K

ISMAIL KADARE

ISMAÏL KADARE
Chronique de la ville de pierre

"C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux toits des grandes maisons, séculaires couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie."

"Préservant péniblement la vie humaine dans ses membres et sous sa cuirasse de pierre, elle ne lui en causait pas moins, à cette vie, bien des peines, des écorchures et des plaies, et c'était naturel, puisque c'était une ville de pierre et que son contact était rude et froid.
Il n'était pas facile d'être un enfant dans cette ville."

"Le dimanche était uniformément étendu sur la ville. On eût dit que le soleil, projeté sur la terre, avait volé en éclats et que partout, dans les rues, sur les vitres des fenêtres, dans les flaques d'eau et sur les toits, étaient retombés des morceaux de lumière humides. Il me revenait à la mémoire un jour lointain où grand-mère avait écaillé un gros poisson. Ses avant-bras étaient couverts d'écailles. J'avais eu alors l'impression que tout son corps était dimanche. Par contre, quand mon père se mettait en colère, il était mardi.



ISMAÏL KADARE
La pyramide

(épilogue)
"Un matin, un touriste blond qui photographiait la pyramide forma un vœu instant : qu'elle devînt transparente, de sorte que derrière ses faces de verre l'on pût distinguer tout ce qui se trouvait à l'intérieur, les sarcophages, les momies, l'indéchiffrable énigme. Le jour se levait, la pyramide se faisait de plus en plus vaporeuse et à chaque minute qui s'écoulait, il sentait son âme frissonner comme celui qui, au cours d'une séance de spiritisme, s'attend à photographier un esprit.
Il développa le rouleau de pellicule le soir même et la pyramide ressemblait vraiment à une verrière, sauf qu'à l'un de ses angles, près du neuvième gradin de la face nord-est, on distinguait une sorte de déchirure. Il sortit la pellicule du bain, l'y replongea... à mille, deux mille, quatre mille ans de profondeur, mais, quand il l'en ressortit, la déchirure était toujours là. Ce n'était pas un défaut du film, ainsi qu'il l'avait d'abord pensé, mais une tache de sang dont aucune eau, aucune solution ne pourrait jamais venir à bout."


ISMAÏL KADARE
Qui a ramené Doruntine?

"Stres se souvint de l'enterrement des neuf frères Vranaj, trois ans auparavant. C'avait été une série de malheurs, tous plus pénibles les uns que les autres, au point même qu'on ne pouvait en perdre le souvenir qu'en perdant la raison, mais une telle calamité — neuf cercueils de jeunes hommes d'une même maison en une semaine — ne pouvait se retrouver dans la mémoire d'aucune génération. Et tout cela s'était produit cinq semaines après les grandioses épousailles de la seule fille de la maison, Doruntine. Une armée normande avait soudain attaqué la principauté, et les neuf frères étaient allés à la guerre. Il était souvent arrivé que plusieurs frères d'une même maisonnée partissent pour des affrontements encore plus sanglants, mais jamais plus de la moitié d'entre eux n'avaient été fauchés au combat. Cette fois, cependant, l'armée ennemie avait quelque chose de bien spécial : c'était une armée atteinte de la peste, en sorte que tous ceux qui participèrent aux hostilités, vainqueurs et vaincus, moururent de même, certains au cours du conflit, d'autres une fois la bataille terminée. Nombre de maisons eurent ainsi à pleurer deux, trois, voire même quatre morts, mais une seule eut à en déplorer neuf : celle des Vranaj. "


ISMAIL KADARE
Le Palais des rêves

C'était une matinée humide. Il tombait une petite pluie mêlée de neige. Les immeubles massifs qui considéraient de haut l'animation de la rue avec leurs lourds portails et leurs vantaux encore clos, semblaient ajouter à la grisaille de ce début de journée.
Mark-Alem endossa son manteau, attachant jusqu'au dernier bouton qui le serrait au cou ; il porta son regard vers les réverbères en fer forgé autour desquels voltigeaient, clairsemés, les fins flocons, et sentit un frisson lui parcourir l'échine.


ISMAIL KADARE
Hamlet, le prince impossible

Facile d'affirmer que le Hamlet de Shakespeare est une œuvre universelle. Et même d'ajouter qu'il s'agit peut-être de l' œuvre la plus universelle de toute la littérature mondiale. Plus difficile, en revanche, de répondre à la question de savoir si ce qualificatif exprime un éloge ou un défaut.


