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GASTON BACHELARD

GASTON BACHELARD
L'Intuition de l'instant

Ce qu'il peut y avoir de permanent dans l'être est l'expression, non d'une cause immobile et constante, mais d'une juxtaposition de résultats fuyants et incessants, dont chacun a sa base solitaire, et dont la ligature, qui n'est qu'une habitude, compose un individu.


GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries du repos

Que de fois ainsi la vigne, reine des simples, prend le parfum d'une de ses douces suivantes comme la framboise, d'une de ses rudes servantes comme la pierre à fusil! Le vin est vraiment un universel qui sait se rendre singulier, s'il trouve, toutefois, un philosophe qui sache le boire.


GASTON BACHELARD
La flamme d'une chandelle

"La verticalité des flammes...: La rêverie verticalisante est la plus libératrice des rêveries...Communier par l'imaginaire avec la verticalité d'un objet droit, c'est recevoir le bienfait de forces ascensionnelles, c'est participer au feu caché qui habite les belles formes assurées de leur verticalité."


GASTON BACHELARD
Le droit de rêver

"Mais le monde est intense avant d'être complexe. Il est intense en nous. Et l'on sentirait mieux cette intensité, ce besoin intime de projeter un univers, si l'on obéissait aux images dynamiques, aux images qui dynamisent notre être. Ainsi, nous croyons qu'avant les grandes métaphysiques synthétiques, symphoniques, devraient apparaître des études élémentaires où l'émerveillement du moi et les merveilles du monde seraient surpris dans leur étroite corrélation. Alors la philosophie serait bien heureusement rendue à ses dessins d'enfant."

"Il est dans certains feux ivres de résine une volonté qui veut la totale noirceur de la fumée."


GASTON BACHELARD
La poétique de l'espace

"Il faut y réfléchir à deux fois avant de parler, en français, de l'être-là. Enfermé dans l'être, il faudra toujours en sortir. A peine sorti de l'être il faudra toujours y rentrer. Ainsi, dans l'être, tout est circuit, tout est détour, retour, discours, tout est chapelet de séjours, tout est refrain de couplets sans fin.
Et quelle spirale que l'être de l'homme! Dans cette spirale que de dynamismes qui s'inversent! On ne sait plus tout de suite si l'on court au centre ou si on s'évade."


GASTON BACHELARD
La Terre et les rêveries de la volonté

"Quand l'imagination va, tout va...
Nous n'hésitons pas à dire que l'imagination est une fonction première du psychisme humain, une fonction de pointe, à condition, bien entendu, de considérer l'imagination avec tous ses caractères, avec ses trois caractères formel, matériel et dynamique. Une oeuvre ne naît pas seulement d'un point de vue, mais d'un jeu de forces. Elle doit donc être contemplée à la fois dans ses lignes et dans ses tensions, dans ses élans et dans ses poids, avec un oeil qui ajuste les surfaces et une épaule qui supporte les volumes, bref avec tout notre être tonalisé."


ALAIN BADIOU
La page Alain Badiou sur Lieux-dits

JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
La page Jean-Christophe Bailly sur Lieux-dits

ETIENNE BALIBAR
La PROPOSITION de l'EGALIBERTE

Les capacités de résistance à l'injustice subie et à l'intolérable constaté autour de soi s'originent, on le sait, dans les enracinements mais aussi dans les déracinements, dans les fidélités affectives mais aussi dans les évidences intellectuelles de la scientia intuitiva (René Char a dit que c'était la nécessité de la poésie et Cavaillès a dit que c'était la nécessité des mathématiques). Mais dans tous les cas elles sont indissociables de communications et d'héritages transmis - avec ou sans "testament". Au fond de l'individu porté au maximum de son autonomie, de sa capacité de subjectivation, c'est encore du commun, sinon du communautaire, qui résiste, bien que ce commun soit indivisible et le plus souvent irréductible à la simplicité d'un nom, d'un seul système de relations et d'appartenances. C'est peut-être ce que Spinoza avait en vue lorsque, toujours selon Deleuze, il caractérisait l'individualité non comme un "point", mais comme un certain minimum de relations sociales incompressible, une capacité d'agir et de subir, ou d'affecter les autres et d'être affecté par eux.


En juin de l'an dernier,(2007) j'avais signé avec beaucoup d'autres écrivains, artistes, enseignants, un appel élaboré en accord avec le GISTI et le Réseau Education Sans Frontières, appelant le gouvernement à renoncer aux arrestations d'enfants scolarisés «sans papiers », qu'on vient parfois chercher jusque dans les écoles pour les expulser du territoire français. Cet appel consistait pour l'essentiel dans une longue citation du livre de Robert Antelme, L'espèce humaine, publié après son retour des camps, dans lequel il rappelait que leurs inventeurs n'avaient pas réussi, au bout du compte, dans leur entreprise de diviser l'humanité en plusieurs espèces d'après des critères de couleur, de coutumes ou de classes, et que pour cette raison leur système avait été finalement vaincu. De cette évocation nous tirions argument, mes cosignataires et moi-même, pour mettre en garde contre toute politique, par exemple d'immigration dite « choisie» ou sélective, qui reproduirait à sa façon et à son niveau l'idée d'une inégalité d'accès aux droits fondamentaux fondée sur des différences sociales et anthropologiques naturalisées. Commentant cette extrapolation dans une conférence de presse où notre texte était présenté, j'indiquais qu'à mes yeux, certes, une distance immense sépare la gestion économico-policière de l'immigration instituée dans nos sociétés du mécanisme de sélection et d'élimination à l'œuvre dans les camps nazis. Et que pourtant un certain fil conduit d'un terme à l'autre, qu'on courrait de grands risques à vouloir ignorer. J'en concluais qu'il est légitime, et cohérent, d'envisager des actes de résistance civique dès qu'on pense avoir affaire à cette logique, c'est­à-dire dès qu'elle s'ébauche. Quelques jours plus tard je reçus à l'Université une lettre signée du Ministre de l'Intérieur de l'époque, qui me reprochait vivement cette prise de position. Justifiant au nom de l'intérêt national et de la sécurité publique les politiques et les projets gouvernementaux, M. Sarkozy affirmait la conformité des mesures de contrôle et d'éloignement au droit et aux principes républicains, déclarait ignominieuse l'analogie proposée entre les périodes historiques, et concluait par ces mots: « Monsieur le Professeur, vous vous êtes déshonoré ».

