ECLATS DE LIRE 2019

Eclats de lire 2011 , 2012 , 2013 , 2014 , 2015 , 2016 , 2017 , 2018

La page de Vincent


De 2001 à 2018 Littérature, Poésie...
A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P, Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


De 2001 à 2018 Philosophie...
A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z

MARIE COSNAY
l'allée du bout du monde

"Nous sommes à la fin de l’été, les soleils frappent fort le matin et dans la journée continuent, montent. Je me perche sur la terrasse qui donne sur le jardin et j’étudie les chances du monde mais je me décourage. D’ailleurs les haies sont hautes, les mûres pourrissent à toute allure, quant aux voisins ils s’insultent, c’est leur rite d’aurore. Je n’hésite pas, je n’ai pas une pensée pour ce que je laisse, je prends mon petit baluchon et je monte dans le train qui traverse le pays et poursuit. L’évasion me mènera dans des terres chauffées par les explosions successives de volcans devenus fous, dans des temps post-historiques dont j’ai eu cent fois l’idée. Nous parlerons une langue nouvelle faite de balbutiements et je demande à voir."


JACQUES ANCET
image et récit de l'arbre et des saisons

"L'arbre est visible de la fenêtre. Depuis des jours, des mois, des années. Même avant la fenêtre, il était là, mais invisible parce que libre de l'image, dans le vent ou la pluie, avec ou sans feuilles. Ce qui n'a pas changé c'est cette présence obscure où se prend la lumière, où passe un bruissement léger, inaudible derrière la vitre. Quelqu'un, s'il tendait l'oreille pourrait peut-être l'entendre, mais à peine, comme un murmure de voix étouffées, lointaines. Pour le moment, rien n'est perceptible, rien ne bouge. C'est une fin d'après-midi de printemps grise et humide. Les couleurs sont éteintes: les verts, les bruns tendent vers une ombre qui semble veiller au centre de chaque chose. L'arbre en est plein de cette ombre mais, pour l'instant, le jour ne la laisse pas encore venir. Simplement, le tronc monte en silence, d'un seul mouvement paisible, veiné de gris puis, d'une torsion, se dédouble en deux branches maîtresses qui suivent chacune leur chemin, dessinant cette fourche énigmatique où viennent toujours se prendre les désirs. Dans cet espace, progressivement ouvert à mesure que monte le regard, s'en va la profondeur d'un pré, son vert maintenant soutenu, vif, presque lumineux, jusqu'à la ligne obscure, clairsemée, d'autres arbres en bordure d'un chemin. Pour le moment, personne n'y passe et le regard revient aux branches maîtresses qui, entre-temps, semblent s'être obscurcies (mais peut-être est-ce un effet de contraste entre le vert du pré et le brun gris de l'écorce). S'entendent alors plusieurs cris d'oiseau variés, pépiements, roulades, appels insistants, et le bruit plus lointain d'un train qui s'éloigne…"


JON KALMAN STEFANSSON
Asta

"La ferme, elle-même située en haut du champ, ressemble à une touffe d’herbe, une partie est en tourbe et un bâtiment en bois couvert de tôle ondulée y est contigu. Cette ferme représente deux époques : d’une part, un passé lointain et, d’autre part, un autre passé encore plus lointain. Le paysan s’arrête, il éteint le moteur et tout le silence du monde entre par sa vitre ouverte. "


ANTONIN ARTAUD
Van Gogh, le suicidé de la société

"Je crois que Gauguin pensait que l’artiste doit rechercher le symbole, le mythe, agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe, alors que Van Gogh pensait qu’il faut savoir déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie. En quoi je pense, moi, qu’il avait foutrement raison. Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité."

