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STIG DAGERMAN

STIG DAGERMAN
Dieu rend visite à Newton(1727)

"Dune voix qui est comme une caresse à l'oreille de Dieu, Newton chuchote :
"Je crois que j'ai un cadeau pour vous, Sire.
- Quel cadeau ?
-Une vie humaine.
- Pour quoi faire ?
- Pour naître et pour mourir. Car ce n'est qu'en mortel, Sire, que vous vivrez le temps non comme une terreur, mais comme une loi. Et ce n'est qu'au sein des lois, Sire, qu'il est possible d'atteindre le cœur du monde.
- Fais-moi alors ce cadeau.""

 


STIG DAGERMAN
Ennuis de noce

Doucement, pas si vite - un escargot va doucement. Dieu l'a fait ainsi. Le Bon Dieu ou quelqu'un d'autre. D'ailleurs peu importe qui l'a créé, c'est du travail bien fait. Quel besoin un escargot peut-il avoir de se presser ? Où qu'il mette le pied, c'est à lui. Où qu'il se déplace, sa maison se trouve toujours sur ses terres. Rien ne l'oblige à courir comme un dératé pour être de retour à la maison afin d'empêcher une vente judiciaire, une saisie ou un abattage forcé. L'escargot porte sa maison sur son dos et voilà bien le dos qu'il faut avoir.
Seulement si on l'a, ce dos, on se fait mal voir. Ils sont tous là, les métayers du samedi, les ratisseurs de cailloux, les suceurs d'écorce de Langmo, à traîner sur leurs perrons et à mâchonner leur chique en écarquillant les yeux. Y en a qui ont qu'ça à faire. Y en a qui ont d'immenses vérandas devant leurs baraques pourries, rien que pour enregistrer la plus petite des petites choses qui arrive à Fuxe sans avoir jamais à sortir de chez eux. Même que si on s'en va aux chiottes avec le journal, pour peu qu'il fasse clair, ils sont capables de le lire depuis là-bas. Alors si on ajoute un étage à sa maison, ils ne quittent plus leur perron et ils restent là, bouche bée, jusqu'à ce qu'ils aient la gueule pleine de mouches. Allez, crachez!


STIG DAGERMAN
Automne allemand

A l'automne 1946, les feuilles d'automne tombèrent pour la troisième fois depuis le célèbre discours de Churchill sur l' imminence de la chute des feuilles. C'était un automne triste, humide et froid, avec des crises de la faim dans la Ruhr et de la faim sans crises dans le reste de l'ancien Troisième Reich. Pendant tout l'automne des trains arrivèrent, amenant dans les zones occidentales des réfugiés venant de l'Est. Affamés, déguenillés, regardés de travers, ils se bousculaient dans les abris sombres et fétides des gares ou bien dans les immenses blockhaus sans fenêtres, semblables à des gazomètres carrés, qui se dressent comme d'imposants monuments élevés en l'honneur de la défaite dans les villes rasées de l'Allemagne. Malgré leur mutisme et leur soumission passive, ces hommes sans importance, d'un certain point de vue, donnaient à cet automne allemand un caractère sombre et amer.


STIG DAGERMAN
L'île des condamnés

Supposons du genièvre dans un peu d eau glacée puisée à un ruisseau de montagne, quelques jeunes feuilles d'yeuse légèrement mastiquées, une pointe de cardamome grillée imbibée d'acide gallique, le tout avalé d'un trait au petit matin, quand la porte de la voiture se referme en claquant sur le dernier rire — pourquoi pas.
La main de Lucas Egmont glissa dans son sommeil et ses doigts s'attardèrent sur la surface rugueuse du sable brillant de sel. Caressait-elle une joue ? Soudain un long ver blanc, strié d une multitude d'anneaux noirs filiformes, sembla se détacher de la houle indolente et se faufila avec une vivacité stupéfiante jusqu'au haut du rivage en pente douce. Existait- il vraiment ou n'était-il qu'une vision de son angoisse ?
Lucas Egmont était étendu à plat ventre, sa jambe indemne plaquée au sol dans une position d'abandon — mais l'abandon n'était qu'apparent, car peu après le coucher du soleil, le sable dégageait un froid agressif, qui lentement enserrait les membres dans une sorte d' étau de plus en plus impitoyable et immuable, à mesure que l'île tombait dans la nuit.