ALESSANDRO BARICCO
Homère, Iliade

"Construire une autre beauté, c'est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d'éclairer la pénombre de l'existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, aveuglante, de la mort. Pouvoir changer notre propre destin sans devoir nous emparer de celui d'un autre; réussir à mettre en mouvement l'argent et la richesse sans devoir recourir à la violence; trouver une dimension éthique, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort; nous confronter à nous-mêmes dans l'intensité d'un lieu et d'un moment qui ne soit pas une tranchée; connaître l'émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre. "



ROLAND BARTHES
Le Degré zéro de l'écriture

" Le Mot poétique ne peut jamais être faux parce qu’il est total : il brille d’une liberté infinie et s’apprête à rayonner vers mille rapports incertains et possibles. Les rapports fixes abolis, le mot n’a plus qu’un projet vertical, il est comme un bloc, un pilier qui plonge dans un total de sens, de réflexes et de rémanences : il est un signe debout."

 

"Ecrire c'est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l'écrivain, par un dernier suspens, s'abstient de répondre.
La réponse, c'est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté; mais comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse du monde à l'écrivain est infinie : on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse : affirmés, puis mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure."

"L'écriture, c'est la main, c'est donc le corps : ses pulsions, ses contrôles, ses rythmes, ses pesées, ses glissements, ses complications, ses fuites, bref, non pas l'âme (peu importe la graphologie), mais le sujet lesté de son désir et de son inconscient."
Roland Barthes

"Le Texte, c'est le champ de l'aruspice,
c'est une banquette, un cube à facettes,
un excipient, un ragoût japonais,
un charivari de décors, une tresse,
une dentelle de Valenciennes,
un oued marocain,
un écran télévisuel en panne, une pâte feuilletée, un oignon, etc."
Roland Barthes

GEORGES BATAILLE
L'expérience intérieure

"Un sentiment d'impuissance : du désordre apparent de mes idées, j'ai la clé, mais je n'ai pas le temps d'ouvrir."

 

"La liberté n'est rien si elle n'est celle de vivre au bord de limites où toute compréhension se décompose"


JEAN BAUDRILLARD

JEAN BAUDRILLARD
Amérique

"J'ai cherché la catastrophe future et révolue du social dans la géologie, dans ce retournement de la profondeur dont témoignent les espaces striés, les reliefs de sel et de pierre, les canyons où descend la rivière fossile, l'abîme immémorial de lenteur que sont l'érosion et la géologie, jusque dans la verticalité des mégalopoles.
Cette forme nucléaire, cette catastrophe future, je savais tout cela à Paris. Mais pour la comprendre, il faut prendre la forme du voyage, qui réalise ce que Virilio dit être l'esthétique de la disparition.
Car la forme désertique mentale grandit à vue d'oeil, qui est la forme épurée de la désertion sociale. La désaffection trouve sa forme épurée dans le dénuement de la vitesse. Ce que la désertion ou l'énucléation sociale a de froid et de mort retrouve ici, dans la chaleur du désert, sa forme contemplative. Le transpolitique trouve là, dans la transversalité du désert, dans l'ironie de la géologie, son espace générique et mental. L'inhumanité de notre monde ultérieur, asocial et superficiel, trouve d'emblée ici sa forme esthétique et sa forme extatique. Car le désert n'est que cela: une critique extatique de la culture, une forme extatique de la disparition."



JEAN BAUDRILLARD
Les Stratégies fatales
. (1986)

"...les experts ont calculé que l'état d'urgence décrété sur prévision d'un séisme déclencherait une telle panique que les effets en seraient plus désastreux que ceux de la catastrophe elle-même.[...]
Même chose pour le terrorisme: que serait un Etat capable de dissuader et d'anéantir tout terrorisme dans l'oeuf (l'Allemagne)? Il devrait s'armer d'un tel terrorisme lui-même, il devrait généraliser la terreur à tous les niveaux. Si tel est le prix de la sécurité, est-ce que profondément tout le monde en rêve?"

" Cette pression est fatale pour la scène politique. Elle se double d'un ultimatum implicite qui est à peu près celui-ci : « Quel prix voulez-vous payer pour être débarrassés du terrorisme ? » Sous-entendu le terrorisme est encore un moindre mal que l'État policier capable d'en venir à bout. Et il est bien possible que nous acquiescions secrètement à cette proposition fantastique, il n'y a pas besoin de « conscience politique » pour cela, c'est une secrète balance de la terreur qui nous fait deviner que l'éruption spasmodique de la violence vaut mieux que son exercice rationnel dans le cadre de l'État, que sa prévention totale au prix d'une emprise programmatique totale."

 


JEAN BAUDRILLARD
Mots de passe

Le fait d'avoir extradé la mort, tout au moins de s'y essayer sans cesse, se marque dans les efforts infinis faits pour retarder une échéance, pour ne plus vieillir, pour supprimer les alternatives, pour commander même à la naissance, par anticipation, selon toutes les possibilités génétiques. Parce que toutes ces possibilités sont technologiquement vraisemblables, la technologie a remplacé la détermination qui fait qu'à un moment donné, deux choses sont exclusives l'une de l'autre, qu'elles se séparent, qu'elles auront un destin différent, mais aussi l'infinie possibilité de tout faire, successivement. Il y a là sinon deux métaphysiques opposées - dans la mesure où la technologie ne relève pas de la métaphysique -, du moins un enjeu décisif du point de vue de la liberté.
Mais s'il n'y a plus de fin, de finitude, s'il est immortel, le sujet ne sait plus ce qu'il est. Et c'est bien cette immortalité-là qui est le fantasme ultime de nos technologies.

 


BAUDRILLARD
L'Herne

"Alors le papier enflammé touche l'eau, et s'éteint, et la lueur en descend lentement comme de la cendre vers le fond - la lenteur subite de la chute étant semblable au discernement véritable du bien et du mal. Une seule chose reste alors, une seule: c'est que tout au monde est signifiant, et que tout finit par être signifié. Chaque chose a son signe, et chaque signe a son sens. On ne peut être qu'à force d'exactitude du monde. Non le meilleur ou le pire, mais l'exactitude du monde est notre sens. Comme dans un rêve où quelqu'un vous tourmente de toutes sortes de façons sous des apparences fausses et vient vous délivrer à la fin sous son aspect connu."


