ECLATS DE LIRE 2019

Eclats de lire 2011 , 2012 , 2013 , 2014 , 2015 , 2016 , 2017 , 2018

La page de Vincent


De 2001 à 2018 Littérature, Poésie...
A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P, Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


MIHALIS GANAS
Marâtre patrie

"On nous met dans de grands camions. Puis dans le bateau, un cargo polonais, dit-on. On nous fait monter avec un treuil et ça nous fait peur, quelqu’un tombe dans la mer. Ils descendent la nourriture avec des chaînes, dans la cale nous sommes les uns sur les autres. Ils ne nous laissent pas mettre le nez dehors. Le grand-père est monté un jour sur le pont, un bateau passait, ils lui disent « File en bas », lui ne bougeait pas, ils l’ont descendu de force.
On a passé Gibraltar, puis la Manche. Douze jours douze nuits. Après le bateau, le train. On voit monter plusieurs fois des jolies dames, elles nous donnent des pommes, des biscuits, ce n’est plus pareil."


MIHALIS GANAS
De Yànemma la neige

"EPOQUE
Les grues travaillent sans cesse.
Quelque chose de lourd et de louche
sur nos journées s’entasse.
Séismes tectoniques,
des bribes de sommeil tombent, l’obscurité
te fixe droit dans les yeux.

Café sombre frappé, parlotes.
Au loin galopent
des montagnes chauves. Droit sur nous."

"FIN DU MONDE
Là-haut brilleront les étoiles
les yeux des oiseaux
et de temps en temps
le bout rouge d’une cigarette."


ORHAN PAMUK
La femme aux cheveux roux

En 1985, nous habitions un appartement au fin fond de Besiktas, près du pavillon des Tilleuls. Mon père tenait une petite pharmacie appelée Hayat '"La Vie"). Une fois par semaine, elle restait ouverte toute la nuit, et mon père assurait la permanence. Ces soirs-là, c'est moi qui lui apportais son dîner. J'aimais rester dans le magasin à humer l'odeur des médicaments tandis que mon père - grand, mince et bel homme - prenait son repas à côté de la caisse. Trente années ont passé mais aujourd'hui, à quarante-cinq ans, j'aime toujours l'odeur des vieilles pharmacies aux armoires et aux rayonnages en bois."

 


ROMAIN VERGER
Forêts noires

"Je sentais cette vaste étendue d’eau infuser en moi ses reflets d’ardoise et d’acier, et dans mon cœur, les battements volcaniques des roches, le pétillement sourd de leur mémoire thermique. Lorsqu’une plage le permettait, je descendais sur la berge, entrais jusqu’aux chevilles dans l’eau glacée pour la brasser de mes mains. L’onde ainsi créée caressait les laves grises découvertes qui retrouvaient aussitôt leur noirceur native dont l’éclat et la brillance me rappelaient la chevelure de Hatsue sous le néon. Je ramassais des pierres, celles qui me semblaient garder mémoire de la fournaise qui avait saisi la région des siècles plus tôt. Certaines fractures laissaient voir quel enfer avait déferlé par la plaine."


ROMAIN VERGER
Grande Ourse

" Il lui semblait marcher depuis des mois, seul sur une mer ou dans un ciel solide lorsque, tout à coup, un mur de fourrure se leva face à lui. Bouchant l’horizon, une masse fauve dressée sur ses pattes postérieures. Elle faisait bien trois fois sa taille. Une bête comme il n’en avait jamais vue, formidablement massive et puissante, et dont l’ombre trapue et goudronneuse le fixait au sol. Il n’avait plus croisé trace de vie depuis une éternité et ce concentré de chair vive surgissait du néant, comme de sa propre imagination : une ourse énorme dont la gueule surmontée d’une forte bosse frontale fumait dans l’air glacial. Son abdomen pouvait bien contenir à lui seul tout le clan disparu. Et plus encore : dans cette épaisse et large toison hivernale tendue qui n’était qu’à deux doigts d’Arcas, il y avait là quelque chose d’intensément menaçant et d’attirant, une forêt s’ouvrant dans la neige, une promesse de feuillage, de reprise, de repeuplement. Debout, l’animal ne bougeait pas. "

"Il aimait tout particulièrement cette odeur matinale de la Galerie, qui lui réservait son concentré d’effluves. Comme celle du pain grillé ou du café pour d’autres, lui se délectait de ce mélange de vieux bois et d’os. Il aimait leur connivence, qu’il n’avait jamais cherché à débrouiller, dont il n’avait jamais démenti la troublante parenté. Et ce n’étaient pas les nombreuses pièces de bois taillées, dont on complétait les squelettes lacunaires, qui eussent suffi à en expliquer l’harmonie. Non, cela tenait à autre chose, à cette peine fossilisée en lui, et bien avant lui, douleur fossile venue de la nuit des temps. Il la traînait sans pouvoir l’expliquer ni même la définir. Une sorte de lointaine tragédie dans laquelle, sur un plateau désert, sans décor ni accessoire, il aurait eu pour rôle de donner la réplique à des comédiens absents. Bientôt, tout cela – le silence, les senteurs et le paysage pétrifié – serait balayé par le bruit, les parfums grossièrement mêlés et le mouvement confus des premiers visiteurs." 


note de l'éditeur Quidam Editeur:  "Venu d’un ailleurs paléolithique et seul parmi les glaces, Arcas est condamné à survivre et retrouver les siens malgré le froid et la faim. Quant à Mâchefer, assujetti aux figures d’Ana et Mia, c’est un modeste employé à la Galerie d’anatomie comparée du Jardin des Plantes. Fasciné par la minéralité des grands corps fossiles dont il a la garde, il ne songe, dans son délire anorexique, qu’à épurer le sien à leur ressemblance. Qu’ont en partage ces deux personnages que 35 000 ans séparent ? Qui sait si nous ne gardons pas la mémoire organique et mimétique des terreurs ancestrales ? "


ERWANN ROUGÉ
Le perdant

"s'élaguent les enfances, s'enlèvent les embâcles, les herbes coupées.

nous ouvrons les clapets, renforçons les berges, les digues de l'oubli, le clair unique au-dessus de nos gouffres, tout cela ensemble.

c'est jour de grande marée où tout un monde guette les traversées."

La note de Jean-Claude Leroy


EMMANUEL RUBEN
Sur la route du Danube

"Il n'y aurait rien d'autre à dire sur cette morne journée nuageuse à travers la platitude agro-industrielle de la Bavière - je pourrais décrire les mâts de cocagne plantés au centre des villages, ou le goût de la tarte aux quetsches, car il n'y a rien à raconter sur les habitants : nous ne croisons que des fantômes, chaque patelin se tapit sous terre et fait le mort à notre approche. Non, il n'y aurait rien d'autre à dire sinon que nous avons croisé, à la sortie d'Ingolstadt, dans la forêt, un cerf.
Croisé, c'est peu dire. Pendant quelques instants, nous avons fait face à un cerf. Il a suspendu sa course à travers les fourrés et s'est planté devant nous sous son immense ramure. Un instant, il nous a regardés, nous, les animaux des villes, sous ses bois ramifiés comme des rivières. Et son œil a versé une larme, comme s'il avait peur ou pitié de nous, lui, le roi du Danube qui sait traverser le fleuve à la nage. Mais je ne saurais dire qui avait le plus peur ou pitié de l'autre, du cerf ou de l'homme. Il y a une terreur partagée entre tous les animaux, et c'est cette terreur que peignirent dans leur grotte, avec leurs doigts, les hommes de Lascaux. Croiser le regard d'un cerf, c'est croiser le regard d'un roi et se sentir soudain nu, tueur, animal. Alors j'ai pensé à Chambord, aux massacres de cerfs qui brament encore dans la nuit, j'ai pensé aux chasses présidentielles - à cette phrase d'un chasseur, on ne dit pas tuer mais prélever -, j'ai revu les biches éventrées sur un tapis de verdure : un jour, je serai peut-être végétarien comme Élisée Reclus, l'anarchisme commence par le refus d'infliger cette violence à ses congénères, le refus d'exercer le pouvoir de tuer mais aussi le refus d'être en toutes choses maître et possesseur, le refus d'exercer sur la Terre et sur les non-humains - animaux, végétaux ou minéraux - qui la peuplent un droit de propriété. "


"Suarès, réduit au silence et à la misère, n'aura plus qu'à fuir la Milice et la Gestapo pour sauver sa peau. Si certaines pages sont datées, d'autres nous font signe, à près d'un siècle d'intervalle, comme une lueur inquiète et malicieuse, dans la nuit sans fin des bibliothèques :
« L'affreux danger de l'Europe, aujourd'hui qu'elle est régie par des policiers tout-puissants et sans vergogne, des souverains à la Machiavel ce sont des sbires triomphants, la plus basse espèce de dictateurs que le monde ait connus depuis cent ans. Ils font des plans et ils gouvernent à la façon du Prince. Ils se règlent sur les maximes du Secrétaire florentin ; et leurs adversaires, les proies qu'ils guettent, sont assez niais pour ne jamais s'en souvenir. »


VAL McDERMID
Le chant des sirènes, La fureur dans le sang, Fièvre, Châtiments, Une victime idéale, Les suicidées.


SYLVAIN OUILLON
Les jours

  "Quarante ans plus tard, les conditions de vie à Madagascar ne se sont pas améliorées. Le pays extrêmement bien doté en ressources naturelles s’enfonce toujours plus dans la misère. La peste bubonique revient. Ses élites politiques, en l’absence de classes moyennes, cumulent les positions dans les sphères d’influence et s’exonèrent de leurs responsabilités en évoquant l’héritage colonial et le diktat des bailleurs."


LAURENT CACHARD
Paco
fantasia flamenca

"J'aurais pensé que ça ferait plus mal, que j'aurais plus de temps pour la voir venir. C'est le côté idiot de la scène que j'ai pris en pleine face car il y a pire endroit que Cancun pour mourir — sable blanc, mer turquoise, soleil de plomb — et des conditions plus brutales, même si Diego mettra du temps à s'en remettre : on ne voit pas son père tomber devant soi sans souffrir beaucoup. Surtout si on l'a forcé à venir jouer au foot. Je n'ai jamais su résister à l'appel du ballon, je n'allais pas commencer aujourd'hui ! C'est le destin, ou autre chose, je ne sais pas, mais c'était fatal : la tournée avait été longue, et puis on oublie qu'à 66 ans, on n'est pas de la première jeunesse. J'ai compris que lutter ne servirait à rien, qu'elle me prendrait comme j'avais voulu qu'elle me prenne, plus tôt qu'espéré, seulement. Je n'ai pas le temps de mourir., disais-je aux musiciens, quand ils s'inquiétaient de me voir continuer sur ce rythme, et aligner les concerts comme quand j'avais vingt ans, avec la même fébrilité que lorsque les premières notes percent dans une salle bondée, pendant les balances, quand on joue à vide, que le son se diffuse partout, et que seuls les débutants paniquent."