"Mais comment faire comprendre à un savant qu’il y a quelque chose de définitivement déréglé dans le calcul différentiel, la théorie des quanta, ou les obscènes et si niaisement liturgiques ordalies de la précession des équinoxes, — de par cet édredon rose crevette que Van Gogh fait si doucement mousser à une place élue de son lit, de par la petite insurrection vert Véronèse, azur trempé de cette barque devant laquelle une blanchisseuse d’Auvers-sur-Oise se relève de travailler, de par aussi ce soleil vissé derrière l’angle gris du clocher du village, en pointe, là-bas, au fond ; devant cette masse énorme de terre qui, au premier plan de la musique, cherche la vague où se congeler. "

 

"Je vois, à l'heure où j'écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventés,
dans un formidable embrasement d'escartbilles d'hyacinthe opaque et d'herbages de lapis-lazuli.
Tout cela, au milieu du bombardement comme météorique d'atomes qui se feraient voir grain à grain,
preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait,
par le fait même,
un formidable musicien."

"Van Gogh aurait pu trouver assez d’infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l’approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie."


AGUSTIN MARTINEZ
Monteperdito

URBAN WAITE
Les charognards

La Terreur de vivre

"Pour Drake, ce geste sembla étudié, presque poli, comme celui d’un lion doté d’une certaine conscience sociale, nettoyant le sang de sa fourrure pour se préparer à la prochaine mise à mort."


RENÉ PONS
Gravats
Dessins de Jacques Barral

"Rire au pied du trône, comme un bouffon, en regardant le roi dans les yeux. L'imbécile roi comprendra-t-il ce que signifie ce hennissement de bonheur ? Que nenni : il y a longtemps qu'il ne voit plus dans la profondeur des miroirs. Le mot ridicule n'a plus de prise sur lui, et comment comprendrait-il que le rire est le dernier territoire de liberté de ceux qu'il écrase de sa bêtise ? Il ne peut pas comprendre, il ne comprendra jamais, et il continue, content de lui et de ses maîtresses, à épingler de grotesques dorures sur la poitrine des crétins qui lui servent de piédestal. Entend-t-il seulement le sifflement de bêtise s'échappant de tous ces méritants caoutchoutés dont il vient de percer la baudruche ?"


PETER WEISS
L'esthétique de la résistance

"Notre conception d’une culture ne coïncidait que rarement avec ce qui se présentait comme un énorme réservoir de biens, d’inventions et de sciences accumulées. Ne possédant rien, nous nous approchions d’abord avec crainte de tout ce qui avait été amassé, pleins de respect, jusqu’à ce qu’il nous apparaisse clairement qu’il nous fallait remplir tout cela de nos propres échelles de valeurs, que nous ne pourrions utiliser l’ensemble de ces notions que si elles exprimaient quelque chose concernant nos conditions de vie ainsi que les difficultés et les particularités de notre manière de penser."


ERIC VUILLARD
La guerre des pauvres

Un endroit où aller

"Son père avait été pendu. Il était tombé dans le vide comme un sac de grain. On avait dû le porter la nuit sur l’épaule, puis il était resté silencieux, la bouche pleine de terre. Alors, tout avait pris feu. Les chênes, les prés, les rivières, le gaillet des talus, la terre pauvre, l’église, tout. Il avait onze ans. "

 

Jacques Brelivet


MICHELE DUJARDIN
centre du monde

"chasseurs de sable, noirs sur le front de mer où butent
les dominos rouges, dans les hayons de briques la
nuit échafaude un plan de fuite, mais la rouille
gangrène les lignes, et le poisson ne mord pas"



 

BERTRAND REDONNET
Chez Bonclou et autres toponymes

" ...Nous sommes dans un présent quantique et, en même temps ici et là-bas, marchant sur les mots sans les écraser, nous inversons la courbe du temps. Un homme s’appelle Jules par le hasard d’un caprice de ses parents, mais un village s’appelle Chez Bonclou parce que l’ensemble des hommes voulait ainsi être transmis à la mémoire des autres hommes. Pour parler d’eux en même temps et ne point mourir tout à fait. Comme le titre d’un livre réussi ouvrirait à son auteur les portes de la postérité, le nom d’un lieu, d’un pont, d’une ville, d’un hameau, d’un champ, donnerait aux lointains bâtisseurs comme une prétention à l’éternité."


SEREINE BERLOTTIER
Ferroviaires

à Viroflay
elle oubliera le nom des stations.
comment elle aurait traversé
de quoi elle aurait été traversée

Dehors quelque chose s’enlise, se passe, se
passera de nous quelque chose dehors.


