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ZOE VALDES
L'éternité de l'instant

traduit de l'espagnol (Cuba) par Albert Bensoussan


"Elle sentait le tamarinier. Li Ying en but jusqu'à étancher sa soif. Il se plut à entendre au loin l'écho d'un gong et le hennissement d'un cheval.

NILS-ASLAK VALKEAPÄÄ
Migrante est ma demeure

"Si je ne savais pas 
que je suis moi et que j’appartiens à un peuple 
je n’aurais pas su 
que tu es toi 
et tant de peuples du monde à la fois."

"L’été nous le passons sur la presqu’île d’Ittunjarga 
et l’hiver nos rennes sont dans la contrée de Dalvadas. "

FERNANDO VALLEJO
La Vierge des Tueurs

Il y avait dans la banlieue de Medellin un village silencieux et paisible qui s'appelait Sabaneta. Oh oui je l'ai bien connu parce que c'est tout près de là, au bord de la route venant d'Envigado, un autre village, que j'ai passé mon enfance : à mi-chemin entre les deux villages, dans la propriété de mes grands-parents, Santa Anita, à main gauche quand on arrive. Ça oui, je l'ai bien connu. Il se trouvait tout au bout de cette route, au bout du monde. Plus loin il n'y avait rien, c'est là que le monde commençait à descendre, à s'arrondir, à prendre son virage.


FERNANDO VALLEJO
Carlitos qui êtes aux cieux

Allez-y voir et vous verrez. Je vous invite. Avec armes et bagages et avec votre belle-mère et vos amis et les amis de vos amis et tout le quartier et votre parentèle, à boire de l'eau-de-vie de canne sur mon compte et à constater : le regard s'en va comme un épervier et vole, vole au-dessus du splendide paysage qui effrange les nuages.
- Et à quelle distance de la ville se trouve cette merveille ?
- En voiture, à cinq kilomètres, et à une lieue à cheval.
- Ah ! alors j'y vais à cheval parce que c'est plus joli et moins loin.

 

VLADISLAV VANCURA
Jan Marhoul

"L'espace de la nuit est le silence. De nulle part ne vient aucune voix. A travers le froid et l'obscurité on entend le souffle de l'univers. Les hommes, semence mystérieuse, dorment dans leurs maisons. Si la pauvreté et la douleur se mettaient à crier, la colonne de leur clameur monterait aussitôt jusqu'au bord des ténèbres. Si la mort n'était pas accablée, le grondement d'une action horrible et grandiose se ferait entendre à minuit et sur chacun des coups du temps."

 

DAVID VANN

DAVID VANN
komodo

Nous parlons peu car le moteur du bateau est trop bruyant, sans insonorisation et exposé à l’air libre, des planches arrachées, tandis que le capitaine est assis calmement juste au-dessus, gardien d’un enfer anonyme. Un bateau destiné à la collecte des déchets, ses lattes en bois brut tachées de graines de tomate et de mystérieuses demi-lunes où de sombres liquides ont chauffé, puis épaissi pour se dissoudre enfin. Des mouches qui cherchent des aliments plus conséquents. L’eau qui s’insinue partout autour des joints en contrebas, visible à travers les interstices, et un garçon à l’arrière qui actionne la pompe de cale en continu.
- Bon, heureusement qu’on sait nager, toi et moi, dit ma mère."

 


DAVID VANN
Le bleu au-delà


" MA mère m’a donné naissance sur l’île d’Adak, un petit amas de rochers et de neige loin dans l’archipel des Aléoutiennes, au bord de la mer de Béring. Mon père servait deux ans comme dentiste dans la Navy ; il avait choisi l’Alaska car il aimait la chasse et la pêche, mais manifestement il ne connaissait rien d’Adak au moment où il avait rempli sa demande d’affectation. Si ma mère avait su, elle aurait raturé elle-même le dossier. Avec suffisamment d’informations entre les mains, elle ne prenait jamais la mauvaise décision. "


DAVID VANN
L'Obscure Clarté de l'air

"Un navire en sommeil poussé en silence par une brise tranquille, le roulement de la coque et ses grincements, la traction de la voile. De petits oiseaux se posent sur les cordes. Impossible d’envisager ce qui s’est produit plus tôt. Le passé toujours ainsi, rétréci et défait et improbable."


DAVID VANN
Un poisson sur la lune

"L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie à des centaines de kilomètres/heure, rien qu’une entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère."


DAVID VANN
Aquarium

"Je m’enfouis sous la couette et me roulai en boule comme un poisson pulmoné attendant la pluie.
Une hibernation, sauf qu’on l’appelle estivation puisque c’est pendant les chaleurs de l’été et non le froid de l’hiver. Quand tout est insoutenable, que l’exposition aux éléments est trop intense, l’air trop chaud à respirer. Ma mère est la meilleure personne sur terre, la plus généreuse, la plus forte, mais c’était sa saison sèche, cette époque où elle était davantage une tempête qu’une personne, une poussière soufflée par le vent, prenant de la vitesse depuis un lieu vaste et sans source, je savais alors que je devais me cacher."


DAVID VANN
Impurs

"Le plancher ancien ployant sous ses pieds nus. La rugosité du vernis écaillé. Il prit le plateau en argent, suranné, pesant, la théière en argent richement décorée, les tasses en porcelaine blanche, tout ce qui le déprimait, et alors qu’il avait les mains prises, sa mère se pencha derrière lui et l’embrassa, ses lèvres sur son cou et le petit reniflement qu’elle faisait pour être mignonne, ce qui le fit tressaillir et lui donna envie de hurler. Mais il ne lâcha pas le plateau. Il le porta jusqu’à la table en fonte à l’ombre du figuier, tout près du mur du hangar pourvu d’un petit appartement à l’étage. Il envisageait d’y emménager pour échapper à sa mère, pour échapper à leur maison. "


DAVID VANN
Sukkwan Island

"Puis Roy rentra un jour d’une balade pour le trouver assis devant la radio, son pistolet à la main. Un silence étrange régnait, à l’exception des quelques bourdonnements et sifflements qui s’échappaient de l’appareil.
Jim ? fit Rhoda à l’autre bout. Ne me fais pas ça, connard.
Son père éteignit la radio et se leva. Il dévisagea Roy dans l’embrasure de la porte, observa la pièce autour de lui comme s’il était gêné par un détail minuscule et cherchait quelque chose à dire. Mais il resta muet. Il s’approcha de Roy et lui tendit le pistolet, puis il enfila son blouson et ses bottes avant de sortir.
Roy le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les arbres. Il regarda le pistolet dans sa main. Le chien était armé et il apercevait une douille cuivrée. Il le rabaissa en tenant le pistolet pointé loin de lui. Puis il réarma le chien, porta le canon à sa tempe et fit feu. "


DAVID VANN
Désolations

 "MA MÈRE n’était pas réelle. Elle était un rêve ancien, un espoir. Elle était un lieu. Neigeux, comme ici, et froid. Une maison en bois sur une colline au-dessus d’une rivière. Une journée couverte, la vieille peinture blanche des bâtiments rendue étrangement brillante par la lumière emprisonnée, et je rentrais de l’école. J’avais dix ans, j’avançais seule, j’avançais à travers les amas de neige sale dans le jardin, j’avançais jusqu’à notre porche étroit. Je ne me souviens pas du cours exact de mes pensées en cet instant, je ne me rappelle pas qui j’étais ni ce que je ressentais. Tout cela a disparu, effacé. J’ai ouvert notre porte d’entrée et j’ai trouvé ma mère pendue aux chevrons. Je suis désolée, ai-je dit, puis j’ai reculé avant de refermer la porte. J’étais à nouveau dehors, sous le porche."