ISMAIL KADARE
L'envol du migrateur

ISMAIL KADARE
L'Hiver de la grande solitude

C'était l'après-midi. Moscou s'étendait, immense, sous un ciel stérile où ne se distinguaient ni les contours des nuages, ni l'horizon. Les voitures de la délégation albanaise s'arrêtèrent sur la place Noguine, devant l'édifice gris du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique.
Dans le grand bureau, outre Khrouchtchev, il y avait Mikoyan, Kozlov et Andropov. Khrouchtchev arborait une expression mi-sérieuse, mi-maussade. Il savait que cet air-là ne lui allait pas et en était agacé.
« Nous vous écoutons », dit-il.
Enver Hodja écarta légèrement les mains.

KATRINA KALDA
Le pays où les arbres n'ont pas d'ombre

"Une nouvelle année commence dans la ville. De la nuit, ils n'éteindront aucune lumière; ils célèbrent le nouveau cycle en consommant de l'électricité. Quand une année débute, ils disent que l'obscurité n'y a pas sa place, ils veulent montrer que ce qu'ils appellent la civilisation est le contraire de l'hiver et de la nuit. .
Voilà exactement un an que nous avons été déplacées.
On ne sait:pasce qui commence ici."

 

RONELDA KAMFER
Chaque jour sans tomber

vienne la pluie
(laat dit reën)

vienne la pluie
que chaque putain de goutte tombe et me transperce
tous autant que vous êtes
apportez votre merde
que les nuages crèvent
que l'eau m'emporte
apportez tout
tous vos reproches
vos index pointés
apportez-les
j'attends putain
osez
allez-y
je picolerai juste un peu plus je s'rai juste un peu
plus en rogne
vous ne pouvez pas me briser

malgré tous les chiens qui m'ont prise pour
un réverbère vous savez quoi

je suis toujours debout

SYLVIE KANDE
Gestuaire

"GÉNOCIDE
En bas, la rue aiguisait en riant ses couteaux.
—  Pourquoi eux? Comment calculez-vous la différence? Que ne donnez-vous l'ordre de suspendre cette tuerie avant qu elle ne s'étende ?
—  C'est que nous, nous maîtrisons l'art des gestes ; eux, depuis la nuit des temps, se contentent de mouvements. Advienne que pourra. Pour ma part, je m'en lave les mains.
En histrion consommé, il joignit le geste à la parole.
Éclata ce premier hurlement — un à vous glacer le sang — suivi de vociférations. Par la baie vitrée, on vit les lames se mettre à trancher, méthodiques, et quelques corps danser grotesquement avant de s'effondrer.
Ce qu'il fallait démontrer, sans doute."

 

LESLIE KAPLAN

LESLIE KAPLAN
Les prostituées philosophes

"Raymonde, on l'appelait Raymonde-la-Terre-est-Ronde, elle avait des volumes, Marie-Claude dessinait des formes dans l'air, des pamplemousses, elle avait un visage rond, une bouche ronde, elle ressemblait un peu à Bécassine, elle avait souvent la bouche ouverte, et elle demandait toujours "Pourquoi?", moi je lui disais que ses questions étaient aussi rondes qu'elle, et on se marrait encore, et on les écrivait sur les murs....

Une femme qu'est-ce que c'est.

D'où vient l'autorité. Le pouvoir, la force. Qui décide.

Une jupe c'est quoi.

Pourquoi on tape. Pourquoi on est tapée."


LESLIE KAPLAN
Le livre des ciels

"Je suis de l'équipe du matin, on se promène l'après-midi. Larges après-midi, naturelles. On sort.

Le ciel est souvent particulier, mauve. Couleur puissante, elle surprend. C'est l'industrie.

On longe les murs, on pousse le vélo. Les murs sont calmes, tranquilles, un vrai langage. Il y a des déchets partout. Ce n'est pas désagréable, comme une attente, plutôt."


LESLIE KAPLAN
Les amants de Marie

"Mais il s'intéressait aussi à ce qu'on ne voyait pas, qu'on pouvait deviner, peut-être, dans les mots écrits, les formules sur les affiches, les titres des journaux, qualité de l'air, réchauffement climatique, anneaux de Saturne, prénoms des vedettes. Le soir il rapportait tout à la maison, les bribes et les éclats, les morceaux, les pans de mur et les flaques, les rides de l'eau, les regards des gens, et il les reprenait, il les étalait devant lui, il les contemplait."


LESLIE KAPLAN
Le silence du diable

"-Cette vie partagée, ces deux moments différents, dit encore Lou. Dans l'amour on peut vivre ça. Dans l'amour on peut trouver ce qui rend le temps de l'enfance plein, sans nostalgie, cette promesse de départ, cette force."

