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ABDELLATIF LAÂBI

ABDELLATIF LAÂBI
Un autre Maroc

"Mon souci, qui ne date pas d'aujourd'hui, est de remettre en mémoire les défis que la pensée et la culture vivantes ont su relever, le rôle qu'elles ont joué dans la critique et la dénonciation de l'ordre régnant, sans omettre ce qu'elles sont censées accomplir en tout temps et en tout lieu : élaborer le récit qui sert à chaque peuple pour construire sa mémoire, marquer la singularité de sa sensibilité et de son imaginaire, enrichir le récit global de l'humanité."

"Je saisis cette occasion pour affirmer que l'un des méfaits de l'islam politique, où qu'il se manifeste, est de nous éloigner, que dis-je, de nous couper de ce patrimoine civilisationnel afin de mieux nous enfermer dans le cercle étroit des dogmes et des rituels, du licite et de l'illicite."


ABDELLATIF LAÂBI
Le soleil se meurt

Mais il faudra
une immense écoute
des yeux, de la langue
de la matrice
des sexes incandescents
Que les enfants se réveillent
de leur naïve hibernation
Que les femmes reviennent
de leur double exil
Que les mâles se mettent enfin
en quête de leur identité
Il faudra qu'une soif inconnue
nous tenaille
Il nous faudra une nudité
que même la peau ne pourrait travestir


Quelquefois
le vide s'imagine
dans une couleur sans musique...


ABDELLATIF LAÂBI
Le fond de la jarre

J'étais à Fès quand la chute du mur de Berlin fut annoncée. Ce matin, la famille était réunie chez mon père, et la télévision déjà allumée. Pourtant, personne autour de moi ne s'intéressait aux images historiques qui défilaient sur l'écran.
Si les Européens ont la manie de la musique de fond, les Marocains ont inventé, eux, l'image de fond, sans lésiner pour autant sur les décibels d'accompagnement. La cacophonie semble être chez nous un des éléments constitutifs de la joie des retrouvailles.


ABDELLATIF LAÂBI
Zone de turbulences

La matière :
la même quantité de sang
moins fougueux mais plus dense
Ce qui peut être tranché de la chair
sans affecter l'élocution
et la marche
Le noyau dur des rêves
trempés dans l'acide
par l'ennemi héréditaire de l'espèce
Le cri des enterrés vivants
de la prochaine sale guerre
L'exquis des brûlures
qu'échangeront toujours les amants
Le message codé des étoiles
des pierres vives
des animaux savants
Les bras qui se joignent
pour soulever le fardeau des peines
grandes ou petites
Le rire païen des enfants
et la langue universelle
pour rendre compte honnêtement
de ce qui précède


ABDELLATIF LAÂBI
Poèmes périssables

J'ai cru par l'esprit
me libérer de mes prisons
Mais l'esprit lui-même
est une prison
J'ai essayé d'en repousser les parois
J'essaie toujours


ABDELLATIF LAÂBI
Un continent humain

Entretiens avec Lionel Bourg, Monique Fischer

-Lionel Bourg : Quelle est cette beauté qui, chez vous, n'apparaît simple et limpide qu'en assumant un trouble parfois insoupçonné ?

Ce n'est pas au poète que vous êtes que j'apprendrai que toute lisibilité n'est qu'en apparence et que le lecteur qui en « redemande » se fait piéger au bout du compte. Il passe à côté de l'essentiel s'il soumet ce qui s'énonce dans la poésie aux schémas de l'hermétisme et de la transparence. Et quand il se met à juger à partir de ces schémas, le mieux à faire c'est de lui conseiller d'autres lectures. N'importe quel art exige de son « amoureux » une véracité des dispositions et des sentiments. L'amour de la poésie n'est pas de tout repos. Sans décourager la « simple lecture » qui exprime une forme louable de curiosité, le respect qu'on doit au lecteur impose de ne pas lui cacher la difficulté de l'entreprise et de l'inviter au partage d'une aventure qui sans lui, d'ailleurs, n'aurait pas beaucoup de sens. Mais de cette aventure, sachons lui parler à cœur ouvert, sans prétention : nous ne maîtrisons pas tout, certaines de nos paroles nous « échappent », d'autres que nous croyions « préméditées » offrent après coup un mystère qui ne nous était pas apparu au départ. Plus que cela, il nous arrive de nous « contredire » et nos propos, le plus souvent, « dépassent notre pensée » ... [...] Chaque lecture deviendra un acte unique relié au désir, aux besoins, aux questionnements, à la créativité de chacun.


Pour moi, l'oralité ne se limite pas à un mode de transmission. Elle est aussi un mode de fonctionnement de la poésie. Elle est ce souffle qui agite et traverse le corps tout entier avant d'emprunter la bouche pour devenir parole. Je crois que c'est la restitution de ce cheminement intérieur, mettant à contribution nos organes, conjuguant nos facultés, qui fait de la trans­mission orale (la lecture publique) un événement-avènement irremplaçable, un moment de partage dont la magie n'est plus à démontrer. La lecture en présence charnelle du poète rend bien compte des phénomènes d'ordre vital qui se passent au cours de l'écriture. En forçant un peu l'image, je dirai que c'est de l'écriture en direct.