DAVID VANN
dernier jour sur terre

 

« Après le suicide de mon père, j’ai hérité de toutes ses armes à feu. J’avais treize ans. Tard le soir, je tendais le bras derrière les manteaux de ma mère dans le placard de l’entrée pour tâter le canon de la carabine paternelle, une Magnum .300. Elle était lourde et froide, elle sentait la graisse à fusil. Je la portais dans le couloir, à travers la cuisine et le garde-manger jusque dans le garage, où j’allumais la lumière pour l’observer, une carabine à ours avec une lunette de visée, achetée en Alaska pour chasser les grizzlys. »

Remarque perso: Selon l'ONG Gun Violence Archive, 11 650 personnes sont mortes tuées par balles en 2017 sur le sol américain (sans compter les suicides), et on compte 273 fusillades de masse. 

BERNARD VARGAFTIG
Ce n'est que l'enfance

La sauge l'enfance l'attirance
La même insoumission de l'espoir
Une crainte suivie du glissement
Dont la fissure se déchire


MARIO VARGAS LLOSA
Aux Cinq Rues, Lima

"Était-elle réveillée ou encore dans son rêve ? Cette petite chaleur sur son pied droit était toujours là, une sensation insolite qui hérissait son corps tout entier et lui révélait qu’elle n’était pas seule dans ce lit. Les souvenirs déboulaient en foule dans sa tête mais ils s’ordonnaient comme des mots croisés dont on remplit lentement les cases."


MARIO VARGAS LLOSA
La fête au bouc

 "Après avoir servi le Chef durant tant d’années, tu avais perdu tout scrupule, toute sensibilité, toute trace de rectitude… Était-ce la condition sine qua non pour se maintenir au pouvoir sans mourir de dégoût ? Perdre son âme, devenir un monstre comme ton Chef …"


MARIO VARGAS LLIOSA
Le Paradis-un peu plus loin

"Oui, c’était là un véritable tableau de sauvage. Il le contempla avec satisfaction quand il lui sembla achevé. Là, comme dans l’esprit des sauvages, le réel et le fantastique se fondaient en une seule réalité. Sombre, un peu funèbre, imprégnée de religiosité et de désir, de vie et de mort. La moitié inférieure était objective, réaliste ; la supérieure, subjective et irréelle, mais non moins authentique que la première. La fille nue serait obscène sans la peur qui se lit dans son regard et cette bouche qui commence à se tordre en grimace. Mais la peur ne diminuait pas sa beauté, elle l’accroissait plutôt, lui faisant serrer les fesses de façon si suggestive.

"Comment peindre quelque chose après Manao Tupapau ? Tu avais raison, Koké, quand tu soutenais en pérorant là-bas, au Pouldu, à Pont-Aven, au café Voltaire à Paris, ou en discutant avec le Hollandais fou, à Arles, que peindre n’était pas une affaire de métier mais de circonstances, non d’adresse mais de fantaisie et d’élan vital. "

Manao Tupapau. Paul Gauguin .1892


MARIO VARGAS LLOSA
Le héros discret

"Felicito Yanaqué, patron de l'Entreprise de Transports Narihualâ, sortit de chez lui ce matin-là, comme tous les jours du lundi au samedi, à sept heures et demie pile, après avoir fait trente minutes de qi gong, pris une douche froide et s'être préparé son petit déjeuner habituel : café au lait de chèvre et tartines grillées beurrées, avec quelques gouttes de miel de chancaca1. Il habitait dans le centre de Piura, et la rue Arequipa éclatait déjà du brouhaha de la ville, ses hauts trottoirs étaient noirs de monde allant au bureau, au marché ou amenant les enfants à l'école. Quelques bigotes se dirigeaient vers la cathédrale pour la messe de huit heures."


MARIO VARGAS LLOSA
Le rêve du Celte

Lorsque s'ouvrit la porte de sa cellule, en même temps que le flot de lumière et un coup de vent, le bruit de la rue pénétra aussi, amorti par les murs de pierre, et Roger se réveilla, dans l'effroi. Clignant des yeux, l'esprit encore embrumé, faisant effort pour se ressaisir, il aperçut, appuyée au chambranle de la porte, la silhouette du sheriff. Son visage flasque, aux moustaches blondes et aux petits yeux malveillants, le contemplait avec l'antipathie qu'il n'avait jamais tenté de dissimuler. Voilà un type qui souffrirait si le gouvernement anglais répondait favorablement à son recours en grâce.
— Visite, murmura le sheriff, sans le quitter des yeux.


MARIO VARGAS LLOSA
Conversation à La Cathédrale

Depuis la porte de La Crônica Santiago regarde l'avenue Tacna, sans amour : des automobiles, des édifices pâles et dépareillés, des squelettes d'enseignes lumineuses flottant dans la brume, la grisaille de midi. Foutu Pérou, mais depuis quand? Les petits vendeurs de journaux maraudent entre les véhicules arrêtés par le feu rouge de l'avenue Wilson en braillant les titres du soir, cependant qu'à pas lents, il se dirige vers la Colmena. Les mains dans les poches, tête basse, il marche au milieu de passants qui avancent aussi vers la Place San Martin. Il était pareil au Pérou, Zavalita, foutu depuis un certain temps. Depuis quand? pense-t-il.


MANUEL VASQUEZ MONTALBAN
MARCOS. Le maître des miroirs

"Quand j'étais avec Marcos dans la jungle, il me faisait penser à Chaplin au moment où celui-ci réussit à capturer tout seul l'armée allemande. Comment as-tu réussi? lui demande-t-on. et Charlot répond: je les ai encerclés. Si la métaphore de l'indigène était diffusée de par le monde, à travers l'exposé du face à face entre le globalisé et le globalisateur, le zapatisme serait en mesure de représenter la référence politique du XXIème siècle."


FRANCK VENAILLE
La descente de l'Escaut
Poème

Des-
cendre
au
plus
profond
du
corps
du
fleuve.

la mer
se
noie!
Plonger!
plonger!
Puis
retrouver
ce
monde
de si peu
de joie.

 

JEAN-PIERRE VERHEGGEN

JEAN-PIERRE VERHEGGEN
Ridiculum vitae
précédé de
Artaud Rimbur

"Il est de la rythmique qui fait qu 'un homme se dévale pour écrire et s 'escalade pour vivre. Dans un mouvement comme dans l'autre, il ne peut être que polyphonique. Chez Verheggen la polyphonie est crûment sensorielle : la connaissance par les tripes. Mais il y a plus, c'est un obsédé des saveurs. Du langage il traque les succulences secrètes, les épices ravageuses. Il les débusque dans les profondeurs du dire. Violentes ou suaves, il se les remonte jusqu'aux papilles. C'est là qu'il se les ensalive, mot à mot. On le lit avec des yeux qui auraient du nez, et une bouche qui aurait un regard. Avec lui, on se sent alphabétisés de partout, du rectum aux génitoires, en passant par le cœur, où l'émotion, toujours, est l'honneur de la folie." Marcel Moreau


JEAN-PIERRE VERHEGGEN
Poète bin qu'oui,
Poète bin qu'non?