LAURA KASISCHKE
les revenants

Cette ville était, de rue en rue, jalonnée de tristes réminiscences :
Le banc sur lequel ils s'étaient assis un moment, regardant passer les autres étudiants avec leurs sacs à dos, leurs jupes courtes, leurs iPod.
L'arbre sous lequel ils s'étaient abrités d'une averse, riant, échangeant des baisers, mastiquant des chewing-gums à la cannelle.
La librairie où il lui avait acheté un recueil de poèmes de Pablo Neruda, et cet horrible bar de supporters où ils s'étaient donné la main pour la première fois. Les colonnes pseudo-helléniques qui faisaient semblant de soutenir le toit de la bibliothèque Llewellyn Roper. Cette boutique de cadeaux empestant le patchouli, l'encens et le tissu d'importation où il lui avait acheté la bague montée d'un morceau d'ambre - bulle de résine sertie d'argent, avec, emprisonnée à l'intérieur pour l'éternité, une drosophile préhistorique.
Et le Starbucks, où ils allaient pour travailler et n'ouvraient jamais le moindre livre.

NIKOS KAVVADIAS
Le Quart

" Cargos
Iron thoughts sail out at evening on iron ships
MALCOLM LOWRY

Le lieu: la passerelle d'un vieux cargo. Mirador sur l'immensité. Le jour, les 360 degrés de l'horizon, "le vase sans défaut de la mer" (Saint-John Perse), seule expérience sensible que nous puissions avoir (à moins d'être astronaute) de la rotondité de la Terre. Parfois au loin une côte basse qu'annoncent des odeurs, des oiseaux, des amoncellements de nuages ("comme des choux-fleurs en train de bouillir, peints par Michel-Ange ", selon la parfaite description qu'en donne Malcolm Lowry dans La Traversée du Panama). "
Olivier Rolin

 

YASUNARI KAWABATA

YASUNARI KAWABATA
Les pissenlits

Sur les rives de l'Ikuta fleurissent des pissenlits, à profusion. Caractéristique de la ville d'Ikuta, cette floraison évoque un printemps éclatant. Sur les trente-cinq mille âmes que compte la ville, trois cent quatre-vingt-quatorze vieillards ont dépassé quatre-vingts ans.
Il y a cependant quelque chose qui ne semble peut-être pas tout à fait à sa place à Ikuta — c'est l'asile de fous.


YASUNARI KAWABATA

Tristesse et Beauté

Le grondement de la montagne

Le fossé fétide était fourré de sauges vertes. Le train n'avançait toujours pas.


YASUNARI KAWABATA
Les Belles Endormies

"Et veillez éviter, je vous prie, les taquineries de mauvais goût! N'essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort!ça ne serait pas convenable!"recommanda l'hôtesse au vieil Eguchi.

HOZAN KEBO
Poème($) d'essence($)
et d'existence($)

répondez s'il vous plaît

la question m'intrigue:

comment existez-vous
quand vous existez?

par hasard?
par inadvertance?
ou bien même par pure inattention?
tous les jours vous (ou d'autres) (mais vous aussi)
me demandez:
"ça" va?

et tous les jours "ça"
me pose
un sacré problème
existentiel

je leur réponds (à vous aussi)
"on y fait aller"

pourquoi me regardez-vous
à chaque fois
d'un drôle d'oeil?


HOZAN KEBO's
Last Show

Adaptation française Roger Lahu

"moi, dit Hozan, je me pendrai à un tout petit bambou!"

 

KRISTIAN KEGINER
Un dépaysement

Plus que silence et rien, la nuit vient, c'est pareil.
Ces arbres d'êtres verts ne sont que transparence

PAOL KEINEG
La page Paol Keineg sur Lieux-dits

YACHAR KEMAL
Alors les oiseaux sont partis

Chaque année, à l'automne, des nuées de petits oiseaux de toutes sortes s'abattent sur le Plan de Florya, bande de plage voisine d'Istanbul. Une coutume qui remonte à l'époque de Byzance voulait qu'à la porte des mosquées, des églises et des synagogues, les gens achètent ces oiseaux et les laissent ensuite s'envoler, messagers qui plaideraient leur cause au paradis.
Mais aujourd'hui, les trois enfants miséreux, Sémih le loubard, Hayri aux yeux en triangle et Suleyman le Long, ont beau remplir leurs cages, au point que des oiseaux y meurent étouffés, non seulement personne ne veut plus gagner son paradis, mais sur les places publiques, au bruit des voitures et aux appels des cireurs de chaussures et des marchands de boulettes de viande se joignent bientôt les insultes et les moqueries des passants.


YACHAR KEMAL
Le pilier

Chaque année en Turquie, à la même époque, tout ce qu'un village de montagne compte comme hommes et bêtes, se met en marche, poussé par la faim, vers Tchoukour-Ova, la plaine d'Adana où pousse le coton. Tous ceux qui participent à cette expédition savent, en mettant les choses au mieux, qu'ils pourront peut-être trouver là-bas du travail et une maigre pitance.