CHRISTIAN LABORDE
Les Soleils de Bernard Lubat

"Je suis gascon, précisa Lubat!
-C'est quoi gascon? ( Kenny Clarke )
-Un gascon est un barbare qui aime l'océan et déteste Descartes. Sa patrie : la tempête! "

JERÔME LAFARGUE
En territoire Auriaba

" Le rêve appartient avant tout à la nuit, certaines communautés le considèrent comme un élément déterminant dans la conduite de leur bonne fortune. Il devient une manière d’accéder à des sujets humains, à des animaux ou à des esprits, et bien sûr aux multiples facettes de soi. "

" J ai toujours pensé que ce monde-ci est trop petit, ou plutôt que ce que l' on nous donne pour réalité ne constitue qu une infime partie de l' infinité du monde. Nos rêves, la force et l' inventivité de notre imaginaire le déploient déjà dans des directions inattendues, mais il y a davantage. Il m' arrive de prendre des décisions incongrues alors que je souhaitais faire le contraire. Au dernier moment, j opère un revirement incompréhensible à mes yeux, j accepte de vivre avec un choix dont je ne saisis pas la nécessité ou l' intérêt, mais je me dis que ce n est pas grave, que ce qui me semble une impasse ou une imbécillité est bien à l' inverse le chemin qu il fallait suivre. "


JERÔME LAFARGUE
Nage entre deux eaux

"Je ne dirai pas que Bleu pétrole m'a sauvé, non, faut être honnête, ce qui m'a sauvé, c'est le bruit de la dizaine de CD balancés à terre par Jed une nuit de septembre. Il les avait volés au hasard dans le supermarché du coin, s'était bourré la gueule puis orienté avec les étoiles pour enfin s'affaler sur le canapé défoncé de l'entrée.
De toute façon, je ne dormais pas."

DANY LAFERRIERE
Le Charme des après-midi sans fin

"Rico m'a dit que la fête se fera chez Nissage, samedi après-midi. Je le savais déjà par ma cousine Didi.
-N'en parle à personne, me lance Rico en se dirigeant vers le marché.
La mère de Rico vend des robes au marché. Des robes qu'elle confectionne elle-même. Ses clients sont pour la plupart des paysans des environs de Petit­Goâve. Ils descendent en ville vendre leur café, et remontent quelquefois avec une robe pour leur femme. La mère de Rico coud de jolies robes, simples et colorées, qu'elle étale par terre, juste devant elle. Je la vois toujours assise sur une minuscule chaise. Il arrive qu'un client réclame la robe qu'elle est en train de terminer. Dans ce cas, elle demande au client d'aller faire un tour et de revenir dans une dizaine de minutes, le temps de faire l'ourlet. Des fois quand le tissu manque, la mère de Rico n'hésite pas à ajouter un morceau de tissu de couleur différente. Il lui arrive aussi de faire une robe avec cinq morceaux de tissu de couleurs différentes (souvent des couleurs très vives). Heureusement qu'elle ne demande pas trop cher pour ces robes bariolées. Cela permet aux paysans les moins fortunés de rapporter quelque chose à leur femme."

CHANN LAGATU

Journal d'un voyage à pied
le long de la rive sud
de la rade de Brest
en hiver

Par un matin clair, la joie de n'être jamais content de soi.

Gueuler contre le monde n'est pas donné qu'aux goélands.

Les coqs de fumier ont des chants triomphaux qui tracassent

 

ROGER LAHU
La page Roger Lahu sur lieux-dits

JEHAN VAN LANGHENHOVEN
De l'animal tri-nodal et de son influence sur la poésie passée, présente et à venir...

L'anilal velu
qui me sert d'encrier
est fendu en sa moitié
et la plume dont j'use
est celle d'un migrateur.

HELENE LANSCOTTE
rouge avril

Il y a que vivre est brutale
Il y a que vivre est douce
Il y a que vivre balaye les figures

LANSYER
Le maître du Luminisme

PATRIK LAPEYRE
L'Homme-soeur

A cet instant précis, Cooper - qui soit dit en passant, aurait préféré qu'on ne mentionne pas son nom - attend sa soeur. Il l'attend depuis des années. Sans en parler à personne. Il vaut mieux donc ne pas compter sur lui pour s'expliquer sur les raisons d'une conduite aussi étrange. C'est son secret.

VALERY LARBAUD
Enfantines

"Ah! comme, tout à coup, le bonheur vient nous trouver jusque sur le seuil du sommeil : après-demain, dans le tumulte d'un soir de rentrée, sous les lumières rouges, dans la poussière, au tournant d'un corridor, une petite main brune se posera doucement sur notre bras..."

PIERRE LARTIGUE
L'Hélice d'écrire

A Ribérac, au XIIe siècle, le troubadour Arnaut Daniel invente une forme: la sextine. Poème de six strophes, de six vers, terminés par six mots refrains qui obéissent à une permutation telle qu'une septième strophe reconduirait à l'ordre de la première.
De Périgord en Italie, puis à travers l'Espagne, la France, le Portugal, l'Angleterre, les États­ Unis, le monde entier ... Pierre Lartigue suit l'histoire de ce chef-d'œuvre d'Art combinatoire.
Parmi les auteurs rencontrés: Dante, Pétrarque, Pontus de Tyard, Ezra Pound, Zukowski, Queneau ...
La sextine apparaît, disparaît. Elle est vivante en 1994 !
Et puisqu'elle tourne comme une hélice dans l'eau de la langue, aucune définition ne lui convient mieux que celle gravée par le capitaine Nemo sur la coque du Nautilus :

Mobilis in mobile
Mobile dans l'élément mobile

EMMANUEL LAUGIER
Portraits de têtes

- car nous avons été jusque là
zirconium zirconium
quartz de tes cheveux mêlés
dans la transparence d'un émail
dans la surface fine d'autres encore
dans l'évanouissement du oui de ton pas

- car le vol immédiat où nous sommes nous allonge

PATRICK LAUPIN
L'Homme Imprononçable

suivi de Phrase et le Mystère de la création en chacun

"Je pensais à l'empire médusant de ceux dont les vies sont détruites."

D.H. LAWRENCE
Kangourou

«Jack tira sa pipe de sa bouche en la brandissant quelque peu.
"Dans une histoire comme celle-ci, dit-il, l'homme a besoin d'un camarade, oui, un intime à qui il puisse tout confier, avec qui il puisse être entièrement lui-même. C'est nécessaire. (...)
"Kangourou n'a jamais pu avoir d'intime. Il est aussi bizarre qu'aucun Phénix dont j'ai jamais entendu parler. Il serait impossible de l'accoupler, ni dans les cieux au-dessus de la terre, ni dans la terre elle-même, ni dans les eaux plus basses que la terre. Il n'existe pas de Kangourou femelle de son espèce. Et malgré tout, c'est un chic type. Mais solitaire comme un clou dans un poteau.
— On dirait quelque chose de fatal et de fixe", dit Somers en riant.»