Il y a trente-six sortes de poètes : champêtres ou rodomonts, peuls ou auvergnats, voire ambigus et ambidextres à la fois ! Il y a parmi eux des alcoolos, des mycologues, des indécis, des kamikazes, des inconnus et des curés de leur propre petite gloire locale personnelle ! Sans oublier les agités du buccal et les centaines d'autres espèces. Poète moi-même — peut-être ? (la question reste ouverte) —, j'en ai tiré quelques portraits, le plus souvent au tir à têtes de pipes. C'est que je n'attache jamais ma censure quand je conduis mon autodérision ! Me voici donc fonçant à vive allure sur l'âge ingrat qu'est la vieillesse pour lui rappeler que je suis et veux rester une « persona non gaga » ou plus loin écrasant sans vergogne quelques nouveau-nés choisis parmi nos récents néologismes abscons et technico-bluffeurs venus, une fois encore, s'embourber dans notre langue : procrastination, locaphage (ou locavore : au choix !), accidentogène et buvabilité, etc. Pan ! Sans le moindre coup de frein ! Pan dans le mille !


JEAN-PIERRE VERHEGGEN
Sodome et grammaire

Ou Sodome et Grosso Modo si l'on préfère ! Nous sommes en effet en Presque Poésie. À l'orée. À l'oreille et Hardy comme il a déjà été dit et redit Aux bords. Aux confins : entre à-peu-près, pataquès, persiflage —voire franche provocation ! — et joyeuse parodie. Aux limites imprécises. Là où les frontières sont tantôt floues tantôt fluides. Là où également tous les coups sont permis pourvu qu'ils mettent en évidence les infinies ressources de notre belle langue française tout en la défendant contre qui la voudrait aujourd'hui plus démunie et déshumanisée que jamais ou davantage surchargée de préciosités ridicules. Un uppercut donc — à la Cravan, s'entend ! — aux rappeurs Camembert ; un swing ou deux savates aux slameurs pompiers ; une claque en passant à la novlangue technologique ; une solide peignée au branchouille mode d'emploi sans oublier une chiquenaude amicale aux grands ancêtres d'anthologie car nul n'est parfait, n'est-ce pas ? Surtout pas l'auteur qui dans une ultime pirouette d'autodérision prend congé de lui-même en s'exclamant : salut l'Autiste ! Salut !


JEAN-PIERRE VERHEGGEN
L'Idiot du Vieil-Âge

Jadis, la situation était grave mais pas désespérée. Aujourd'hui, elle est désespérée mais ce n'est pas grave.

ROMAIN VERGER
Forêts noires

"Je sentais cette vaste étendue d’eau infuser en moi ses reflets d’ardoise et d’acier, et dans mon cœur, les battements volcaniques des roches, le pétillement sourd de leur mémoire thermique. Lorsqu’une plage le permettait, je descendais sur la berge, entrais jusqu’aux chevilles dans l’eau glacée pour la brasser de mes mains. L’onde ainsi créée caressait les laves grises découvertes qui retrouvaient aussitôt leur noirceur native dont l’éclat et la brillance me rappelaient la chevelure de Hatsue sous le néon. Je ramassais des pierres, celles qui me semblaient garder mémoire de la fournaise qui avait saisi la région des siècles plus tôt. Certaines fractures laissaient voir quel enfer avait déferlé par la plaine."


ROMAIN VERGER
Grande Ourse

" Il lui semblait marcher depuis des mois, seul sur une mer ou dans un ciel solide lorsque, tout à coup, un mur de fourrure se leva face à lui. Bouchant l’horizon, une masse fauve dressée sur ses pattes postérieures. Elle faisait bien trois fois sa taille. Une bête comme il n’en avait jamais vue, formidablement massive et puissante, et dont l’ombre trapue et goudronneuse le fixait au sol. Il n’avait plus croisé trace de vie depuis une éternité et ce concentré de chair vive surgissait du néant, comme de sa propre imagination : une ourse énorme dont la gueule surmontée d’une forte bosse frontale fumait dans l’air glacial. Son abdomen pouvait bien contenir à lui seul tout le clan disparu. Et plus encore : dans cette épaisse et large toison hivernale tendue qui n’était qu’à deux doigts d’Arcas, il y avait là quelque chose d’intensément menaçant et d’attirant, une forêt s’ouvrant dans la neige, une promesse de feuillage, de reprise, de repeuplement. Debout, l’animal ne bougeait pas. "

"Il aimait tout particulièrement cette odeur matinale de la Galerie, qui lui réservait son concentré d’effluves. Comme celle du pain grillé ou du café pour d’autres, lui se délectait de ce mélange de vieux bois et d’os. Il aimait leur connivence, qu’il n’avait jamais cherché à débrouiller, dont il n’avait jamais démenti la troublante parenté. Et ce n’étaient pas les nombreuses pièces de bois taillées, dont on complétait les squelettes lacunaires, qui eussent suffi à en expliquer l’harmonie. Non, cela tenait à autre chose, à cette peine fossilisée en lui, et bien avant lui, douleur fossile venue de la nuit des temps. Il la traînait sans pouvoir l’expliquer ni même la définir. Une sorte de lointaine tragédie dans laquelle, sur un plateau désert, sans décor ni accessoire, il aurait eu pour rôle de donner la réplique à des comédiens absents. Bientôt, tout cela – le silence, les senteurs et le paysage pétrifié – serait balayé par le bruit, les parfums grossièrement mêlés et le mouvement confus des premiers visiteurs." 


note de l'éditeur Quidam Editeur:  "Venu d’un ailleurs paléolithique et seul parmi les glaces, Arcas est condamné à survivre et retrouver les siens malgré le froid et la faim. Quant à Mâchefer, assujetti aux figures d’Ana et Mia, c’est un modeste employé à la Galerie d’anatomie comparée du Jardin des Plantes. Fasciné par la minéralité des grands corps fossiles dont il a la garde, il ne songe, dans son délire anorexique, qu’à épurer le sien à leur ressemblance. Qu’ont en partage ces deux personnages que 35 000 ans séparent ? Qui sait si nous ne gardons pas la mémoire organique et mimétique des terreurs ancestrales ? "

BOB VERSCHUEREN
Dialogues entre Nature et Architecture

"Un coup de balai
comme
un coup de vent.
Tout disparaît
à jamais
mais perdure dans nos mémoires."

CHRISTIANE VESCHAMBRE
Les mots pauvres

L'eau bleue du soir. Elle circule entre les branches de l'arbre. Les feuilles de l'arbre flottent, imperceptiblement soulevées, sur la nappe d'eau verticale et immobile"

TARJEI VESAAS
Les oiseaux

Ce soir-là, Mattis regarda si le ciel était clair et sans nuage, et c'était bien cela. puis il dit à Hege, sa soeur, pour lui donner de l'entrain :
- T'es comme l'éclair, toi, dit-il.
Il eut un petit frémissement quand il eut ce mot-là à la bouche, mais il resta calme quand même puisque le ciel était beau.
-Avec tes aiguilles à tricoter, je veux dire, ajouta-t-il.

 

TANGUY VIEL

TANGUY VIEL
Icebergs

"Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. Les vrais livres conservent le long de leur parcours cette résistance à la déformation qui permettra à tous d’être déposés là-bas, de l’autre côté de la fable, déplaçant à la surface de l’eau la masse calculée de leur volume. En ce sens, ce qui suit n’est pas un vrai livre : pas de coque ni d’épontille, encore moins d’étrave pour déchirer aucune mer. Cet ouvrage, à la limite, est un poisson, mais plutôt même, une algue."