STIG DAGERMAN
Billets quotidiens

Attention au chien!
"Il est tout de même lamentable que des gens qui perçoivent l'aide sociale aient un chien", vient de déclarer un coneiller municipal du Värmland
5 novembre 1954

La loi est certes bien imparfaite :
les pauvres ont le droit d'avoir un chien.
Pourquoi ne se procurent-ils pas un rat ?
C'est gentil et ça ne coûte presque rien.

Voilà des gens qui, dans leur maison,
entretiennent des chiens toute la vie.
Us pourraient bien jouer avec des mouches
qui sont aussi d'excellente compagnie.

C'est la commune qui paie, bien sûr.
Mais il faut cesser cette aubaine.
Sinon, vous verrez que très bientôt
ils vont s'offrir une baleine.

En fait de mesure, je n'en vois qu'une :
abattre tous ces chiens. Ou bien alors,
pour sauver les deniers de la commune,
c'est les pauvres qu'il faudra mettre à mort.


 

STIG DAGERMAN
L'enfant brûlé

On enterre une femme à deux heures, et à onze heures et demie le mari est dans la cuisine, devant le miroir fendu, accroché au-dessus de l'évier. Il n'a pas beaucoup pleuré. S'il a les yeux rouges, c'est parce qu'il n'a presque pas dormi. Sa chemise blanche est glacée et une légère vapeur se dégage encore de son pantalon fraîchement repassé. Pendant que sa plus jeune soeur lui accroche son faux col par derrière et lui ramène son noeud papillon blanc sous le menton, d'un geste si tendre que c'en est presque une caresse, le veuf se penche au-dessus de l'évier et scrute ardemment ses yeux dans le miroir; puis, il se passe la main sur les paupières, comme pour essuyer une larme; mais le revers de sa main reste sec.


STIG DAGERMAN
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui- ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

 

SEYHMUS DAGTEKIN
La page Seyhmus Dagtekin sur Lieux-dits

JEAN DAIVE
Les Axes de la terre

"Soudain l'orage
indique musicalement
l'idée de la mémoire dans l'aorte.

Le ciel frappé de stupeur
prend des sonorités verticales.

C'est la trajectoire de l'éclair
qui donne au soleil
plus de vitesse que de clarté.

Je mesure ce qui meurt là-bas.
Nous sommes visibles."


"...Il faut marcher
dans la lumière
et attendre
que nos rêves de voies lactées
effacent nos névroses."


JEAN DAIVE
Onde générale

Comment introduire
la houle de tempête
dans un radiateur ?

J'ai tout calculé sur les routes
même la vitesse des ondes sans altération de forme.

Dans l'autre sens qui n'est pas le retour, le passage
refoule, ne s'adapte pas à l'accès

parce que la domination reproduit
le meurtre.

D'un à un : personne ni aucun.

C'est la maison volée.

 


Peut-elle être
présente
avec ce qui est déjà présent?

Tout est si lointain. si chuchoté. Sans syllabes.
Lointain
derrière le bruit. Derrière le monde.

Si lointain
derrière les yeux.

elle regarde
le ciel.

Le ciel
car il en reste.


JEAN DAIVE
Anne-Marie Albiach
L'exact réel

Anne-Marie Albiach édifie un monde clos, rationnel et alogique, confiné, il s'impose et il s'oppose à l'espace baroque d'Etat et plus encore de Mezza Voce. Cet enfermement marqué par la blancheur qui gagne la page, cet univers clos, le lecteur en ressent à l'extrême le sentiment de l'espace. Il n'y a pas d'ailleurs. Il n'y a pas de ligne de fuite. Il n'y a pas d'horizon. Une ouverture est désignée, mais il n'est question que d'un détail, du chambranle par exemple. Une étrange impression de monde de la fin se confirme. Ce principe joue parfaitement, au point qu'il semble monotone. Or, au nom de la double coque, tout se dédouble, s'élargit et laisse venir l'infini. Parce que peu à peu le lecteur voit apparaître l'affrontement de deux univers, de deux récits : le premier est présent sous la forme des mots, le second sous la forme d'une composition ponctuée faite de blancs, de virgules, de points, de guillemets ...