LA VIOLENCE DU MONDE
Jean Baudrillard. Edgar Morin

"Ce qu'il faut, c'est déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. Telle qu'à la mort, il ne puisse être répondu que par une mort égale ou supérieure. Défier le système par un don auquel il ne peut pas répondre, sinon par sa propre mort et son propre effondrement. L'hypothèse terrorriste, c'est que le système lui-même se suicide en réponse au défi multiple de la mort et du suicide. car ni le système, ni le pouvoir n'échappent à l'obligation symbolique : celle de répondre sous peine de perdre la face." Baudrillard


JEAN BAUDRILLARD
Le Pacte de lucidité
ou l'intelligence du Mal

"Une oeuvre, un objet, une architecture, une photo, mais aussi bien un crime, un évènement, ça doit être : l'allégorie de quelque chose, un défi à quelqu'un, mettre en jeu le hasard, et donner le vertige."

 

"Et le vent des réseaux inclinait leurs neurones
Aux confins virtuels du monde instrumental."


JEAN BAUDRILLARD
Télémorphose

Et le pire dans cette obscénité, dans cette impudeur, c'est le partage forcé, c'est cette complicité automatique du spectateur, qui est l'effet d'un véritable chantage. C'est là l'objectif le plus clair de l'opération: la servilité des victimes, mais la servilité volontaire, celle des victimes jouisseuses du mal qu'on leur fait, de la honte qu'on leur impose. Le partage par toute une société de son mécanisme fondamental: l'exclusion - interactive, c'est le comble! Décidée en commun, consommée avec enthousiasme.


JEAN BAUDRILLARD
L'esprit du terrorisme

"....Au point que l'idée de liberté, idée neuve et récente, est déjà en train de s'effacer des moeurs et des consciences, et que la mondialisation libérale est en passe de se réaliser sous la forme exactement inverse : celle d'une mondialisation policière, d'un contrôle total, d'une terreur sécuritaire. La dérégulation finit dans un maximum de contraintes et de restrictions, équivalant à celle d'une société fondamentaliste."

"Le terrorisme est l'acte qui restitue une singularité irréductible au coeur d'un système d'échange généralisé. Toutes les singularités ( les espèces, les individus, les cultures ) qui ont payé de leur mort l'installation d'une circulation mondiale régie par une seule puissance se vengent aujourd'hui par ce transfert terroriste de situation."


JEAN BAUDRILLARD
L'échange impossible

"Quelque chose en nous est caché: la mort. Mais quelque chose d'autre nous guette en chacune de nos cellules: c'est d'oublier de mourir. L'immortalité est là qui nous guette. On parle toujours de la lutte des vivants contre la mort, et non du péril inverse. Or nous devons nous battre contre l'impossibilité de mourir."

 


JEAN BAUDRILLARD
Cool Memories IV

Ne pas s'incliner - geste souverain, mieux qu'une violence, mieux qu'une révolte armée. Dans son élégance, c'est l'acte le plus pur, le plus radical. Ne pas en faire une cause morale, ni donner à son geste un sens universel - simplement ne pas s'incliner.

 


JEAN BAUDRILLARD
Fragments

Comment sauter par-dessus son ombre quand on n'en a plus?

Raconter n'importe quoi à quelqu'un, c'est le transformer en n'importe qui. C'est exactement le travail de l'information.

Il faut n'être pas sérieux et en avoir l'air. Ou bien être sérieux sans en avoir l'air. Ceux qui conjuguent l'air et l'être sérieux, ceux-là sont insignifiants.

Quelque idée baignant dans la gélatine bleue du cerveau reptilien, cherchant la différence arachnéenne entre l'illusion et le réel.

En plein jour, une part de nous dort sans discontinuer. En plein sommeil, une part de nous veille sans répit. Ainsi peut-on tout en dormant avoir envie de dormir. En pleine vie, avoir envie de vivre.

Sur la salle, tandis que je parle, flotte comme une ombre ectoplasmique le brouillard d'incompréhension qui émane des cerveaux présents, comme la brume de respiration des vaches dans le froid du petit matin. Haleine cérébrale à couper au couteau et où les mots se fraient une voie au forceps vers le paradoxe.

 


JEAN BAUDRILLARD
Cool memories

 

Mourir n'est rien, il faut savoir disparaître.

Les pieds pris dans la glace, comme les flamands roses, ils pensaient encore être le nombril de la terre.

Et je gardai sous les paupières le doux hologramme de sa nudité.

Quand on aura balayé la question des droits de l'homme, on verra surgir une préférence relative pour l'absence de liberté, à l'est comme à l'ouest, au sud comme au nord.

Sortir de soi-même par effraction, doucement, subtilement, se retirer de soi comme la lumière se retire d'une pièce quand la nuit tombe (d'ailleurs la nuit ne tombe pas, ce sont les objets qui la secrètent vers la fin du jour lorsque fatigués ils s'exilent dans leur silence).


Jour gris, immobile, comme une aube perpétuelle. Les oiseaux eux-mêmes s'y trompent, ils auront chanté tout le jour alors que le jour ne s'est jamais levé.
Nous sommes le dimanche 13 mai, dix-huit heures. Est-ce un bien, est-ce un mal?
Vers le soir, un vent froid silencieux se lève. Il ne manque plus qu'un orage de chaleur pour mettre un comble à l'irréalité de la saison. Pourtant les oiseaux chantent, et les hommes pensent, le dimanche, en secret. Ils conjurent l'absence de soleil et la monotonie dominicale. Ils rêvent aux fiançailles de la chaleur et de la plage. Ils rêvent de brouiller les miroirs et de resplendir chacun dans sa propre folie. Ils écoutent une musique baroque: « D'où nous vient, d'où nous vient une telle solitude? »


ZYGMUNT BAUMAN

ZYGMUNT BAUMAN
L'amour liquide
Dela fragilité des liens entre les hommes

Korczak aimait les enfants comme peu d'entre nous en sont prêts ou capables, mais ce qu'il aimait chez eux c'était leur humanité. L'humanité sous sa forme la meilleure - ni déformée, ni tronquée, ni réduite, ni mutilée, complète dans sa naissance et son inachèvement enfantins, pleine d'une promesse pas-encore-trahie et d'un potentiel toujours intransigeant. Il est notoire que le monde dans lequel naissent et grandissent les porteurs potentiels d'humanité sait mieux rogner les ailes qu'inciter leurs utilisateurs potentiels à les déployer, et donc, d'après Korczak, l'humanité ne peut se trouver, se prendre et se préserver intacte et entière (pour un moment, et pas plus d'un moment !) que chez les enfants.


