A

THEODOR W. ADORNO
Prismes
Critique de la culture et de la société

Jadis la sphère esthétique s'était dégagée en tant que sphère autonome de l'interdit magique qui séparait le sacré du quotidien et ordonnait de préserver la pureté du sacré; aujourd'hui, le successeur de la magie, l'art, paie le prix de cette sécularisation. L'art n'est maintenu en vie qu'à condition de renoncer au droit à la différence et de se subordonner à la toute-puissance du profane, porteur finalement de l'interdit. Rien ne doit être qui ne soit semblable à ce qui est. Le jazz est la fausse liquidation de l'art : au lieu de se réaliser, l'utopie disparaît de l'image.


GIORGIO AGAMBEN

GIORGIO AGAMBEN
Qu'est-ce qu'un dispositif ?

"J'appelle dispositif tout ce qui a, d'une manière ou une autre, la capacité de capturer, d'orienter, de déterminer, d'intercepter, de modeler, de contrôler et d'assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants."

" Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation auxquels ne répond aucune subjectivation réelle. De là, l'éclipsé de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l'économie, c'est- à-dire d'une pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d'autre que sa propre reproduction. [...]
De là surtout, l'étrange inquiétude du pouvoir au moment où il se trouve face au corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l'histoire de l'humanité. Ce n'est que par un paradoxe apparent que le citoyen inoffensif des démocraties post-industrielles (le bloom comme on a suggéré avec efficacité de l'appeler), celui qui exécute avec zèle tout ce qu'on lui dit de faire et qui ne s'oppose pas à ce que ses gestes les plus quotidiens, ceux qui concernent sa santé, ses possibilités d'évasion comme ses activités, son alimentation comme ses désirs soient commandés et contrôlés par des dispositifs jusque dans les détails les plus infimes donc (et peut-être précisément à cause de cela) soit considéré comme un terroriste potentiel."


GIORGIO AGAMBEN
Qu'est-ce que le commandement?

"Je crois même qu'on pourrait donner une bonne description des sociétés prétendument démocratiques dans lesquelles nous vivons par ce simple constat que, au sein de ces sociétés, l'ontologie du commandement a pris la place de l'ontologie de l'assertion non sous la forme claire d'un impératif, mais sous celle, plus insidieuse, du conseil, de l'invite, de l'avertissement donnés au nom de la sécurité, de sorte que l'obéissance à un ordre prend la forme d'une coopération et, souvent, celle d'un commandement donné à soi-même. Je ne pense pas ici seulement à la sphère de la publicité ni à celle des prescriptions sécuritaires données sous forme d'invitations, mais aussi à la sphère des dispositifs technologiques. Ces dispositifs sont définis par le fait que le sujet qui les utilise croit les commander (et, en effet, il presse des touches définies comme "commandes"), mais en réalité il ne fait qu'obéir à un commandement inscrit dans la structure même du dispositif.
Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement."


GIORGIO AGAMBEN
L'Homme sans contenu

"L'art est à présent l'absolue liberté qui cherche en soi sa propre fin et son propre fondement, et n'a besoin - au sens substantiel - d'aucun contenu, car elle ne peut que se mesurer au vertige de son propre abîme."

"Le problème de l'art en soi ne peut alors se poser puisque l'oeuvre est, précisément, l'espace commun où tous les hommes, artistes et non-artistes, se retrouvent en une unité vivante."

"Aussi nous semble-t-il naturel de parler aujourd'hui de conservation du paysage comme on parle de conservation d'une oeuvre d'art, alors que ces deux idées auraient été inconcevables à d'autres époques ; et il est probable que, de même qu'il existe des instituts pour la restauration des œuvres d'art, de même on en arrivera bientôt à créer des instituts pour la restauration de la beauté naturelle, sans se rendre compte que cette idée présuppose une transformation radicale de notre rapport à la nature, et que l'incapacité à s'insérer dans un paysage sans le souiller et le désir de le purifier de cette intrusion ne sont que les deux faces de la même médaille."


"L'artiste est l'homme sans contenu, qui n'a d'autre identité qu'une émergence perpétuelle au-dessus du néant de l'expression, ni d'autres consistance que cette incompréhensible station en-deça de soi-même."

"Poésie, ne désigne pas ici un art parmi d'autres, mais le nom du faire même de l'homme, de cette opération produtive dont le faire artistique n'est qu'un exemple éminent et qui semble aujourd'hui déployer en une dimension planétaire sa puissance dans le faire de la pechnique et de la production industrielle."

"Ouvrant à l'homme son authentique dimension temporelle, l'œuvre d'art lui ouvre aussi, de fait, l'espace de son appartenance au monde, le seul espace dans lequel il puisse prendre la mesure originelle de son séjour sur terre et retrouver sa vérité présente dans le flux impossible à arrêter du temps linéaire.
Dans cette dimension, le statut poétique de l'homme sur terre trouve son véritable sens. L'homme a sur terre un statut poétique parce que c'est la poiesis qui fonde pour lui l'espace originel de son monde. Cest seulement parce que dans l'acte poétique il fait l'expérience de son être-au-monde comme de sa condition essentielle, qu'un monde s'ouvre à son action et à son existence. C'est seulement parce qu'il est capable du pouvoir le plus inquiétant, celui de la pro-duction dans la présence, qu'il est capable de praxis, d'activité libre et voulue. C'est seulement parce qu'il accède, dans l'acte 'poiétique', à une dimension plus originelle du temps, que l'homme est un être historique, pour lequel donc sont en jeu à chaque instant son passé et son futur."

"L'art est le dernier lien qui unisse encore l'homme à son passé."