JACQUES DARRAS
Brueghel, les yeux ouverts

"Le premier, Brueghel a su distendre et différencier les temps à même l'espace, le premier à nous mettre en garde contre la naturalisation mécanique de l'homme en flux, le premier à nous avertir des foules militaires meurtrières. Comment lutter contre l'indifférence vis-à-vis de l'autre, s'interroge-t-il, et en même temps rejoindre la grande collectivité que nous formons sans nous dénaturer ni nous désintégrer. L'homme juste, l' équilibre, voilà le travail d'humaniste auquel le peintre s'applique dans une folle course à la création qui durera dix ans, entre Anvers et Bruxelles. Cela demande, au-delà de la fascination que nous avons pour ses tableaux, ses toiles, la nuance de ses chromatismes, une constante et lente méditation. Penser avec Brueghel c'est passer par toutes les saisons de la réalité. Circulairement. Révolutiormairement."

SEVERINE DAUCOURT-FRIDRIKSSON
Salerni

 

déshabiller la vie la laisser les mains vides. sans modèle. en découdre

...

creuser présence amenuisée jusqu'au fatal bémol du roc jusqu'à disparaître

...

essayer encore une prothèse au mot mutilé. accepter de boiter sinon boire s'envoyer ailleurs ou fumer du texte

 

HAROLDO DE CAMPOS
Une anthologie

Galaxie 50
je ferme j'enferme je réverbère ici je me dépéris ici je me zère je ne chante ni ne conte
je ne m 'avère pas je crépuscule je déptintanise je me libère enfin dans ce livre dans ce vol
je m'envole je mouche araignée mine et minerai corde accord psaltérion muse
nonplusnonplus que je me tempère j'ai joué propre j'ai joué sérieux dans cette soif
je me désaltère je me décommence je m'enferme à la fin du monde le livre se finit le
fond la fin le livre le destin il ne subsiste ni trace ni séquelle jeu de dames ou
de marelle colin-maillard jeu de la vieille le livre s'achève le monde dépérit l'amour
déplume et déracine la main se meut la table vacille le vrai songe au
mensonge fiction filiation ciseaux et lyre que l'esprit d'emblée s'ensaphire et
se nacre et s'affole chantant l'oiseau dans son dedans par où son chant
s'illumine lamine sa langue la plus intime tandis que la langue se lancine
ici je me lâche embouchure et bouche point sans noeud contrepoint où je chantai je ne
chante pas où c'est l'été j'en fais hiver voyage tournevoyage passant au-delà
je réverbère je ne conte ni ne chante je ne m'avère pas je déchire mon cahier...

CHRISTIAN DEGOUTTE
Henry Moore à Nantes

C'est oser qu'on voudrait, aller nus
pieds entre les statues, entre les corps qui sentent
le bois frotté, l'huile de lin, la pierre douce échauffée.
Pieds nus, mêler nos empreintes à l'argile. Ou plon-
ger, presque nus, vers les sculptures qui noirciraient
au fond des bassins.

 

 

LUDOVIC DEGROOTE
Eugène Leroy
Autoportrait noir

...or ce que j'aime dans l'oeuvre d'un peintre, comme dans un poème, c'est qu'ils m'invitent à rester dedans, à m'y retrouver, grâce à la peinture ou au poème; qu'au fond, je me sente dans son travail comme chez moi, un chez moi que j'ignorais et auquel, par la force de l'oeuvre, j'accède, un peu nouveau, un peu plus humain

 


LUDOVIC DEGROOTE
Un petit viol

après on ne vit qu'à travers soi c'est-à-dire que la fabrique du monde ne se plie qu'avec ce bref tragique de votre existence qui vous a fait jouir et vous enfonce dans vos délectables détestations de vous-même

MICHEL DEGUY
N'était le coeur

N'était le cœur nous serions sourds
En vie sans doute mais comme les méduses
ou les vipères dérivées
N'était le cœur nous serions sans monde

Le cœur chronique qui nous scande
le cœur constant qui nous suspend
nous arrachant à l'autisme animal lové
Le cœur qui revire nos yeux à l'extase
et nous alerte vers le dehors