YACHAR KEMAL
Et la mer se fâcha

"Je ne suis pas allé à la pêche avec Sélime, pendant des semaines, je ne l'ai même pas rencontré à Ménekché. Je n'étais jamais allé chez lui. Je me suis renseigné : il vivait dans une petite maison enfouie sous la vigne vierge et les églantiers, peinte en marron foncé, presque violet, avec un porche tout au long de sa façade. Il y avait à côté de la porte une dalle rectangulaire, romaine ou byzantine, gravée de fleurs étranges."

 

Collection Poésie traduite

MAURICE KENNY
Humours plus ou moins comiques

AU BAR LA COMETE
Dans le bar
un Mohawk entonne un chant
du tambour qui résonne des bouteilles de bière
aux bocks de café jusque dans les oreilles,
des pièces dégoulinent dans un chapeau.
Pendant ce temps
dans les toilettes des hommes
au-dessus des urinoirs
placé devant des graffiti et slogans pornos
au-dessus de la pluie d'urine
un vase d'iris et de chatons de saules
encombre les pisseurs
d'un sentiment de surprise et de joie.

 

MAYLIS DE KERANGAL
réparer les vivants

"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps."

 

LIZA KERIVEL
Inventaire des silences

Le silence est là, qui m'a toujours accompagnée. Si épais qu'avec lui, j'aurais pu me tricoter une écharpe et la serrer autour de mon cou. Si fort, en disant tout bas : il suffirait de presque rien.
Vous souvenez-vous de lui dans la maison, de sa main tenant fermement la mienne ? On ne s'emmurait pas dans le silence, c'était le silence qui venait s'emmurer chez nous, qui s'infiltrait partout, jusqu'à me terroriser à cette pensée : alors tu habites dans les murs maintenant ?

PAOL YANN KERMARC'HEG
La Galerne

La Galerne sent la mer
La Galerne sent le sel

La Galerne sent le sang qui bat

Aux veines des charrues
Aux veines bleues des algues

Et dans les plis des peaux qu'on sèche


JACK KEROUAC
Livre des esquisses

2 éternels ouvriers boulangers
pâles fatigués comme des bêtes,
retour du boulot à travers les découpes
d'argile rouge du Temps, couleur de vin
léger à l'horizon gris vers l'ouest,
ils se plaignent de leur travail
— Je songeais «Pourquoi
les hommes seraient-ils meilleurs
ou différents — L'un parlait,
l'autre pas; l'un objectait, l'autre
ruminait; me laissèrent dans
un parking pour poids lourds sur
la route de Greensboro N.C.

 

IMRE KERTESZ

IMRE KERTESZ
Un autre

"Crépuscule mourant de fin d'automne alangui; cette souffrance nostalgique, diffuse, ce regret des choses perdues qui nous saisit à la vue des foyers chaleureux, des cafés illuminés aux chandelles quand nous errons au bord de l'eau dans les villes étrangères; cette souffrance ancienne, anonyme, avec son poil et sa peau, ses traits et son caractère, souffrance de l'individu croupissant dans la cellule du Je, la cellule de l'envie d'ailleurs."


IMRE KERTESZ
Etre sans destin

"C'était cette fameuse heure caractéristique - encore maintenant, encore là je l'ai reconnue -, mon heure préférée au camp, et j'ai été saisi par un sentiment aigu, douloureux et vain : le mal du pays. Soudain tout s'est animé en moi, tout était là et se bousculait, toutes les atmosphères étranges m'ont surpris, les petits souvenirs m'ont fait trembler. Oui, dans un certain sens, là-bas, la vie était plus claire et plus simple."

"On reprend la décomposition des gestes : l'étiquette saisie dans la main droite, la main gauche extirpant du carton une boîte d'engrenage ou de composant mécanique, le code barre collé sur l'emballage d'un trait du pouce (celui à l'ongle noir). On est content, voire presque fier du résultat de la machine huilée appelée Travail.
Pourtant chatouillé par la tentation de l'île déserte, le mot tentation, tentation de la pensée, s'enfermer pour soi-même, le péché de s'échapper des autres et de l'intérêt commun. Parasitage incessant de la pensée, comme une sorte de lirre sauvage montant à l'assaut de l'écorce des nerfs, moeele épinière, cerveau!"

ALAIN KERVERN
Malgré le givre

"Bien que parvenu à maturité il y a plusieurs siècles dans un contexte social assimilable à une dictature militaire, le haïku réussit une permanence qui s'explique aujourd'hui par l'épanouissement d'une culture du flash, du clip, de l'instantané, du momentané et du provisoire.
Si l'accélération de l'histoire entraîne, sur un rythme de plus en plus vif, de plus en plus saccadé, de nouveaux modèles, des mutations en chaîne, des interrogations sans fin, le haïku, ce concentré de littérature, d'histoire et de philosophie accompagne depuis longtemps déjà la dissolution progressive des civilisations de la durée."