HALLDOR KILJAN LAXNESS
Le Paradis retrouvé

"Dans les premières années du règne de Christian Williamson, le troisième des derniers rois étrangers qui gouvernèrent l'Islande, un fermier nommé Steinar vivait à Hlidar dans le district appelé Steinahlidar. C'est son père qui l'avait appelé ainsi, d'après l'éboulis de pierres qui était dégringolé en cascades de la montagne au printemps de sa naissance. Steinar était déjà marié à l'époque où cette histoire commence et il avait deux jeunes enfants, une fille et un garçon. Il avait hérité de son père la ferme de Hlidar.
A cette époque, les Islandais avaient la réputation d'être le peuple le plus pauvre d'Europe, comme leurs pères et tous leurs aïeux l'avaient été en remontant jusqu'aux premiers colons; mais ils étaient convaincus qu'autrefois, il y a bien des siècles, il y avait eu un âge d'or en Islande, où les Islandais n'étaient pas de simples fermiers ou pêcheurs comme maintenant, mais des héros et des poètes de sang royal, possédant des armes, de l'or et des navires. Comme les autres jeunes Islandais, le fils de Steinar apprit de bonne heure à être un viking, un fidèle compagnon du roi, et il taillait, pour son usage personnel, des haches et des sabres dans des morceaux de bois."


HALLDOR KILJAN LAXNESS
La cloche d'Islande

"Il fut un temps, est-il dit dans les livres, où la nation islandaise ne possédait qu'un seul bien qui eût quelque valeur marchande. C'était une cloche. Cette cloche était suspendue au pignon de la maison de la Lögrétta, à Thingvellir, sur la rive de l'Oxara, attachée à une poutre sous les combles. On la sonnait pour se rendre aux tribunaux, et avant les exécutions. Elle était si vieille que nul ne savait son âge avec certitude. Mais à l'époque où commence ce récit, il y avait beau temps qu'elle était fêlée et les anciens croyaient se rappeler qu'elle avait eu un son plus pur. Les anciens, toutefois, la chérissaient toujours. En présence du bailli, du sénéchal, du bourreau et d'un homme que l'on allait décapiter ou d'une femme que l'on allait noyer, on pouvait souvent, par les jours de temps calme, vers la Saint-Jean, entendre dans la brise qui venait des Sulur et le parfum des bouleaux de Blaskog le son de la cloche se mêlant au bruissement de l'Oxara."

 

ALAIN LE BEUZE
Passé antérieur

Reddition de la pierre, de l'homme, des amarres contre la peur.

La lisière se délite dans l'impatience de l'oubli.

ANNIE LE BRUN
Vingt mille lieues sous les mots,
Raymond Roussel

Longtemps, je n'ai pas su voir Raymond Roussel. Dire que je n aimais pas celui qu'André Breton reconnut pour " le plus grand magnétiseur des temps modernes", serait inexact et un peu déplacé. Quels sentiments pourraient être de mise quand l'impénétrable brillance du plus obscur jeu de miroirs impose la distance ? Et une distance qui aura incité la modernité même à se laisser impressionner, dans tous les sens du terme, par ce personnage dont les Impressions d'Afrique de 1910 n'ont pas réellement plus à faire avec l'Afrique que ses Nouvelles Impressions d'Afrique, parues une vingtaine d'années après. De l'irréalité cultivée en manière d'être, Roussel fut, en effet, le premier à apporter la preuve décisive au procès du réel, commencé avec la fin du dix-neuvième siècle.

 


"Michel Leiris affirmera : «On n'a jamais touché d'aussi près les influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes».
Dans la droite ligne de ces intuitions géniales, inspirée par l'immense découverte en 1989 du «fonds Roussel» comme par une relecture profonde de l'œuvre connue, Annie Le Brun, dans une étape nouvelle et décisive, découvre l'essentiel : Roussel est non seulement un des plus grands poètes, mais créant une poésie qui ne ressemble à aucune autre, il remet en cause la poésie même, et toute écriture. «Contraint d'inventer complètement», s'aventurant vingt mille lieues sous les mots, là où personne n'est jamais allé, il révèle, bien au-delà des habituels enjeux de la production littéraire, l'envers du langage, dans une opiniâtre «épopée de l'impression», quitte «à perdre dans l'aventure ce que les hommes appellent nature, sentiment, humanité et beauté».                                                                                               I
Nous forçant à voir en face ce qu'on voudrait tant nous cacher, le Roussel d'Annie Le Brun, non moins énigmatique mais à la fois plus haut et plus proche, n'a pas fini de défier notre aveugle modernité." Jean-Jacques Pauvert