"En effet, contrairement à ce qui peut apparaître à première vue, la rupture de la tradition ne signifie en aucun cas la perte ou la dévalorisation du passé : il est même probable que seulement alors le passé se révèle en tant que tel avec un poids et une influence inconnus auparavant. Perte de la tradition signifie en revanche que le passé a perdu sa transmissibilité, et, tant qu'on n'aura pas trouvé un nouveau moyen d'entrer en rapport avec lui, il peut dorénavant n'être qu'objet d'accumulation. Dans cette situation, l'homme conserve donc intégralement son hérédité culturelle, et la valeur de celle-ci se multiplie même vertigineusement : mais il perd la possibilité d'en tirer le critère de son action et de son salut, et, avec cela, le seul lieu concret où, en s'interrogeant sur ses origines et sur son destin, il lui est donné de fonder le présent comme rapport entre passé et futur. C'est en effet sa transmissibilité qui, en attribuant à la culture un sens et une valeur immédiatement perceptibles, permet à l'homme de se mouvoir librement vers le futur, sans être entravé par le poids de son passé. Mais quand une culture perd ses moyens de transmission, l'homme en vient à se trouver privé de points de référence et coincé entre un passé qui s'accumule sans cesse derrière lui et l'opprime avec la multiplicité de ses contenus devenus indéchiffrables, et un futur qu'il ne possède pas encore et qui ne lui fournit aucune lumière dans sa lutte avec le passé."



GIORGIO AGAMBEN
De la très haute pauvreté

Une norme qui ne se réfère pas à des actes particuliers et à des évènements, mais à l'existence toute entière d'un individu n'est plus facilement reconnaissable comme droit, de même qu'une vie qui s'institue dans son intégralité sous la forme d'une règle n'est vraiment plus une vie.


GIORGIO AGAMBEN
Nudités

L 'homme est donc le vivant qui, existant sur le mode de la puissance, peut aussi bien une chose que son contraire, aussi bien faire que ne pas faire. Cela l'expose, plus que tout autre vivant, au risque de l'erreur, mais cela lui permet aussi d'accumuler et de maîtriser libéralement ses propres capacités, de les transformer en «facultés ».
Car ce n'est pas seulement la mesure de ce que quelqu'un peut faire, mais aussi et surtout la capacité qu'il a de se maintenir en relation avec la possibilité de ne pas le faire qui définit le niveau de son action.


C'est sur cette autre et plus obscure face de la puissance que préfère agir aujourd'hui ce pouvoir qui se définit ironiquement comme « démocratique». Il sépare les hommes non pas tant de ce qu'ils peuvent faire, mais avant tout de ce qu'ils peuvent ne pas faire. Séparé de son impuissance, privé de l'expérience de ce qu'il peut ne pas faire, 1 'homme contemporain se croit capable de tout et répète son jovial «pas de problème» et son irresponsable « ça peut se faire» au moment précis où il devrait plutôt se rendre compte qu'il a été assigné de manière inouïe à des forces et à des processus sur lesquels il a perdu tout contrôle. Il est devenu aveugle, non pas à ses capacités, mais à ses incapacités, non à ce qu'il peut faire, mais à ce qu'il ne peut pas ou peut ne pas faire .
D'où la confusion définitive, de nos jours, des métiers et des vocations, des identités professionnelles et des rôles sociaux, qui sont tous incarnés par un figurant dont l'arrogance est inversement proportionnelle au caractère fragile et provisoire de son numéro.

[....]Rien ne nous rend plus pauvres et moins libres que la séparation de notre impuissance. Celui qui est séparé de ce qu'il peut faire peut néanmoins résister encore, peut encore ne pas faire. Celui qui est séparé de sa propre impuissance perd au contraire toute capacité de résister. Et comme seule la conscience brûlante de ce que nous ne pouvons pas être peut garantir la vérité de ce que nous sommes, de la même manière seule la vision lucide de ce que nous ne pouvons ou pouvons ne pas faire peut donner consistance à notre action.


GIORGIO AGAMBEN
Qu'est-ce que le contemporain?

Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps.


GIORGIO AGAMBEN
L'amitié

L'amitié est si étroitement liée à la définition de la philosophie que l'on peut dire que sans elle la philosophie ne serait pas possible. La relation intime entre amitié et philosophie est si profonde que celle-ci inclut le philos, l'ami, dans son nom même. Or, comme il arrive souvent dans les cas de proximité excessive, la philosophie risque de ne pas pouvoir venir à bout de l'amitié.


GIORGIO AGAMBEN
L'Ouvert
De l'homme et de l'animal

"Les puissances historiques traditionnelles ­poésie, religion, philosophie - qui, tant dans la perspective hégélo-kojévienne que dans celle de Heidegger, tenaient en éveil le destin historico­politique des peuples, ont été depuis longtemps transformées en spectacles culturels et en expériences privées, et ont perdu toute efficacité historique. Devant cette éclipse, la seule tâche qui semble encore conserver un peu de sérieux est la prise en charge et la « gestion intégrale» de la vie biologique, c'est -à-dire de l'animalité même de l'homme. Génome, économie globale, idéologie humanitaire sont les trois faces solidaires de ce processus où l'humanité post-historique semble assumer sa physiologie même comme ultime et impolitique mandat.


GIORGIO AGAMBEN
Profanations

"L'image photographique est toujours plus qu'une image: elle est le lieu d'un écart, d'une estafilade sublime entre le sensible et l'intelligible, entre la copie et la réalité, entre le souvenir et l'espérance. "

 

"Profaner c'est restituer à l'usage commun ce qui a été séparé dans la sphère du sacré."