BERNARD NOËL
Le mal de l'espèce

"Elle aimait, tu l’as tout de suite compris, l’au-delà,
c’est-à-dire cette région que nous portons à fleur de peau et
que, pourtant, nous ne savons pas envahir pour nous y
abandonner simplement à la floraison du bonheur."


ANDRE MARKOWICZ
Les gens de cendrE


Cette rumeur errante est revenue

la nuit cogner

en « hirondelle aveugle »
à la fenêtre double et quand

je me levais pour lui

ouvrir, ou quoi,

ou regarder, j’avais le coeur

creusé et l’impression que l’ombre
avait, là–bas, fini
par se confondre avec

la pluie et les

pierres non ravalées de notre rue.


CHARLES MORICE
Eugène Carrière

Eugène Carrière:"Je sais maintenant que la vie est une suite d’efforts, continués par d’autres plus tard. Cette idée m’encourage, puisqu’elle laisse tout en travail et en action et que seule la pensée d’arriver à un fin est triste."

Auguste Rodin: : "  Il n’y a pas l’équivalent, en peinture, de la Victoire de Samothrace. "

Eugène Carrière: "L’art de Rodin sort de la terre et y retourne, semblable aux blocs géants, rochers ou dolmens, qui affirment les solitudes et dans l’héroïque grandissement desquels l’homme s’est reconnu. "



Eugène Carrière, Autoportrait (vers 1893)


ANTONIN CRENN
l'épaisseur du trait

"Alors, si la composition de Mondrian avait été une ville, Alexandre aurait habité au bord de ce rectangle-là, le long de la zone de délimitation entre le blanc et le noir, juste dans l’épaisseur du trait. Et il aurait été poussé vers le coin du tableau à chaque soubresaut de la ligne, espérant qu’un cahot plus énergique le projetterait hors du cadre."

 


STEINAR BRAGI
Excursion

"Il sentait sur son visage la lueur du glacier invisible dont la froidure dominait le pays, son passé et son avenir, s’immisçait dans ses moindres crevasses en se répandant partout, et il entendit les pas de Hrafn s’éloigner, le sandur se disloquer, les grains de sable s’émietter au moindre de ses mouvements, pour finir par disparaître. "


SEAMUS HEANEY
La lucane,
suivi de L'étrange et le connu

"Si l’on cherchait un parallèle avec la tradition poétique française on rapprocherait sans doute Seamus Heaney d’Eugène Guillevic. Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés en 1976 au festival de Kilkenny, ils ont dégusté ensemble des huîtres, dont Seamus Heaney fera l’occasion d’un poème mêlant écailles, océan et amitié. […] Chez les deux poètes, règne un même quiétisme bucolique. À cette nuance près que les apparences de tranquillité sont trompeuses chez l’Irlandais. Pour lui, les passions politiques des hommes créent le désordre dans l’ordre des objets." Jacques Darras

"Enfoncer toute impulsion comme une
cheville. Affermir
Le bastion de la sensation. Ne pas vaciller
Dans la langue. Ne pas y vaciller."

"Carrer ? Au jeu de billes, carrer
C’était tous ces biais, ces visées, feintes et
loucheries
D’avant le tir : tous ces

Accroupissements, tensions, pressions du
pouce,
Tentatives, retraits, recadrages,
Ces bras que l’espoir tendait

Vers d’aveugles certitudes prévalant
Par-delà le moment définitif du lancer.
Mille et mille précisions passaient
Entre la portée du doigt et cet espace
Marqué de trois trous ronds et d’une ligne au
sol.
C’était comme loucher par une lucarne du monde."


JOËL BASTARD
Des lézards, des liqueurs

"Il y a des lézards, des liqueurs et du sens. Les mains claquent comme des voiles sur les hommes au sang couvert de grandeurs. Il y a une question émiettée sur la table, l’éclat de rire d’un arbre dans le jardin d’eau claire. Un fruit dans la parole du passager clandestin. Organisons la fête des clous et du fumier, de l’acier et des sangles de cuir. Des planches de retour sur la scène évidente, des papiers en retard arrachés de la lampe."

 

La page Joël Bastard sur Lieux-dits