ANNIE LE BRUN
Ailleurs et autrement

Ainsi irais-je jusqu'à prétendre à la portée politique de ce qui est réputé n'en pas avoir. Dans la mesure même où tout ce qui est constitutif du domaine sensible est devenu en une vingtaine d'années la cible prioritaire de l'entreprise de domestication en voie d'achèvement. D'autant qu'au-delà de la frénésie événementielle qui détermine désormais pratiquement toutes les politiques culturelles, il y a l'actuelle offensive contre la psychanalyse confortée par des succès institutionnels et médiatiques qui devraient inquiéter beaucoup plus.
En réalité, ce n'est pas seulement Freud, la psychanalyse et l'inconscient qui en font les frais. Mais aussi tout ce qui en chacun peut être réfractaire au programme de formatage des êtres qui progresse chaque jour un peu plus. Force est même de constater qu'indépendamment des clivages politiques traditionnels, se constitue aujourd'hui un consternant consensus visant à la fabrication d'un homme nouveau, qui ressemble à s'y méprendre à « l'homme unidimensionnel », magistralement analysé par Herbert Marcuse dès 1964. La conséquence en est la neutralisation, si ce n'est l'éradication de ce qui, d'une façon ou d'une autre, pourrait en retarder l'avènement. Et, à cet égard, la trompeuse réactualisation d'une certaine radicalité, situationnisme compris, qui fait bon marché de l'inconscient, contribue au succès grandissant de tout ce qui est susceptible d'amener à cette simplification caricaturale de la personne humaine. Il est enfin remarquable que la mise au point de cet être fonctionnel, au bout du compte essentiellement déterminé par la technique, coïncide avec la récente promotion d'un hédonisme, érotisme solaire inclus, qui désormais s'affirme avec l'efficacité du dernier autobronzant intellectuel
Je sais, l'increvable soleil de la médiocrité n'a pas fini de fasciner. Mais, s'il est un moyen d'y échapper, voire de le combattre, ne serait-ce pas de commencer à regarder ailleurs et autrement ?

EMMANUELLE LE CAM
Unique demeure

De cet état
de panique
où le chaos
le dispute

à la vacuité

 

 

Peinture de Thierry Le Saëc
mars 2005


EMMANUELLE LE CAM
Le poème de l'eau

Ouvrez la porte.

Tant et tant d'eau retenue
me parle à contre-
visage : seule en moi
la marche inquiète,
la vague (ample)
du doute.

-Et votre voix nette
contre ma méfiance, si-
gnifiante, croyez-vous.

JEAN-CLAUDE LE CHEVERE
L'échappée

"A Sizun, le brouillard s'était totalement dissipé et un soleil encore timide éclaira soudain la cité d'une pâle lumière. Sur le bord des trottoirs, les flèches rouges indiquaient toujours la direction de Brest mais, brusquement, arrivé sur la Place du Centre, il bifurqua sur la gauche et tourna le dos à la cité du Ponant. Une pancarte indiquait Crozon 44 km. Il sortit de la ville. Une nouvelle descente le conduisit cinq kilomètres plus loin en pleine campagne. Avisant une entrée de champ, il hésita un instant puis s'arrêta. Alors, de sa poche il sortit le minuscule tournevis qu'il emmenait dans toutes ses randonnées, puis, lentement mais sans faiblesse, il ôta sa plaque de cadre, celle où figurait l'inscription « Paris-Brest- Paris », la glissa parmi ses affaires et remonta sur sa bicyclette, l'esprit léger. La matinée lui appartenait et dans la première auberge qui voudrait bien l'accueillir il prendrait son petit-déjeuner. Les autres ne le reverraient plus, c'était maintenant certain..."


JEAN-CLAUDE LE CHEVERE
Le Voyage de Mélanie

Ce matin, Maman a embrassé le patron de l'usine à mochons. Je m'étais levée tôt et, mon masque dans la poche, j'avais décidé de passer la matinée dans mes noisetiers. L'air me paraissait à peu près respirable et je voulais en profiter. Je rentrerais dès le retour des odeurs car le papier de mon masque était percé. C'était la première fois. D'habitude, Jérôme me les choisit impeccables. C'est de la sélection, qu'il me dit, ceux qui sont réservés aux patrons. Tout le monde sait que les masques des patrons sont plus efficaces que les autres. Pourtant Papa dit que ça ne leur sert à rien. « Il y a longtemps que les patrons ne sentent plus rien, qu'il lance souvent à Maman, y' a que l'odeur du fric qui peut encore leur monter au nez ! » Maman hausse les épaules. « Avec tes idées ! » qu'elle lui répond. En général ses réponses ne dépassent pas trois ou quatre mots.

J.M.G. LE CLESIO
Alma

« Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d'hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s'éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d'or. Je suis dans mon île, ce n'est pas l'île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n'est pas l'île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c'est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d'or, les yeux levés vers l'intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles. »


J.M.G. LE CLESIO
Tempête

La nuit tombe sur l'île.
La nuit remplit les creux, s'infiltre entre les champs, une marée d'ombre qui recouvre tout peu à peu. Au même instant, l'île se vide d'hommes. Chaque matin les touristes arrivent par le ferry de huit heures, ils emplissent les espaces vides, ils peuplent les plages, ils coulent comme une eau sale le long des routes et des chemins de terre. Puis quand vient la nuit, à nouveau ils vident les mares, ils s'éloignent à reculons, ils disparaissent. Les bateaux les emportent. Et vient la nuit.


J.M.G. LE CLEZIO
Ourania

J'ai demandé: « C'est où, chez toi? » Il n'a pas répondu tout de suite. Puis il m'a dit, et c'est la première fois que j'ai entendu ce nom: « Cela s'appelle Campos. »
Nous sommes restés un long moment sans rien nous dire. Le paysage catastrophique de la sierra volcanique transversale lançait des éclairs blancs à travers la glace teintée. En contrebas,j'ai aperçu en un coup d'œil le lit du fleuve Armerfa, puis le car a commencé à rouler dans une plaine monotone, poudreuse, et je pensais au décor des livres de Rulfo, à Comala pareille à une plaque de fer chauffée à blanc par le soleil, où les humains sont les seules ombres vivantes.
C'était un pays inquiétant, un pays pour aller d'un monde à un autre monde. j'avais envie d'en savoir plus sur mon voisin


J.M.G. LE CLEZIO
L'Africain

"Je ne veux pas parler d'exotisme : les enfants sont absolument étrangers à ce vice. Non parce qu'ils voient à travers les êtres et les choses, mais justement parce qu'ils ne voient qu'eux : un arbre, un creux de terre, une colonne de fourmis charpentières, une bande de gosses turbulents à la recherche d'un jeu, un vieillard aux yeux troubles tendant une main décharnée, une rue dans un village africain un jour de marché, c'étaient toutes les rues de tous les villages, tous les vieillards, tous les enfants, tous les arbres et toutes les fourmis. Ce trésor est toujours vivant au fond de moi, il ne peut pas être exprimé. Beaucoup plus que de simples souvenirs, il est fait de certitudes."