ERIC ALLIEZ

ERIC ALLIEZ
avec la collaboration de Jean-Clet Martin
L'oeil-cerveau
nouvelles histoires de la peinture moderne

Ce livre a pour ambition de mettre au jour la pensée à l'œuvre dans la peinture moderne en replaçant au cœur de la recherche la notion d' hallucination, notion centrale s'il en est pour le XIXème siècle qui associe la création artistique aux études « psychophysiologiques ».
Au plus près des œuvres et des énoncés constituant aussi bien la peinture moderne que l'idée moderne de l'art, entre Delacroix et Cézanne, avec Manet, Seurat et Gauguin, on suivra les mutations auxquelles donne lieu le rapport entre l'Œil et le Cerveau avec la dénaturalisation et la cérébralisation de l'Œil engagé dans « l'hallucination vraie» du monde en son devenir-moderne .Porteur d'un nouveau régime de visibilité qui désoriente le système général des évidences sensibles et de leurs inscriptions discursives, l'Œil-Cerveau projette dans la puissance hallucinatoire de la peinture les conditions de réalité d'une modernité irréductible aux notions philosophiquement communes de sujet et d'objet.
En ce mouvement de transformation du régime esthétique de l'art vers une esthétique de l'hétérogénéité, les questions liées à la couleur ont constitué - depuis la Théorie des couleurs goethéenne, à l'exposé de laquelle est consacré le premier chapitre - un horizon permanent d'interrogation. Mais loin d'être le mobile du culte de la «peinture pure », la couleur est avant tout la matière et l'enjeu de dispositifs à la fois sensibles et discursifs synonymes d'une problématisation extrême, toujours singulière, de la Forme-Peinture ( et de ses formes publiques d'exposition). La révolution esthétique en acquiert une portée politique autant que philosophique qui se mesure, dans la destruction continuée d'un système de la représentation, à la déconstruction toujours reprise de la notion même d'Image,


« Si l'on considère un lieu quelconque de l'univers, explique ainsi Bergson, on peut dire que l'action de la matière entière y passe sans résistance et sans déperdition, et que la photographie du tout y est translucide : il manque, derrière la plaque, un écran noir sur lequel se détacherait l'image ». C'est cette fonction, semble-t-il, que Cézanne attribue au cerveau de l'artiste. Informé par cette optique qui « apprend à voir », le tableau se projette comme cette plaque sensible qui recoupe l'ensemble de l'univers pour fixer sur sa membrane hallucinée l'image flottante entre tous les grains de matière incandescente; il investit les couleurs comme le ferait des émulsifiants sensibles capables de capter les indices de l'univers qui se réfléchissent sur le miroir de chaque atome ainsi cérébralisé. Ce procès, Rilke avait pu en entrevoir les points de recouvrement, la répétition en profondeur qui fait que chacun d'eux implique une action vibratoire de toutes les parties de la matière, projette une image du monde sans la stabiliser comme « image » puisque le procès ne libére ainsi qu'une vue virtuellement présente dans la moindre particule où ne cessent de se croiser les lignes de forces indéfinies qui la constituent en tant que centre de forces rayonnantes. La matière se « révèle » mémoire, mémoire de l'univers déposant dans chaque particule une trace indicielle, une manière d'hologramme qui répèterait la déformation de sa force totale en chacun de ses points (cela-même que la geste topologique de Cézanne cherche à répéter pour et dans le tableau).


ERIC ALLIEZ
Deleuze philosophie virtuelle

Gilles Deleuze
Ou
Le HORS-SUJET de la philosophie
Et
Le PLAN OUVERT de la pensée
Une philosophie virtuelle
Pour tous et quelques uns


A ce niveau déjà ce qu’il y aurait de « nouveau » chez Deleuze, c’est que la radicalité spéculative de son ontologie détermine sur cette ligne sans contour (ou ligne de fuite) la possibilité d’un matérialisme philosophique enfin révolutionnaire. Un idéal-matérialisme de l’évènement pur, indéfiniment multiple et singulièrement universel, selon les mots de Foucault qui s’appliquent parfaitement à ces philosophies mises-en-devenir par Deleuze ? Pensée-Evènement ou, par Nietzsche et Bergson enfin réunis, « création » de pensée procédant par virtualisation. Et tout indique que l’on pourrait qualifier de cette façon le mouvement de « désubstantiation » et de « problématisation » de l’histoire de la philosophie opéré par Deleuze sous le nom de déterritorialisation si virtualiser, ainsi que le montre Pierre Lévy, consiste avant tout à transformer « l’actualité initiale en cas particulier d’une problématique plus générale, sur laquelle est placé désormais l’accent ontologique. Ce faisant, la virtualisation fluidifie les distinctions instituées, augmente les degrés de liberté, creuse un vide moteur » ...


ERIC ALLIEZ
Gilles Deleuze. Une vie philosophique

"Eviter la double ignominie du savant et du familier. Rapporter à un auteur un peu de cette joie, de cette force, de cette vie amoureuse et politique, qu'il a su donner, inventer..." La célèbre phrase de Deleuze définissant le double réquisit exigé pour écrire sur un auteur peut servir d'exergue à cet ouvrage collectif issu des Rencontres Internationales Gilles Deleuze (Rio de janeiro - Sao Paulo, 10-14 juin 1996)

JEAN-CLAUDE AMEISEN
Sur les épaules de Darwin

Spinoza: "Le corps et l'esprit sont une même chose, vue sous deux angles différents."

 


JEAN-CLAUDE AMEISEN
La sculpture du vivant

L'opposition entre la vie et la mort est pour nous si "naturelIe", et pour les biologistes si évidente, qu'il aura fallu des siècles pour la remettre en question. L'idée que la mort de nos cellules puisse être programmée par l'organisme lui-même, et non résulter d'agressions externes, ne s'est imposée que très récemment. .. Mais elle a tout changé dans nos conceptions de l'apparition de la vie, du développement, des maladies et du vieillissement. Comprendre qu'un embryon est autant dû à une prolifération qu'à une destruction massive de cellules, ou qu'un cancer puisse être causé par l'arrêt des processus de suicide cellulaire, c'est voir le vivant sous un jour nouveau.