Les nouvelles constructions, affichées avec fierté et bien vite imitées, sont des « espaces d'interdiction » - « conçus pour intercepter, repousser ou filtrer les utilisateurs potentiels ». Soyons explicite, le but des « espaces d'interdiction » est de diviser, séparer et exclure — et non de bâtir des ponts, des passages tranquilles et des lieux de rencontre, ou de faciliter la communication et de réunir les citadins.

Les innovations architecturales et d'urbanisme que Flusty distingue, liste et nomme, sont les équivalents actualisés techniquement des douves, tourelles et embrasures des remparts ; mais plutôt que de défendre la ville et ses habitants de l'ennemi extérieur, on les érige pour séparer les citadins et les protéger les uns des autres, désormais adversaires. Parmi les inventions que nomme Flusty, on trouve l'« espace fuyant », « espace que l'on ne peut atteindre, car les chemins d'approche sont déformés rallongés ou manquants » ; l'« espace épineux », « espace qu'on ne peut occuper confortablement, défendu par exemple par des arroseurs muraux activés pour éliminer les rôdeurs ou les rebords inclinés pour empêcher qu'on s'assoie » ; enfin l'« espace nerveux », « espace qu'on ne peut utiliser sans être observé en raison des patrouilles volantes de surveillance active et/ou des systèmes de contrôle à distance qui informent les postes de sécurité ». Ce type d'« espaces d'interdiction » et bien d'autres n'ont qu'un seul but, mais un but composite : couper les enclaves extraterritoriales du territoire continu de la ville, ériger de petites forteresses dans lesquelles les membres de l'élite supraterritoriale globale pourront entretenir, cultiver et savourer leur indépendance physique et leur isolation spirituelle de la localité. Dans le paysage urbain, les « espaces d'interdiction » deviennent les points de repère de la désintégration de la vie en communauté, partagé, et fondée sur la localité.


ZYGMUNT BAUMAN
le présent liquide

Notre société engendre de nouvelles peurs. Car la modernité, devenue "liquide", a fait triompher l'incertitude perpétuelle : la quête de sens et de repères stables a laissé la place à l'obsession du changement et de la flexibilité. Le culte de l'éphémère et les projets à court terme favorisent le règne de la concurrence au détriment de la solidarité et transforment les citoyens en chasseurs ou, pis, en gibier. Ainsi, le présent liquide secrète des individus peureux, hantés par la crainte de l'insécurité.


ZYGMUNT BAUMAN
La société assiégée

La société est assiégée sur deux fronts: d'un côté, un monde globalisé, que ne structurent plus les anciennes règles, de l'autre, une politique de gestion de la vie de plus en plus "liquide" et mal définie. L'espace compris entre ces deux fronts, gouverné jusque récemment encore par les principes régissant l'Etat-nation souverain et identifié par les sociologues comme la "société", est chaque jour plus difficile à concevoir comme une entité autonome...

"la capacité de mouvement est devenue le facteur stratifiant majeur, voire primordial, de la hiérarchie globale naissante. Rien d'étonnant à ce que cette capacité ait tendance à être attribuée de façon hautement inégale, et qu'elle soit devenue un point de dispute, un enjeu principal de la lutte concurrentielle. Le principal facteur stratifiant joue un rôle-clé dans la nouvelle polarisation des occasions et des niveaux de vie, des pouvoirs d'affirmation de soi et des quantités de liberté personnelle. "


ZYGMUNT BAUMAN
Vies perdues. La modernité et ses exclus

"Le premier Big Brother, celui qui est décrit par George Orwell, présidait sur les usines fordistes, les casernes, ainsi que d'autres, petits ou grands panopticons (voir Bentham, Foucault) - son unique désir était de maintenir nos ancêtres à l'intérieur et de ramener la brebis égarée dans le troupeau. Le Big Brother de la télé-réalité est uniquement préoccupé de maintenir les hommes (et les femmes) un peu différents - les incapables ou les moins capables, les moins intelligents ou les moins zélés, les moins doués ou les moins astucieux - à l'extérieur; et une fois à l'extérieur, pour toujours à l'extérieur.


L'ancien Big Brother était préoccupé par l'inclusion - l'intégration, mettre les gens en rang et les y maintenir. Ce qui intéresse le nouveau Big Brother, c'est l'exclusion - c'est chercher les gens qui ne conviennent pas au lieu où ils sont; les bannir de ce lieu et les déporter « là où est leur place », ou, mieux encore, ne jamais les autoriser, pour commencer, à se rapprocher de ce lieu. Le nouveau Big Brother fournit aux officiers de l'immigration les listes de gens qu'ils ne devraient pas laisser entrer, et aux banquiers, la liste de ceux qu'ils ne devraient pas admettre dans la compagnie de ceux qui sont dignes de crédit. Il donne aux gardes des instructions concernant ceux qu'ils devraient arrêter devant les grilles et ne pas laisser pénétrer dans la communauté de l'autre côté des grilles. Il insuffle aux surveillants du voisinage l'idée d'épier et de chasser les prétendus rôdeurs ou ceux qui ont des intentions louches - étrangers qui ne sont pas à leur place. Il offre aux propriétaires des circuits de télévision fermés, pour empêcher les indésirables de
s'approcher. Il est le saint patron de tous les videurs, que ce soit au service d'une boîte de nuit ou d'un ministre d'État, ministre de l'Intérieur.
Certes, la nouvelle du décès de Big Brother ancienne école est, selon la célèbre formule de Mark Twain, grossièrement exagérée. Les deux Big Brothers - l'ancien et le nouveau - sont assis l'un près de l'autre au poste de contrôle des passeports aux aéroports, à ceci près que le nouveau vérifie scrupuleusement les papiers d'identité et les titres de transport à l'arrivée, alors que l'ancien les vérifie plutôt superficiellement, au départ.
L'ancien Big Brother est bien vivant et mieux équipé que jamais - mais maintenant il se trouve surtout dans les parties hors limites et marginalisées de l'espace social tels que les ghettos urbains, les camps de réfugiés ou les prisons. Là, l'ancienne tâche perdure: maintenir les gens à l'intérieur et les ramener dans le rang lorsqu'ils en sortent. Tel qu'il était il y a une centaine d'années, ce Big Brother-là est le saint patron de toutes sortes de geôliers. C'est, me direz-vous, un rôle important - et un rôle qui, parce qu'il est maintenu sous les feux de la rampe et fortement médiatisé, est généralement supposé être encore plus important qu'il n'est en réalité. Mais c'est désormais un rôle secondaire, dérivatif et qui vient en supplément de celui qui est joué par Big Brother nouveau style; sa véritable tâche est de rendre la tâche du nouveau Big Brother un peu plus facile. À eux deux, les frères maintiennent l'ordre et assurent l'entretien de la ligne frontière entre l'"intérieur" et l'"extérieur". Leurs fonctions respectives marchent bien ensemble, selon la sensibilité, la porosité et la vulnérabilité des frontières."