N'était le cœur nous serions sourds
Entends mon cœur entends la douce vie qui marche

LOUIS-FRANCOIS DELISSE
De fleur et de corde

trente neuf ans et dix jours j'ai
couru après l'enfant tiède après
le mince
baiser
qui oblitèrerait la face féroce
du pavé sabot du buffle figé
entraille
dédiée
dans la
course
au mal trente neuf ans et dix jours
j'ai couru lapidé de l'orbite et du
démarreur
figé à la
cime blanche de la tremblante jeune
ortie au chant troublant de dieu-
cimier

 

ERRI DE LUCA

ERRI DE LUCA
Europe, mes mises à feu

"J’ai été incité à la littérature par la poésie du XXe siècle. C’était la seule forme à la hauteur du siècle le plus meurtrier, carcéral et migratoire de l’histoire humaine."

"Cet exercice de lecteur me permet de savoir qu’il n’existe pas de frontières. Je l’ai appris d’abord des oiseaux, des mammifères, des poissons, des fleurs, puis je l’ai pratiqué dans l’alpinisme franchissant la ligne imaginaire et insignifiante d’une frontière. "

"La noblesse pour moi réside dans le croisement des lignées qui se sont versées dans le circuit qui va du cœur aux capillaires. La noblesse est le mélange, non le pedigree. Je voudrais connaître par une analyse de sang la liste des peuples qui ont déposé leur semence dans mes globules. S’il en manquait une, j’y pourvoirais par une transfusion."

"Je déplore une Europe qui s’imagine verrouillée pour vieillir dans son hospice de luxe. Elle peut se passer de l’Angleterre, pas de la Méditerranée. Malgré toutes les exterminations admises, tolérées, l’Europe devra continuer à absorber une force de travail jeune et ouvrière. "


ERRI DE LUCA
Le tour de l'oie

"J’ai un corps et j’ai joué au jeu de vivre dedans. Quel jeu ? Le jeu de l’oie. On lance un dé et on se déplace dans un circuit en spirale."

"Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle. Les mots sont l’instrument des révélations."


ERRI DE LUCA
La nature exposée

"Comme tu peux le voir, il s'agit d'une oeuvre digne d'un maître de la Renaissance. Aujourd'hui, l'Eglise veut récupérer l'original. Il s'agit de retirer le drapé". J'examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature ?"
La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi".
"C'est bien là le problème. Plusieurs sculpteurs consultés avant toi ont renoncé."
Je ne sais pas d'où me vient la réponse, mais je lui dis que je pourrais reconstituer la partie abïmée par le descellement."


ERRI DE LUCA
le plus et le moins

"Les livres ne redoublent pas l'épaisseur des murs, ils l'annulent au contraire. A travers les pages, on voit dehors."

"J'ai touché l'immense en peu d'espace, l'épuisement du corps et l'énergie absorbée par un fruit cru de mer. J'étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l'île à cette liberté. Si je ne suis pas une strate jaune de sa croûte craquelée, fendue par les vignes qui la forent, si des chardons ne poussent pas de mes yeux, si je ne rêve pas la nuit comme un rocher balancé par des bradyséismes, je ne pourrai pas apprendre. "


ERRI DE LUCA
La parole contraire

«Je revendique le droit d'utiliser le verbe "saboter" selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire.
Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d'un établissement ou d'un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote. Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L'accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe "saboter" a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d'"entraver".
Les procureurs exigent que le verbe "saboter" ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d'une société étrangère. J'accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. »


ERRI DE LUCA
Le tort du soldat

Il me reste à savoir si quelqu'un nous suivait sur cette route et si l'homme de l'auberge était l'un d'entre eux.
L'été prochain, en juillet, je retournerai là-bas et je m'assiérai à la même table à sept heures du soir.
Je boirai une bière et j'attendrai.


ERRI DE LUCA
Les poissons ne ferment jamais les yeux

"Ce qui me gênait le plus, c'était l'écart entre leurs phrases et les choses. Ils disaient, ne fût-ce qu'à eux-mêmes, des paroles qu'ils ne maintenaient pas. « Maintenir » : c'était mon verbe préféré à dix ans. Il comportait la promesse de tenir par la main, maintenir. Ça me manquait. En ville, mon père n'aimait pas me prendre par la main, pas dans la rue, si j'essayais il dégageait sa main pour la glisser dans sa poche. C'était un refus qui m'apprenait à rester à ma place. Je le comprenais parce que je lisais ses livres et je connaissais les nerfs et les pensées qui étaient derrière les gestes."