"... alors j’ai ouvert un fichier sur mon ordinateur et, dans un mélange de désarroi et de réconfort, j’ai commencé à copier des phrases et des citations. Et c’est comme si là, dans ce fichier, j’avais enfin inscrit mon propre esprit esprit, en le lovant d’abord dans les phrases des autres, un peu comme des couvertures de survie dans lesquelles s’envelopper en plein naufrage."


TANGUY VIEL
Maladie

Vous ne comprenez pas. Si je venais vous voir en disant que je veux guérir, si j'ouvrais la porte de votre cabinet en disant soignez-moi, vous ne comprenez pas, cela ferait encore partie de ma maladie, tout fait partie de ma maladie, jusqu'aux moments où je ne suis pas malade. Il n'y a rien à faire contre une maladie comme la mienne, une maladie qui reste à l'intérieur de moi, qui s'occupe de moi sous tous les angles, physiquement, mentalement, une maladie pour empêcher la vie de se dérouler normalement, toujours là, quelque action que j'entreprenne, quelque comportement que je montre, toujours là, partout.


TANGUY VIEL
Cinéma

Une voiture de sport, la voiture rouge de Milo Tindle, qui roule dans l'allée qui mène au château, au manoir qu'on voit de face et qui en impose. Tindle, c'est son nom, c'est un Anglais, et il se gare dans la cour du manoir, sur le gravier, avec sa voiture de sport rouge, et sa veste étriquée très à la mode dans les années soixante­dix. Il en sort, de sa voiture rouge (avec ses initiales inscrites sur le côté, sur l'aile droite, rajoutées par-dessus la peinture, c'est écrit : M.T., comme Milo Tindle).

 


TANGUY VIEL
Le Black Note

"Je ne vous ai jamais menti, parce que mentir, c'est comme si des choses pouvaient être fausses, comme si elles n'avaient rien à faire dans notre monde, et ça n'existe pas, cela, le mensonge, ça n'existe pas."


TANGUY VIEL
L'insoupçonnable

Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu'elle avait été blanche, lumineuse sous l'effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d'argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l'édifice.


TANGUY VIEL
L'absolue perfection du crime

"...comme si le dehors là-bas, outre l'écume de la mer et la ville ( Brest ) au loin derrière, comme si quand le soleil s'absentait seulement la couleur chlorophylle bravait la transparence du verre et venait assombrir l'intérieur des âmes, l'intérieur des murs d'abord puis, par extension, l'intérieur des âmes. On était comme des gosses quand le crachin ou la grisaille, quand cela aurait suffi plus jeunes à mettre fin à nos jours, quelquefois, à cause de la fêlure qui s'ouvrait en nos coeurs, à cause de cette pluie ou des arbres trop verts qui semblaient nous vomir dessus, on s'énervait, on travaillait mal, et on attendait la nuit pour y noyer l'angoisse."

Couverture : Photographie d'Olivier Grouazel.

JASMINE VIGUIER
Exactement là

Je est fêlé Je était cassé en miettes en morceaux Je a réparé petit à petit tout rassemblé mais Je garde cette fêlure...peut-être était-elle là avant?

ROLAND VILELLA
La sentinelle de fer
. Mémoires du bagne de Nosy Lava. Madagascar.

"Le voile se déchire dans mon esprit. Offrir une mémoire à ces hommes, c'est nommer des ombres vêtues de haillons, chargées de crimes, épuisées par les tortures, la faim et la longueur effroyable de leur peine. Offrir une mémoire à ces hommes, c'est simplement les reconnaître et leur donner le droit d'être entendus. Tous autant qu'ils sont ! Tueurs ou escrocs, repentants ou non, abêtis de coups ou rusés, vicieux ou pas, mais tous brûlés au feu barbare de la torture, ce feu avilissant qui, sans les absoudre de leurs crimes, range la pitié dans leur camp. À ces hommes brisés, errants comme des animaux sournois dans le camp, il faut redonner le titre d'homme et le respect qui va avec. "

" Lorsqu'au crépuscule, dans la solitude de la baie où le voilier est ancré, je lève les yeux sur la sinistre sentinelle de fer, je ne peux m'empêcher de frissonner. Le soir se fait alors plus sombre et dans l'obscurité tendue comme un drap noir, j'entends l'âme des assassins que l'on torture gémir du malheur de vivre. Sur la plage encore chaude, une dernière lueur enflamme une pirogue abandonnée pour la nuit, son balancier lancé vers le ciel comme une supplique. La solitude se fait lourde. Un oiseau de mer attardé lance un cri d'alarme. La beauté m'étreint alors comme une peur et je devine que c'est la mort que je contemple."

"Albert Abolaza était porteur d'un message et n'a survécu que dans le but de le transmettre. En même temps qu'il assume son tragique destin, il dit les bas-fonds d'une société malgache profondément inégalitaire et corrompue où, en ce début de XXIe siècle, les hommes continuent à mourir de faim. Fresque brutale de criminels et de voleurs, tous misérables, livrés à d'impitoyables bourreaux appointés par l'État. Deux faces d'une société. Deux miroirs inversés. Une seule et même image. "


Nosy Lava est une petite île située au nord-ouest de Madagascar, à l'entrée de la Baie de Narinda.
Cette île qui comporte aujourd'hui trois petits villages était, autrefois, de 1911 à 2010, le bagne de Madagascar.

Suite aux différents changements politiques, les derniers prisonniers ont été libérés, et certains continuent à peupler l'île.

THOMAS VINAU
Tutu bleu

Quelque chose
se lève
qui n'est pas
le jour

BENOÎT VINCENT
Pas rien

J’ai commencé à prendre des notes alors, afin de ne pas laisser perdre les grelots de moi qui s’estompent. Je me rends bien compte que si mon langage s’appauvrit (c’est là toute l’affaire, tout le récit) – ce qui dénote de bien d’autres, comme la raréfaction des livres des lectures le silence des discussions l’éparpillement des amitiés), c’est que je suis rattrapée. Rattrapée par leur torpeur, leur fin de banquet sordide, leur peur larvée en fête permanente. Leur manque de stupeur. (Stupeur : ce qui surprend, ce qui émeut, ce qui fait taire. Les îlots de silence engloutis par le brouhaha constant, sourd, assourdissant.)"

GUILLAUME VISSAC
coup de tête

 "Quand on me demande, comme ça, ce que j’écris, voilà ce que je réponds le plus souvent : c’est l’histoire d’un mec qui a perdu sa main et qui veut la retrouver. J’ai rien à dire de plus. On me répond pas non plus."

"Les jours de marché chlinguent autrement, même le matin, avant chaleur. Je les entends plaquer l’étal, racler tréteaux. Des fois ça sent la soupe, ça sent la mer. Ces matins-là je rêve pas, je bouffe, sans pour autant ouvrir un œil, bouger un pied. Salive chargée de ces goûts-là qui pèsent que dalle. Au moins, je me dis, je risque pas de les gerber dans la foulée."

 "Je demande ma route aux quelques corps heurtés quand il y en a. Ils m’indiquent droite, gauche, me disent qu’ils savent que dalle. Je cherche le nom de la rue comme un sésame caché qu’on saurait même pas dire. Je tourne en rond comme coquille vide dans le labyrinthe de la vraie ville. Je marche en gros comme je dors, je remarque : enroulé sur moi-même. Suis les rails, mon cul : j’y crois plus. Je crois plus aux conseils qu’on donne maquillés comme des ordres. Je crois plus qu’au ciment sous mes pompes, à l’horizon qui ondule et qu’on attrape jamais."