KEN KESEY
Et quelquefois j'ai comme une grande idée

INTRODUCTION
"J'étais coincé au coeur de l'hiver froid et gris du Wisconsin, lorsqu'un militant radical du campus me prêta ce qu'il décrivit comme " le superbe roman syndicaliste de Ken Kesey'". Ce nom me disait bien quelque chose — c'était le type qui avait écrit Vol au-dessus d'un nid de coucou, se gavait de LSD, était parti en cavale au Mexique après une descente de police et avait convié les Hell's Angels aux mythiques «Acid Tests ». Je rentrai chez moi, m'assis sur une chaise et lut la première phrase: « Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l'Oregon... viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga.» Je reçus le choc de cette ouverture vers dix-huit heures, dans l'obscurité naissante. Lorsque le soleil se leva le lendemain matin, j'étais encore sur la même chaise, où je demeurai assis jusque tard dans la journée, le temps de finir le livre. Entre-temps, il y avait eu beaucoup de musique, de vin bon marché et enfin, de café. Une fois que j'eus dévoré les dernières pages, un silence s'instaura, le temps de comprendre que mon ami le militant s'était planté sur toute la ligne: ça n'avait rien d'un roman syndicaliste...." Charles Bowden

" Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l'Oregon... viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. Les premiers ruisselets caracolent comme d'épais courants d'air parmi la petite oseille et le trèfle, les fougères et les orties, bifurquent, se scindent...forment des bras. "

"...une couleur qui est presque un son tellement elle est éclatante."

MOHAMMED KHAÏR-EDDINE
Agadir

"C'est le matin enrobant les derniers toits de ma ville natale tout à fait devant soi l'horizon moite percé de rayons aigus mon compagnon de voyage est content de pouvoir enfin retourner chez lui je dirais même qu'il exulte secrètement il me décrit son ancienne villa perchée comme un nid de cigogne sur la pointe de la kasbah que dit-il envahit le vent rapide des hauteurs un vent calme et pur qui n'a rien à voir avec le vent poussiéreux d'en bas de la route sale et des docks sa villa est tombée en même temps que la ville il perdit sa femme et ses deux fillettes mais il ne regrette pas ce mauvais coup du sort ayant voulu jadis répudier son épouse et confier ses enfants à quelque organisme de bienfaisance au contraire il est tout heureux puisque je ne suis pas mort que m'importe la vie des autres non ça ne vaut pas cher ça ne vaut pas mon pet l'autocar traîne sa carcasse poussive eh bien on arrivera on reverra au moins un éboulis de chez moi sois tranquille un ami qui a survécu comme moi à cette nuit terrible m'a envoyé à la caserne une photo le représentant contre la porte éclatée de ma demeure..."

VENUS KHOURY-GHATA
La revenante

Les rêves de Laura ne sont qu'un prolongement de ses journées. Elle s'est vue prendre la rue Saint-Antoine, tourner vers la rue de la Roquette qu'elle a traversée d'un pas rapide sous une pluie fine avant de s'arrêter pour reprendre son souffle. Boulevard de Ménilmontant, les réverbères qui éclairent le portail du Père-Lachaise nimbent de leur lumière des tombes noircies par le temps. Les stèles penchées parlent d'abandon. Personne à cette heure matinale dans le cimetière, personne à l'extérieur. Pourtant elle sent un regard sur sa nuque. Elle se retourne. De l'autre côté du boulevard, un homme assis sur un banc ne la quitte pas des yeux. Des cheveux mi-longs, un profil de Christ, des épaules tombantes sous un ample imperméable couleur mastic. Une benne à ordures passe. L'homme a disparu.

ALINE KINER
La nuit des béguines

"Dans ce quartier de Paris qu 'on appelle le Marais, au coin de la rue Charlemagne et de la rue des JardinsSaint-Paul, s'élève une tour brisée. Elle marque l'extrémité nord d'une muraille de plus de quatre-vingts mètres de long, ponctuée d'une seconde tour. Ce sont là les vestiges de l'enceinte construite à la fin du XIIème siècle par le roi Philippe Auguste pour protéger la ville. Un souvenir des guerres médiévales sur lequel s'appuient aujourd'hui les bâtiments du lycée Charlemagne. A son extrémité sud, le mur rejoint la rue de l'Ave-Maria, du nom du couvent qui, avant l'école, occupait les lieux. Mais au XIVème siècle elle en portait un autre. Elle s'appelait la « rue des Béguines ».
Car ce quadrilatère, ceint de venelles pavées de gris, où le bruit de la ville s'étouffe, laissant l'air libre aux trilles des oiseaux, aux cris des enfants qui jouent au ballon, aux rires des adolescents, filles et garçons mêlés, à leurs voix fortes et sans entrave, abritait alors - beaucoup l'ignorent - une institution unique en France : le grand béguinage de Paris. Fondé par Louis IX. Saint Louis.