ERRI DE LUCA
Et il dit

Ils le ramassèrent épuisé au bord du campement. Depuis plusieurs jours, ils désespéraient de le voir revenir. Ils s'apprêtaient à démonter les tentes, inutile de le chercher là où lui seul osait aller. Il comptait y arriver en deux jours. Il était entraîné, rapide, le meilleur à monter. Le pied humain est une machine qui veut pousser vers le haut. Chez lui, la vocation s'était spécialisée, elle était remontée de la plante du pied au reste du corps. Il était devenu un grimpeur, unique à son époque. Il lui était même arrivé d'escalader pieds nus.


ERRI DE LUCA
Sur la trace de Nives

En suivant tes pas, j'essaie de comprendre à quel animal tu ressembles. Depuis que j'escalade, que je grimpe, j'ai de l'estime pour toutes les créatures qui le font mieux que moi, de l'araignée à l'orang-outan. J'admire l'absence d'effort, l'élégance qui est toujours le résultat d'une économie d'énergie. Je pense aux animaux par désir de leur perfection. Ce sont mes patriarches, mes maîtres


ERRI DE LUCA
Pas ici,
pas maintenant

(A ses parents):
Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant je sais qu'ainsi perdurent les affections. Ce fut un renoncement et une réserve respectée comme une norme, inconnue de la volonté comme un instinct. Ne pas se comprendre fut une condition juste, se comprendre ne pouvait nous servir de rien. L'enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m'en serais jamais lassé.


ERRI DE LUCA
Noyau d'olive

Il arriva sans être attendu, il vint sans avoir été conçu. Seule la mère savait qu'il était fils d'une annonce de la semence portée par la voix d'un ange. C'était arrivé à d'autres femmes juives, à Sarah par exemple.
Seules les femmes, les mères, savent ce qu'est le verbe attendre. Le genre masculin n'a ni constance ni corps pour héberger des attentes. Je mesure la circonstance aggravante que représente l'ignorance physique de la forme du verbe attendre. Non pas par impatience, mais par manque de résistance : même pendant mes fièvres malariques je n'avais jamais recours au répertoire inventif des verbes guérir, être en attente de.


ERRI DE LUCA
Le poids du papillon

Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l'odeur de l'homme et de la poudre à fusil.
Orphelin avec sa sœur, sans un troupeau voisin, il apprit tout seul. Adulte, il faisait une taille de plus que les mâles de son espèce. Sa sœur fut emportée par un aigle un jour d'hiver et de nuages. Elle s'aperçut qu'il planait au-dessus d'eux, isolés sur une pâture au sud, là où subsistait un peu d'herbe jaunie. Sa sœur voyait l'aigle même sans son ombre à terre, sous un ciel bouché.


ERRI DE LUCA
Le jour avant le bonheur

Je découvris la cachette parce que le ballon était tombé dedans. Derrière la niche de la statue, dans la cour de l'immeuble, se trouvait une trappe recouverte de deux petites planches en bois. Je vis qu'elles bougeaient en posant les pieds dessus. J'eus peur, je récupérai la balle et sortis en me faufilant entre les jambes de la statue.


ERRI DE LUCA
Au nom de la mère

Je le lui ai dit le jour même. Je ne pouvais pas rester une nuit avec le secret. Le jour ne passera pas entier sur la rupture de ton alliance. Nous étions fiancés. Dans notre loi, c'est comme être mariés, alors qu'on ne vit pas encore dans la même maison. Et voilà que j'étais enceinte.


ERRI DE LUCA
Le contraire de un

"Deux n'est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude. deux est alliance, fil double qui n'est pas cassé."


ERRI DE LUCA
Montedidio

"Je n'ai rien à dire sur hier, aujourd'hui est déjà passé et raboté avec les copeaux jaunes du mélèze et la forme du rabot dans la main, le bruit de souffle de la coupe qui écorche le millimètre du bois."