 

ZYGMUNT BAUMAN
La vie en miettes

" Les conclusions du psychiatre allemand Klaus Dörner sont accablantes : le même cadre de pensée dans lequel fut formée la vision nazie du nettoyage du monde de ses catégories inutiles, pernicieuses ou morbides d'humains, continue de façonner notre vision de l'individu et des tâches de vie partagées; nous pourrions bien être en train de nous engager dans l'ère "de l'holocauste continu et silencieux"..."

"L'individu devrait éviter les "endroits crasseux" et "les substances louches". La magie contagieuse que l'on trouve à éviter les contacts physiques avec le danger constitue la principale préoccupation de ceux qui font attention à l'hygiène. L'hygiène est fournie par les outils de séparation : balais, brosses, racloirs, savons, détachants en aérosols, détergents en poudre; mais aussi les barbelés ou les murs des camps, des réserves, des ghettos (et, en fait, par le Zyklon) réservés aux malpropres et aux contaminateurs."

Il cite Robert Proctor: "...et aux alentours de 1932, on peut affirmer que l'hygiène raciale était devenue une orthodoxie scientifique dans la communauté médicale allemande."
(2003)



JEAN BEAUFRET
Parménide
Le Poème

"La pensée de Heidegger, c'est ce rayonnement insolite du monde moderne lui-m^eme en une parole qui détruit la sécurité de langage à tout dire et compromet l'assise de l'homme dans l'étant."

 

MIGUEL BENASAYAG

MIGUEL BENASAYAG
La fragilité

Par exemple, on pourrait constater qu'il peut exister, entre un homme et un chien, un rapport tel qu'il émerge de leur lien une certaine dimension « perceptive » nouvelle qui n'existait ni chez l'un ni chez l'autre isolément. Nous savons comment les animaux, pour peu que nous soyons attentifs, nous permettent de savoir si un orage arrive, peuvent nous prévenir d'un tremblement de terre, d'un changement climatique et d'une série de choses que seulement dans notre intimité/amitié avec eux nous pouvons approcher. En réalité, l'ensemble de la nature - pas seulement les animaux, mais aussi les plantes et même des objets non vivants - offre à l'homme (nous devrions dire, l'invite à) la possibilité de ces couplages permettant de nouveaux niveaux d'existence.
Le monopole de la technique n'a pas seulement coupé l'homme de cette amitié partagée, elle l'a coupé de lui-même, car nous ne connaissons plus notre propre corps. Le corps formaté par la technique, par la société de l'utilitarisme est devenu pour nous « muet » : nous n'avons de lui que, pour ainsi dire, de mauvaises nouvelles, ou bien des bonnes seulement quand il accepte le dressage militariste que la société (à travers nous) lui impose.
Que nous n'ayons plus accès à ces dimensions-là implique que, petit à petit, elles cessent purement et simplement d'exister. L'homme de la technique n'est plus le même homme que celui qui savait entretenir une certaine amitié avec la nature, mais aussi avec lui-même, avec sa propre fragilité.


L'idéal cartésien que nous appelons la société de l'individu a nourri l'espoir, depuis le siècle des Lumières, d'arriver à une société dans laquelle tout le monde aurait un rapport de rationalité consciente envers la vie, le monde, son corps, en somme envers le réel dans chacune de ses expressions. La rationalité de l'idéal des Lumières a toujours aspiré à être totalisante. Or, comme nous venons de le voir, aucune rationalité ne peut être totalisante si ce n'est au prix d'amputations successives de dimensions de la pensée, de dimensions de l'être.
Le pari osé de l'Occident consiste, encore de nos jours, à croire que la seule pensée souhaitable serait celle qui, étant elle-même transparente, pourrait nous révéler la transparence triomphale du monde. Ce que l'homme devenu individu n'est toujours pas arrivé à comprendre est que, en arrachant la pensée de son soubassement, en prétendant la couper de son aube profonde dans un effort futile pour la rendre transparente, c'est l'homme lui-même qui s'unidimensionnalise, qui s'aliène à jamais de sa propre substance.


MIGUEL BENASAYAG
GERARD SCHMIT
Les passions tristes

"Aujourd'hui, nos sociétés vivent un évident « déficit de pensée » et de sens, mais il ne s'agit pas d'accuser la science et la technique de voler ou de monopoliser cette pensée, ce sens. Il faut plutôt développer les lieux et les pratiques permettant de combler ce vide, et accompagner le développement de la technoscience.
Alors, si le savoir et le ça à voir se réfèrent à des interdits fondateurs de chaque culture, nous devons comprendre que la science explique seulement des mécanismes, et que cela ne nous dispense absolument pas de les penser."

"Actuellement, le problème du clinicien est donc de se dégager du primat de l'économique, comme sens ultime, aboutissant à la position de gestionnaire de soins psychiques face à des usagers-consommateurs. Être vraiment « au service de l'intérêt de l'enfant », cela implique à nos yeux d'être capables de construire des outils de soins pour aider nos patients dans ce chemin du développement multidimensionnel, de construction et de reconstruction des liens. Car, en fin de compte, être au service de la vie implique aujourd'hui d'assumer un certain degré de résistance."