JEAN-JACQUES VITON
Zama

dire aller nulle part ne dit rien
se fixer là d'où l'on dit ça veut dire
allons n'importe où mais n'importe où
contient un vague goût de quelque part
sans le nommer rien
dire aller nulle part est un plan désorienté
hors des corridors d'agendas
aller n'importe où c'est débrouiller
les va-et-vient opaques
c'est avancer vers un là-bas


n'importe où mais n'importe où
contient un vague goût de quelque part
sans le nommer innommable intérieur
dialogues assourdis appels en pointillés
cadence des pas retour à la ligne
prise directe sur ce qui surgit
continuer y aller là pour voir
ce qui s'inscrit là désigne le vivant
une table est notre langue
peu importent les distances parcourues


il voit un oiseau gris sur une cheminée
un des cinq qui volaient dispersés il souhaite
qu'ils l'attendent lui rappellent qu'il est arrivé
vers un là-bas multiple en désorientation naturelle
rien ne colle ne dit pas rien ne va c'est un passage
où qu'il soit il peut en revenir en un clic
l'instantané changement transforme le souvenir
Zama n'évolue pas il bouge dans le quelque part
c'était la ville où il marchait pour aller n'importe où
quelque part où le léger demain attend


JEAN-JACQUES VITON
Je voulais m'en aller
mais je n'ai pas bougé

l'intime et l'environ ce qui ensemble encercle
impossible de rattacher un mot à quoi injecte du vide
un sentiment penché il forme siphon aspire
par saccades irrégulières une noria déréglée
donne un déséquilibre calme

choisir de petites places
un couloir bref un débarras sans écho
où tenir debout sans bouger est nécessaire

ça arrive en haut vers la tête après ça descend
ça coule comme un sirop ça peut coller
réparti dans le torse ça émerge sur la poitrine
les bras sont pris dans la circulation intérieure

ne pas poser trop de questions sur cette descente

les petites places quittées passer aux fenêtres
dehors il fait froid ou chaud on n'en sait rien
entre deux veilles entre matin et soir
entre aube et crépuscule c'est moins précis
la peau retient tout tant mieux les organes et les os
la sueur glisse en surface sur les plis
ça devient lours encombrant alors il y a les mains
elles se frottent l'une contre l'autre
plier plusieurs fois les genoux s'ils résistent

 

WILLIAM T. VOLLMANN
Le Grans partout

"Je suis le fils de mon père. Récemment, à Noël, dans la boulangerie qui non seulement est la meilleure de la ville mais n'oublie jamais qu'elle l'est, alors que nous faisions la queue pour récupérer notre tarte, mon père se mit à côté de moi pour discuter. Sur ce, une des plus hautes sommités pâtissières, qui se fait un devoir de remettre la clientèle à sa place même aux périodes de l'année où celle-ci n'a rien d'envahissant, lui ordonna : "Monsieur; merci d'arrêter de bloquer la queue immédiatement !" Mon père se tourna vers moi et me dit tranquillement : "Dès que tu leur donnes un peu de pouvoir, les gens deviennent des nazis, tu ne trouves pas ?"

"Qui suis-je ? Où suis-je ? Que devrais-je emporter avec moi ? Devrais-je fuir le à l'époque ? Et si les souvenirs ou les références n'étaient que du ballast couvert de neige ? Un jour je ressemblerai certainement à ces bouts de chien mort que j'ai aperçus près de la roue du wagon. Sur la Montagne Froide, des nuages gris tapissent le toit glacé que forme le ciel, et celui qui renonce à l'Amérique plastique reçoit en échange un ciel côtelé de pluie oblique."

 

ANTOINE VOLODINE, MANUELA DRAEGER, ELLI KRONAUER, LUTZ BASSMANN

ANTOINE VOLODINE
Frères sorcières

"Au fil des années, l’Organisation dans les villes que nous visitions se réduisait à quelques individus désabusés et sans pouvoir, qui constataient avec fatalisme le délabrement généralisé, l’effondrement des valeurs révolutionnaires, l’attirance pour la violence individuelle et pour les solutions de désespoir comme l’exil ou la collaboration avec des bandits."

 


ANTOINE VOLODINE
Lisbonne
Dernière marge

Rue de l'Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.
« Les quoi ? demanda-t-il, s'étonna-t-il. Qu'est-ce que tu as dit ?
- Les potences », confirma-t-elle, avec un mouvement provocant de l'épaule.
Et : J'ai toujours voulu faire démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les gifle. Et lui : Ton roman ? Tu as vraiment l'intention de l'écrire ? Qui gifle qui ? Et elle : Qui les gifle, eux, les esclaves gras de l'Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l'Amérique, et les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traîtres et leurs dogues, et toi aussi, mon dogue, toi aussi."


ANTOINE VOLODINE
Terminus radieux

"Le vent de nouveau s'approcha des herbes et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d'armoises-savoureuses, d'armoises-blanches, d'absinthes.
Le ciel était couvert d'une mince laque de nuages. Juste derrière, le soleil invisible brillait. On ne pouvait lever les yeux sans être ébloui.
Aux pieds de Kronauer, la mourante gémit."


ANTOINE VOLODINE
Le port intérieur

La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l'ombre et ne pas avoir à décrire l'ombre. Le mieux serait de s'allonger dans l'amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d'être ainsi jusqu'au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.


ERIC VUILLARD

ERIC VUILLARD
Congo

"On ne sait pas exactement d’où est sortie sa face hideuse ; certains racontent que c’est Fiévez qui l’édicta ; dans son peignoir crème auquel manque un bouton, se tenant devant sa résidence, à moitié ivre, il aurait proféré cette règle intolérable : celui qui tire des coups de fusil doit, pour justifier l’emploi de ses munitions, couper les mains droites des cadavres et les ramener au camp. Alors, la main coupée devint la loi, la mutilation une habitude. On a dit parfois que Fiévez avait été pour Conrad le modèle de Kurtz. Mais Fiévez, le vrai de vrai, est bien pire. Fiévez est au-delà de tous les Kurtz, de tous les tyrans et de tous les fous littéraires."

"Fiévez fait scier tous les arbres autour de sa bicoque afin de tirer des coups de fusil sur les nègres qui passent. Voilà le système Fiévez, le manuel de son âme. Cela devait tout de même lui faire quelque chose de voir ces paniers pleins de mains. Ou plutôt non, ça ne lui faisait peut-être rien, mais alors rien du tout, et c’était ça qu’il trouvait le plus mystérieux, c’était ça qui le fascinait et l’effarait dans son refuge de lianes. Pauvre Fiévez. Avec ses pièces justificatives pour les munitions employées, ses pièces justificatives faites de peau et d’os, avec cette peur qu’il distille tout autour de lui et son parfum d’étrange cauchemar."

"La population baisse. On raconte qu’une fois, on amena à Fiévez en un seul jour 1 308 mains. 1 308 mains droites. 1 308 mains d’homme. Ça devait être bizarre ce tas de mains. On doit d’abord se demander ce que c’est, comme sur cette photographie où des indigènes en compagnie de Harris, un missionnaire, tiennent devant eux quelque chose. L’image est incongrue, bizarre. Ils tiennent entre leurs mains des mains."