MIGUEL DELIBES
Cinq heures avec Mario

Carmen se penchait et l'embrassait sur les deux joues. En réalité, elles ne s'embrassaient pas, leurs têtes se croisaient de manière étudiée, d'abord du côté gauche, puis du côté droit et elles embrassaient l'air, peut-être quelque mèche rebelle, de telle sorte que l'une et l'autre percevaient le claquement des baisers sans en ressentir l'effusion.

DON DELILLO
L'Ange Esmeralda

"La vieille nonne se leva à l'aube, percluse de douleurs. Elle se levait à l'aube depuis le temps de son noviciat et s'agenouillait sur le dur plancher pour prier. Elle commençait par remonter le store. Voilà le monde. Dehors, plein de petites pommes vertes et de maladies infectieuses. Des rais de lumière envahissaient la chambre, inondant le grain du bois d'un éclat d'ocre antique, si profondément exquis par le ton et le dessin qu'elle devait détourner les yeux pour ne pas s'extasier comme une gamine. Elle s'agenouillait dans les plis de la chemise de nuit blanche, en toile lavée et relavée, rigide et rêche à force d'être savonnée, battue et brassée. Et le corps par-dessous, cette chose maigrichonne qu'elle portait à travers le monde, presque tout entière d'une pâleur crayeuse, avec des mains tachées aux veines en relief, des cheveux taillés court, de fine étoupe grise, et des yeux bleus d'acier — bien des garçons et des filles de naguère revoyaient ces yeux-là en rêve."


DON DELILLO
L'Homme qui tombe

"Il y a des gens qui ont de la chance. Ils deviennent ce qu'ils sont censés devenir, dit-il. Cela ne s'est pas passé pour moi avant de rencontrer ta mère. Un jour nous nous sommes mis à parler et cette conversation ne s'est plus jamais interrompue.
- Même à la fin.
- Même quand nous ne trouvions plus rien de chaleureux à dire, voire plus rien du tout. Jamais la conversation ne s'est arrêtée.
- Je te crois.
- Depuis le premier jour."

MARCELLE DELPASTRE
L'histoire dérisoire

"La mort est si brève, et la poussière si patiente."

"J'ouvre les yeux - et c'est le soir. Les poissons
rentrent dans la mer, la mer,
qu'on a cru éternelle, la mer se retire, et la nuit
vient.

 

 

 

CATHERINE DENIS
Etre tant

Ce qui me fascine le plus, dans l'écriture au pinceau, c'est, je crois, la rupture ... Cet instant si fort où le pinceau ne laisse plus de trace sur le papier, et pourtant le geste continue à se faire, pour que le trait réapparaisse finalement, comme si de rien n'était. De rien n'était...
N'être de rien. Naître de rien.
Partir de rien et revenir au rien.
Le premier « rien» est un « rien frémissant », le second un « rien de plénitude », qui se transforme en un « rien frémissant » ...

YVES DENNIELOU
Le Mur de Berlin ou la cueillette des mûres en Basse-Bretagne

viens me dit-elle
dans les cuisines de formica
mon chant d'inexactitude
par de longs exercices sur la toile cirée
c'est un peu autobiographique
évidemment
les casseroles et la cafetière bien au chaud

on se rappelle les débuts du monde écrit
on fait le tour des procédés
la grande coupure
les conceptions horizontales du temps
j'ai vécu doublement
langue double sujet double
suicide
aujourd'hui il me pousse du poil
sur le bord des mains
dans les narines
je regarde vieillir mes doigts en écrivant

"La géographie de Depardon est unique, arbitraire, personnelle, délibérément née de "la douleur du cadre" et du "bonheur de la lumière", pour reprendre sa belle formule"
Bruno Racine

JEAN-CHARLES DEPAULE
Définition en cours

friture de fèves et persil /je t aime il fait chaud / soupçon d'odeur / de goyave par anticipation

veine / en bas du cou / poids des seins / voir ne pas voir (œil clair)

odeur sucrée / deux trois iris par tombe / verte tige / et flamme-jet du jaune

tremblement hochement rapide / frémissement / c est-à-dire intensité de sentiment / de pensée

 

MICHELE DESBORDES

MICHELE DESBORDES
L'Habituée

C'est quand j'ai reçu la lettre d'Adrienne, et que j'ai reconnu sur l'enveloppe de l'Habituée une écriture qui me parut être celle de la vieille servante, que j'ai compris qu'il se passait quelque chose là-haut. Elle n'écrivait jamais et n'avait que peu de raisons de le faire; même si nous ne nous voyions que rarement désormais, c'était encore assez pour ne pas avoir à nous écrire.