ANDRUS KIVIRÄHK
L'homme qui savait la langue des serpents

"Mais il n'était pas question de revenir en arrière. J'étais là, au coeur de la folie moderne, et mon destin était d'y demeurer jusqu'à la fin de mes jours."

 

JEAN-PAUL KLEE

JEAN-PAUL KLEE
mon coeur flotte sur strasbourg comme une rose rose

Quant · à · moi,
sous l'extincteur Harden (Paris) dans un fauteuil ca-
ssé ma joie fut vive découvrir que la ...
philosophie n'était (comme poésie) que la
mélodie des Etoiles- Nous; ça commença,
(mince le micro!) l'heureux candidat récita
très pudique « confession» mes lectures, mes é­
tudes (mes maîtres) mes amis; voilà déjà
20 ans qu'à Strasbourg de Bordeaux il débarqua;
vos étudiants, vos travaux théâtre et poésie; vous nous
manqueriez; votre lecture romantisme allemand; il y a
de vous mille pages, Opus Lyrica; mais je n'aime
(dira-t-il) que les «fragments», l'œuvre doit
ouverte rester, tous · les· chemins · fileront· droit...
sur . le . complot · génial· de . la
vivante Synthesia!...



Sur Portnawak

JEAN-PAUL KLEE
Poëmes de la noirceur de l'occident


... Massés là comme des Vers-de-terre ils
écoutent prient un peu, müsiquent défilent Tambours clairons &
drapeaux (baveux) à travers tout le camp, de la potence au
four, dü müsée au cachot. La chambre-à-gaz est à l'écart,
ils . n' iront · quand . même · pas · jusqu'à ? ... Peut-on visiter aussi la
chambre / à / gaz? ... (les gens sûrement ne refuseraient
pas) - Non l'oiseau ni le dieu (ni les anges) ni les SOLEILS, ni les
milliards ·
d'étoiles · Galaxies · ne . savent · pas· le ...
millième de ce que les « hommes» ici ont fait ! ...
sürtout ne le dites jamais aux lions Tigres baleines,
aux chiens ni chats, ne le dites pas
aux bêtes les plüs Visqueuses & molles, car les
monstres les plüs froids de l'Univers, s'ils apprenaient nos
crimes (nos Anthropophagies) nos millions d'assassi-
nats, ils rougiront de honte !!! ... Ils
mourront de douleur & le SOLEIL lui-même,
le . Soleil . le . jour . . il...
saura, notre! SOLEIL! ex- plo-
se- ra !!!...

(Retour au Struthof)

KLEIST
La Marquise d'O

À M..., ville importante de Haute-Italie, la marquise d'O..., dame d'excellente réputation, veuve et mère de plusieurs enfants fort bien élevés, fit savoir par la presse qu'elle était, sans savoir comment, dans l'attente d'un heureux événement, que le père de l'enfant qu'elle allait mettre au monde devait se faire connaître, et que, pour des considérations d'ordre familial, elle était décidée à l'épouser. La dame qui, contrainte par sa situation, faisait avec une telle assurance une démarche aussi étrange, s'exposant ainsi à la risée du monde, était la fille de monsieur de
G..., commandant de la citadelle de M ....

 

BERNARD-MARIE KOLTES

BERNARD-MARIE KOLTES
L'héritage

Le glas, au loin.
Incendies dans la ville.
Le glas, et Pahiquial qui court à travers les champs.
Le glas, au fond du tumulte de la ville incendiée.
Pahiquial, qui regarde la lueur des feux, derrière lui, et se remet à courir dans les champs.
Et le glas.
L'intérieur de la maison.
Le cadavre, au centre de l'immense pièce, autour duquel s'affairent une multitude de domestiques.
Anne-Agathe est dans un fauteuil, au premier plan, dos tourné, et les regarde avec impatience.


BERNARD-MARIE KOLTES
Les amertumes

"« Comme l'acide sur le métal, comme la lumière dans une chambre noire, les amertumes se sont écrasées sur Alexis Pechkov.
Elles l'ont agressé avec la violence et la rapidité de la grêle et du vent, sans qu'un trait de son visage n'ait frémi.
Arraché, brûlé, debout enfin, il a arrêté les éléments comme on souffle une bougie.
Et sa voix a cloué le silence."


BERNARD-MARIE KOLTES
Dans la solitude des champs de coton

"J'allais de cette fenêtre éclairée, derrière moi, là-haut, à cette autre fenêtre éclairée, là-bas devant moi, selon une ligne bien droite qui passe à travers vous..."