FLORENCE AUBENAS
MIGUEL BENASAYAG
Résister, c'est créer

"La revendication d'un emploi ou d'un droit est évidemment justifiée, mais la révolte ne surgit jamais d'un manque, d'un "moins". Elle est toujours le fruit d'un "plus", lorsqu'un groupe assume le fait de dépasser le strict énoncé de son étiquette."

"Aujourd'hui, face aux Indiens du Chiapas, la même question piège revient au fil des interviews ou des débats : « Mettons de côté votre situation propre, que proposez-vous pour l'ensemble du monde ? » La réponse non plus ne change pas : « Nous ne développons rien d'autre que notre singularité, chose qui ne manquera pas, paradoxalement, d'être un message pour l'ensemble du monde. » En quelque sorte, une variation autour d'un thème qu'affectionnait le philosophe Gilles Deleuze : « La majorité, c'est personne. La minorité, c'est tout le monde. » ?

"Le néolibéralisme n'est plus seulement une idéologie : il a fini par créer une structure sociale qui, certes, profite à certains et en lamine d'autres, mais où même ces victimes contestent généralement moins le système que la place qu'elles y occupent. Au fond, dans le néolibéralisme, il n'y a rien à comprendre, ni idéologie ni même des idées. Il suffit de se regarder vivre : nous sommes lui, il est en nous. « Une civilisation est permanente, elle s'étend dans le passé et dans l'avenir comme une personne humaine», explique l'écrivain britannique George Orwell."

 


"De façon idéaliste, les fameux révolutionnaires, protagonistes du changement ou partis radicaux classiques, considèrent eux aussi toujours l'homme comme ce « noyau sain » écrasé par un oppresseur quelconque et imaginent un sujet, purement abstrait, existant au-delà de l'oppression, le peuple. Toute une production d'effrayants anathèmes, de dénonciations apocalyptiques, de livres sacrés et de paroles magiques accompagne cette croyance, pour dénoncer et promettre. Cet anticapitalisme n'est pas un mensonge, c'est une vérité comme un « moment du mensonge ".

"En ce sens, les habitants du pouvoir central n'ont finalement que deux solutions : écraser ou accompagner un changement. Jamais celle de le créer, ni même de l'incarner.
Ainsi, ce qui est communément désigné par le terme « pouvoir » et vécu comme ce lieu sacré d'où se modifierait le cours de l'Histoire, devrait plutôt être nommé « gestion » et pensé comme la simple instance d'administration d'une société. Il ne produit pas l'émergence mais en fait partie, élément parmi d'autres : en ce sens, pour un mouvement de contestation, il devient non plus un objectif central et final mais situationnel. Si une nouvelle radicalité venait réellement à émerger, phénomène qui reste aujourd'hui encore une hypothèse, il serait alors toujours temps de se demander, et seulement en dernier lieu, si une forme de représentation adéquate est possible et comment."

"L'artiste, le sportif, l'amant, le chercheur sont autant de symboles qui abolissent cette division entre l'ordinaire et l'extraordinaire pour se maintenir sur cette frontière de l'être où s'esquisse l'impossible. Cela ne veut bien sûr pas dire : ce qui ne peut se réaliser. Il s'agit du défi qui existe au cœur de toute situation et qui est source de tout désir."


MIGUEL BENASAYAG
Le mythe de l'individu

Pourtant, au sein de ce tumulte et de ce désordre, un élément semble conserver pour nos contemporains suffisamment de « substance », pour, véritable bouée de sauvetage, apparaître comme une sorte de refuge où prendre pied afin de surnager dans la débâcle du monde de la promesse : l'individu. Création de la modernité, l'individu est cette entité qui, se proclamant transhistorique et par là inébranlable, se considère comme ce sujet autonome séparé du monde conçu comme un objet qu'il peut maîtriser et dominer.
L'individu est ainsi ce personnage devenu œil regardant ce que, perçu au travers de multiples écrans, il est convenu d'appeler « le monde ». D'aucuns prétendent que le retrait narcissique vers un individualisme égoïste où chacun s'occupe de ses intérêts est la conséquence de la crise de nos cultures. Or, en réalité, « individu », loin de désigner des personnes isolées et éparpillées à la suite d'une catastrophe qui aurait détruit les liens structurant la société, est le nom d'une organisation sociale, d'un projet économique, d'une philosophie et d'une Weltanschauung.
On imagine couramment que l'individu est ce qui s'oppose à la masse, or il n'y a pas de masse sans la construction préalable d'une sérialisation, sans la déconstruction du lien social par la formation de l'individu, qui est l'atome et le nom de l'ensemble d'une massification. Il n'y a donc pas, d'un côté, l'individu et, de l'autre, les masses. Là où l'individu se trouve, la masse se trouve aussi, car l'individu est l'instance fondamentale de toute massification.


MIGUEL BENASAYAG
ANGELIQUE DEL REY
De l'engagement dans une époque obscure

S'engager dans une époque obscure, ce n'est pas réaliser un programme, mais chercher, en situation et selon des voies multiples voire contradictoires, dans tous les cas conflictuelles, comment dépasser ce mythe de l'individu qui nous plonge dans l'impuissance et nous soumet à l'utilitarisme de la postmodernité.

TEODOR W. ADORNO
WALTER BENJAMIN
Coprrespondance 1928-1940

120. Benjamin à Adorno
Lourdes, 2.8.1940

Cela me tranquillise beaucoup de vous savoir en quelque sorte "joignables" à New York et, au sens propre du terme, vigilants...

121. Port Bou
La Chronique

 


WALTER BENJAMIN
Sens unique
précédé de Enfance Berlinoise

Le travail d'une bonne prose comporte trois stades : un stade musical, où elle est composée, un stade architectonique où elle est construite, et finalement un stade textile, où elle est tissée.