MICHELE DESBORDES
La demande

Parfois les gestes se faisaient plus lents — la fatigue ou une hésitation, ou encore le temps qu'elle prenait à faire les choses — si lents qu'ils tendaient vers l'immobilité, à peine décelables comme les regards entre les paupières qui se fermaient, plus rien ne bougeait si ce n'est le feu dans la cheminée, le bois qui longuement suintait sa dernière sève et d'un coup giclait ses étincelles vers le haut du foyer. Comme si le temps s'arrêtait, demeurait immobile ce qu'il fallait de durée pour reprendre vaillance, le temps arrêté, simplement et si fort que peut-être il n'y avait plus rien d'autre à espérer, il devinait le regard sous la paupière immobile, transparente, figée comme l'argile doucement travaillée des porcelaines. Il. la regardait comme il aurait regardé une inconnue, se tournait vers elle, la suivait des yeux quand sans rien dire elle s'éloignait.


MICHELE DESBORDES
La robe bleue

"Dans ces jours-là elle pense à la fin des choses, à ce qui s'en va et ne revient plus ; ce qui s'éprouve, mêlé de peur et de soumission, de dernière grandeur ; d'attente immobile comme attendent immobiles et sans souffle, pétries d'inquiétude, les bêtes dans le danger."


MICHELE DESBORDES
Les Petites Terres

Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir. Il y aura ces rêves de nous qu'ils nourrirent, et nous n'étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu'ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes, et le jour viendra où disparaîtra jusqu'au dernier de ces souvenirs et de ces rêves, de ces idées de vie, et il n'y aura plus nulle part, pas même dans les livres que parfois nous écrivîmes, où chercher ce que nous fûmes. Qu'aurons-nous donc été et pour qui?

 

OLIVIER DESCHIZEAUX

OLIVIER DESCHIZEAUX
Un adieu aux ailleurs

" Ce piano qui joue au creux des étoiles, qui s'étiole d'arpège en accord, il porte en lui le sceau du désordre animal, le soleil des louves où s'abreuvent les veuves de la révolution."


OLIVIER DESCHIZEAUX
Ours

"Gloire à l’ombre en corps, père du siècle binaire.

je marche seul dans le couloir obscur, ah cieux intimes aux embruns de sang, où donc sont allés mourir nos jeunesses, nos enfances, et nos solitudes, lorsque nous étions bleus de lune.

Ton naufrage est le village de mes chansons, frère des eaux pauvres et tes six-cordes ne portent-elles pas l’emblème des chaumières dérobées aux aubes.

Tu t’abandonnes à moi en ce miroir qu’est mon regard, ma plume se jette en une encre désertée."


OLIVIER DESCHIZEAUX
Et la mort comme une reine

"Des chiens déments aboient après les lunes fracassées contre la nuit...voyage inutile sous l'orée d'un ancien crépuscule..."

 

ANTOINETTE DILASSER
Le passage (Dernier avis)

 "Il existe, pas très loin de là où j’habite, un endroit qu’on appelle Le Passage : c’est entre deux pentes rocheuses un étrécissement de la rivière. Difficile de dire ce qu’on voit. Des brouillards, une épaisseur moite, parfois la surface liquide est effacée."

"Années, laps de temps qui sépare la mort de Julien mon père et celle de Marie ma mère. Encadré par ces deux bornes. Comme si ces morts m’avaient payé je ne sais quel ticket d’entrée ou de naissance, comme si de ce sang définitivement figé en leurs veines et au moment même où il se figeait j’étais née à nouveau. Images de sang dès le seuil. Au moment de la mort de Julien je n’arrivais pas à me faire à l’idée que c’était fini : je veux dire cette histoire de Marie et de lui et de moi, si blessante, finie son histoire à lui. Pensée sans aucun doute banale et pourtant je butais contre elle."