DENISE LE DANTEC
Cantilena

Sur le menez
un feu

en-dessous
l'eau

à mes pieds
une ronce humaine

l'art
est une négligence à réparer

...

JEAN-PIERRE LE DANTEC
Un héros
vie et mort de Georges Guingouin

23 février 1954. Ils sont entrés dans sa cellule vers neuf heures du matin. Deux gardiens en bras de chemise prétendant apporter le café. Assis sur son bat-flanc éclairé par un prisme de lumière grise tombant d'une lucarne grillagée, Guingouin n'a pas compris. Depuis quelques jours, on le drogue à son insu. On a même préparé les journalistes à son décès tragique. Un suicide, a-t-on murmuré. Un accès de folie. Sa mère n'aurait-elle pas été internée en clinique psychiatrique ? Et lui-même, Guingouin, n'a-t-il pas été qualifié par ses camarades du Parti, au temps où son maquis, selon Le Populaire du Centre, faisait « régner l'épouvante sur la montagne limousine », de « fou qui vit dans les bois » ?

MARIE LE DRIAN
Le Corps perdu de Suzanne Thover

Il devait être neuf heures ce matin-là lorsque j'ai appelé SOS médecins. J'avais trouvé leur numéro sur un vieux calepin qui traînait près de la table de nuit. Je n'ai pas cherché leur numéro. Je l'ai trouvé. C'était la première fois que, de chez moi, j'appelais au secours.
J'avais besoin que l'on me parle. Que l'on me dise. Que l'on m'explique, enfin, ce qui arrivait au corps de Suzanne Thover. J'avais surtout besoin que l'on m'écoute. Qui d'autre pouvais-je appeler?
Le livreur de pizza ne répondait pas avant midi.

MOHAMED LEFTAH
Le dernier combat du Captain Ni'Mat

"Le captain Ni'mat, réserviste de l'armée égyptienne vaincue par les Israéliens en 1967, se retrouve vieillissant et désœuvré à passer ses journées dans un luxueux club privé du Caire avec d'anciens compagnons.
Une nuit, le captain Ni'mat fait un rêve magnifique et glaçant : il voit la beauté à l'état pur sous la forme de son jeune domestique nubien. Éveillé par ces images fulgurantes, il se glisse jusqu'à la cabane où dort celui-ci. La vision de son corps nu trouble si profondément le captain Ni'mat que son existence monotone en est brusquement bouleversée. Il découvre, en cachette de son épouse, l'amour physique avec le jeune homme ; cette passion interdite dans un pays où sévit chaque jour davantage l'intégrisme religieux va le conduire au sommet du bonheur et à la déchéance."

MICHEL LEIRIS
Mots sans mémoire

Le passage des gloses ondule,
ourle les algues,
sol de regrets sensibles décharnés,
le fuseau aigu des conjectures
émerge
dans la prison des métamorphoses,

borne rebelle.

 

MARC LE GROS
La Madone aux vers luisants

Georges Perros a défini un jour la poésie comme « de la prose qui ne passe pas ». Eh bien, au fil des années, les « miz du » de Bretagne, c'est un peu pareil. D'année en année ils passent de plus en plus mal. Les horizons bouchés, les jours de plomb, l'ennui. Et pas même celui qu'aimait Benjamin Péret, « l'ennui cultivé en des serres inestimables ». Ni celui de Des Esseintes naturellement ! La mélancolie ici n'est pas un exercice d'esthète et n'a rien d'un conte pour enfant et puis, la vieille arthrose qui chaque automne vient chatouiller mon genou gauche ne me trompe jamais. Elle est la fidélité même... De là à prétendre que la poésie naît du gris et de la pluie, non, je ne dis pas cela, même s'il n'y a qu'ici, je dois quand même l'avouer, que les vers me viennent.

 


MARC LE GROS
Trapani

Ces intermittences où le travail et le calcul, le savoir-faire et le quant à soi rendent les armes sont la providence de l'art. Sur les ruines des savoirs acquis, quelque chose monte alors qu'on n'attendait plus, un vertige très singulier qui n'attire pas l'artiste vers le bas mais l'enlève à lui-même, le soulève, le ravit, et qu'on appelle la grâce.

EDITH LE GRUIEC
Nursery Rytmes

Je m'appelle Pel, j'ai 40 ans, pèse 114 kg et ce n'est pas une gibosité.
Je m'appelle Ma, j'ai 33 ans, pèse 43 kg, je vis juchée sur ses omoplates.
J'habite sur son dos quand il voûte les épaules et il vit voûté maintenant.
Pieds bien calés sur chaque os plat du haut du dos de Pel, je plie les genoux pour respirer son cou.


EDITH LE GRUIEC
Fry melen

"Il n'y aurait que l'eau du bief qui puisse aider Adélaide à retrouver l'odeur du mimosa.

On pourrait croire que ce n'est pas grand chose une odeur, et pourtant.

Le mimosa fleurit en mars, un peu avant l'aubépine et il ne suffit pas qu'Adélaide aimât le mimosa, non, AdélaIde sentait le mimosa et pas seulement en mars.

YVES LE MANACH
je suis une usine

"Saint-Ouen, Gennevilliers, Argenteuil, Courbevoie, la banlieue de Mars et d'Aldébaran 3...
Bulletin d'informations de six heures. Tartines avalées plutôt que mangées. Café bu brûlant ou abandonné. Galeries souterraines quadrillant le tissu urbain. La course à la quantité à peine levé. Piégés dans l'espace productif dont ils ne sont que des rouages.
Souvenirs de générations tuées dans les usines, de mains arrachées par les machines, souvenirs de névroses et d'alcoolisme, de grèves avortées ou trahies. Ennui qui les ensevelit. Affiches syndicales sur les murs. Coups de sirène. Bourgeois de droite. Bourgeois de gauche. Pli impeccable à leur costume, têtes maquillées derrière les caméras de la télé. Des pavés dans vos écrans. Des pavés écrasant vos gueules.
Impuissance.
Et rien que le pessimisme à opposer à leur optimisme morbide nucléaire."