"Or sachez que ce qui me répugne le plus au monde, plus même que l'intention illicite, plus que l'activité illicite elle-même, c'est le regard de celui qui vous présume plein d'intentions illicites et familier d'en avoir; non pas seulement à cause de ce regard lui-même, trouble pourtant au point de rendre trouble un torrent de montagne, — et votre regard à vous ferait remonter la boue au fond d'un verre d'eau — mais parce que, du seul poids de ce regard sur moi, la virginité qui est en moi se sent soudain violée, l'innocence coupable, et la ligne droite, censée me mener d'un point lumineux à un autre point lumineux, à cause de vous devient crochue et labyrinthe obscur dans l'obscur territoire où je me suis perdu."


"Alors ne me refusez pas de me dire l'objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ; et s'il s'agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d'une prison, ou dans la solitude d'un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit; de me la dire sans même me regarder. Car la vraie seule cruauté de cette heure du crépuscule où nous nous tenons tous les deux n'est pas qu'un homme blesse l'autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres et la tête, ou même le fasse pleurer ; la vraie et terrible cruauté est celle de l'homme ou de l'animal qui rend l'homme ou l'animal inachevé, qui l'interrompt comme des points de suspension au milieu d'une phrase, qui se détourne de lui après l'avoir regardé, qui fait, de l'animal ou de l'homme, une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu'on a commencée et qu'on froisse brutalement juste après avoir écrit la date."


BERNARD-MARIE KOLTES
Une part de ma vie
Entretiens (1983-1989)

"Pour ma part, j'ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n'importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous."


FRANCOIS BON
Pour Koltès

Je l'ai croisé une seule fois, mais nous avions parlé longtemps. C'était juste avant qu'il disparaisse, en 1989. Le visage de Bernard-Marie Koltès, l'intensité de son regard, m'ont toujours accompagné depuis. C'est dans cette voix et ce regard que, depuis, je lis et relis ses textes. Ce qui est étrange, c'est comment, à distance, on perçoit autrement : on s'attache à un détail, à une phrase, une image. Cela vous hante, parce qu'on y découvre, même si longtemps après, des indications formelles vitales. Parce que cela se veut d'abord théâtre, exige le corps, la bouche et les lumières, c'est une manière unique de rythme, une torsion autre de la syntaxe, un déport dans le choix des objets nommés, qui ont ajouté à notre langue. Une énigme, à la pointe de l'œuvre de Koltès, nous indique ce qui est aujourd'hui, pour l'exercice de la littérature, simplement nécessaire. Examiner cela, au microscope s'il faut, c'est plus qu'un hommage, c'est honorer une dette.

 


KOLTES : la question du lieu
Actes des Rencontres internationales Bernard-Marie Koltes

Jacques Deville : " «Je suis le premier à être convaincu de la futilité et de l'inutilité des voyages », écrivait-il à Hubert Gignoux, en 1978. Si l'infinie singularité de tout lieu réel fut perçue, par certains poètes de l'Après-Guerre, comme pouvant mettre en jeu la « référentialité » ou l'« a-référentialité » du langage, Koltès semble surtout y rechercher quelque chose comme les traces de Babel : des signes, des coïncidences, les marques d'un déplacement ou d'un décentrement, autrement dit le point de convergence de plusieurs espaces hétérogènes, nullement mythiques. Lagos comme tête de pont de la première colonisation occidentale en Afrique noire ; Managua comme bord extrême de la civilisation indienne ; voire : Metz comme ville-frontière..."

Anne-Françoise Benhamou : "Les lieux, plus qu'un cadre situationnel, sont avant tout une métaohore des relations humaines."

"Que serait un monde absolument angoissant dans lequel il n'est plus de dehors possible?" (Koltès)


BERNARD-MARIE KOLTES
Combat de nègre et de chiens

"Léone : L'avion, c'est une chose qui ne me plaît pas. Finalement, je préfère le téléphone; on peut toujours raccrocher."

"Questions et réponses brèves; rires, langage indéchiffrable qui résonne et s'amplifie, tourbillonne le long des barbelés et de haut en bas, remplit l'espace tout entier, règne dans l'obscurité et résonne encore sur toute la cité pétrifiée, dans une ultime série d'étincelles et de soleils qui explosent"

FATOS KONGOLI
Le dragon d'ivoire

"Il eut le temps de prendre un café, un cognac aussi, mais son fils ne venait toujours pas. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait. Quelquefois son fils manquait à leur rendez-vous et l'homme ne s'en souciait guère : un jeune de dix-sept ans peut avoir toutes sortes de raisons pour ne pas aller à un rendez-vous nullement urgent tel que le leur qui avait lieu habituellement chaque vendredi après-midi, à six heures, toujours au même endroit, le petit café des Amis de Vénus. Ils se retrouvaient donc là selon le vœu de son fils. C'était lui qui avait toujours décidé de l'heure et de l'endroit de leur rendez-vous depuis que sa femme et ses enfants l'avaient quitté, faisant ainsi de son divorce un fait accompli. À l'époque sa fille allait sur ses dix ans, son fils en avait six de moins."