 


LIONEL BOURG
C'est là que j'ai vécu

"Rien.
Une saute de vent, peut-être.
L'air à peine que la brise froisse ou, dans les arbres en bordure de chaussée - tilleuls, platanes—, la respiration lente des feuilles lorsque le soir suspend négligemment les lambeaux de son châle aux volets refermés de la nuit.
Des gouttes de pluie, fines, légères, comme timides encore.
Des passants que l'on croise et, qu'est-ce que c'est? tisane? onguent? pommade? l'odeur d'éther dans cette boutique où l'on ne sait quelles fleurs choisir. Des roses, bien sûr. A moins que des œillets, des dahlias, de petites giroflées, des anémones... L'on regarde, s'attarde, s'apprête à rebrousser chemin, remercie la vendeuse à laquelle on sourit tandis que, dehors, des mômes bondissent de flaque en flaque afin de mieux éclabousser les paroissiens auxquels un étrange destin paraît avoir cousu les paupières.
On traverse l'avenue."

 


PETER WOHLLEBEN
La vie secrète des arbres

"Au contraire des sites naturels protégés, qui sont entretenus à grands frais, c'est la stricte non-intervention qui est ici préservée, en application du principe dit de protection des processus".


ANTONIO LOBO ANTUNES
Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre

"Parfois ce n'est pas que je sois triste, je ne suis pas triste, plus jamais je n'ai été triste, la tristesse s'est tarie en moi, ce qui était triste c'était la brume quand les chalutiers rentraient en décembre et que la plage semblait tanguer avec des hommes en ciré au milieu de tout ça, poursuivis par des mouettes qui becquetaient les filets en essayant de déchiqueter le poisson, les lanternes immobiles et les moteurs se taisant sur le sable, ce n'est pas que je me sente mal, je ne me sens pas mal, je ne sens rien, je peux dire que je ne sens absolument rien quand la dame d'un certain âge m'oblige à m'asseoir dans le salon après le déjeuner me soulageant le dos avec un coussin."


THOMAS McGUANE
Quand le ciel se déchire

"Nous avions déposé notre prise, une perche, dans une auge en pierre devant la fenêtre du salon. Un orme y faisait de l'ombre, et quand les lourds rideaux étaient ouverts afin que ma mère, assise au piano, puisse déchiffrer ses partitions, les vitres reflétaient les stries du poisson.
Nous les attrapions des rochers de la berge, que venaient submerger les vagues levées par le passage des cargos. Ces navires poussaient devant eux, là-bas au loin, une grosse houle sans paraître eux-mêmes se déplacer sur l'immensité du lac. Mon ami de cette année-là, un garçon du nom de Jimmy Meade, apprenait à les identifier à leurs cheminées. Nous aimions bien la Bob-Lo Line, la Cleveland Cliffs et la Wyandotte Transportation, frappée de l'effigie d'un fier Peau-rouge. Nous guettions caboteurs, tankers, minéraliers, et prêtions l'oreille à la plainte de leur corne de brume. Les vagues de sillage de ces bâtiments se mouvaient lentement vers le rivage à la surface des eaux immobiles. Elles étaient le trait le plus remarquable du paysage, et plus notable que le Canada tapi en arrière-fond, aussi mince et bas que l'horizon. "

 


ARMAND DUPUY
L'avaleur avalé
Scanreigh

"Parce qu'il sait la leçon dispensée par Caravage - ce genre de leçon qu'on reçoit sans jamais savoir qu'on la reçoit, parce qu'elle tombe dans les yeux sans bousculer d'abord. Ce n'est qu'un peu d'étrangeté, de tracasserie, de brèves turlupinades et, quand on en prend la mesure, si l'on prend la mesure un jour, un peu plus tard, qu'on tâche de tirer l'affaire au clair, ce n'est que retrouvaille amputée. Le travail a déjà eu lieu, en sourdine, sans nous, sans qu'on sache pourquoi ni comment -, parce qu'il a reçu cette leçon de Caravage ou de je ne sais quel autre, Scanreigh n'aborde pas en vain ce qu'il cherche, de façon trop frontale. D'ailleurs, son premier geste n'est jamais d'aller voir en lui-même, mais de puiser des corps étrangers, des formes, d'aller les tirer d'autres images dont il s'empare, dans leur passage fugace."

 


MURIEL BARBERY
Un étrange pays

"Toutefois, avant de commencer, il faut encore dire ceci : nous qui vivons sous la terre d'Espagne ne sommes en charge que du récit de l'Ouest. Je sais qu'à l'Est, les nôtres ne résident pas dans les profondeurs du monde mais sur les crêtes d'une montagne, au Nord sur les rivages d'une mer gelée et au Sud dans une plaine peuplée d'animaux sauvages.
De qui sommes-nous entendus? Nous n'avons ni hérauts, ni tribunes, ni visage, et nous écoutons les morts nous conter l'histoire que nous murmurons à l'oreille des vivants."

 


AKE EDWARDSON
Danse avec l'ange, Un cri si lointain, Ombre et soleil, Je voudrais que cela ne finisse jamais, Le ciel se trouve sur terre, Voile de pierre, Chambre N°10, Ce doux pays, Presque mort, Le dernier hiver, Lamaison au bout du monde, Marconi Park.


fario, 2018

DOLORES MARAT, Photographe, LIONEL BOURG, auteur
Mezzo Voce
Ce que disent tout bas de si belles images

"Dehors, la pluie titube. Ou la neige;
On se demande ce que l'on attend. Se dit que, pour une fois, il faudrait écouter sans soupçon le lent soupir des choses. "

Le site Dolorès Marat


 LIONEL BOURG
Ce serait du moins quelque chose
dessins de Cristine Guinamand

"J'ai longtemps rêvé d'une phrase interminable, qui s'enfouirait, creuserait une manière de labyrinthe par l'opacité monacale des choses, forant, taraudant le silence ou puisant peu à peu, dans de grands seaux d'ennui, l'ombre muette encore d'un surcroît de conscience.
Une phrase lourde.
Épaisse.        
Qui m'entraînerait à sa suite ou me recouvrirait de son coton poisseux, moins séductrice qu'exigeante et parfois capricieuse, dont la caresse ne cesserait pourtant, douce, charnelle, semblable peut-être à la durée sans origine ni terme que jamais je ne sus réellement habiter.
Une phrase ample."

"Je suis du pays noir.
Des schistes et des grès veinés de rouille, dont les agrégats me soutiennent, me rassurent peut-être, qui s'étagent à , flanc de colline sur de plus sombres dépôts carbonifères.
J'y ai vécu parmi des prêles vieilles de deux cent cinquante millions d'années, ignorant qu'existaient des régions fardées de marnes et d'argiles rousses, des contrées indécentes — phréatiques, pulpeuses —, des causses austères ainsi que des montagnes couleur de flamme ou de scories se mirant paresseusement dans les eaux qui les baignent.
Mon territoire ne s'en avère que plus rugueux. Les gens y sont chiches. Coriaces."

Le Réalgar, 2014




"illustration de couverture dessin/papiers collés
de marie bateau-lahu
sans titre
mais moi je l'appelle "le springtime walker"

ROGER LAHU
Un printemps
dans un petit carnet noir

"deux ou trois ans
que je n'écrivais quasiment plus
mais depuis que j'ai décidé
d'écrire un printemps
dans un petit carnet noir
si je n'écris pas un poème par jour
ça m'inquiète vraiment

parfois j'écris
un poème sur cette inquiétude
juste pour écrire un poème

ce poème"

"Un poème ne s'écrit pas

pour « libérer la parole »
il s'écrit
pour essayer une parole
juste pour voir
ce qu'elle aurait à dire
tenter le coup
comme à la pêche
du même nom

des fois ça mord"


LIONEL BOURG
Et des chansons pour les sirènes

"Ce serait une enfance.
Des ténèbres qu'un môme défie la peur au ventre.
Une espèce de cri, une espèce de voix. Des mots qui prolifèrent. Grouillent. Se bousculent ou se désagrègent avant de s'apparier plus fiévreusement malgré la douleur qui ronge les yeux des mioches quand surgit le marchand de sable.
On dit que c'est cela, rien que cela, toujours, la poésie.
Des ecchymoses. Des égratignures et les petits bobos qu'une mère badigeonnait d'alcool ou,
— Ça pique pas !
tamponnait d'une touffe de coton enduit de mercurochrome. Des armes factices. Des osselets, des gendarmes et des voleurs. Des voiliers de papier emportés par les eaux sales du caniveau. Des prénoms gravés sur l'écorce des nuages."

"Courroucés, les poètes, qui soupçonnent les savants d’être sur ce théâtre d’incorrigibles cuistres, renversèrent les meubles, quelques-uns colportant que la mort n’avait rien de farouche et qu’entre son néant, monotone ― son trou noir, sa nécrose ―, et les extases fallacieuses de la démence, la vie se condensait en une phrase qu’il me faudrait apprendre à lire ou à écrire, et à traduire, gueuler, caresser, dévêtir, pour être un jour en droit d’enrouler son écharpe au chant douloureux des sirènes." 


ALAIN ROUSSEL
La phrase errante

Peintures de Sandra Sanseverino


"Cela appelle, je ne sais pas d’où mais cela appelle, d’une voix sourde, lointaine, masquée, c’est peut-être une rumeur qui vient de l’océan, ramenée par les vagues sur ce rivage désert où je me tiens en alerte, sur le qui-vive et comme habité par la houle, une certaine façon de tanguer dans la langue et même un certain goût pour le naufrage, j’aime à imaginer que je dois ma survie à cette chose précaire et fragile, un morceau de bois déchiqueté, un mot brisé auquel je m’accroche dans la tempête, m’abandonnant ainsi à la dérive du Verbe comme il vient, balloté, emporté par la phrase… "


DELPHINE DURAND
Connaissance de l'ombre

Peintures de Serge Kantorowicz

"La clameur des eaux
Qui attaque la nuit
A fini par être
La fragile matière
de ton rêve"


OLIVIER DESCHIZEAUX
Un adieu aux ailleurs

" Ce piano qui joue au creux des étoiles, qui s'étiole d'arpège en accord, il porte en lui le sceau du désordre animal, le soleil des louves où s'abreuvent les veuves de la révolution."