ERIC VUILLARD
La guerre des pauvres

Un endroit où aller

"Son père avait été pendu. Il était tombé dans le vide comme un sac de grain. On avait dû le porter la nuit sur l’épaule, puis il était resté silencieux, la bouche pleine de terre. Alors, tout avait pris feu. Les chênes, les prés, les rivières, le gaillet des talus, la terre pauvre, l’église, tout. Il avait onze ans. "

 

Jacques Brelivet


ERIC VUILLARD
L'ordre du jour

"À cet instant, sous l'horloge, dans le box des accusés, le temps s'arrête ; il se passe quelque chose. Toute la salle se tourne vers eux. Comme Kessel, envoyé spécial de France-Soir au tribunal de Nuremberg, le raconte, en entendant ce mot "merveilleux !", Goering se mit à rire. Au souvenir de cette exclamation surjouée, sentant peut- être combien cette réplique de théâtre était aux antipodes de la grande Histoire, de sa décence, de l'idée que l'on se fait des grands événements, Goering regarda Ribbentrop et se mit à rire. Et Ribbentrop, à son tour, fut secoué d'un rire nerveux. Face au tribunal international, devant leurs juges, devant les journalistes du monde entier, ils ne purent se retenir de rire, au milieu des ruines."


ERIC VUILLARD
Tristesse de la terre
Une histoire de Buffalo Bill Cody

"LE SPECTACLE est l'origine du monde.
Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre. Ainsi, à Chicago, lors de l'Exposition universelle de 1893 commémorant les quatre cents ans du voyage de Colomb, un stand de reliques, installé dans l'allée centrale, exposa le cadavre séché dun nouveau-né indien. Il y eut vingt et un millions de visiteurs. On se promenait sur les balcons de bois de l'Idaho Building, on admirait les miracles de la technologie, comme cette colossale Vénus de Milo en chocolat à l'entrée du pavillon de l'agriculture, et puis on se payait un cornet de saucisses à dix cents."

RICHARD WAGAMESE
Les Etoiles s'éteignent à l'aube

"Le garçon se leva et tendit une main que son père saisit. Il sentait les os de ses doigts et la rugosité sèche de sa peau contre sa paume. Il le tira pour le mettre debout, puis il coinça un bras autour de son dos et sous son aisselle, et il commença à marcher. Ils se frayèrent un chemin sur les cent mètres d’espace qui les séparaient du bord et l’atteignirent. En dessous d’eux, dans la vallée, la rivière était un ruban de mercure. Elle ondoyait au fond, ici et là ils percevaient la hachure des arbres, des arbustes et des buissons, ainsi que l’imprécise blancheur des pierres sur les berges. Derrière, les montagnes formaient un mur noir. Le garçon amena son père aussi près de l’extrémité du précipice qu’il l’osa; ils restèrent ainsi accrochés l’un à l’autre à regarder impassibles au-delà de ce vaste espace. "

RICHARD WAGAMESE
Starlight

KEITH WALDROP
Taches d'eau

Traduit de l'américain par Paol Keineg

"Même si son rêve est
vraiment lié au
bruit de la pluie, il
n'acceptera pas le il
pleut
de quelqu'un qui dort."

"Dans la clairière
la plus lointaine, des malentendus
continuent de se lever."


KEITH WALDROP
Le vrai sujet

"Il perçoit le présent comme du temps emprunté, emprunt au-delà de ses moyens, dette qu'il ne pourra jamais espérer rembourser.

Il paierait très cher pour croire que le temps est une contradiction dans les termes. Il donnerait n'importe quoi pour un miracle juste à temps.

Il a soif d'intervalle."

"On demande à Jacob de Lafon de dessiner le cadran d'une horloge. Il le représente par un cercle que décrit la rotation d'une fronde. Sa fronde n'a pas de cible précise, ni de zone privilégiée, elle n'est d'aucune obédience particulière.

Quand on lui demande d'expliquer pourquoi les aiguilles reviennent à leur point de départ, son esprit se met à dériver vers les îles d'un archipel."


FORMES

aube - brune

allumé - éteint

organisation oscillatoire, un genre de
sablier vivant

sexe - mort - lèpre

surface sensible et
en dessous
un silence, bref
mais intense

depuis le cœur re-
distribué, esprit

curieux
ordinaire, arbitraire
au plus profond

imprimé sur les
doigts, tout
l'animal souffrant

sous les grandes ellipses, noyau
magnétique, est-ce que les immortels
rêvent ?

feu - soleil - évaporation d'acide car-
bonique

échelle au mur, viens

DAVID FOSTER WALLACE
L'Infinie Comédie

"Je suis assis dans un bureau, entouré de têtes et de corps. Ma posture est congrûment adaptée à la forme de ma chaise droite. C'est une pièce froide de l'Administration de l'Université, lambrissée, décorée de Remington, protégée contre la chaleur de novembre par un double vitrage, isolée des bruits administratifs par l'antichambre dans laquelle oncle Charles, Mr deLint et moi-même avons été préalablement reçus.
Je suis là.
Trois visages se sont mis en place au-dessus de vestons sport estivaux et de demi-Windsor, derrière une table de conférence en pin ciré reflétant la lumière arachnéenne d'un midi d'Arizona. Ce sont trois Doyens - des Admissions, des Affaires académiques, des Affaires athlétiques. Je ne sais pas quel visage appartient à qui.
Je pense avoir l'air neutre, peut-être même plaisant, bien que j'aie été entraîné à fauter par excès de neutralité et à ne jamais tenter d'affecter ce qui me semblerait une expression plaisante ou souriante."


DAVID FOSTER WALLACE
La fonction du balai

"La plupart des très jolies filles ont de très vilains pieds, et Mindy Metalman n'échappe pas à la règle, comme le remarque soudain Lenore. Ils sont longs et fins, ont les orteils écartés avec des durillons jaunes sur les plus petits et un épais amas calleux à l'arrière des talons, quelques longs poils noirs s'enroulent sur le cou_de-pied et le vernis rouge se craquelle, s'écaille et se gondole, à l'abandon. Lenore le remarque car Mindy est sur la chaise à côté du frigo, penchée en avant en train de décoller le vernis de ses orteils ; son peignoir bâille un peu, on peut voir un bout de décolleté et tout ça, bien plus que ce qu'a Lenore, et la serviette enroulée autour de la tête fraîchement shampouinée de Mindy se défait et une mèche de cheveux sombres et brillants s'est faufilée entre les plis pour descendre modestement le long du visage de Mindy et s'incurver sous son menton. Ça sent le shampooing Flex dans la chambre, l'herbe aussi, vu que Clarice et Sue Shaw fument un gros joint que Lenore a eu par Ed Creamer à Shaker School et qu'elle a apporté, ainsi que d'autres trucq pour Clarice, qui étudie ici."


DAVID FOSTER WALLACE
Ici et là-bas

« Sa photo laisse un goût amer dans ma bouche. Si vous êtes disposés à croire que j'embrasse sa photo, est-ce que vous pouvez lever la main ? Elle n'y croirait pas, ou ça lui ferait de la peine, ou plutôt ça la mettrait en colère et elle dirait tu m'as jamais embrassée comme tu embrasses ma photo chimique et amère de dernière année, les raisons qui te font embrasser ma photo te concernent toi, pas moi. »

 


DAVID FOSTER WALLACE
Le roi pâle

"J'ai appris ça dès mes 22 ou 23 ans, au Centre Régional de Contrôle de l'IRS à Peoria, où j'ai fait deux étés en tant que pousseur de chariot. D'après les collègues selon qui j'étais fait pour une carrière dans le Service, c'est ce qui m'a donné une longueur d'avance, de comprendre cette vérité à un âge où la plupart des gens commencent à peine à soupçonner les bases de la vie d'adulte - la vie ne vous doit rien ; la souffrance peut prendre une quantité de formes ; personne ne prendra plus jamais soin de vous autant que votre mère ; le cœur humain est un crétin.