JEAN-LOUP AMSELLE
Les nouveaux Rouges-bruns

"Dès lors, plutôt que de considérer que les classes populaires ont disparu et leur conscience de classe avec, il serait préférable de chercher à identifier ces nouveaux marqueurs de la conscience de classe du peuple, toutes origines confondues, que sont les conversions à l'islam ou la pratique de la « quenelle ». Même si cela sonne désagréablement aux oreilles de certains, il faut se faire à l'idée que ce n'est plus le marxisme qui constitue l'idéologie de classe du prolétariat, mais bel et bien une religion et une posture corporelle, ce qui par ailleurs n'est pas sans interroger quant aux facultés émancipatrices supposées, et pour certaines d'entre elles assurément aliénantes, de ces nouvelles revendications identitaires»

 


JEAN-LOUP AMSELLE
L'occident décroché
Enquête sur les postocolonialismes

"Ce qui émerge de cette exposition* et de son catalogue, c'est l'idée que l'eurocentrisme et ses corollaires, l'orientalisme et l'extranéisation (othering) occidentale de l'autre, ont toujours prévalu sur la vision de l'Occident en tant qu'autre. Or les commissaires de cette exposition estiment au contraire qu'une immigration accrue nécessite la révision de l'idée d'une culture ou d'une civilisation européennes «pures». Pour eux, l'Europe est une entité mêlée, métissée et l'a toujours été tandis que ses frontières, les limites entre l'Europe et la « non-Europe » ont toujours été floues et poreuses. Cette manifestation artistique et intellectuelle conteste ainsi la prétention de l'Europe à l'uni-versalisme, sa volonté d'essentialiser l'avènement de la démocratie et des droits de l'homme en en faisant un récit mythique et sans tenir compte, en contrepartie, de la violence subie par les peuples colonisés. Dans le même temps où la démocratie européenne fleurissait sur le fumier de l'esclavage et de l'exploitation coloniale, nous disent Salah Hassan et Iftikhar Dadi, son historiographie caractérisait les cultures non européennes par un manque («primitives», «sans histoire », « sans écriture ») et les rejetait dans le passé. Il conviendrait donc de tordre le bâton dans l'autre sens et de «déconstruire l'Europe», de lui faire ravaler sa superbe et d'en faire une aire culturelle comme une autre."

*exposition ayant pour titre Unpacking Europe, à Rotterdam en 2001.

LIBERO ANDREOTTI
Le grand jeu à venir
Textes situationnistes sur la ville

Préface Jean-Paul Dollé

Pour les situationnistes, la vraie construction est celle des barricades; et l'état d'urbanité maximum, celui de la ville en fête et insurgée.

Debord redouble sa critique quand il dévoile la mission politique stratégique impartie à l'urbanisme. «L'urbanisme est l'accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe: le maintient de l'atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. La lutte constante qui a dû être menée contre tous les aspects de cette possibilité de rencontre trouve dans l'urbanisme son champ privilégié. L'effort de tous les pouvoirs établis, depuis les espérances de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l'ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue.»
C'était donc cela! La multiplication de grands ensembles, les envolées de Le Corbusier sur le droit à l'air, à la lumière et aux volumes, la destruction des îlots insalubres, l'aménagement rationnel du territoire, les villes nouvelles. Tout simplement une nouvelle technique de contrôle ! JP Dollé

 

HANNAH ARENDT

HANNAH ARENDT
Du mensonge à la violence (1969)

"La violence recherche toujours une justification, et une escalade de la violence dans la rue pourrait fort bien susciter l'appartion d'une véritable idéologie raciste qui se chargerait de la justifier."

"Dans un régime totalement bureaucratisé, on ne trouve plus personne avec qui il soit possible de discuter, à qui
on puisse soumettre des revendications, ou sur qui la pression du pouvoir puisse avoir prise. La bureaucratie est une
forme de gouvernement où chacun est entièrement privé de la liberté politique et du pouvoird’agir. Ce n’est plus
en effet être gouverné que d’être gouverné par l’Anonyme, et quand tous se trouvent également privés de pouvoir,
nous sommes devant une tyrannie sans tyran."


"La transformation du système politique en administration, ou des républiques en bureaucraties, et la désastreuse réduction du champ de l’action publique dont elle s’accompagne, se sont poursuivies tout au long des temps modernes par un développement incessant et complexe : au cours des
cent dernières années, le processus s’est fortement accéléré avec l’avènement de la bureaucratie des partis. (Voici soixante-dix ans, Pareto reconnaissait déjà que "la liberté, par quoi j’entends le pouvoir d’agir, se réduit chaque jour, excepté pour les criminels, dans les pays prétendument
libres et démocratiques".) C’est la possibilité d’action qui fait de l’homme un être politique ; elle lui permet d’entrer en contact avec ses semblables, d’agir de concert, de poursuivre des buts et de former des entreprises auxquels il n’aurait ni pensé, ni même aspiré, s’il ne possédait effectivement ce don de partir à la découverte de nouveaux horizons."


HANNAH ARENDT
Condition de l'homme moderne (1958)

"Ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n'est pas, principalement du moins, le nombre de gens; c'est que le monde qui est entre eux n'a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer."

"Dans la musique et la poésie, les arts les moins « matérialistes » puisqu'ils ont pour « matériaux » les sons et les mots, la réification et l’ouvrage qu’elle exige sont réduits au minimum. Le jeune poète, le jeune musicien prodige peuvent atteindre une certaine perfection sans expérience et presque sans apprentissage - phénomène que l'on ne trouve guère en peinture, en sculpture ou en architecture.
La poésie, qui a pour matériau le langage, est sans doute de tous les arts le plus humain, le moins du-monde, celui dans lequel le produit final demeure le plus proche de la pensée qui l’a inspiré. La durabilité d’un poème est produite par condensation, comme si le langage parlé dans sa plus grande densité, concentré à l'extrême, était poétique en soi. Ici la mémoire, mnemosynè, mère des muses, se change immédiatement en souvenir : pour réaliser cette transformation le poète emploie le rythme, au moyen duquel le poème se fixe presque de lui-même dans le souvenir. C’est cette proxi-
mité du souvenir vivant qui permet au poème de demeurer, de conserver sa durabilité en dehors de la page écrite ou imprimée, et bien que la « qualité » soit soumise à une grande variété de normes, le poème inévitablement doit être « mémorable » afin d’étre durable, afin d’avoir une chance d’être fixé de façon permanente dans le souvenir de l’humanité. De tous les objets de pensée la poésie est le plus proche de la pensée, et le poème est moins objet que toute autre œuvre d’art."

"Si l'on compare le monde moderne avec celui du passé, la perte d'expérience humaine que comporte cette évolution est extrêmement frappante."