EMMANUEL RUBEN
Terminus Shengen

"Sur les quais de Novi Sad
le train freine en accordéon dans le brouillard
c'est un vieux train yougoslave
venu de Bucarest ou de Sofia, venu d'Istanbul ou de Salonique
un vieux train rouillé qui tortille vers le nord
à travers les ors vieillis de l'arrière-automne
dans l'air cruel et frisquet d'un matin d'octobre
sur la carrosserie de la locomotive on devine encore les
symboles du monde d'hier..."


JULIEN BOSC
Elle avait sur le sein
des fleurs de mimosa

"Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa
Et
Sur les lèvres
Des mots de non-silence venus de là où loin le large de la mer
Entre bleu et vert"


JULIEN BOSC
La demeure et le lieu

"des neiges d'avril
écloses ou en boutons
de premières capucines
orange lie de vin ou jaune
un bouleau arqué par la neige à tout va d'une seule nuit
d'inattrapables montmorency en haut du cerisier de huit ans
l'ombre adolescente et pas peu fière d'un jeune tilleul
un ciel bleu
un ténu vent silencieux
une conscience exsangue la demeure et le lieu
et rien

hormis le geai des chênes simulant la crécelle
le fond du puits
la corde
la gorge et le galet"


BENOÎT VINCENT
Pas rien

J’ai commencé à prendre des notes alors, afin de ne pas laisser perdre les grelots de moi qui s’estompent. Je me rends bien compte que si mon langage s’appauvrit (c’est là toute l’affaire, tout le récit) – ce qui dénote de bien d’autres, comme la raréfaction des livres des lectures le silence des discussions l’éparpillement des amitiés), c’est que je suis rattrapée. Rattrapée par leur torpeur, leur fin de banquet sordide, leur peur larvée en fête permanente. Leur manque de stupeur. (Stupeur : ce qui surprend, ce qui émeut, ce qui fait taire. Les îlots de silence engloutis par le brouhaha constant, sourd, assourdissant.)"


 

ANTOINETTE DILASSER
Le passage (Dernier avis)

 "Il existe, pas très loin de là où j’habite, un endroit qu’on appelle Le Passage : c’est entre deux pentes rocheuses un étrécissement de la rivière. Difficile de dire ce qu’on voit. Des brouillards, une épaisseur moite, parfois la surface liquide est effacée."

"Années, laps de temps qui sépare la mort de Julien mon père et celle de Marie ma mère. Encadré par ces deux bornes. Comme si ces morts m’avaient payé je ne sais quel ticket d’entrée ou de naissance, comme si de ce sang définitivement figé en leurs veines et au moment même où il se figeait j’étais née à nouveau. Images de sang dès le seuil. Au moment de la mort de Julien je n’arrivais pas à me faire à l’idée que c’était fini : je veux dire cette histoire de Marie et de lui et de moi, si blessante, finie son histoire à lui. Pensée sans aucun doute banale et pourtant je butais contre elle."


YANNIS TSIRBAS
Victoria n'existe pas

 "Comment expliquer toutes ces choses qui se passent ? Pour comprendre, j’ai besoin de les voir aux infos. Elles ne prennent pas forme autrement. Elles n’existent pas. Sans ça tu ne les digères pas. Il faut que quelqu’un te les serve. Mais sans qu’il puisse te toucher, sans qu’il y ait ne serait-ce que la possibilité d’un contact. J’ai besoin d’un écran. Si seulement un écran pouvait s’intercaler entre nous. C’est absurde. Enfin pas tout à fait absurde.
J’appuie sur option et efface d’un coup toutes les offres publicitaires. "


BRUNO FERN
fausses boucles

 " l’effroi
= celui d’être quand
tout file droit à sa perte et fra
cas unique au monde en ce soir
nu avec juste un verre de
lait froid "


THOMAS ENGER
Cicatrices
Douleur fantôme


BENOÎT REISS
le petit veilleur

"On peut le mettre dans une pension à des kilomètres de la ville, on peut le tenir loin d’elle un automne, un hiver et un printemps, il s’en fiche ; il sait que cette minute revient toujours, cette minute où il pousse la porte de sa chambre, où il monte quatre à quatre les marches de l’escalier de la plage et la retrouve. Les distances et les jours ont tous la même pente, ils basculent lentement mais sûrement et aboutissent à cet instant où elle réapparaît, où de nouveau elle est près de lui."


CHRISTOS CHRYSSOPOULOS
La tentation du vide (Shunyata)

"20 mars 1951. Rien de particulièrement notable ne se produisit dans la tranquille bourgade de Williamstown, sur la côte Ouest. Et si un événement inédit marqua cette soirée-là, ce fut sans aucun doute celui qui se répéta à quatorze reprises dans le secret de onze demeures de la ville, entre les parois de chambres d’adolescents à l’étage. Mais personne ne se rendit compte de quoi que ce soit – avant le lendemain matin.
Le chanteur préféré de Williamstown était Perry Como. L’automobile dont rêvaient la plupart des habitants de la ville était une Cadillac, mais c’était plus souvent un pick-up Dodge que les garages abritaient. On aurait du mal à qualifier Williamstown de ville riche. Tout juste pourrait-on dire – et encore, en étant indulgent – qu’elle était née sous d’heureux auspices. Elle s’étendait sur un petit territoire assez fertile, la Williams Valley, et bénéficiait de la brise fraîche du Pacifique. Si l’on voulait vraiment la comparer à une femme (comme cela se produit souvent quand on parle d’une ville), il faudrait recourir à la figure archétypale, rassurante et amène de la mère américaine.
Williamstown se trouvait sur l’avant-dernière marche de sa jeunesse. Déjà les premières rides marquaient son visage lisse. Les enseignes en métal des boutiques de la rue commerçante commençaient de se ternir. Leurs couleurs prenaient la teinte blême des chambres d’hôpital. Celle du bureau de poste s’était décollée de son piton métallique et se balançait au vent en grinçant. La pancarte de la quincaillerie de Jonathan Wiggle était couverte de rouille depuis des années, mais Jonathan refusait de la remplacer. La rouille s’harmonisait bien avec les articles en fer-blanc exposés dans la vitrine."


DRISS CHRAÏBI
Succession ouverte

"Et, quand les haines devenaient tenaces autour de moi comme des mouches à viande, quand le désespoir s'emparait de mon âme et me soufflait de rejoindre l'autre camp, le mien, le meilleur, celui où l'on se battait pour l'indépendance et la dignité de l'homme, toujours je m'étais rappelé mon père, les mains de mon père, l'œuvre de ses mains."


DRISS CHRAÏBI
L'âne

"Il enfourcha son âne et le mena d’un trot au prochain souk. Il ne lui dit rien, ne le regarda même pas. Il le troqua contre un bleu de mécano et une solide sacoche qu’il emplit d’instruments de coiffure et de lotions capillaires. Puis il alla prendre le train. Comme le convoi démarrait, il entendit braire. Il n’y avait aucun doute. C’était bien son âne. Il avait dû s’échapper et l’avait suivi. Il ne lui accorda pas un regard, pas un regret. Le passé ressuscite si aisément !
Le train s’arrêta et Moussa descendit. Devant lui, l’âne brayait, agitant le tronçon de corde qui lui entourait le cou et qu’il avait cassé net, manifestement à coups de dents. Moussa fit un détour et sortit de la gare. Jusqu’au soir il accomplit sereinement sa tâche de coiffeur ambulant moderne. Il savait que l’animal ne l’avait pas quitté d’un sabot, mais il restait grave et digne. Et cela fut ainsi : dans chaque gare, au départ comme à l’arrivée, il y avait l’âne, de plus en plus maigre et nerveux, avec son tronçon de corde et ses dents pointées vers le ciel dans un braiement qui dominait même les sifflets des locomotives, aussi présent, aussi ponctuel et immuable que l’horaire des Chemins de Fer, surgi là personne ne savait comment ni d’où — peut-être montait-il dans un wagon à bestiaux, peut-être avait-il, comme son maître, acquis la notion du monde moderne et s’était-il, le soir où on l’avait chassé à coups de pied, découvert une énergie capable de le nourrir à la place de paille ou d’avoine et de le faire galoper aussi vite qu’un train — il brayait un seul braiement sonore et suivait aussitôt son maître."



DRISS CHRAÏBI
Les Boucs

" Leurs pieds quittaient à peine le sol, comme si la pesanteur eût reconnu en ces êtres de futurs et excellents minéraux et les eût déjà liés à la terre, chaussés de semelles qu'ils croyaient être du cuir, du caoutchouc ou du bois, simples formes de pieds découpées dans de vieux pneus ou dans de la tôle galvanisée et qui avaient fini par les mouler jusqu'aux ongles des orteils, jusqu'à la mécanisation du pas – et cela représentait d'incroyables godillots graissés au saindoux ou peints à la gouache, qui semblaient vides de tout pied, animés tout juste d'une ancestrale habitude qui les eût soulevés et fait retomber sur le pavé, gauches et dérisoires comme des souliers vides."


"La question m'a été posée – et je me la suis posée : suis-je encore capable, trente-cinq ans après, d'écrire un tel livre, aussi atroce ? Il m'est difficile d'y répondre, sinon par d'autres questions : trente-cinq ans après, le racisme existe-t-il encore en France ? Les immigrés – et leurs enfants qui sont nés dans ce pays « hautement civilisé »– sont-ils encore parqués à la lisière de la société et de l'humain ? Est-il toujours vrai, selon feu mon maître Albert Camus, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais ?"
Crest, mai 1989. D.C.