J'ai appris que le monde des hommes tel qu'il existe aujourd'hui est une bureaucratie. C'est une vérité criante, bien entendu, même si on peut beaucoup souffrir de l'ignorer.

Mais plus encore, j'ai découvert, de la seule manière pour un homme d'apprendre quelque chose de vraiment important, la véritable aptitude requise pour réussir dans une bureaucratie. Je veux dire réussir pour de vrai : être bon, se distinguer, servir. J'ai découvert la clé. La clé, ce n'est pas l'efficacité, ni la probité, l'intuition ou la sagesse. Ce n'est pas la ruse politique, les aptitudes relationnelles, le QI pur, la loyauté, la vision ou toute autre qualité que le monde bureaucratique nomme vertu et qu'il évalue. La clé, c'est une certaine capacité qui sous-tend toutes les autres, un peu comme la capacité de respirer et de pomper du sang sous-tend toute pensée et toute action.

La clé bureaucratique sous-jacente est la capacité à gérer l'ennui. À fonctionner de façon efficace dans un environnement qui exclut le vital et l'humain. Pour ainsi dire à respirer sans air.

La clé c'est la capacité, innée ou bien conditionnée, à trouver l'autre versant de la routine, du mesquin, de l'insignifiant, du répétitif, de l'inutilement complexe. En un mot, à être inennuyable. Dans les années 1984 et 1985, j'ai rencontré deux hommes de cette trempe.

C'est la clé de la vie moderne. Si vous êtes immunisé contre l'ennui, absolument rien ne vous sera impossible."



ROBERT WALSER

ROBERT WALSER
L'homme à tout faire

Un matin à huit heures, un jeune homme s'arrêta devant la porte d'une maison solitaire, de coquette apparence. Il pleuvait. « Je suis presque étonné, pensa-t-il, d'avoir pris un parapluie ». Car il y avait eu un temps où il se passait toujours de parapluie. Au bout d'un de ses bras tendu vers le sol, il tenait une valise brune de la catégorie la moins chère. L'homme, apparemment, avait fait un voyage. Devant ses yeux, une plaque d'émail portait cette inscription: C. Tobler, bureau technique. Il attendit encore un instant, comme pour réfléchir à une quelconque chose sans aucune importance, puis appuya sur le bouton de la sonnette électrique, sur quoi une personne ouvrit la porte, une bonne selon toute apparence, pour le laisser entrer.
« Je suis le nouvel employé », dit Joseph, car c'était là son nom. Eh bien, qu'il veuille entrer et descendre, la bonne lui indiquait la direction, là en bas dans le bureau. Monsieur serait là dans un instant.


ROBERT WALSER
Retour dans la neige

Quand dans l'antique et encombrant omnibus à chevaux, qui trottinait pourtant avec souplesse, je traversais les rues et la vie de Berlin, ce qui me revigorait et m'amusait toujours, j'ai souvent entendu le contrôleur plus très jeune et bienveillant dire d'une cocasse et modeste façon ce petit mot insignifiant, mais à cet instant tout de même assez important et qui, par souci de l'ordre et du règlement, figurait d'ailleurs aussi sur une pancarte qu'on pouvait afficher ou non, l'inscription : COMPLET.


ROBERT WALSER
Le brigand

Edith l'aime. Nous y reviendrons. Peut-être, s'agissant d'un bon à rien qui n'a pas un sou, n'aurait-elle jamais dû ouvrir de relations avec lui. Il semble qu'elle lui envoie des déléguées, ou comment dire, des chargées de mission. Il a des amies, comme ça, un peu partout, mais il n'y a rien de sérieux là-dedans, et encore moins avec la fameuse histoire des cent francs. Jadis il lui est arrivé par pure générosité, par philanthropie, de laisser en d'autres mains cent mille marks. Quand on rit de lui, il rit aussi. Rien que ce trait pourrait déjà paraître inquiétant chez lui.



LOUISE WARREN
observations

Que doit-on réveiller en premier? Ce qui hante? Ce qui fut hanté? Quelle science secrète, vivante, portons-nous dans nos tremblements, nos hésitations, nos doutes? A quel corps appartenir?

HERBJORG WASSMO
Le livre de Dina


HERBJORG WASSMO
Un long chemin

"Il a cinq ans et il sait que la cave à pommes de terre du grand-père est spéciale. De l'extérieur, elle est comme toutes les autres caves à pommes de terre, mais personne n'a plus le droit d'y entrer. Même pas le grand-père !
L'enfant se souvient bien de la haute voûte en pierre à l'intérieur. Le père avait dit que c'était parce qu'elle était solide et construite en granit qu'ils l'avaient prise."


HERBJORG WASSMO
Cent ans

"La honte. Pour moi, c'est au cœur du problème. La honte, j'ai toujours essayé de la camoufler, de l'esquiver ou d'y échapper. Écrire des livres est en soi une honte difficile à cacher puisqu'elle est documentée de manière irréfutable. La honte y trouve son format, pour ainsi dire.
Durant mon enfance et mon adolescence à Vesteralen, je tiens un journal dont le contenu est terrifiant. Si éhonté qu'il ne doit tomber sous les yeux de personne. Les cachettes sont diverses, mais la première est dans l'étable vide de la ferme que nous habitons. Sur une solive que je peux atteindre par une trappe aménagée dans le plancher et qui servait autrefois à évacuer le fumier. L'étable devient en quelque sorte un lieu d'asile. Vide. À part les poules. Et j'ai pour tâche de leur donner à manger."


HERBJORG WASSMO
Ces instants-là

"Elle glisse en arrière vers ce qu'elle ne sait pas.
La rosée du soir s'élève des tourbières et du lac. Comme un souffle étranger. Rend tout irréel. Se dépose sur les tolets quand elle rame. La friction des avirons se fait lointains soupirs.
Le pêcheur a le visage tourné vers elle et voit le chenal. Lève la main pour indiquer où ils vont. Elle ajuste le cap à coups de rame mous sans rien dire. Ramer, elle sait."

PATRICK WATTEAU
Docimasie

"Il ne faudrait peut-être qu'une pluie rousse où bougent les nageoires de la lumière."

DAVID HESKA WABBLI WEIDEN
Justice indienne

"La vitre de la chambre d’hôpital était opaque, comme si elle n’avait pas été lavée depuis des années, mais je parvenais malgré tout à apercevoir les collines rousses et les prairies ondoyantes de la réserve dans la lumière du couchant. Autrefois, avant Christophe Colomb, il n’y avait que des Indiens ici, pas de gratte-ciel, d’automobiles, de rues. Bien entendu, on n’utilisait pas les mots “indien” ou “amérindien”, à l’époque ; nous étions seulement des gens. Nous ne savions pas que nous étions soi-disant des ivrognes, des paresseux ou des sauvages. Je me demandai comment ce serait, de vivre sans ce poids sur ses épaules, sans le poids des ancêtres assassinés, de la terre volée, des enfants maltraités, le fardeau qui pesait sur tous les Amérindiens."