"Dans les conditions de la vie humaine il n'y a d'alternative qu'entre puissance et violence - contre la puissance la force est inutile - violence qu'un homme seul peut exercer sur ses semblables, et dont un homme seul ou quelques hommes peuvent acquérir les moyens et posséder le monopole."

"C'est la puissance qui assure l'existence du domaine public, de l'espace potentiel entre les hommes agissant et parlant.
La puissance jaillit parmi les hommes lorsqu'ils agissent ensemble et retombe dès qu'ils se dispersent. Le seul facteur indispensable à l'origine de la puissance est le rassemblement des hommes."

"La force est la "qualité naturelle" d'un homme seul et on peut toujours craindre qu'au moyen d'une forme pervertie "d'action commune" - poussées, pressions, manoeuvres de cliques - ne soient mis au premier rang les ignorants et les incapables."

"Mais si la force et la violence peuvent détruire la puissance, elles ne sauraient la remplacer. De là résulte la combinaison politique, nullement exceptionnelle, de la violence et de l'impuissance, armée d'énergies impotentes qui se dépensent d'une manière souvent spectaculaire et véhémente...et souvent futile. Cette combinaison, même si on ne la reconnaît pas pour ce qu'elle est, reçoit le nom de tyrannie."

C'est Montesquieu qui a compris que "la grande caractéristique de la tyrannie est de dépendre de l'isolement - le tyran est isolé de ses sujets, les sujets sont isolés les uns des autres par la peur et la suspicion mutuelles ( l'impuissance des sujets qui ont perdu leur faculté humaine d'agir et parler ensemble n'étant pas caractérisée par la faiblesse et la stérilité....)- et qu'ainsi la tyrannie n'est pas une forme de gouvernement parmi d'autres : elle contredit la condition humaine essentielle de pluralité, dialogue et communauté d'action, qui est la condition de toutes les formes d'organisation politique. "

ANTHONY B. ATKINSON
Inégalités

Raisons d'être optimiste

"J'ai écrit ce livre dans un esprit positif. J'ai souligné l'importance d'étudier le passé, mais je ne crois pas que nous soyons revenus dans le monde où vivait la reine Victoria. Les citoyens des pays de l'OCDE jouissent aujourd'hui d'un niveau de vie bien supérieur à celui de leurs arrière-grands-parents. La société moins inégalitaire qui s'est créée à l'époque de la Seconde Guerre mondiale et pendant les premières décennies d'après guerre n'a pas été totalement anéantie. Au niveau mondial, la grande divergence entre les pays creusée par la révolution industrielle est en voie de s'effacer. Il est vrai que depuis 1980 nous avons assisté à un «tournant vers l'inégalité» et que le XXIe siècle est porteur de nombreux défis : le vieillissement de la population, le changement climatique, les déséquilibres mondiaux. Mais les solutions à ces problèmes dépendent de nous. Si nous sommes prêts à utiliser la grande richesse dont nous disposons aujourd'hui pour nous attaquer à ces défis, et à reconnaître que le partage des ressources doit être moins inégalitaire, il y a de vraies raisons d'être optimiste."

 

PIERA CASTORIADIS-AULAGNIER

PIERA AULAGNIER
Un interprète en quête de sens

Si nous en restions à la formulation manifeste de leur demande «changer la réalité », nous ne pourrions que leur répondre que c'est en dehors de nos possibilités et la refuser. Mais si nous pouvons entendre la motivation latente de leur appel, nous pouvons y répondre et leur proposer un pacte thérapeutique qui va effectivement changer radicalement les exigences de ce premier cosignataire auquel l'analyste commence par se substituer.

Nouveau cosignataire qui n'a pas d'exigences à imposer mais qui espère réussir, en fin de parcours, à redonner à son partenaire la possibilité de signer en son seul nom son compromis identificatoire. Compromis singulier, qui gardera les traces de la singularité du temps vécu par l'infans et par l'enfant, qui ne mettra pas le sujet à l'abri des conflits, des épreuves, que le futur pourra lui imposer, mais qui lui permettra de trouver des réponses, des défenses, qui éviteront au je d'être confronté à sa défaite.

 


PIERA AULAGNIER
La violence de l'interprétation

"Vivre, c'est expérimenter de manière continue ce qui résulte d'une situation de rencontre."

"Psyché et monde se rencontrent et naissent l'un avec l'autre et l'un par l'autre, ils sont le résultat d'un état de rencontre que nous avons dit être coextensif de l'état existant."


PAUL AUDI

PAUL AUDI
jubilations

 

Je nomme explication avec la vie la façon que nous avons de vivre avec une plus grande intensité notre lien à la vie qui est la nôtre, cette façon qui repose sur un certain « travail sur soi ». Et c'est cette explication avec la vie, avec le fait de vivre, qui définit le mieux l'éthique, à condition toutefois qu'on la distingue avec netteté de la morale. Cela dit, toute explication avec la vie demande du philosophe qu'il en dégage les conditions de possibilité; or ces conditions ont trait en général à deux nécessités essentielles : la nécessité, enracinée dans l'amour de soi, de combattre le désespoir tapi au fond de soi, et la nécessité de posséder une fermeté de caractère à même de mener à bien ce combat et d'assurer, ce faisant, l'adoption d'un style de vie - je devrais même dire: d'un certain art de vivre - dont l'enjeu consiste non pas à atteindre le bonheur, mais à conquérir la disposition intérieure qui permettrait de le goûter si, par bonheur (c'est bien le cas de le dire), on venait à le rencontrer. Cette disposition, condition de toute jouissance réelle,. telle est la réjouissance.