DRISS CHRAÏBI
Le passé simple

"Les muezzins se sont tus. Le vingt-quatrième soir de Ramadan m'engloutit. Je suis une file de charrettes que traînent des vieillards aux pieds nus. A chaque porte il y a un mendiant. Il cogne comme une fatalité et réclame, exige un bout de pain, un morceau de sucre ou du papier à cigarettes. Je sais cette mélopée, si consciencieusement feinte quelle est devenue réelle, et où, depuis saint abd El Kader jusqu'à saint Lyautey, dernier en date, tous les saints du Maghreb sont hurlés. Les mendiants sont aussi devant les boutiques, les cafés maures, Huns et sangsues, couverts de plaies, verbe diarrhéique, loques multicolores, yeux chassieux que picorent des mouches, les mêmes mouches qui éventent les denrées exposées à tout vent et que chasse vainement un plumeau en doums. "


GILLES BENTZ-LPO
Les oiseaux marins

"Au début du XXe siècle, les Chemins de fer de l'Ouest vantaient la chasse au calculot (marcareux) à Perros-Guirec et en faisaient grande publicité.
La colonie fut décimée par des chasseurs qui se faisaient débarquer sur l'île avec des caisses entières de cartouches. Ils tiraient les adultes et les laissaient pourrir sur place, ce qui entraînait la mort des poussins qui n'étaient plus alimentés. C'est pour arrêter ce massacre que fut constituée en février 1912 la Ligue française pour la Protection des Oiseaux (sous forme d'une sous-section de la Société nationale de protection de la nature). En août de la même année, elle obtenait du préfet des Côtes-du-Nord la protection des macareux de Rouzic. Puis la Ligue est devenue locataire, auprès des autorités militaires, de l'ensemble de l'archipel et en a restreint l'accès à Jantilez, Bono et Enez plat. En 1961, la LPO renonce à son bail pour des raisons financières. L'archipel, qui fait partie du Domaine privé de l'Etat, est alors affecté au Conseil supérieur de la chasse, mais la gestion en est laissée à la LPO."


ELSA OSORIO
Double fond

"– Pourquoi ? Il y avait un tueur en série qui noyait ses victimes en Argentine ?
– Il y a eu beaucoup de tueurs en série, en Argentine, et une multitude de victimes. Des milliers.
– Des milliers ? Vous n’exagérez pas ?
– Non, je n’exagère pas, interrogez votre cher moteur de recherche sur Internet. Vous trouverez des informations sur le sujet. Comme ils ne savaient pas quoi faire de tous ceux qu’ils assassinaient, ils les jetaient à la mer. "


NATHALIE QUINTANE
Un oeil en moins

"Bergen, Berlin, Rio, Paris – et la province française.
Des gens s’assemblent, discutent, écrivent sur des murs, certains tapent dans des vitrines.
En échange, on leur tape dessus, on les convoque au tribunal et, à l’occasion, on leur ôte un œil.
C’est la vie démocratique.
Alors, je me suis dit : Tiens, et si, pour une fois, je sortais un pavé ? "


 

MARIE JOSE MONDZAIN
Confiscation
Des mots, des images et du temps


" À la plainte quotidienne et légitime qui dénonce la pollution de l’air et annonce l’agonie de la planète se joint, inséparable, l’expérience déprimante des tensions agressives dans l’espace public. Le spectacle du pouvoir manifeste dans le lugubre éclat de la violence policière son incapacité politique, son indigence intellectuelle et son inculture. "

 

"Les organes du pouvoir lui-même, dans leur acquiescement lucratif avec le capitalisme sauvage, se font serviteurs de toutes les dérégulations en faisant mine d’en combattre les dérèglements et même de nous en protéger ! Tout sonne tellement faux, comme un instrument désaccordé ! On peut à juste titre se demander quelles sont les voix qui peuvent se faire entendre, non pas pour formuler quelque vérité perdue ou encore inédite, mais pour rendre simplement à l’usage de la parole et au sens des mots leur pouvoir de liaison. Il s’agit surtout de cette fiabilité sans laquelle c’est le partage du temps et celui de l’espace public qui perdent leur vitalité et leur consistance. Loin de s’accorder, c’est-à-dire de tomber d’accord dans le chorus d’une opposition, la consonance consensuelle des opposants eux-mêmes devient le masque du mutisme et la brèche ouverte aux impostures. Les discordances dans les conflits apportent au contraire leur prodigieuse fécondité aux productions imaginaires sans lesquelles il n’y a pas de vie politique. Il s’agit de construire un monde commun dans le respect des désajustements irréductibles de ses membres."

 


"La radicalité, au contraire, fait appel au courage des ruptures constructives et à l’imagination la plus créatrice. La confusion entre la radicalité transformatrice et les extrémismes est le pire venin que l’usage des mots inocule jour après jour dans la conscience et dans les corps. Que l’on considère l’extrémisme le plus désespéré, voire suicidaire, ou bien tous les intégrismes fanatiques qui veulent insuffler les vapeurs toxiques d’un enthousiasme haineux et xénophobe, nulle part il ne s’agit de radicalité, c’est-à-dire de la liberté inventive et généreuse. Cette radicalité ouvre les portes de l’indétermination, celle des possibles, et accueille ainsi tout ce qui arrive, et surtout tous ceux qui arrivent, comme un don qui accroît nos ressources et notre puissance d’agir."

 " Il appartient au regard du promeneur d’embrasser l’horizon le plus large pour ne pas se laisser fasciner par ce que la surabondance des productions visuelles et sonores impose comme foyer d’incandescence dans l’organisation quotidienne de la terreur et de la jouissance, ce qui finalement revient au même. C’est toujours une modalité de la pornographie qui voudrait gagner du terrain et qui parfois semble y parvenir. Il s’agit donc de défendre la radicalité contre cette pornographie en cessant d’en faire un oxymore qui dit ensemble la révolte et l’asservissement."

"La défense de la parole et la vigilance maintenue dans les usages de la langue sont la condition du débat qui permet et soutient la vie politique."

"La bande-son des tyrannies ne se réduit pas aux assourdissantes pratiques des chants guerriers et des cantiques. Faire chanter ensemble est le plus sûr moyen de s’emparer de la respiration des corps et d’obtenir le silence de la pensée dans l’amplification organisée de ce qu’il faut entendre et de ce qu’on doit clamer."

"Pourtant si le terme « culture » pouvait encore signifier quelque chose, ce ne pourrait être qu’en lui accordant de ne désigner que l’ensemble des ressources sensibles, donc matérielles, et des ressources symboliques qui produisent des liens sociaux dans des rapports d’intelligibilité et d’affect capables d’assurer les conditions d’une vie politique."


LEANDRO AVALOS BLACHA
Berazachussetts


"Dora, Milka, Beatriz et Susana longeaient tranquillement un sentier dans le bois quand Dora s’arrêta, interdite, en désignant le bas-côté.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Encore une femme violée ? »
Ses amies en savaient aussi peu qu’elle. Sous l’effet de la surprise, Milka avait laissé tomber le panier qui contenait le maté et les viennoiseries.
Allongée par terre, le dos contre un arbre, il y avait une femme nue.
« Si ça se trouve, c’est une pute, chuchota Dora. Regardez ses cheveux. »"


ERNESTO MALLO
Buenos Aires Noir


 " IL faut voir ce qui se passe dans Once, le quartier juif de Buenos Aires, quand les magasins ont baissé leurs rideaux et que les trottoirs sont jonchés de restes de tissus, de rouleaux en carton, de papiers et autres déchets abandonnés par les commerçants. On croise alors des hommes, des femmes et des enfants qui fouillent les rebuts à la recherche de matériaux réutilisables ou recyclables, qu’ils iront revendre aux récupérateurs pour quelques pièces. Une activité, fouiller les poubelles, qui leur permet de survivre."


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Désirer désobéir
Ce qui nous soulève

" Il faut alors comprendre – ce qu’auront voulu suggérer des auteures telles que Julia Kristeva ou Judith Butler – qu’il n’y aura pas de soulèvement qui vaille sans l’assomption d’une certaine « expérience intérieure radicale » où les désirs ne portent si loin que parce qu’ils prennent acte, ou départ, de leurs propres mémoires enfouies."

"La puissance et la profondeur des soulèvements tiennent à l’innocence fondamentale du geste qui en décide."

" Bref, dans les soulèvements la mémoire brûle : elle consume le présent et avec lui un certain passé, mais découvre aussi la flamme cachée sous cendres d’une mémoire plus profonde."

"Paul Audi l’a récemment formulé à sa façon, écrivant que « la question se résumerait à ceci : qu’en est-il du respect (et, donc, de la reconnaissance) que l’on doit à celui qui dit non à la règle commune, aux prescriptions générales, et qui éprouve sa liberté constitutive dans la seule subversion des normes en vigueur, ou dans le refus de renforcer l’armature de l’ordre social et politique qui l’insupporte ou qui l’opresse ? » Ce respect et cette reconnaissance, ne faut-il pas les arracher à ceux qui s’y refusent depuis leur position maîtresse ?"

"...une phrase de Marx issue de sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Or, pour l’homme, la racine, c’est l’homme lui-même. "

"Nous nous retrouvons en singularités quelconques. C’est-à-dire non sur la base d’une commune appartenance, mais d’une commune présence."


"Cela s’appelle convoquer l’imagination : comme souffler sur quelques simples braises pour rendre aux temps présents, aux gestes, aux formes, aux langues, leur fondamental désir de désobéir. Ce dont certains poètes ou écrivains ne cessent de se préoccuper toujours, tels Bernard Noël dans L’Outrage aux mots et Monologue du nous, Erri De Luca dans La Parole contraire ou Jean-Marie Gleize dans Le Livre des cabanes, qui revisite si bien l’expression « L’air est rouge » avec « la joie, la vie, cela, nu, intensifié, nu, vertical, physique, musical »... Telle Nathalie Quintane qui, après s’être interrogée sur la possibilité anthropologique d’un « style insurrectionnel » propre à « réveiller un élan (lyrique, donc) révolutionnaire », évoquait dans Descente de médiums l’hypothèse d’une stratégie spectrale « pour réformer le monde visible » tout en se demandant, par ailleurs, quand et comment « l’extrême gauche pourra enfin relire de la littérature ». "

"Nous avions beaucoup enduré et puis, un jour, nous nous sommes dit que cela ne pouvait plus durer. Nous avions trop longtemps baissé les bras. À nouveau cependant ? comme nous avions pu le faire à l’occasion, comme d’autres si souvent l’avaient fait avant nous ? nous élevons nos bras au-dessus de nos épaules encore fourbies par l’aliénation, courbées par la douleur, par l’injustice, par l’accablement qui régnaient jusque-là. C’est alors que nous nous relevons : nous projetons nos bras en l’air, en avant. Nous relevons la tête. Nous retrouvons la libre puissance de regarder en face. Nous ouvrons, nous rouvrons la bouche. Nous crions, nous chantons notre désir. Avec nos amis nous discutons de comment faire, nous réfléchissons, nous imaginons, nous avançons, nous agissons, nous inventons. Nous nous sommes soulevés."