ANDRE BERNOLD


ANDRÉ BERNOLD
J'écris à quelqu'un

Editions Fage. 2016

Pages recueillies et présentées par Jean-Pierre Ferrini

« Quant à la réponse  à la question de ce que c’est que d’être un homme, pour moi elle est toute simple, parce qu’elle est pro domo, je la trouve immédiatement : être un homme, c’est être INGUERISSABLE. »

"D'abord les amitiés-illusion. Ce fut un mirage, un rêve éveillé. Puis il y a les amis que j'ai déçus, cruellement : Derrida et Pierre Berès. Les deux m'ont gardé leur amitié, par-delà la déception. C'est là peut-être que je devrais m'arrêter. Ensuite, il y a ceux qui ne m'ont jamais compris. Leur défection ne pose pas de problème. Puis ceux dont tout indique qu'ils m'ont très bien compris, et qui soudain me tournent le dos, sans explication. Il y a les négligents, dont la négligence étalée sur des lustres vaut rupture, bien qu'il n'y en ait pas eu. Il y a ceux qui sont happés par le vent de l'indifférence si caractéristique depuis quelques années. Il y a ceux qui sont trop loin (dans l'Arizona, par exemple). Il y a ceux qui ont un grief, secret ou avoué. Il y a ceux dont la patience est à bout. Il y a ceux dont les problèmes sont plus énormes que les miens. Et puis enfin, il y a les inexplicables traîtrises. Presque tout cela est indéchiffrable. Il y a aussi ceux qui reviennent, après un quart de siècle. Dans la plupart des cas c'est l'information qui manque, la parole qui tarit, trente ans qu'on ne résume pas, une femme, des enfants ; certains n'ont plus rien à dire, des histoires d'impôts, de chômage. Il y a pour finir soi-même devenu complètement nul. Beckett lui-même, à la fin de sa vie, a eu la brouille très facile. Pour ma part, j'ai senti le vent du boulet. Mais il s'est ravisé, et m'a envoyé ce mot, dont la lecture s'accompagna du plus gros soupir de soulagement de ma vie : « Calme-toi. Rien de changé. Affection. Sam » (4 juin 1987)."

"J'ÉCRIS À QUELQU'UN
Je ne suis un écrivain que très accessoirement. Plutôt un graphomane. Même pas un écrivain de l'empêchement. Mais la formule de Beckett est juste. Il suffit de remplacer un mot. Je suis un vivant de l'empêchement. Je vis ce qui empêche de vivre. Là, c'est juste. Ça veut simplement dire que je suis malade. Un malade comme un autre. Dans ce que j'écris au fil de la plume je ne sais pas ce qui est bien ou pas bien, parce que j'écris dans un moment d'oubli, pas de récollection. J'écris à quelqu'un dont je me souviens, à partir de l'oubli que je ne conjure qu'un instant pour cette personne. Sinon rien."

Jean-Claude Leroy : André Bernold, ami de Samuel Beckett, " à soi même contraire "

Richard Blin : "Fin de partie"



ANDRÉ BERNOLD
Soies brisées
 Hermann (éditions), 1999.

Note sur Beckett musicien
"Samuel Beckett aimait la musique. La plupart de ses œuvres s'y rapportent de quelque manière. Son théâtre, on l'a dit maintes fois, emprunte à la musique classique occidentale des formes cycliques ou récurrentes remarquables, et les cahiers de régie qu'il tenait lorsqu'il mettait en scène ses propres pièces se présentent comme des partitions."

"Ce qui est monstrueux dans le langage, c'est qu'il est une surface matérielle, une pellicule, une membrane sonore ; il faudrait la crever, la fendre, la scinder en elle-même (parcourir la surface pour l'effiler et la faire fuir par l'encoche, la révulser — au moins cela —, ce serait l'idée de Beckett comme de Bacon, « un Irlandais, je crois », feignait de remarquer S.B. en souriant), pour forcer le passage, « trouver l'issue », etc. ; et pourtant on ne peut que la suivre, s'y coller, s'y étendre, être indéfiniment renvoyé par la paroi vibrante qui résonne en nous, mais à l'intérieur de laquelle nous sommes enfermés. -
Parler ainsi, c'est exactement comme de tenter de naître en étant déjà mort. "


ANDRÉ BERNOLD
L'amitié de Beckett
1979-1989
Hermann (éditions), 1992

"Beckett s'impatientait rarement. La désapprobation, il ne l'exprimait guère en paroles, elle le contractait tout entier. La colère lui imprimait une moue de déception extrême. Puis il se détournait. Personne n'était plus prompt à disparaître avant d'être parti. L'ironie et la bonté dominaient en lui. Il était impossible de s'y méprendre à quiconque l'avait aperçu une fois. Il vérifiait le mot de Beethoven : « Je ne reconnais d'autre signe de supériorité que la bonté. » Mes citations circonscrivaient, autour de cette bonté, un espace stable. Certaines coïncidences continuaient de s'y produire. Le jour même était le cas pur. Le calendrier s'enroulait et, mince comme un fil, traversait, intact, les années. Il tramait les moments que nous passions ensemble. S'y inscrivaient des noms amis, les rouages de la correspondance, un geste, un vêtement, une intonation récurrente ; les rêves de la nuit."

"C'est lui qui m'avait fait prendre le pli de chercher encore la bonté au fond du plus éblouissant talent, de la rigueur d'esprit devenue musicale."

 

ALIENOR BERTRAND
Condillac, l'origine du langage

"Toute l'argumentation de Condillac est radicalement anticartésienne. Sa conception de la possibilité et des progrès de la connaissance repose sur un argument concernant le développement du langage par un processus qui requiert beaucoup de répétitions, d'habitudes bien formées, une interaction sociale régulière sur le mode d'un jeu continuel dans une forme de vie partagée sur une très longue période...La formation du discours n'est pas l'oeuvre d'esprits isolés sur le modèle privé cartésien. Il n'est pas inventé mais surgit sur le mode décrit par Hume à travers ce bel exemple par lequel "deux hommes, ramant sur un bateau, le font par un accord et une convention bien qu'ils ne se soient jamais rien promis l'un à l'autre..."