Pour autant, j'ai été loin de connaître le paradis en arrivant en France : le Français que non seulement j'entendais être mais que je croyais être fantasmatiquement depuis toujours a rencontré, dans les premières années de son installation à Paris, une forme d'ostracisme extrêmement violent qui, par tant d'aspects, l'a «contraint à l'irréconciliation ». Et c'est bien pour me rendre supportable cette mise à l'écart que je me suis alors mis à cultiver cet écart pour lui-même, à le revendiquer comme tel. À faire oeuvre de la distance.
Distance par rapport au temps d'abord. Soupçon de ce qui se trouve frappé du sceau du « contemporain ». C'est ainsi qu'il m'apparaît aujourd'hui qu'au départ l'appel de la chouette de Minerve dans lequel je croyais alors avoir entendu mon nom a bien dû se soutenir de cela - de cette volonté de donner à la mise à l'écart, à l'isolement, au « secret», un sens, un contenu rigoureusement positif, ne serait-ce que parce que le discours philosophique se doit par principe d'être et de demeurer en toute circonstance quelque chose d'intempestif, d'inactuel, qui n'obtient sa légitimité qu'à se tenir à distance de « l'universel reportage », comme disait Mallarmé, en tout cas un discours qui ne s'intéresse aux « désastres du quotidien» que pour autant qu'il procède à leur mise en perspective, à leur interprétation questionnate, passablement déconstructrice.


PAUL AUDI
Créer

"Or, dans toutes ses manifestations, la vie produit pour elle-même, en fonction de son mouvement intime, qui est à la fois charnel et pulsatile, une certaine augmentation ou diminution de puissance ; de même qu'elle semble, dans toutes ses manifestations, à la poursuite d'un surcroît de jouissance ou d'une réduction de souffrance. C'est que les expressions du "vivre" sont par nature affectives, et leurs qualités, intensives; Telle est l'essence de la vie, telle est son apparence, qu'elle se présente comme un régime dynamique d'affects et une économie pathétique de forces, qui témoignent à tout instant d'un enrichissement ou d'un appauvrissement de soi, de quelque chose de noble ou de vil, d'un contenu actif ou réactif, etc. La vie n'"est" rien d'autre, à chaque fois, que cette épreuve, intensivement différenciée, de soi-même."

 

"La philosophie, ne s'accomplit qu'au sein d'un corps à corps avec cela même qui, en nous-mêmes, nous dépasse. Or, ce qui nous dépasse n'est pas le monde, ce n'est pas ce qui relève d'un "dehors", c'est ce qui nous situe, sans forcément que nous le voulions, mais toujours solitairement, sur ce que j'appelle le plan de la vie, qui ne recouvre ni le champ social ni l'espace politique."

MARC AUGE
Qui donc est l'autre?

"Or le troisième terme par lequel on pourrait définir la surmodernité, c’est l’individualisation passive, très différente de l’individualisme conquérant de l’idéal moderne : une individualisation de consommateur dont l’apparition a certainement à voir avec le développement des médias. Durkheim, au début de ce siècle, déplorait déjà l’affaiblissement de ce qu’il appelait les « corps intermédiaires » : il entendait sous ce terme les institutions médiatrices et créatrices de ce que nous appellerions aujourd’hui le « lien social », comme l’école, les syndicats, la famille, etc. Un constat du même type pourrait être à l’évidence formulé avec plus d’insistance aujourd’hui, mais sans doute pourrait-on préciser que ce sont les médias qui se substituent aux médiations institutionnelles. La relation aux médias peut engendrer une forme de passivité dans la mesure où elle expose quotidiennement les individus au spectacle d’une actualité qui leur échappe, une forme de solitude dans la mesure où elle les invite à la navigation solitaire et où toute télécommunication rend abstrait le rapport à l’autre, substitue le son ou l’image au corps-à-corps et au face-à-face, une forme d’illusion enfin, dans la mesure où elle laisse à chacun le soin d’élaborer des opinions assez largement induites, mais perçues comme personnelles. "

"Quant à l’individualisation des destins ou des itinéraires et à l’illusion de libre choix individuel qui l’accompagne parfois, elles se développent à partir du moment où s’affaiblissent les cosmologies, les idéologies et les contraintes intellectuelles qui leur sont liées : le marché idéologique s’apparente alors à un libre-service où chaque individu peut s’approvisionner en pièces détachées pour bricoler sa propre cosmologie et se donner le sentiment de penser par lui-même. Passivité, solitude et individualisation."

 

MARC AUGE
Les Nouvelles Peurs

" Rien n’est plus redoutable que la peur née de l’ignorance. On a raison de s’en inquiéter et de tenter de la prévenir. Mais elle est d’autant plus redoutable qu’elle risque de déclencher en retour des peurs de même type, par exemple quand une action terroriste entraîne des réactions aveuglément racistes. Certains, d’ailleurs, savent jouer de la peur et graduer leurs provocations pour pousser leurs ennemis à la faute. Nous avons conscience de ce jeu, à l’oeuvre sur l’ensemble de la planète, et nous avons raison d’en craindre les effets.
En craindre les effets, cependant, ce n’est pas nécessairement en avoir peur. Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la liberté d’expression, l’instrumentalisation des jeunes gens sans emploi et sans éducation lâchés aveuglément dans les rues pour massacrer les impies, les appels à ressusciter les procédures juridiques les plus anciennes et les plus réactionnaires, à remettre les femmes à la place dont elles n’auraient pas dû avoir la tentation de s’éloigner, devraient susciter l’indignation, non la peur. Pour des esprits vraiment libres, il n’est pas tolérable que l’idée archaïque du Dieu unique et de son ou ses prophètes puisse prétendre avoir force de loi. Je ne suis pas intéressé par « blasphème », parce qu’il se place sur le terrain de ceux qui croient savoir en quoi ils « croient », mais certains combats doivent être menés et, avant de trembler devant la colère éventuelle de ceux qui se sentiront offensés par telle ou telle insulte à la religion ou à Dieu, on ferait mieux de soutenir sans ambages la lutte des femmes tunisiennes qui, tête nue, défilent dans la rue pour refuser d’être ramenées cent ans en arrière par quelques mâles barbus prêts à en découdre. "


KOSTAS AXELOS

KOSTAS AXELOS
une pensée à l'horizon de l'errance

"Nature et humanité ressembleront de plus en plus à un énorme échafaudage de production techno-scientifique illimitée où l'on produira de tout : biens matériels, bien idéels, rêves et sentiments, substances pharmaco-dynamiques, formes de déviance et de révolte, contenus de religiosité et de mystique, tout cela s'accomplissant dans un immense jeu combinatoire - à l'ère de la fin de l'histoire -, bon pour le peuple, c'est-à-dire l'écrasante majorité et les soi-disant élites. Les confusions actuelles seront à la fois châtrées et portées au paroxysme dans le capitalo-socialisme mondial, règne démocratico-totalitaire, c'est-à-dire dictatorial, de l'assouvissement général et de l'insatisfaction universelle."