AMOS OZ
Judas

" L’histoire se déroule en hiver, entre fin 1959 et début 1960. On y parle d’une erreur, de désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée. Certains édifices portent encore les stigmates de la guerre qui divisa la ville en deux, il y a dix ans. Au crépuscule, on entend en toile de fond les accords d’un accordéon ou les notes plaintives d’un harmonica derrière les volets clos.
Dans la plupart des appartements à Jérusalem, les tourbillons d’étoiles et les cyprès froissés de Van Gogh ornent les murs du salon. Des nattes recouvrent encore le sol des petites pièces et un exemplaire des Jours de Tsiklag ou du Docteur Jivago gît ouvert, posé à l’envers sur un canapé-lit en mousse tendu d’une étoffe orientale et égayé de coussins brodés. La flamme bleue d’un poêle à pétrole brûle toute la soirée et une douille d’obus garnie d’un joli bouquet de chardons trône dans un coin."

 


CHRISTOPHE MANON
Extrêmes et lumineux
Pâture du vent

"C’est ainsi que tout a commencé. Le jour était venu. Un jour comme un autre, pas plus. L’univers était en expansion et le monde tournait mollement sur son axe sans qu’on s’en aperçoive."  

"La chaleur ondulait sans fin au-dessus de la prairie en pente ; elle irradiait en grosses gouttes de sueur sur le front du garçon et s’épanchait sous ses aisselles en large tâches brunes. De nouveaux organes mûrissaient sous son épiderme en distillant des sécrétions sur les parois de ses muqueuses. La fille était là aussi, auréolée de grandes boucles dorées."


STEFAN MANI
Noir Océan

"Il est quatre heures de l’après-midi moins quelques minutes. Le ciel est d’un gris atone, l’océan anthracite à l’est se colore de noir ; à l’ouest, la brise apporte des relents d’algue pourrissante. Il ne fait ni chaud ni froid, une brume salée et tiédasse colle au navire qui, à en croire la boussole, dérive vers le sud sur les vagues qui s’élèvent et s’affaissent comme des montagnes endormies."


HENRY DAVID THOREAU
Walden ou la vie dans les bois

 "Assurons notre équilibre et descendons, pieds résolument enfoncés dans la fange et la gadoue de l’opinion, des préjugés, de la tradition, de l’illusion et de l’apparence, ces alluvions qui recouvrent le globe de Paris à Londres, de New York à Boston et à Concord, à travers églises et États, à travers poésie, philosophie et religion, jusqu’à ce que nous touchions le fond solide et rocheux que nous pouvons appeler réalité."


Préface de Frédéric Gros: « Simplifiez, simplifiez ! » : telle est l'invitation de Thoreau dans ce chef-d'oeuvre de la littérature américaine qu'est Walden. Au printemps 1845, l'écrivain a décidé de vivre cette expérience d'un quotidien fait de peu de choses et qui s'abandonne à la présence de la nature. « Ne devant rien à personne, travaillant juste assez pour pouvoir se nourrir, se vêtir et se chauffer, et surtout, surtout jouissant à profusion des dons du monde. Les bruits et les couleurs, les dessins des paysages, les rencontres animales, les brises du matin ou les caresses du soleil : ce seront ses uniques richesses pendant près de mille jours ».
Fréderic Gros souligne combien cette « vie dans les bois » allait bientôt résonner comme un appel au renouveau et à l'insoumission : « Tout est là : il ne s'agit pas d'accumuler, d'avancer, ni même de croire, mais de revivre à soi-même, de se surprendre, de se recommencer. »


PANKAJ MISHRA
L'Age de la colère
Une histoire du présent

"Rousseau soutenait que les êtres humains ne vivent ni pour eux-mêmes ni pour leur pays dans une société commerçante où la valeur sociale se calque sur la valeur monétaire ; ils vivent pour la satisfaction de leur vanité, ou amour-propre : le désir de s’assurer la reconnaissance des autres, d’être estimés d’eux autant que de soi-même."

 "La guerre endémique et la persécution ont fait de soixante millions de personnes des sans-abri, un chiffre encore jamais atteint. Une misère sans fin pousse de nombreux Sud-Américains, Asiatiques et Africains désespérés à entreprendre un voyage risqué vers ce qu’ils imaginent être le centre de la modernité triomphante. Et pourtant, de plus en plus d’individus et de groupes – des Afro-Américains des villes américaines, Palestiniens des territoires occupés, musulmans en Inde et au Myanmar, jusqu’aux réfugiés africains et moyen-orientaux des camps européens et demandeurs d’asile emprisonnés sur des îles reculées du Pacifique – sont considérés aujourd’hui comme superflus. Confinés de force dans des zones d’abandon, de rétension, de surveillance et d’incarcération, cette classe d’exclus remplit la fonction inestimable de « l’autre » redouté dans les sociétés inégalitaires. Ils sont à la fois les boucs émissaires des angoisses de classe et de race de nombreux individus précaires et la raison d’être d’une industrie croissante de la violence. En général, on assiste à une progression exponentielle de la haine tribaliste envers les minorités – pathologie principale de cette quête de boucs émissaires propagée par les chocs politiques et économiques – alors même que le maillage de la mondialisation ne cesse de se resserrer. Que ce soit dans les diatribes d’hommes blancs en colère ou les édits vengeurs des chauvinistes musulmans, hindous, bouddhistes et juifs, on se heurte à un machisme implacable qui ne cherche ni à apaiser ni à comprendre, encore moins à compatir au sort désespéré des populations les plus faibles. Celles-ci doivent aujourd’hui se soumettre, sous peine de mort, d’expulsion et d’ostracisme, aux idéaux fondamentaux de la tribu dictés par l’histoire de sa religion et de son territoire."

"Comme aujourd’hui, l’impression humiliante d’être soumis à une élite arrogante et perfide était largement répandue, sans considération de nationalité, de religion ou de race."

"Une panique latente couve, qui ne ressemble pas à la peur centralisée qu’inspire le pouvoir despotique. C’est plutôt le sentiment, engendré par les médias d’information et amplifié par les réseaux sociaux, que tout peut arriver à n’importe qui, n’importe où et à tout moment. L’impression que tout s’accélère et échappe à notre contrôle est aggravée par la réalité du dérèglement climatique qui nous renvoie l’image d’une planète assiégée par nous-mêmes."


Note de l'éditeur (Zulma): " L’âge de la colère, c’est une guerre civile mondiale caractérisée par deux traits majeurs : l’individualisme et le mimétisme appropriatif. Brexit, élection de Donald Trump, extrême droite omniprésente en Europe, nationalismes en Inde, en Turquie ou en Russie, terroristes islamistes, tueurs de masse… Les exemples ne manquent pas. Et les individus révoltés du XXIe siècle sont innombrables – un phénomène amplifié par les réseaux sociaux, les crises migratoires et une instabilité économique globale. Pour Pankaj Mishra, ces bouleversements ne sont pas le résultat de situations propres à chaque pays, encore moins d’un choc des civilisations. Il s’agit au contraire d’un mécanisme inhérent au modèle politique occidental accouché des Lumières – démocratie libérale et économie de marché – qui, depuis la chute du mur de Berlin, s’applique de manière brutale à des milliards d’individus. "


JANET BIEHL
Le municipalisme libertaire

"Il est plus que jamais nécessaire, devant la catastrophe écologique qui s’annonce, de prendre conscience que ni les États et leurs conventions internationales ni le capitalisme dit « vert » n’arriveront à enrayer le processus destructeur qu’ils ont eux-mêmes enclenché. Tout au plus pourront-ils gérer la nouvelle rareté des ressources par un renforcement de leur concentration profondément inégalitaire, appuyée par un recours toujours plus fréquent aux appareils répressifs, comme nous le voyons déjà dans les régions du monde où des populations sont violemment réprimées parce qu’elles essaient de défendre un autre mode de vie face aux mégaprojets imposés par les consortiums étatico-industriels."

"L’autonomie politique, cet état enfin adulte de l’humanité, comme le disait Kant, est un plaisir multiple à découvrir : le plaisir de sortir de l’infantilisation, celui de se libérer de l’esclavage des marchandises et du travail qu’on y consacre, celui de redécouvrir les activités dignes d’une vie humaine."

 


Janet Biehl retrace la ruine de nos démocraties représentatives et présente un programme réaliste de démocratie directe profondément décentralisée. L'auteur propose ainsi un guide de la pensée politique du philosophe écologiste Murray Bookchin, dans une synthèse accessible, à la fois théorique et pratique. Après un portrait historique de la démocratie municipale, de la cité athénienne à l'urbanisation actuelle en passant par les cités médiévales, l'auteure nous met en garde devant les institutions étatiques et urbaines qui entravent la démocratie directe. Elle défend la nécessité de redéfinir le champ politique par la décentralisation et la démocratisation des institutions. Cette nouvelle édition propose une traduction entièrement révisée ainsi qu'une nouvelle préface par une spécialiste d'Aristote et de la pensée anarchiste.

Biehl et Bookchin montrent bien que, sans cette institution politique, toute transition vers d’autres formes de production, d’habitat ou de relations est vouée à rester au mieux marginale : tolérée par le système dominant tant qu’elle ne le concurrencera pas sérieusement, récupérée par lui lorsqu’il aura besoin d’idées nouvelles à vendre, et impitoyablement détruite si elle se développe au point de menacer ses intérêts. Il nous faut donc agir constamment sur les deux fronts : construire des alternatives locales, écologiques et antiautoritaires, et investir le champ politique, qui seul pourra leur assurer une pérennité. On peut se demander (on n’a pas manqué de le faire) si le processus proposé par Bookchin pour parvenir à long terme à une fédération de municipalités libertaires est réalisable dans l’état actuel des législations nationales. Ce programme suppose en effet une large autonomie des pouvoirs locaux par rapport aux États, ce qui est loin d’être généralisé à l’échelle mondiale. L’État du Vermont, où une expérience de municipalisme libertaire a été tentée »

Associé dès sa jeunesse (au début des années 1930) à la gauche communiste internationale, Bookchin a consacré sa vie à trouver une solution de rechange à la société capitaliste actuelle, qui empoisonne la nature et réduit la majorité de l’humanité à la misère. Il est connu pour son étude minutieuse de la tradition révolutionnaire européenne et pour avoir introduit l’idée de l’écologie dans la pensée de la gauche. Le premier, il énonça, en 1962, le principe selon lequel une société libératrice ne pouvait être qu’écologique.