STANISLAS LEM
Solaris

"A dix-neuf heures, temps du bord, je me dirigeai vers l'aire de lancement. Autour du puits, les hommes se rangèrent pour me laisser passer ; je descendis l'échelle et pénétrai à l'intérieur de la capsule.
Dans l'habitacle étroit, je pouvais difficilement écarter les coudes. Je fixai le tuyau de la pompe à la valve de mon scaphandre, qui se gonfla rapidement. Désormais, il m'était impossible de faire le moindre mouvement ; j'étais là, debout, ou plutôt suspendu, enveloppé de mon survêtement pneumatique et incorporé à la carapace métallique."

MICKAEL LENTZ
Mourir de mère

huile. une lueur fluide de chandelle une ration de cinq jours d'une lumière perpétuelle. et revenir. et repenser. la mémoire est un arbre. une gerbe de fleurs. tombé, un air de prier aussitôt interrompu. un anniversaire de mort comme anneau mémoire. une poussée de printemps et racines. une coquille. et revenir. retourner la terre. et devenir hiver. et se tenir à côté. toujours là venir comme ça jusqu'à ce que quelqu'un vienne vers toi. en contact bordure d'herbe en parcours touristique. peut-être aussi avec cette image indicible sur les lèvres avec ce raidissement hagard ou ce mouvement de tête qu'elle ne tente plus. là comme elle est là couchée. comme elle est capable de plus grand-chose. ainsi se tourner retourner par exemple un impossible. prendre congé impossible. myope et ne pas se resaluer. myope et toute l'étendue ramassée au visage. coincé. se tenir de l'un des côtés. de l'autre. la vie est une déshabitude.


THIERRY LE PENNEC

THIERRY LE PENNEC
Un tour au verger

"et les roues les pales
de la machine soulevant
déchirant les mottes les touffes comme des eaux la remonte
             sur le rang ce mouvement
rotatif à l'infini refait
                                  j'aimerais
qu'un cheval passe et par silence
défasse la couenne que ça pourrisse ô ma pente
                de nord-est et les mouillères
                     de par les sources minces
                            qui sont dessous."

"Chaque jour son événement il est bon de le dire. Peu importe au fond ce que c’est s’il y a la manière, à deux mains adoptée, d’un écrit, d’un manche d’outil, s’il advient au cerveau comme un branle une cloche, une vibrée d’azur, de sombre météo. "

" chaque fois que je tourne 
un poème au tracteur me revient
la pensée d’une ornière un arbre
que le vent coucha là sur le bord "


THIERRY LE PENNEC
Un pays très près du ciel

"battement de cils comme un envol
de sternes l'image est convenue pourtant
cela se passe au sortir des corps en une
plaine liquide sables à marée basse le soir
quand elle rabat sur elle un drap mince,
brassées de peaux remuements de choses chaudes et chéries
j'appuie
mon front contre le sien
comme les bêtes à l'attache se connaissent."

 

Gravure de Marie B.-Lahue
mars 2005


THIERRY LE PENNEC
Sur la butte

ce sont de longues journées passées
dans l'habitude d'un champ au moment
des lilas que celles que l'on pose
une à une comme les plants de pommes de terre
aux germes violacés phallus minces au creux
des mottes édifiées dans le sens contraire
à celui de la haie derrière laquelle
un pré de tout son vert apaise le gouffre presque la distance.

 


THIERRY LE PENNEC
toujours serai-je heureux?

à force tu t'uses
tu la ramènes
ta gueule dans les jardins
les plantes par tes soins
taillées les herbes
sous le soleil acerbe
et de tondeuses menées
à ras la grenouillère
serrée de près
que ça aille et en sueur.

 


THIERRY LE PENNEC
Nono

et gris après-midi charroyant des caillasses
dans la remorque vieille la remonte
des pensées dans la pente que fut notre vie -
les pierres dans la main pèsent
jusqu'à ce qu'on les jette à l'ornière que creusent
les roues du véhicule inlassablement
passant par la venelle les gris après-midi.

BEN LERNER
Au départ d'Atocha

"La première phase de mes recherches consistait à me réveiller dans un appartement presque vide sous les combles, le premier et le seul que j'aie visité en arrivant à Madrid ; ou plutôt je laissais le bruit de la Plaza Santa Ana me tirer du sommeil après avoir vainement tenté de l'intégrer à mon rêve, puis je posais la cafetière rouillée sur le feu et roulais un joint pour patienter. Le café prêt, j'ouvrais le velux, juste assez grand pour me hisser au travers depuis le lit. Sur le toit, je buvais mon expresso en fumant au-dessus de la plaza où s'agglutinaient les touristes, guides de voyage posés sur les tables métalliques ; l'accordéoniste s'en donnait à cœur joie. Au loin : le palais, de longues lignes de nuages. Mon projet exigeait ensuite d'accomplir le trajet inverse par le velux. Je chiais, prenais une douche, mes comprimés blancs, et je m'habillais. Sur quoi je récupérais mon sac, qui contenait une édition bilingue des Œuvres poétiques de Lorca, mes deux carnets, un dictionnaire de poche, les Poèmes choisis de John Ashbery, des médicaments - direction le Prado."

 

ALEXANDER LERNET-HOLENIA
L'étendard

"Lors d'une soirée, la première grande soirée organisée dix ans après la Grande Guerre et qui réunissait les officiers de presque tous les régiments de cavalerie, je me retrouvai placé à table à côté d'un homme d'allure encore jeune, de remarquable prestance, mais dont le nom, lorsque l'on me le présenta, ne me dit d'abord rien ; mais lorsque je me renseignai aussitôt après, on me confirma qu'il s'agissait d'un certain Menis, neveu d'un des généraux présents ce soir-là."