- Les problèmes de l'éducation et de l'enseignement s'inscrivent dans le vaste domaine de ce qu'on appelle aujourd'hui « culture », sans trop savoir ce qu'ainsi on nomme. Tout fait partie de la culture, et la vraie culture est absente, dirait Rimbaud. On a parlé de l'aliénation économique, politique, idéologique. On a trop vite oublié certaines analyses de Marx qui, entre autres, sont encore valables dans le domaine dit culturel. Car la culture n'est pas seulement un ensemble de formes et de forces « institutionnelles » et « spirituelles », elle constitue aussi une aliénation. Au lieu de penser leur vie et d'en faire l'expérience, les hommes la vivent « culturellement », par procuration. Cela a lieu dans un état de désenchantement général qui va de pair avec un confusionnisme total, inséparable d'un conformisme triomphal. "


KOSTAS AXELOS
en quête de l'impensé

Ce que présuppose la quête de l'impensé, c'est un éveil, inséparable lui aussi de l'oubli, comme la lumière demeure inséparable de l'obscurité. Ce que présuppose la quête de l'impensé, c'est une audace, voire une témérité qui brise les structures données et ne cherche pas à formuler une structure nouvelle. Ce que présuppose la quête de l'impensé, c'est le pâtir et l'agir des penseurs poétiques qui ont laissé derrière eux la plate recherche du bonheur. Seuls ceux qui n'ont pas peur du danger peuvent se lancer dans une quête à l'issue non garantie. Le danger nous guette au départ et encore plus fortement à l'arrivée.


Lâcher prise, laisser le vide faire son travail, ne plus croire à la puissance suprême de ceci ou de cela est nécessaire à la quête en question. Ne pas bloquer les aléas, être temporellement indomptable, tout cela peut caractériser une pensée et une conduite dont chacune renverrait à l'autre, sans qu'il y ait unité de l'une ou de l'autre et sans qu'une unité indifférenciée puisse régner en maîtresse absolue. Une pensée lucide, pour ne pas dire d'un bout à l'autre consciente, et un comportement nécessairement contradictoire obéissant au même rythme, sont intriqués, en évitant l'identité totale et la scission radicale.

[...]

Pour s'approcher de l'impensé, pour tenter de le penser, nous avons besoin d'une pensée poétique, qui ne sacrifie ni sa puissance pensante ni sa puissance poétique, les unissant dans le même élan. La pensée de cette quête doit rester toujours aux prises avec la vie et la vie quotidienne, concernant vitalement et mortellement ce que nous avons à vivre.


KOSTAS AXELOS
Réponses énigmatiques

"La production ne doit pas être entendue au sens moderne et ultramoderne qu'elle a pris, c'est-à-dire dans le sens du productivisme. Production signifie « mettre au monde », que ce soit une pensée, une poésie, une action, celles-là relevant d'une source commune qu'aucun technicisme ne parvient à découper en faisant d'elles trois sphères distinctes. La pensée est poétique et agit, la poésie est pensante et agit, l'action, quand elle ne se résout pas dans l'agitation, implique de la pensée et peut-être poétique.peut être poétique. L'énigme se cache en chacune d'elles, dans leur unité et leur différence et dans leur rapport aux choses et au monde qui, et de loin, ne sont pas leurs produits.
Dans tout cet entrelacs se dissimule l'énergie de l'imaginaire dont les productions ne peuvent être réduites à la puissance du long règne de la représentation. L'énigme de l'imaginaire se rebelle contre les théorisations, puisqu'elle intervient si puissamment dans leur élaboration et leur fonctionnement. Nous ne sommes pas assez mûrs, ainsi du moins semble-t-il, pour explorer le jeu du fantasme et de la fantasmagorie et de tous les effets de ce jeu. De toute manière, l'imaginaire et le fantasmatique ne sont pas équivalents à l'illusion et, encore moins au mensonge qui contredit ce qui « est »."

"Tous les rapports sont plein de failles, ce qui n'exclut pas l'éclair de la percée."


Là où se manifeste non pas l'énigme de la réponse, mais l'absence même d'un questionnement suivi, s'étend un ample domaine. Qu'est-ce que nous sommes dans ce domaine ? Qu'est-ce qui se passe dans la vie dite quotidienne, à la fois solidifiée et flottante, où se croisent des destins mêlés ? Qu'advient-il des actions et passions diurnes guère séparées des rêves nocturnes ? Les philosophes ne parlent pas volontiers de ces sphères, abandonnant cette tâche à la psychosociologie et à la littérature. C'est comme si un hiatus séparait la pensée de haut vol — même celle qui ne survole pas — d'avec ce qui est difficile à nommer et à explorer. Car il ne s'agit pas seulement du vécu, des épreuves considérées comme personnelles, du plaisir et des douleurs, des sensations, de la sensibilité, des sentiments, des actions et des omissions, des expériences et des fantasmes individuels, des aventures spécifiques d'une existence particulière, fût-elle d'emblée socialisée. Qu'en est-il de nos relations effectives et imaginaires — elles ne sont pas moins effectives — avec notre mère et notre père, nos frères et soeurs, avec nos parents, notre sexualité et nos illusions ? Qu'en est-il des rencontres amicales et amoureuses — tout ensemble réussies et ratées —, de nos secrets, de nos mouvements sociétaux, de notre travail et de nos luttes ? Pendant que s'écrivent ces lignes, la situation économique implique la faim dans le monde et la difficulté croissante de gagner dignement sa vie, les structures politiques sclérosées tuent des forces vives et d'autres, plus souples, n'apparaissent pas, l'agitation culturelle bariolée consomme, avale rapidement et récupère, aplatissant ainsi ce qui a été conquis de haute lutte et mérite une approche engageante. Auteurs et lecteurs, nous sommes aussi immergés dans tout cela et nous n'avons pas seulement à le prendre en considération. Dans quel langage en parler ? Comment laisser et faire entendre les non-dits ? Qu'est-ce qui bloque la puissance explosive du dire et la force énorme de ce qui relève du taire? La distinction entre le concret et l'abstrait est ici, comme ailleurs, inopérante.