VIKTOR ARNAR INGOLFSSON
L'Enigme de Flatey


 "Un bateau à moteur de petite taille mais solide tanguait tout ce qu’il pouvait sur les vagues et s’éloignait de Flatey en mettant le cap au sud. L’embarcation pouvait accueillir un canot à rames, elle était calfatée avec de la poix, et sur ses flancs figurait son nom en lettres majuscules blanches : KRUMMI1. Les matelots étaient trois en tout, un petit garçon, un homme adulte et un autre notablement plus âgé, membres d’une même famille d’Ystakot2, une fermette de l’ouest de Flatey. "


CATHERINE MEURISSE
Les grands espaces

« Les filles, la campagne sera votre chance », ont dit les parents. Catherine Meurisse a donc passé son enfance au grand air. Sous ses yeux, un chantier : une vieille maison à rénover, des arbres à planter, un jardin à créer. Des rêves à cultiver. On laboure, on bouture, on plante un rosier provenant de chez Montaigne, un figuier de chez Rabelais. On observe le tumulte du monde — les mutations de l'agriculture, la périurbanisation du monde rural...



ERRI DE LUCA
Europe, mes mises à feu

"J’ai été incité à la littérature par la poésie du XXe siècle. C’était la seule forme à la hauteur du siècle le plus meurtrier, carcéral et migratoire de l’histoire humaine."

"Cet exercice de lecteur me permet de savoir qu’il n’existe pas de frontières. Je l’ai appris d’abord des oiseaux, des mammifères, des poissons, des fleurs, puis je l’ai pratiqué dans l’alpinisme franchissant la ligne imaginaire et insignifiante d’une frontière. "

"La noblesse pour moi réside dans le croisement des lignées qui se sont versées dans le circuit qui va du cœur aux capillaires. La noblesse est le mélange, non le pedigree. Je voudrais connaître par une analyse de sang la liste des peuples qui ont déposé leur semence dans mes globules. S’il en manquait une, j’y pourvoirais par une transfusion."

"Je déplore une Europe qui s’imagine verrouillée pour vieillir dans son hospice de luxe. Elle peut se passer de l’Angleterre, pas de la Méditerranée. Malgré toutes les exterminations admises, tolérées, l’Europe devra continuer à absorber une force de travail jeune et ouvrière. "


PIERRE BERGOUNIOUX
Faute d'égalité

" Le moment est venu, et depuis longtemps, déjà, de démêler ce qu’emporte d’irrationnel, donc de périlleux, de potentiellement mortel, l’essor prométhéen de l’Europe. Ce n’est pas bien difficile. C’est son passé, « le poids des générations mortes sur le cerveau des vivants », l’inégalité parmi les hommes que Rousseau, avec sa sensibilité explosive, a perçue et dénoncée, dès qu’il s’est avisé de méditer, comme la source de tous les maux."


DANIELE SALLENAVE
Jojo, le gilet jaune

"Il y a ce que disent les Gilets jaunes. Il y a surtout ce qu’ils révèlent. Cette manière de parler d’eux, dans la presse, les médias, les milieux politiques, sur les réseaux sociaux ! Une distance, une condescendance, un mépris."

"Voulant pointer le rôle négatif des médias, il [Macron]commente leur habitude néfaste de donner sur leurs antennes « autant de place à Jojo le Gilet jaune qu’à un ministre ». Hé oui, autant. Le fondement de la démocratie, n’est-il pas « un homme, une voix » ? Un homme, comme le dit Sartre dans la splendide conclusion des Mots, « fait de tous les hommes », qui les vaut tous et que vaut n’importe qui."


OLIVIER DESCHIZEAUX
Ours

"Gloire à l’ombre en corps, père du siècle binaire.

je marche seul dans le couloir obscur, ah cieux intimes aux embruns de sang, où donc sont allés mourir nos jeunesses, nos enfances, et nos solitudes, lorsque nous étions bleus de lune.

Ton naufrage est le village de mes chansons, frère des eaux pauvres et tes six-cordes ne portent-elles pas l’emblème des chaumières dérobées aux aubes.

Tu t’abandonnes à moi en ce miroir qu’est mon regard, ma plume se jette en une encre désertée."


NILS-ASLAK VALKEAPÄÄ
Migrante est ma demeure

"Si je ne savais pas 
que je suis moi et que j’appartiens à un peuple 
je n’aurais pas su 
que tu es toi 
et tant de peuples du monde à la fois."

"L’été nous le passons sur la presqu’île d’Ittunjarga 
et l’hiver nos rennes sont dans la contrée de Dalvadas. "


ERIC VUILLARD
Congo

"On ne sait pas exactement d’où est sortie sa face hideuse ; certains racontent que c’est Fiévez qui l’édicta ; dans son peignoir crème auquel manque un bouton, se tenant devant sa résidence, à moitié ivre, il aurait proféré cette règle intolérable : celui qui tire des coups de fusil doit, pour justifier l’emploi de ses munitions, couper les mains droites des cadavres et les ramener au camp. Alors, la main coupée devint la loi, la mutilation une habitude. On a dit parfois que Fiévez avait été pour Conrad le modèle de Kurtz. Mais Fiévez, le vrai de vrai, est bien pire. Fiévez est au-delà de tous les Kurtz, de tous les tyrans et de tous les fous littéraires."

"Fiévez fait scier tous les arbres autour de sa bicoque afin de tirer des coups de fusil sur les nègres qui passent. Voilà le système Fiévez, le manuel de son âme. Cela devait tout de même lui faire quelque chose de voir ces paniers pleins de mains. Ou plutôt non, ça ne lui faisait peut-être rien, mais alors rien du tout, et c’était ça qu’il trouvait le plus mystérieux, c’était ça qui le fascinait et l’effarait dans son refuge de lianes. Pauvre Fiévez. Avec ses pièces justificatives pour les munitions employées, ses pièces justificatives faites de peau et d’os, avec cette peur qu’il distille tout autour de lui et son parfum d’étrange cauchemar."

"La population baisse. On raconte qu’une fois, on amena à Fiévez en un seul jour 1 308 mains. 1 308 mains droites. 1 308 mains d’homme. Ça devait être bizarre ce tas de mains. On doit d’abord se demander ce que c’est, comme sur cette photographie où des indigènes en compagnie de Harris, un missionnaire, tiennent devant eux quelque chose. L’image est incongrue, bizarre. Ils tiennent entre leurs mains des mains."


ALAIN BADIOU
Méfiez-vous des blancs,
habitants du rivage !

"Se font ainsi face une modernité mondialisée, sous les espèces d’une oligarchie capitaliste arrogante et en définitive criminelle, et l’archaïsme d’une réaction nationale compréhensible, qui est le fait d’une partie de la société en effet menacée, par le déploiement du capitalisme contemporain, dans ce qu’ont été pendant longtemps ses petits privilèges."

"Cette sorte de conflit ne propose par lui-même très exactement rien qui puisse porter, nous porter, au-delà de ce qui persévère dans la répétition des structures dominantes. "

" Je dois vous le confesser, une chose m’a tenu écarté de ce qu’on appelle le mouvement des gilets jaunes : c’est la présence massive, le retour constant, du triste drapeau tricolore, dont la vue, chaque fois, m’accable, et d’une Marseillaise que trop de nationalismes fascisants ont entonnée pour qu’on se souvienne encore de son origine révolutionnaire."

"Quel que soit l’intérêt qu’on porte à la conjoncture étroitement nationale du mouvement des gilets jaunes, tout comme à l’obstination méprisante du pouvoir en place, nous devons tenir ferme sur la conviction qu’aujourd’hui, tout ce qui importe vraiment est que notre patrie est le monde.
Ce qui nous ramène aux dénommés "migrant"s . Il faut agir, bien évidemment, pour ne plus tolérer les noyades et les arrestations et la mise à l’écart pour des raisons de provenance ou de statut.  Mais au-delà, il faut savoir qu’il n’y a de politique contemporaine qu’avec ceux qui, venus chez nous, y représentent l’universel prolétariat nomade.
En convoquant les textes philosophiques et politiques, mais aussi les poèmes, je voudrais examiner l’état actuel de cette cause et explorer la direction de ce que le poète nomme l’éthique du vivre monde et que je nomme, moi, le nouveau communisme."

La Page Alain Badiou sur Lieux-dits


MICKAËL BOULGAKOV
Le Maître et Marguerite

"Qu’un chat cherche à s’introduire dans un tramway, il n’y aurait eu là, somme toute, que demi-mal. Mais qu’il prétende payer sa place, c’est cela qui était stupéfiant. Or, ni la receveuse ni les voyageurs n’en semblaient autrement troublés. "


CZESLAW MILOSZ
Sur les bords de l'Issa

"Les mouchetures de la lumière sur le sous-bois, le bruissement dans les hauteurs l'apaisaient, il cessait de penser à lui. Là, il n'avait plus d'examen à passer devant personne, personne n'attendait rien de lui, il ne cherchait rien, il avançait le plus doucement possible, s'arrêtait et se réjouissait de voir que diverses créatures ne remarquaient pas sa présence."


CZESLAW MILOSZ
Enfant d'Europe

"Ou peut-être d'escalier ? Pourtant c'est bien ici
Qu'autrefois je venais chaque jour.
Je regardai par le trou de serrure
La cuisine - semblable et dissemblable.
Et je portais, serré sur un rouleau,
Un ruban de plastic, étroit comme un lacet ;
C'étaient tous mes écrits de ces longues années.
Je sonnai, incertain si j'entendrais ce nom.
Elle se tint devant moi, dans sa robe safran,
Inchangée, me saluant d'un sourire, sans une larme du temps.
Au matin, les mésanges bleues chantaient dans le cèdre."


ZYGMUNT MILOSZEWSKI
Les impliqués
Un fond de vérité
La rage


PATRICK WHITE
Le jardin suspendu

" Les températures ont grimpé dans le vent froid. La traversée du bitume me donne des ampoules. Tante Ally trébuche quand son pied gauche perd le contact avec sa semelle compensée. Cleonaki dit que les acteurs portent ces semelles épaisses en souvenir des tragédies antiques. En approchant, nous entendons le bâtiment bourdonner de voix d’enfants suivant leur leçon. Les visages de ceux qui nous dévisagent ici et là de l’autre côté des vitres sont d’un gris charnu comme les feuilles de plantes poussées en serre."