LUC BOLTANSKI & NANCY FRASER
Domination et émancipation
Pour un renouveau de la critique sociale

"...De cette rencontre est donc en train d'émerger une étrange mixture que l'on peut qualifier de nouvelle idéologie dominante ou de néoconservatisme à la française. Elle est marquée à la fois par l'anticapitalisme (à la différence du néoconservatisme américain), par le moralisme et par la xénophobie. Elle se concentre, de façon quasi obsessionnelle, sur la question de l'identité nationale, avec l'opposition entre le vrai (et bon) peuple de France et les émigrés des banlieues, amoraux, violents, dangereux et surtout désireux de profiter abusivement des « bienfaits » de ce qu'il reste de l'Etat-providence. Elle réclame le renforcement des formes culturelles les plus « nobles » (auxquelles sont opposées les « élucubrations » de la contre-culture), et dénonce la faiblesse des démocraties, dont la tolérance confinerait au laxisme, avec pour conséquence la demande d'un renforcement des pouvoirs de police.
Cette idéologie, dans ses expressions les plus marquées, est, bien sûr, celle que véhiculent les partis de la droite extrême, comme le Front national. Mais il faut bien admettre qu'elle tend à contaminer, sous des formes plus euphémisées, nombre de discours et de pratiques qui se réclament non seulement de la droite traditionnelle mais aussi, dans un nombre non négligeable de cas, de la gauche. Et cela non seulement dans les propos de porte-parole politiques, soucieux de séduire des électeurs potentiels qui tendent à leur échapper, mais aussi, ce qui est plus inquiétant encore, dans certains développements de la gauche intellectuelle." (Luc Boltanski)


LUC BOLTANSKI
ARNAUD ESQUERRE

Vers l'extrême
Extension des domaines de la droite.

"Nous sommes entrés depuis quelques mois dans une situation politique exceptionnelle, dont les déroutes électorales de la gauche ne sont que le signe le plus patent. Cette situation est marquée à la fois par une extension des mesures néolibérales et par la dérive vers la droite nationaliste et xénophobe dont l'antilibéralisme affiché fait désormais fortune. Cette dérive vers l'extrême ne touche pas seulement la droite classique, elle contamine aussi des espaces longtemps marqués à gauche, suscitant des déplacements ambigus et la formation de nouvelles alliances. Elle gagne un nombre croissant de domaines et jusqu'au langage comme en témoigne le détournement de termes usuels comme ceux de système, d'identité, de terroir, de culture, de morale et, au premier chef, celui de peuple." (avril 2014)

"...Ce genre d'acquiescement tacite et gêné non seulement aux thèses du Front National, mais au fait même de sa montée en puissance, est d'autant plus prégnant qu'il se trahit jusque dans les discours publics, par exemple ceux de nouveaux éditorialistes vedettes, qui prétendent s'en inquiéter et l'analyser pour le contrecarrer. Car, se présentant comme animés par le désir bien intentionné de « comprendre », ils orientent moins leurs critiques contre le Front National lui-même et contre ses stratégies politiques, que contre les conditions sociales et politiques — surtout si elles peuvent être attribuées à la gauche — qui sont censées être la cause de l'adhésion populaire croissante au Front National."

"La conscience d'être plongés dans un monde où les mots "n'auraient plus de sens" parce qu'ils auraient "perdu leurs significations partagées", est sans doute l'un des symptômes les plus marquants de l'inquiétude qui accompagne, ou plutôt précède, les grandes crises sociales..."


PIERRE BOURDIEU


PIERRE BOURDIEU
Esquisse pour une auto-analyse

"Comment pourrais-je ne pas me reconnaître en Nietzsche lorsqu'il dit à peu près, dans Ecce Homo, qu'il ne s'en est jamais pris qu'à des choses qu'il connaissait à fond, qu'il avait lui-même vécues, et que, jusqu'à un certain point, il avait lui-même été?"


PIERRE BOURDIEU
l'ontologie politique de martin heidegger

"Les dénonciateurs les plus déterminés des compromissions de l'auteur de Sein und Zeit avec le nazisme ont toujours omis de chercher dans les textes mêmes les indices, les aveux ou les traces propres à annoncer ou à éclairer les engagements politiques de son auteur...
Il faut abandonner l'opposition entre la lecture politique et la lecture philosophique, et soumettre à une lecture double, inséparablement politique et philosophique, des écrits définis fondamentalement par leur ambiguïté, c'est-à-dire par la référence à deux espaces sociaux auxquels correspondent deux espaces mentaux"


PIERRE BOURDIEU
Contre-feux

"Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l'Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c'est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d'imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l'action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l'aide des syndicats, l'élaboration et la défense de l' intérêt public qui, qu'on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d'« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l'accomplissement humain. "



JACQUES BOUVERESSE

JACQUES BOUVERESSE
Essais IV
Pourquoi pas des philosophes?

"Une bonne partie de la production contemporaine est la justification théorique plus ou moins inconsciente d'un renoncement et d'une démission."


JACQUES BOUVERESSE
Essais III
Wittgenstein et les sortilèges du langage

""les problèmes les plus profonds ne sont à proprement parler pas des problèmes". La conclusion du Tractatus est, en effet, que tout problème, ou bien peut-être résolu en principe, ou bien ne peut pas être posé et, par conséquent, n'est pas un problème ; ce qui est effectivement le cas des problèmes les plus "importants", ceux qui ont trait au sens de la vie, à la mort, etc."


JACQUES BOUVERESSE
Robert Musil
la moyenne et l'escargot de l'histoire

"Dans le domaine moral également, on procède aujourd'hui selon le principe de la construction sur pilotis et l'on enfonce dans l'indéterminé les caissons rigidifiés des concepts, entre lesquels s'étend une grille de lois, de règles et de formules. Le caractère, le droit, la norme, le bien, l'impératif, le fixe à tous points de vue sont des pieux de cette sorte, dont on veille à maintenir le caractère, la pétrification, pour pouvoir y fixer le filet des centaines de décisions morales singulières qu'exige chaque jour."


JACQUES BOUVERESSE
et JEAN-JACQUES ROSAT
Philosophies de la perception

"Ce que Wittgenstein décèle au bout du compte dans la thèse de la priorité de la perception des formes sur la saisie des significations, c'est le mythe du voir pur, le mythe d'un voir débarrassé du langage, du savoir, de l'expérience, d'un voir dépouillé de tout ce qui n'est pas les formes, les couleurs et leur organisation : le mythe d'un voir innocent. Et il est difficile de lui donner tort : Köhler lui-même souligne que c'est "au regard des adultes" seulement que le monde sensoriel est "si totalement imprégné de signification". Le mondes des couleurs et des Gestalten serait-il pour Köhler le vert paradis de la perception enfantine?"

ALAIN BROSSAT
La page Alain Brossat sur Lieux-dits