PETER WEISS
L'esthétique de la résistance

"Notre conception d’une culture ne coïncidait que rarement avec ce qui se présentait comme un énorme réservoir de biens, d’inventions et de sciences accumulées. Ne possédant rien, nous nous approchions d’abord avec crainte de tout ce qui avait été amassé, pleins de respect, jusqu’à ce qu’il nous apparaisse clairement qu’il nous fallait remplir tout cela de nos propres échelles de valeurs, que nous ne pourrions utiliser l’ensemble de ces notions que si elles exprimaient quelque chose concernant nos conditions de vie ainsi que les difficultés et les particularités de notre manière de penser."

EUDORA WELTY
Le brigand bien-aimé

"Le jour touchait à sa fin lorsqu'un bateau accosta à l'Embarcadère de Rodney, sur le Mississippi. Clément Musgrove, planteur innocent, chargé d un sac d'or et de nombreux cadeaux, en débarqua. Il avait voyagé depuis la Nouvelle-Orléans sans rencontrer aucun péril, et son tabac avait été vendu à bon prix aux hommes du Roi. A Rodney l'attendait un cheval qu'il avait mis à l'écurie en prévision de son retour, et il comptait passer la nuit là, à l'auberge, car bien des dangers le guettaient sur le chemin de sa demeure. Au moment où il posait le pied sur le rivage, un soleil couleur de sang sombrait dans le fleuve et, simultanément, le vent se leva et couvrit le ciel de nuages noirs, jaunes et verts, gros comme des baleines, qui passèrent devant la face de la lune. Le fleuve était couvert d'écume, et les bateaux arrimés à l'embarcadère, ballottés par les vagues, tiraient sur leurs amarres.

EDITH WHARTON
Ethan Frome

 "Si vous connaissez Starkfield, Massachusetts, vous connaissez le bureau de poste. Si vous connaissez le bureau de poste, vous avez sûrement vu Ethan Frome y arriver dans son buggy, lâcher les rênes sur l’échine tordue de son cheval bai et traverser en se traînant le trottoir de briques jusqu’à la colonnade blanche : et vous avez sûrement cherché à savoir qui il était."

KENNETH WHITE
Un monde ouvert

...dans la chaude puanteur
des débuts de la planète
c'est la pluie
qui rendit possible la respiration...

COLSON WHITEHEAD
Zone 1

Et puis merde, se dit-il. Tôt ou tard, il faut bien se jeter à l'eau. Il ouvrit la porte et entra dans l'océan des morts.

 

 

WALT WHITMAN
feuilles d'herbe
Préface et choix de bernard delvaille

"Je reconnais incorporés en moi gneiss, charbons, mousses aux longs filaments, fruits, graines, racines comestibles,
Je suis stuqué des pieds à la tête de quadrupèdes et d'oiseaux..."

 

BENJAMIN WHITMER
Les dynamiteurs

"C'est dans les nuits sans sommeil que je pense à Denver.
Celles que vous passez quand vous grimpez dans un train de marchandises vide qui quitte l’Oklahoma, avec la poussière rouge qui danse sur le plancher, virevolte et défile en cyclones, et que votre présence insomniaque crée un silence tourmenté, terrorisé, qui se propage comme un cancer aux autres vagabonds. Ou quand vous vous trouvez dans la mangeoire d’un wagon à bestiaux qui traverse le Texas et que vous êtes sur le point de tourner maboule à cause du beuglement des longhorns, alors vous sautez à terre et vous restez éveillé jusqu’à l’aube, à l’abri de la pluie dans la cabane de chiotte au toit qui fuit de je ne sais quelle maison ravagée par les flammes. "

" Ma tête se mit à palpiter de noir tant ce monde était immense, disjoint et vide. "


BENJAMIN WHITMER
Pike
Cry father
Evasion

"Les prisons sont là pour cacher que c’est le social tout entier, dans son omniprésence banale, qui est carcéral."
JEAN BAUDRILLARD


" IL rêve encore du Mexique. De passage de frontière. De quitter sa peau d’Américain comme un serpent qui mue. Puis de marcher dans le matin froid, corps pétri par l’étouffante sensation de n’avoir pour ainsi dire aucune vie propre, pas dans ce coin-là. Il y a ici des lois pour lesquelles les Mexicains n’ont toujours pas trouvé de mots. Des lois de territoire, des lois pour la décence, des lois pour la façon de marcher, des lois pour la vitesse. Des lois qui prolifèrent comme des cellules cancéreuses, et derrière elles des prisons qui jamais ne se vident, qui bourgeonnent dans les petites villes américaines comme des tumeurs. Pike se souvient de la première bouffée d’air qu’il aspira la première fois qu’il traversa le Rio Grande. Cet air était grand et propre, et l’avait rendu tel. Il se réveille et fume une cigarette au lit. Il réfléchit. Puis il va jeter un coup d’œil à Bogey. Toujours en vie. Recroquevillé en caleçon dans la baignoire, son corps noueux luisant de sueur, peau pâle et frissonnante. Il a l’air de s’être fait torturer, plus d’une fois. Son torse de moineau est lacéré de cicatrices, et il a un coude bosselé, déformé, et une marque de brûlure mouchetée en forme de T sur l’omoplate gauche, étirée et tordue comme si on avait appliqué le fer rouge alors que le jeune gars se débattait comme un damné. Et son ronflement siffle et crisse comme les ronflements qui passent par des nez amochés. Et il y a une ecchymose qui lui traverse la poitrine de part en part. Violet, noir : la puissance de la poussée de Pike. Pike actionne la ventilation, allume une cigarette, les yeux fixés sur l’ecchymose."

OSCAR WILDE
Le portrait de Monsieur W.H.
1889

L'âme humaine sous le régime socialiste

"Ils se voient au milieu d'une hideuse pauvreté, d'une hideuse laideur, d'une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout cela, c'est inévitable. [ ... ] Par suite, avec des intentions admirables, mais mal dirigées, on se met très sérieusement, très sentimentalement à la besogne de remédier aux maux dont on est témoin. Mais vos remèdes ne sauraient guérir la maladie, ils ne peuvent que la prolonger, on peut même dire que vos remèdes font partie intégrante de la maladie. Par exemple, on prétend résoudre le problème de la pauvreté, en donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'après une école très avancée, en amusant les pauvres. Mais par là, on ne résout point la difficulté; on l'aggrave, le but véritable consiste à s'efforcer de reconstruire la société sur une base telle que la pauvreté soit impossible. Et les vertus altruistes ont vraiment empêché la réalisation de ce plan."


WILLIAM CARLOS WILLIAMS
Asphodèle
suivi de
Tableaux d'après Brueghel

Paysage à la chute d'Icare

"Selon Bruegel
lorsque Icare chuta
c'était le printemps

un fermier labourait
son champ
réveillée l'année

déployait tous ses
atours vibrant
près

des rivages marins
en toute
indifférence

chauffant au soleil
qui fit fondre
la cire des ailes

imperceptiblement
à hauteur de la côte
il y eut

une éclaboussure presque inaperçue
c'était
Icare qui se noyait"

TOBIAS WOLFF
notre histoire commence

"L'été suivant mon année de troisième, j'ai traversé une crise d'indépendance et, en auto-stop, je suis passé de fermes en fermes dans la vallée pour chercher du travail à la journée, cueillir des baies ou nettoyer les étables. Finalement, j'ai trouvé un endroit où le fermier me payait dix cents de l'heure de plus que le salaire minimum et où sa femme, dodue et en manque d'enfant, me préparait à déjeuner et s'affairait autour de moi pendant que je mangeais, si bien que je suis resté jusqu'à la rentrée."