 


 

PIERRE BERGOUNIOUX & JACQUIE BARRAL
Le corps de la lettre

"Les pionniers qui recueillirent et déchiffrèrent les tablettes d'argile couvertes d'inscriptions cunéiformes dans les sables de Sumer et d'Akkad s'étonnèrent, un peu, du prosaïsme de leur contenu. Que n'avaient- ils pas rêvé ? Quel génie originel, quelle enfance éblouie, judicieuse, augurale allaient- ils pas se confier à Grotefend, Lassen, Rawlinson, Oppert puis, par leur truchement actif, opiniâtre, à nous ? Grande et prévisible, au demeurant, fut la déconvenue.
La quasi-totalité des pièces sont de nature économique, des contrats, c'est-à-dire des actes de défiance, ratifiant l'achat, la location, le prêt d'esclaves, de bétail, de terre, de semence, des reconnaissances de dettes, des testaments, très rarement des prières, des décrets du despote, des listes de dieux. Le plus puissant instrument d'exploration, de libération dont nous disposions, l'écriture, fut d'abord un moyen d'oppression dans les empires hydrauliques de l'Antiquité. Il est né du travail forcé dans les premières sociétés historiques triparties qui opposent, d'un côté, les guerriers et les prêtres à la grande masse, de l'autre, des travailleurs."


Note de l'éditeur Fata Morgana: De l’alphabet cunéiforme, des tablettes d’argile et du stylet romain jusqu’au roman faulknerien, Pierre Bergounioux retrace l’histoire de la lettre. L’écriture de Pierre Bergounioux est dans le combat, elle est le combat lorsqu’il s’agit de remettre de l’ordre dans la mémoire. Les armes viennent tempérer l’autonomie sacrée de la littérature en en soulignant la relativité historique. Les millénaires sont convoqués, la lumière brille sur un monde enfoui derrière les signes : le corps de la lettre est celui du temps, son épaisseur est sondée. (Fata Morgana)

EDITH AZAM
BERNARD NOËL
Retours de langue

"voici quelques restes de langue
une poussière où fut l'azur
pas de drame et pas de regret
juste un peu de désir encore
et ce visage au fond de l'ombre

les yeux levés la bouche avide
une attente dans l'expression
la certitude tout à coup
mais informe et venteuse et lasse
que l'anatomie est douteuse..."

"...le corps s'invente à chaque fois
qu'un Autre devenu lui-même
fait déborder ses dimensions
son espace n'est jamais clos
sa forme est un lieu de rencontre..."

 


OYVIND STROMMEN
La toile brune

"Au-delà d’une expertise précieuse qui permet d’identifier La Toile brune, Strømmen pointe le climat politique, économique et social qui, dans nombre de pays européens, fait le lit de l’extrémisme de droite et de son cortège de violences. "

"Le mieux est de définir le fascisme comme une forme révolutionnaire du nationalisme qui aspire à une révolution politique, sociale et éthique en soudant le “peuple” dans une communauté nationale dynamique dirigée par de nouvelles élites et mue par des valeurs héroïques. Le mythe au cœur de ce projet est que seul un mouvement populiste transcendant les classes et prônant une renaissance nationale cathartique et purificatrice est capable d’arrêter la vague de décadence."


"Désormais, ce sont des chemises brunes issues de l’ère des technologies de l’information qui déversent leur colère sur leur clavier. Autrefois, il fallait se rendre à des réunions. A présent on peut rentrer du travail, dîner, regarder un peu la télé, coucher les enfants, puis se connecter à Internet et s’adonner à la haine des immigrés et des élites avec des gens qui, un peu partout en Norvège (voire même à l’étranger), partagent les mêmes idées que vous."

Note de l'éditeur: "Le procès de l’attentat d’Oslo aura lieu en avril 2012, juste avant les élections présidentielles françaises. Nous publions à cette occasion l’enquête qu’un spécialiste norvégien a entreprise pour situer cet acte de terrorisme dans le réseau idéologique peu connu de la nouvelle extrême droite européenne sur Internet. Au moment où l’extrême droite tue en Allemagne, nous découvrons aussi ses connexions en France. Øyvind Strømmen nous avertit : “La bête immonde est d’actualité, elle se nourrit de nos banalisations, et elle nous cache ses véritables intentions.”


JACQUES RANCIERE
Figures de l'histoire

"Notre présent est en proie non point au scepticisme, comme on le dit parfois avantageusement, mais à la négation."

"Et il faudra bien, un jour, en finir avec la vieille rengaine qui assure que les « vaincus » de l'histoire le sont parce qu'ils ne comprennent pas, raisonnent mal ou ne savent pas parler. Parce qu'ils sont trop loin, trop enfermés dans leur trou et dans leur tâche pour comprendre les raisons du progrès ou celle de l'oppression. "

"Mais l'esthétique sait depuis longtemps que l'image, contrairement à ce que croit et fait croire la machine d'information, montrera toujours moins bien que les mots toute grandeur qui passe la mesure : horreur, gloire, sublimité, extase. Aussi bien ne s'agit-il pas d'imager l'horreur mais de montrer ce qui justement n'a pas d'image « naturelle », l'inhumanité, le processus d'une négation d'humanité. C'est là que les images peuvent « aider » les mots, faire entendre, dans le présent, le sens présent et intemporel de ce qu'ils disent, construire la visibilité de l'espace où il est audible. "


THEOPHRASTE
Caractères

"Moins il y a de morale, plus il y a de lois, et plus il y a de lois, plus il y a de crimes. Les gens intelligents ont besoin de peu de lois"

"De la dissimulation: La dissimulation n’est pas aisée à bien définir : si l’on se contente d’en faire une simple description, l’on peut dire que c’est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu’il ne les hait point ; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s’afflige avec eux s’il leur est arrivé quelque disgrâce ; il semble pardonner les discours offensants que l’on lui tient ; il récite froidement les plus horribles choses que l’on lui aura dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu’ils en ont reçues."

"De l’impertinent ou du diseur de rien"

"De l’image d’un coquin : Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien à dire ou à faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice autant que l’on lui en demande, qui est perdu de réputation, que l’on outrage impunément, qui est un chicaneur de profession, un effronté, et qui se mêle de toutes sortes d’affaires."

"De la médiocrité : Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, la peinture, le discours public."


LIONEL-EDOUARD MARTIN
Cor

"Et dans la pièce en face, au-dessus de la porte, à l’étage de la boutique, les volets s’entrebâillent sur un trait de lumière mais assez fort pour laisser percevoir son visage ou ce visage qui lui ressemble, comme peut lui ressembler un visage amaigri, sans cheveux – ce visage qu’il voit comme porté vers lui par le trait de lumière alors qu’il joue, seul, tendre, à lèvres déchirées, leur mélodie, seul sur la placette, continuant de jouer – seul –, jusqu’au moment que d’un coup sec les volets se referment, et Cor reste seul, dans le noir, tenant contre son cœur ensanglanté le cor qui refroidit, sans souffle, mort."


ANTOINE VOLODINE
Frères sorcières

"Au fil des années, l’Organisation dans les villes que nous visitions se réduisait à quelques individus désabusés et sans pouvoir, qui constataient avec fatalisme le délabrement généralisé, l’effondrement des valeurs révolutionnaires, l’attirance pour la violence individuelle et pour les solutions de désespoir comme l’exil ou la collaboration avec des bandits."

 


ERRI DE LUCA
Le tour de l'oie

"J’ai un corps et j’ai joué au jeu de vivre dedans. Quel jeu ? Le jeu de l’oie. On lance un dé et on se déplace dans un circuit en spirale."

"Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle. Les mots sont l’instrument des révélations."


MAJ SJÖWALL , PER WAHLÖÖ
 Roseanna, L’homme qui partit en fumée, L’Homme au balcon, Le policier qui rit, La Voiture de pompiers disparue, Meurtre au Savoy, L’Abominable Homme de Säffle, La Chambre close, L’Assassin de l’agent de police, Les terroristes



MECILAS GOLBERG
La morale des lignes

"L'âme moderne est magnifique d'éclat blême, de grisaille et de cruauté nette, précise, sans ambages. C'est ce caractère de notre époque que Rouveyre a compris et recréé dans les dessins que nous feuilletons ! Ce ne sont plus têtes, bras et jambes seulement ! Ce sont des formules d'effroi, de misère, de joie. Des lignes dessinent des caractères, des lignes-âmes, parfois des lignes-personnalités."

"Il y a des dessins de Rouveyre où se déploie par traits la douleur, la crispation, l'effroi qui naît au bord de l'abîme. Voici Suzanne Desprès, la tête expressive qui paraît ballotter dans les sombres mystères des matérialités de cette robe pesante, gaine de fer qui retient la fleur si fine que représente la tête : tracé d'un cercle et voici le drame ! "

Mecilas Golberg par André Rouveyre

Note de l'éditeur:"En s’inspirant des dessins d’André Rouveyre, Golberg écrit un véritable traité d’esthétique de portée générale. Sa Morale retrace une sorte de généalogie intellectuelle de la ligne qui annonce les recherches formelles du cubisme. Golberg réclame un langage visuel nouveau et défend la simplification des formes. De ce processus d’abstraction avant l’heure, il souhaite un renouvellement de l’art. Résolument moderne, sa pensée dialogue volontiers avec la tradition, poursuivant un raisonnement dialectique qui fait tout l’intérêt de son ouvrage. Et les artistes ne s’y sont pas trompés, tant ils sont nombreux, Picasso en tête, à se réclamer de cette pensée. Précurseur et inspirateur, Golberg aborde là la déformation par simplification, le rire, la géométrie, la spiritualité même de la ligne.

En 1932, Gide se souvient encore de Mecislas Golberg (1868-1907), le qualifiant d’“étrange bohème d’aspect famélique, une sorte d’illuminé de grande intelligence, d’un don littéraire indéniable”. Un être énigmatique dont le visage fut sculpté par Zadkine et Bourdelle. Poète et critique d'art, Golberg fut aussi une figure singulière de l’anarchie et l’ami de Guillaume Apollinaire, Henri Matisse, Max Jacob, Henri-Pierre Roché, Auguste Rodin, Pablo Picasso, Henri Matisse ou encore Jules Romain."


MARIE COSNAY
l'allée du bout du monde

"Nous sommes à la fin de l’été, les soleils frappent fort le matin et dans la journée continuent, montent. Je me perche sur la terrasse qui donne sur le jardin et j’étudie les chances du monde mais je me décourage. D’ailleurs les haies sont hautes, les mûres pourrissent à toute allure, quant aux voisins ils s’insultent, c’est leur rite d’aurore. Je n’hésite pas, je n’ai pas une pensée pour ce que je laisse, je prends mon petit baluchon et je monte dans le train qui traverse le pays et poursuit. L’évasion me mènera dans des terres chauffées par les explosions successives de volcans devenus fous, dans des temps post-historiques dont j’ai eu cent fois l’idée. Nous parlerons une langue nouvelle faite de balbutiements et je demande à voir."