KOSTAS AXELOS
ce qui advient
fragments d'une approche

"Cette tonalité crépusculaire qui s'empare de tout ne semble pas devoir nous abandonner de sitôt. Ce qui caractérise l' ordre­désordre dominant et universalisé et ce qui se manifeste à travers les contestations et les révoltes ont le même air d'épuisement, de lassitude. Dans la désorientation générale, le « présent » perdure et s'étend, s'éternise. Il se remplace lui-même, se répare et se réforme. Perpétuation et répétition, production et reproduction, suivent leur train et tout recommence, tandis qu'on rêve à des nouveautés spectaculaires."


"On parle de plus en plus et sans arrêt de la détresse envahissante, on épilogue avec complaisance sur ses aspects manifestes ou dissimulés. C'est devenu un type de discours, un lamento intarissable et répétitif, pendant que le secret de la détresse demeure bien celé. La détresse n'est ni au début, ni au milieu, ni à la fin de son règne. Elle peut encore s'amplifier et s'intensifier, utiliser tous les subterfuges pour mieux nous entraîner dans sa course. Elle constitue à la fois un état sous-jacent et un mouvement irrépressible. On cherche à l'expliquer ou à l'interpréter, la ramener à une cause, pour poser des réformes de l'organisation de la vie, trouver des remèdes et des médications. On développe des divertissements, des distractions et des industries de vacances et de loisirs, présentes et futures, mélangeant réel et virtuel pout satisfaire d'innombrables clients jamais assouvis. La détresse peut porter des noms divers, disposer de multiples qualificatifs, être aiguë ou latente. Il semblerait même qu'elle ait pris le pas sur le désespoir. Elle est plus massive, plus démocratique, plus « convenable ». La détresse est généralement terne, grise et n'est que très peu avouée. Générale, elle reste dissimulée quand elle est ramenée à tel ou tel mal ou à un simple ensemble de maux. Elle est et elle reste, sauf pour les très déshérités, somme toute acceptable et n'engendre pas - avec passion - action et pensée, c'est-à-dire un mouvement radical. En elle et par elle le nihilisme est banalisé, neutralisé. Il n'est pas possible de s'attaquer à elle, frontalement ou non, car alors on entre dans sa propre logique. Le centre pulsant de l'advenir se dérobe et la détresse advenante et advenue, restée pour ainsi dire seule, ne peut requérir de nous une solution, mais une désinvolture endurante, une sagesse problématique, une sérénité productivement inquiète."

[...]

"La parole, l'écriture, le geste, bref, le style de la pensée allant au-delà de la philosophie, de la métaphysique et de la pensée de survol ou étroitement et unilatéralement engagée ne peut que connaître une mue. La pensée en question et en suspens doit tout faire pour ne pas s'hypostasier et ne pas renoncer. Agissante, mais non pas toute-puissante ou immédiatement effective, poétique mais non vaticinante, intense et sereine tout à la fois, elle est obligée de prendre en compte - et de pouvoir en rendre compte -les situations extrêmement douloureuses qui ne cessent, elles non plus, d'advenir et qui ont pour nom: faim et tortures, répression, prisons et exterminations, morts sans phrases ou même avec. Mourants et morts de tous bords demandent l'accès à la parole, car eux aussi sont en suspens.

"Se trouver lié au lien de tous les liens, viser le cœur pulsant de l'ensemble de tous les renvois, correspondre au centre vibrant du rapport entier, demande une ténacité rythmique, pour pouvoir tenir ensemble, avec et malgré toute la fragmentation et toute la brisure, en oscillant, non pas pour parvenir à quelque chose, quelque totalité, quelque entité ou même le rien, mais pour nous accorder, toujours en suspens, à ce qui nous appelle, à ce qui peut rester sans nom, tout en étant le point de départ et le point d'arrivée de toutes les visées (...)"


KOSTAS AXELOS
Héraclite et la philosophie

Jusqu'ici nous avons rencontré « plusieurs» grandes sphères dans la pensée héraclitéenne. Le logos, constituant le sens du devenir universel, le feu, qui, participant au logos, constitue le moteur interne du mouvement cosmique, la divinité, qui, reliée au logos et au feu, est la sagesse (foudroyante) du Monde, le temps, tout-puissant et enfantin, l'harmonie invisible, qui relie en un ensemble cohérent tous les contraires, la loi, structure du monde physique et politique, le destin, qui maintient le rythme nécessaire et juste de la coulée des êtres et des choses, la guerre, qui oppose et unit violemment les contraires. Toutes ces entités se manifestent à l'intérieur de la Totalité absolue, qui englobe tout ce qui est, tout ce qui devient ; cette Totalité composée par l'ensemble des sphères est le Monde, le grand ensemble bien structuré, le Cosmos, et elle se trouve en perpétuel devenir. Toutes ces entités font beaucoup plus que communiquer entre elles; elles s'unissent, mais elles ne s'identifient pas; elles sont et elles ne sont pas identiques. L'entité nouvelle à laquelle nous avons à faire est l'âme. L'âme est aussi, et avant tout, un lieu de convergence universelle, une arché liée aux puissances dominantes. Elle devient âme humaine en s'individualisant. L'âme demeure reliée au logos, au feu, à la divinité et au temps, à l'harmonie invisible, à la loi, au destin et à la guerre ; elle est portée également par les courants du fleuve.