EUGENE LEROY
exposition du centenaire

"Tout ce que j'ai jamais essayé en peinture, c'est d'arriver à cela, à une espèce d'absence presque, pour que la peinture soit totalement elle-même." Eugène Leroy

JEAN-CLAUDE LEROY
La page Jean-Claude Leroy sur Lieux-dits



ALAIN LE SAUX
CruciFiction

Ces brides d'envers Ces brides d'hiver
Ce loin d'osmose
Ce mauve exclamatif dans un poing crépusculaire


ALAIN LE SAUX
Aucune fiction

L'horizon existe ainsi, parfois : douceur de cheveux en sommeil, lumière de vitraux enfantins.
on vacille comme un cheval de rêve.

Les cristaux de mort ne reflètent aucun visage aucun soleil

AUCUNE FICTION.

 

 

 

...Et déjà à l'affût, en murmure coulé :
les faux-semblants, la vie qui boite
son clair-obscur.


DORIS LESSING
L'histoire du Général Dann

"Il suffirait à Dann de bouger à peine la main, d'un côté ou de l'autre, et ce serait la chute.
Il s'était allongé, comme un plongeur, et se cramponnait à l'extrémité d une fragile saillie de roche noire, dont la partie inférieure avait été usée par l'eau et par le vent. De loin, on aurait dit un doigt obscur pointé vers la cataracte se déversant sur une paroi de rocs sombres, où elle se volatilisait instantanément en une brume tourbillonnante. Cette vision mouvante fascinait Dann, comme s'il contemplait une falaise rugissante, d'un blanc éclatant."

JEAN LEYMARIE
Tal-Coat

Le flux des gris clairs transparents tons simples et miraculeux, et des bruns ténébreux, aux forts empâtements, consacre l'union féconde entre l'eau primordiale et le limon des origines. Par une sorte d'alchimie à rebours, "je rejoins la boue, dit le peintre terrien aux mains si raffinées, oui ,la boue, la terre mouillée, sèche, celle qui vole et se pose, celle de l'empreinte soyeuse, grasse, maigre, l'indicible couleur."

PRIMO LEVI
Si c'est un homme

"La procession au seau et le bruit sourd des talons sur le plancher se fondent dans l'image symbolique d'une autre procession : nous sommes serrés les uns contre les autres, gris et interchangeables, petits comme des fourmis et grands jusqu'à toucher les étoiles, innombrables, couvrant la plaine jusqu'à l'horizon; tantôt confondus en une même substance, un amalgame angoissant dans lequel nous nous sentons englués, étouffés; tantôt en marche pour une ronde sans commencement ni fin, éblouis de vertiges, chavirés de nausées; jusqu'à ce que la faim ou le froid ou le trop-plein de nos vessies reconduisent nos rêves à leurs proportions coutumières." (1945 - 1947)

JOSE LEZAMA LIMA
Paradiso

"La main de Baldovina ouvrit le tulle de la moustiquaire pour s'y frayer passage puis tâta en pressant doucement comme s'il y avait eu là-dessous une éponge, non un enfant de cinq ans ; elle ouvrit la petite chemise et examina la poitrine de l'enfant toute couverte de cloques, de sillons d'une couleur violente, et cette poitrine se gonflait et se compressait comme s'il lui fallait faire un effort considérable pour parvenir à un rythme naturel ; elle ouvrit aussi la braguette du vêtement de nuit et vit les cuisses, les petits testicules pleins de cloques qui allaient s'agrandissant, et en avançant encore davantage ses mains, elle remarqua que les jambes étaient froides et tremblaient. A ce moment précis — il était minuit —, les lumières des maisons du camp militaire s'éteignirent et celles des postes permanents s'allumèrent, et les lanternes des rondes se transformèrent en un monstre errant qui allait boire aux flaques et faisait fuir le scarabée."

LAURE LIMONGI
fonction elvis

Il était une fois. Le 8 janvier 1935 àTupelo, États-Unis. Vernon Presley attend que sa femme, Gladys, mette au monde leur enfant. Les temps sont durs et l'accouchement a lieu dans leur bicoque du quartier Est. Dans le petit matin clair. Limpide, misérable. Les planches de bois laissent passer. Le jour, quelques insectes. De quoi respirer, en courant d'air. Une vie d'interstices. Les fenêtres sont souvent closes. À 4 h du matin naît un enfant mort-né qui aurait dû s'appeler Jessie Garon. Le texte dit. Le drame d'un ange errant parmi les limbes, perdu, lassé, malgré lui. On commence à se lamenter. On pose des questions à Dieu, à la vie. On demande pourquoi, pourquoi, pourquoi.

Le texte dit. Rebondissement. Le médecin de campagne appelé fait remarquer qu'il y a un second bébé. Les contes de fée ont des hoquets, parfois. Le jour pointe. La délivrance, enfin. L'enfant s'appelle Elvis Aaron. En écho strict. Il crie, il respire, il vit. Il était une fois Elvis Aaron Presley.

CARL VON LINNE
Voyage en Laponie (1732)

"J'ai vu les entrailles de la terre à 450 aunes de profondeur. Je suis monté dans le vent jusqu'à un mille. J'ai vécu l'hiver et l'été en un seul jour. J'ai traversé les nuages. J'ai visité le bout du monde. J'ai vu la retraite nocturne du soleil."

LISKA
Mi-ville, mi-raisin

Bitume aux semelles

Les yeux dans les nuages
Le coeur à l'abri
sous la pluie
De ton amour
Je bats la campagne
A Paris

 

Illustrations de Stéphanie Tréma

ANTONIO LOBO ANTUNES
La mort de Carlos Gardel

et j'ai compris ce que j'avais été incapable de comprendre jusqu'alors, et tout en étant à l'extérieur du zoo, et malgré mes douleurs, mes vertiges, mes jambes lourdes et l'impression de m'évanouir, je l'ai vu à travers la grille pousser une balançoire vide, bras tendus, en arrière, en avant.