JACQUES ANCET
image et récit de l'arbre et des saisons

"L'arbre est visible de la fenêtre. Depuis des jours, des mois, des années. Même avant la fenêtre, il était là, mais invisible parce que libre de l'image, dans le vent ou la pluie, avec ou sans feuilles. Ce qui n'a pas changé c'est cette présence obscure où se prend la lumière, où passe un bruissement léger, inaudible derrière la vitre. Quelqu'un, s'il tendait l'oreille pourrait peut-être l'entendre, mais à peine, comme un murmure de voix étouffées, lointaines. Pour le moment, rien n'est perceptible, rien ne bouge. C'est une fin d'après-midi de printemps grise et humide. Les couleurs sont éteintes: les verts, les bruns tendent vers une ombre qui semble veiller au centre de chaque chose. L'arbre en est plein de cette ombre mais, pour l'instant, le jour ne la laisse pas encore venir. Simplement, le tronc monte en silence, d'un seul mouvement paisible, veiné de gris puis, d'une torsion, se dédouble en deux branches maîtresses qui suivent chacune leur chemin, dessinant cette fourche énigmatique où viennent toujours se prendre les désirs. Dans cet espace, progressivement ouvert à mesure que monte le regard, s'en va la profondeur d'un pré, son vert maintenant soutenu, vif, presque lumineux, jusqu'à la ligne obscure, clairsemée, d'autres arbres en bordure d'un chemin. Pour le moment, personne n'y passe et le regard revient aux branches maîtresses qui, entre-temps, semblent s'être obscurcies (mais peut-être est-ce un effet de contraste entre le vert du pré et le brun gris de l'écorce). S'entendent alors plusieurs cris d'oiseau variés, pépiements, roulades, appels insistants, et le bruit plus lointain d'un train qui s'éloigne…"


JON KALMAN STEFANSSON
Asta

"La ferme, elle-même située en haut du champ, ressemble à une touffe d’herbe, une partie est en tourbe et un bâtiment en bois couvert de tôle ondulée y est contigu. Cette ferme représente deux époques : d’une part, un passé lointain et, d’autre part, un autre passé encore plus lointain. Le paysan s’arrête, il éteint le moteur et tout le silence du monde entre par sa vitre ouverte. "


ANTONIN ARTAUD
Van Gogh, le suicidé de la société

"Je crois que Gauguin pensait que l’artiste doit rechercher le symbole, le mythe, agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe, alors que Van Gogh pensait qu’il faut savoir déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie. En quoi je pense, moi, qu’il avait foutrement raison. Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité."

"Mais comment faire comprendre à un savant qu’il y a quelque chose de définitivement déréglé dans le calcul différentiel, la théorie des quanta, ou les obscènes et si niaisement liturgiques ordalies de la précession des équinoxes, — de par cet édredon rose crevette que Van Gogh fait si doucement mousser à une place élue de son lit, de par la petite insurrection vert Véronèse, azur trempé de cette barque devant laquelle une blanchisseuse d’Auvers-sur-Oise se relève de travailler, de par aussi ce soleil vissé derrière l’angle gris du clocher du village, en pointe, là-bas, au fond ; devant cette masse énorme de terre qui, au premier plan de la musique, cherche la vague où se congeler. "

 

"Je vois, à l'heure où j'écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventés,
dans un formidable embrasement d'escartbilles d'hyacinthe opaque et d'herbages de lapis-lazuli.
Tout cela, au milieu du bombardement comme météorique d'atomes qui se feraient voir grain à grain,
preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait,
par le fait même,
un formidable musicien."

"Van Gogh aurait pu trouver assez d’infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l’approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie."


 

URBAN WAITE
Les charognards

La Terreur de vivre
Parfois le loup

"Pour Drake, ce geste sembla étudié, presque poli, comme celui d’un lion doté d’une certaine conscience sociale, nettoyant le sang de sa fourrure pour se préparer à la prochaine mise à mort."


AGUSTIN MARTINEZ
Monteperdito


RENÉ PONS
Gravats
Dessins de Jacques Barral

"Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?"


PETER WEISS
L'esthétique de la résistance

"Notre conception d’une culture ne coïncidait que rarement avec ce qui se présentait comme un énorme réservoir de biens, d’inventions et de sciences accumulées. Ne possédant rien, nous nous approchions d’abord avec crainte de tout ce qui avait été amassé, pleins de respect, jusqu’à ce qu’il nous apparaisse clairement qu’il nous fallait remplir tout cela de nos propres échelles de valeurs, que nous ne pourrions utiliser l’ensemble de ces notions que si elles exprimaient quelque chose concernant nos conditions de vie ainsi que les difficultés et les particularités de notre manière de penser."


ERIC VUILLARD
La guerre des pauvres

Un endroit où aller

"Son père avait été pendu. Il était tombé dans le vide comme un sac de grain. On avait dû le porter la nuit sur l’épaule, puis il était resté silencieux, la bouche pleine de terre. Alors, tout avait pris feu. Les chênes, les prés, les rivières, le gaillet des talus, la terre pauvre, l’église, tout. Il avait onze ans. "

 

Jacques Brelivet


MICHELE DUJARDIN
centre du monde

"chasseurs de sable, noirs sur le front de mer où butent
les dominos rouges, dans les hayons de briques la
nuit échafaude un plan de fuite, mais la rouille
gangrène les lignes, et le poisson ne mord pas"



 

BERTRAND REDONNET
Chez Bonclou et autres toponymes

" ...Nous sommes dans un présent quantique et, en même temps ici et là-bas, marchant sur les mots sans les écraser, nous inversons la courbe du temps. Un homme s’appelle Jules par le hasard d’un caprice de ses parents, mais un village s’appelle Chez Bonclou parce que l’ensemble des hommes voulait ainsi être transmis à la mémoire des autres hommes. Pour parler d’eux en même temps et ne point mourir tout à fait. Comme le titre d’un livre réussi ouvrirait à son auteur les portes de la postérité, le nom d’un lieu, d’un pont, d’une ville, d’un hameau, d’un champ, donnerait aux lointains bâtisseurs comme une prétention à l’éternité."


SEREINE BERLOTTIER
Ferroviaires

à Viroflay
elle oubliera le nom des stations.
comment elle aurait traversé
de quoi elle aurait été traversée

Dehors quelque chose s’enlise, se passe, se
passera de nous quelque chose dehors.


BERNARD NOËL
Le mal de l'espèce

"Elle aimait, tu l’as tout de suite compris, l’au-delà,
c’est-à-dire cette région que nous portons à fleur de peau et
que, pourtant, nous ne savons pas envahir pour nous y
abandonner simplement à la floraison du bonheur."


ANDRE MARKOWICZ
Les gens de cendrE


Cette rumeur errante est revenue

la nuit cogner

en « hirondelle aveugle »
à la fenêtre double et quand

je me levais pour lui

ouvrir, ou quoi,

ou regarder, j’avais le coeur

creusé et l’impression que l’ombre
avait, là–bas, fini
par se confondre avec

la pluie et les

pierres non ravalées de notre rue.


CHARLES MORICE
Eugène Carrière

Eugène Carrière:"Je sais maintenant que la vie est une suite d’efforts, continués par d’autres plus tard. Cette idée m’encourage, puisqu’elle laisse tout en travail et en action et que seule la pensée d’arriver à un fin est triste."

Auguste Rodin: : "  Il n’y a pas l’équivalent, en peinture, de la Victoire de Samothrace. "

Eugène Carrière: "L’art de Rodin sort de la terre et y retourne, semblable aux blocs géants, rochers ou dolmens, qui affirment les solitudes et dans l’héroïque grandissement desquels l’homme s’est reconnu. "



Eugène Carrière, Autoportrait (vers 1893)


ANTONIN CRENN
l'épaisseur du trait

"Alors, si la composition de Mondrian avait été une ville, Alexandre aurait habité au bord de ce rectangle-là, le long de la zone de délimitation entre le blanc et le noir, juste dans l’épaisseur du trait. Et il aurait été poussé vers le coin du tableau à chaque soubresaut de la ligne, espérant qu’un cahot plus énergique le projetterait hors du cadre."

 


STEINAR BRAGI
Excursion

"Il sentait sur son visage la lueur du glacier invisible dont la froidure dominait le pays, son passé et son avenir, s’immisçait dans ses moindres crevasses en se répandant partout, et il entendit les pas de Hrafn s’éloigner, le sandur se disloquer, les grains de sable s’émietter au moindre de ses mouvements, pour finir par disparaître. "


SEAMUS HEANEY
La lucane,
suivi de L'étrange et le connu

"Si l’on cherchait un parallèle avec la tradition poétique française on rapprocherait sans doute Seamus Heaney d’Eugène Guillevic. Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés en 1976 au festival de Kilkenny, ils ont dégusté ensemble des huîtres, dont Seamus Heaney fera l’occasion d’un poème mêlant écailles, océan et amitié. […] Chez les deux poètes, règne un même quiétisme bucolique. À cette nuance près que les apparences de tranquillité sont trompeuses chez l’Irlandais. Pour lui, les passions politiques des hommes créent le désordre dans l’ordre des objets." Jacques Darras

"Enfoncer toute impulsion comme une
cheville. Affermir
Le bastion de la sensation. Ne pas vaciller
Dans la langue. Ne pas y vaciller."

"Carrer ? Au jeu de billes, carrer
C’était tous ces biais, ces visées, feintes et
loucheries
D’avant le tir : tous ces

Accroupissements, tensions, pressions du
pouce,
Tentatives, retraits, recadrages,
Ces bras que l’espoir tendait

Vers d’aveugles certitudes prévalant
Par-delà le moment définitif du lancer.
Mille et mille précisions passaient
Entre la portée du doigt et cet espace
Marqué de trois trous ronds et d’une ligne au
sol.
C’était comme loucher par une lucarne du monde."


JOËL BASTARD
Des lézards, des liqueurs

"Il y a des lézards, des liqueurs et du sens. Les mains claquent comme des voiles sur les hommes au sang couvert de grandeurs. Il y a une question émiettée sur la table, l’éclat de rire d’un arbre dans le jardin d’eau claire. Un fruit dans la parole du passager clandestin. Organisons la fête des clous et du fumier, de l’acier et des sangles de cuir. Des planches de retour sur la scène évidente, des papiers en retard arrachés de la lampe."

 

La page Joël Bastard sur Lieux-dits