FATOS KONGOLI
L'ombre de l'autre

"Enfin il dut se rendre à l'évidence : il passerait, bien sûr, une nuit blanche. Il avait essayé de ne pas penser, de se débarrasser ne fût-ce que quelques instants de l'angoisse qui lui oppressait le cœur, et peut-être, sans s'en apercevoir, s'était-il endormi. Mais il se sentait exténué, il avait la sensation que son sang charriait quelque chose de répugnant. Des miasmes d'égout l'avaient poursuivi partout, dans son bureau, dans les couloirs de la maison d'édition, dans la rue, au bistrot où il avait bu une bière chaude (on aurait dit de la pisse de rat), chez lui, dans toutes les pièces de son appartement, jusque dans son lit où il s'agitait — il ne savait plus depuis combien de temps — à côté du corps de sa femme."

ALEXANDRE KOUPRINE
Le Bracelet de grenats

"Vers la mi-août, la nouvelle lune amena brusquement une affreuse période d'intempéries comme seules en connaissent les côtes septentrionales de la mer Noire. Tantôt, pendant des journées entières, un épais brouillard couvrait la terre et la mer, et l'énorme sirène du phare beuglait, nuit et jour, tel un taureau furieux. Tantôt, d'un matin à l'autre, tombait sans interruption une pluie fine comme de la poussière d'eau, changeant les chemins et les sentiers argileux en un épais bourbier où s'enfonçaient désespérément camions et voitures. Tantôt s'élevait du nord-ouest, du côté de la steppe, un furieux ouragan: et alors les cimes des arbres se balançaient sans cesse, pliant et se redressant comme des vagues sous la tempête, les toits en tôle des villas grondaient pendant la nuit comme si quelqu'un eût couru sur eux en souliers ferrés, les châssis des fenêtres tressaillaient, les portes claquaient et les tuyaux de cheminée hurlaient sauvagement. Quelques barques de pêche se perdirent au large, deux ne revinrent pas: quinze jours plus tard, les corps des pêcheurs furent rejetés à divers endroits du rivage."

ANTJIE KROG
La douleur des mots

Les journalistes qui s'apprêtent à couvrir la Commission Vérité et Réconciliation, tout comme leurs rédacteurs en chef, ont droit à un atelier introductif. Nous sommes entourés en majorité de collègues allemands, néerlandais et chiliens. Plus remarquable encore, seuls deux reporters noirs sont venus - l'un de la radio, l'autre du Sowetan. Comment faut-il comprendre l'absence de journalistes noirs à tout ce qui touche la Commission ?
Au cours de l'habituelle séance de présentation, un journaliste allemand dit: "Je pense que l'Afrique du Sud est encore trop traumatisée pour faire vraiment face à son passé - vous cherchez à comprendre comment vous en avez réchappé, à savoir si votre économie est intacte, si vous allez vous en sortir." Au fil des débats, il apparaît clairement que les journalistes étrangers ne s'intéressent qu'aux demandeurs d'amnistie et à la présence éventuelle d'hommes politiques d'envergure parmi eux.

MILAN KUNDERA
La fête de l'insignifiance

C'était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps.
Cela l'incita à réfléchir : Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les cuisses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique? Il improvisa une réponse : la longueur des cuisses est l'image métaphorique du chemin, long et fascinant (c'est pourquoi il faut que les cuisses soient longues), qui mène vers l'accomplissement érotique ; en effet, se dit Alain, même au milieu du coït, la longueur des cuisses prête à la femme la magie romantique de l'inaccessible.
Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les fesses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique? Il improvisa une réponse : brutalité; gaieté; le chemin le plus court vers le but; but d'autant plus excitant qu'il est double.
Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les seins, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique? Il improvisa une réponse : sanctification de la femme; la Vierge Marie allaitant Jésus; le sexe masculin agenouillé devant la noble mission du sexe féminin.
Mais comment définir l'érotisme d'un homme (ou d'une époque) qui voit la séduction féminine concentrée au milieu du corps, dans le nombril?



MILAN KUNDERA
L'ignorance

"Pendant vingt ans il n'avait pensé qu'à son retour. Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l'essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d'Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l'avait perdu et n'aurait pu le retrouver qu'en racontant."

REINER KUNZE
Le poète Jan Skacel

"Je suis inaudible tel la lumière encore

Je médite sur le silence
jusqu'à tordre le cou à la peur

Celle de l'autre et la mienne intime
Ainsi, on dirait que je suis
comme les aveugles qui se retournent

En secret nous glissons dans les ténèbres par le chas de l'aiguille"