ANTONIO LOBO ANTUNES
Bonsoir les choses d'ici-bas

Je ne sais plus si elle m'a dit
- Ma maison était là
ou
(peut-être)
- Il y a vingt ans ou
(possible, mais je n'en suis pas sûr)
- J'ai vécu ici
ou alors rien de tout ça, elle s'est contentée de traverser Muxima à mes côtés, en marchant devant moi je crois
(oui, légèrement devant moi)
avec une baguette ou une tige de bambou à la main, sans quasiment me regarder
(ça, je m'en souviens)
comme si nous nous promenions bien que quelque chose dans ses gestes, dans son visage
(une inquiétude, une attente, une colère)
révélât que nous étions tout sauf en promenade dans des quartiers détruits par la guerre
(la mer à notre gauche, la mer là-bas à notre gauche)

SOPHIE LOIZEAU
Caudal

"avant je trouvais mon droit-fil et déchirais
le droit-fil au départ de toutes les déchirures

dans ils avaient pris à travers champ même le chien
l'emporte sur la femme ensemble à se promener
les enseignes, ajouté-je in petto : Pâtissière/Bouchère
l'Entreprise mère et fille/père et fille"


SOPHIE LOIZEAU
La Femme Lit

"...elle se déplace sur les os articulés des ailes, le désir si instant
la prive de voler
l'aimante l'intérieur de la maison depuis les bois

pour la soie du lien l'dont j'abuse

mon bain dégénère en mer permienne
j'ouvre les yeux : dans le flou des ammonites ascensionnelles et lentes

ses os des bras et des avant-bras
soi en chiroptère drapée,
de soi visible que ce grand fermoir suspendu secrète."


PHILIPPE LONCHAMP
L'été, calme bleu

Touffeur Le vent même assèche La longue sente
au bord friable des falaises désormais
est déserte L'amante n'y va plus Tout fait
silence cruellement Les oiseaux patientent



PHILIPPE LONCHAMP
Des saisons plutôt claires

La mer ressasse
la paix d'un mot
intraduisible

DOUNA LOUP
L'oragé

"C’est un pays une terre craquelure d’océan et forêts ombrifères, regarde le soleil darder et la mangue pencher, la poussière sur les genoux et les femmes tressées, l’eau précieuse s’éteint dans les maisons de brique. Tananarive le 9 août 1907. Une nouvelle avenue parce que le nom est neuf celle qui s’appelait par son nom de poussière est devenue française il y a quelques années. Le peuple au centre reste il garde son visage et les lambas blancs se portent à l’épaule, un large ourlet écru aux visages de bruns."

 

MALCOM LOWRY
Pour l'amour de mourir

Gouaches de Julio Pomar, traduction de JM Lucchioni, préface Bernard Noël

"Pierres blessées

Parfois l’enfant ne sait pas dire son chagrin,
Mais il entend, le soir, les étranges présages
Qui annoncent aux pierres blessées, à même le sol,
Leur libération, où il apprend que les pierres
Cœurs brisés, ont parfois l’éclat dur d’un langage.
Le bruit de la mer rugit au vestiaire
- Et un reproche ; mais cela même est rassurant :
Un reproche de moins entre lui et la mort…
Et là, sur le tapis devant la cheminée,
Il regarde l’enfer et voit son avenir
- Qui sait, peut-être une chambre de chauffe ?-
Pourtant, l’enfant, je pense, a connu des fous-rires
(On dit que de la vie ce sont les seuls remèdes),
Et puis, n’eût-il pas survécu,
Saurait-il que Rimbaud a connu ces chagrins,
Rimbaud dont l’âge d’homme aussi, comme le sien,
Fut déserté d’amour et privé de langage ?"


MALCOLM LOWRY
Au-dessous du volcan

«Aussi quand tu partis, Yvonne, j'allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d une banquette de troisième classe, l'enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m'en allant dans ma chambre en l'hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d'égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l'éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ? Horreur à la mesure de nerfs de géant ! »

CLAUDE LUCAS
une-certaine-absence@gmel.ie

"J'ai reçu cette lettre hier matin, c'est un fait
Sur la main courante de l'accueil, Aileen a noté, comme son office est de le faire ponctuellement : 10 h 45, tatati tatata (c'est l'énumération du courrier rapporté par elle de notre boîte postale), jusqu'à : lettre, tampon de la poste : Balard, Paris 15, 08-09-2011, mention « PERSONNEL » en capitales feutre rouge, remis en mains propres à M.B.
« Mains propres » n'est pas exact.

SOPHIE G. LUCAS
Témoin

Sortez

"Onze fois condamné. Il a vingt-six ans. Il parle. Intolérant à la frustration. Il parle. Il est malentendant. Il parle. Il est rappelé à l'ordre. Il interrompt. Violences sur son ex-compagne. Il parle. Mère de son garçon de dix-huit mois. Il parle. Il est rentré chez elle par le balcon. Il parle. La nuit. Il parle. Il la surprend. Il parle. Il menace de lui crever les yeux avec un économe. Il parle. Il essaie de l'étrangler. Il parle. On le rappelle à l'ordre. Il dit. J'ai été menacé par sa famille en prison. Il parle. On crie. Sortez. Il parle. On le sort. Il parle."

 

SOPHIE G. LUCAS
Nègre blanche

pourquoi tu ne me lirais pas un de tes trucs ça ferait passer le temps pour ce qu'il m'en reste je me tais blanche la minute passée il prend l'équipe

 

 

Couverture: Sculpture et mise en scène: Fanny Alloing

LUCRECE
De la nature. Livre I

"Ce qui paraît mourir ne meurt donc jamais tout à fait
car la nature reforme toute chose par une autre
et ne laisse rien naître qu'au dépens de la mort d'autrui.(...)
Rien donc ne retourne au néant, mais toute chose
se désagrège et rejoint les éléments de la matière."