONDZAIN
Images (à suivre)

"L'intime ne désigne pas le non partagé, bien au contraire, il s'oppose à la publicité qui parodie le partage, ou à la publication qui compose avec l'ordre de la diffusion."

"Le poème a cette puissance de faire voir ce qui n'est pas entendu et de faire entendre le silence des images qui se love dans les plis du visible."


MARIE-JOSE MONDZAIN
Le commerce des regards

"Quitter la vie des chiens pour choisir celle des loups demande beaucoup de courage et la capacité d'accepter une existence famélique. Chose bien difficile dans un monde où le bonheur consiste à être repu. Changer de place pour ne s'en approprier aucune est le choix d'une errance libre ouverte à l'aventure des rencontres. Le commerce des paroles et des regards est sans avenir là où chacun ne se définit que par ce qu'il achète et par ce qu'il vend dans un commerce qui exige qu'il se vende lui-même pour devenir un bon acheteur et bon vendeur du produit qu'il est devenu lui-même."

 


EDGAR MORIN

EDGAR MORIN
Connaissance, ignorance, mystère

« Je vis de plus en plus avec la conscience et le sentiment de la présence de l’inconnu dans le connu, de l’énigme dans le banal, du mystère en toute chose et, notamment, des avancées d’une nouvelle ignorance dans chaque avancée de la connaissance » 


Edgar Morin
Vers l'abîme?

La pensée en pièces détachées
La pensée qui compartimente, découpe, isole, permet aux spécialistes et experts d'être très performants dans leurs compartiments, et de coopérer efficacement dans des secteurs de connaissance non complexes, notamment ceux concernant le fonctionnement des machines artificielles; mais la logique à laquelle ils obéissent, étend sur la société et les relations humaines les contraintes et les mécanismes inhumains de la machine artificielle et leur vision déterministe, mécaniste, quantitative, formaliste ignore, occulte ou dissout tout ce qui est subjectif, affectif, libre, créateur. De plus, les esprits parcellarisés et techno-bureaucratisés sont aveugles aux inter-rétro-actions et à la causalité en boucle et ils considèrent encore souvent les phénomènes selon la causalité linéaire; ils perçoivent les réalités vivantes et sociales selon la conception mécaniste/ déterministe, valable seulement pour les machines artificielles. Plus largement et profondément, il y a incapacité de l'esprit techno-bureaucratique de percevoir aussi bien que de concevoir le global et le fondamental, la complexité des problèmes humains.



EDGAR MORIN
CLAUDE LEFORT
CORNELIUS CASTORIADIS
Mai 68 La Brèche
suivi de Vingt ans après

"La dissolution des mouvements des années 60 a sonné le début de la nouvelle phase de régression de la vie politique dans les sociétés occidentales, à laquelle nous assistons depuis une quinzaine d'années. Cette régression va de pair avec (est presque synonyme de) un nouveau round de bureaucratisation-privatisation-médiatisation, en même temps que, dans un vocabulaire plus traditionnel, avec un retour en force des tendances politiques autoritaires dans le régime libéral-oligarchique. On a le droit de penser que ces phénomènes sont provisoires ou permanents, qu'ils traduisent un moment particulier de l'évolution de la société moderne ou sont l'expression conjoncturelle de traits insurmontables de la société humaine. Ce qui n'est pas permis, c'est d'oublier que c'est grâce à et moyennant ce type de mobilisation collective représenté par les mouvements des années 60 que l'histoire occidentale est ce qu'elle est et que les sociétés occidentales se trouvent avoir sédimenté les institutions et les caractéristiques qui les rendent tant bien que mal viables et en feront, peut-être, le point de départ et le tremplin d'autre chose." C. Castoriadis (1986)


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EDGAR MORIN
Itinérance

La prose, ce sont les nécessités, les obligations auxquelles nous devons faire face et qui, évidemment, ne nous intéressent guère, mais qu'il faut effectuer pour survivre. La poésie, en revanche, c'est la vraie vie, c'est-à-dire tout ce qui nous apporte intensité, émotion, jouissance. C'est la fête, c'est la danse, c'est l'amour. C'est d'assister à la finale de la coupe du monde de football. Il y a mille formes de poésie. Certaines personnes trouvent de la poésie dans leur métier, comme l'écrivain, le chercheur, le découvreur. L'épanouissement de l'être humain, est dans la vie poétique, pas dans la vie prosaïque. Or il y a invasion de prose dans notre monde contemporain et, pour ne pas être asphyxiés, nous cherchons l'antidote poétique, notamment les adolescents avec leurs fêtes, leurs raves, leurs jeux, leurs amours, etc. Je propose donc, dans L'Humanité de l'Humanité, une anthropologie ni abstraite, ni mutilée, ni unilatérale, et qui, bien sûr, conçoit la relation au masculin-féminin. Lévi-Strauss disait que le but de l'anthropologie était non de révéler l'homme, mais de le dissoudre. Je pense le contraire.


EDGAR MORIN
Culture et barbarie européennes

«L'Europe a été le foyer d'une domination barbare sur le monde durant cinq siècles. Elle a été en même temps le foyer des idées émancipatrices qui ont sapé cette domination. Il faut comprendre la relation complexe, antagoniste et complémentaire, entre culture et barbarie, pour savoir mieux résister à la barbarie.
Les tragiques expériences du XXe siècle doivent aboutir à une nouvelle conscience humaniste. Ce qui est important, ce n'est pas la repentance, c'est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes: Juifs, Noirs, Tziganes, homosexuels, Arméniens, colonisés d'Algérie ou de Madagascar. Elle est nécessaire si l'on veut surmonter la barbarie européenne.
Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au milieu du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d'une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historico-politico-sociales qui rendent le pire envisageable, particulièrement lors des périodes paroxystiques.
La barbarie nous menace, y compris derrière les stratégies qui sont censées s'y opposer.»

LEWIS MUMFORD
La cité à travers l'histoire

Au dernier stade de son développement, la métropole est devenue le ressort essentiel qui assure le fonctionnement de cet absurde système. Elle procure à ses victimes l'illusion du pouvoir, de la richesse, du bonheur, l'illusion d'atteindre au plus haut point de la perfection humaine. En fait leur vie est sans cesse menacée, leur opulence est éphémère et insipide, leurs loisirs sont désespérément monotones, et leur bonheur pathétique est entaché par la peur, constante et justifiée, de la violence et d'une mort brutale. Ils se sentent de plus en plus étrangers et menacés par ce monde qu'ils n'ont pas construit, un monde qui échappe progressivement au contrôle des hommes, et qui, pour eux, a de moins en moins de sens.