TAHAR DJAOUT
Les chercheurs d'os

"Ils s'arrangeaient toujours pour arriver dans les différents villages qu'ils traversaient à l'heure la plus chaude de la journée. Les cigales, écrasées sous l'enclume de la canicule, somnolaient en silence sur l'écorce des frênes. On pouvait s'approcher d'elles, tendre la main et les saisir avant qu elles ne se rendent compte de rien. Mais les gens étaient tous là, à l'ombre bienfaisante des mosquées. La solennité du moment avait partout banni la sieste.
Chaque fois que quelqu'un passait, talonnant un âne accablé par les mouches, un vétéran mettait sa main en visière au-dessus des sourcils et en demandait l'identité. Et un autre vieillard, secouant machinalement son éventail fait d'un carton planté dans un roseau, lançait : « C'est Saïd Oukaci du village d'Igoudjdal », ou : « Il me semble que c'est le fils d'Ali Madal du hameau de Laâzib. »"

ASSIA DJEBAR
Ombre sultane

"Ô ma sœur, j'ai peur, moi qui ai cru te réveiller. J'ai peur que toutes deux, que toutes trois, que toutes -excepté les accoucheuses, les mères gardiennes, les aïeules nécrophores -, nous nous retrouvions entravées là, dans « cet occident de l'Orient », ce lieu de la terre où si lentement l'aurore a brillé pour nous que déjà, de toutes parts, le crépuscule vient nous cerner."

 

JACQUES DEMARCQ
Si ma tante

 

Ma tante a été ma mère et elle se meurt
à l'hôpital tout neuf de Compiègne son coeur
bat autant de vent que le creux d'un vieil arbre
le pied les bras et le tronc imbibés d'eau...


DEMARCQ
Les Zozios

Toute parole fait d'abord lien, entre les choses comme entre les hommes. Peu importe que la réalité soit correctement appréhendée, pourvu que la description soit sans faille: non pas tellement cohérente, mais coalescente. Faut qu'ça colle; plus j'englobe, plus tu gobes. Seule compte la dimension syntagmatique: l'ordre et la hiérarchie des mots dans la phrase, celui et celle des hommes dans la société. En dernier ressort, le vocabulaire se soumet toujours à la grammaire. Sauf en poésie chinoise classique, et encore! Ou quand la phrase défaille. Cummings par exemple, lorsqu'il troue le corps des mots de blancs ou le perce de ponctuations, troublant par ailleurs les strophes d'incisives parenthèses, ou roublardant les catégories verbales en conjuguant des noms, substantivant des conjonctions, etc. Mes zozios autrement: quand leur phrasé perd le nord, dérouté par des onomatopées, des bégaiements qui affolent la boussole du sens.

 

DENISE DESAUTELS

DENISE DESAUTELS
Sans toi, je n'aurais pas regardé si haut

"Nous dépensons de nos lieux plus encore que de nos proches." Pascal Quignard

Déjà, petit adverbe dangereux, forcément incompatible avec le doute indispensable à l'espoir d'un étonnement. D'un futur qui fait écrire. La part lisse du déjà dit ne laissant aucune place à l'autre, la dynamique, la vertigineuse, celle qui soulève urgence et panique, et te concerne, quoi que tu en penses, malgré le ça ne me regarde pas qui de temps en temps me fixe, surgi du fond de ton regard.


DENISE DESAUTELS
Le coeur et autres mélancolies

Le mercredi 5 octobre
Jour beige. Après l'extrême bleu d'hier. Jour lent. / Flânerie dans Rennes. Ne pas m'empêtrer dans l'exotisme. / Écrire père, mettre à jour le mot père dans l'anonymat des rues, en marge des façades à pans de bois aux couleurs fictives. / En pays étranger, marcher comme on vagabonde, délinquante, courant des risques, soutenant des regards ou bifurquant sur des rues oisives, s'y égarant. Terriblement mortelle. / Père, l'épeler à voix haute, habituer mes lèvres à la vibration surprise des sons père. / Chercher une forme, du passé remodelé, du futur palpable. Tourner autour de la tête endormie, flottante, de Parmiggiani, place de Coëtquen. Noter vous n'avez été longtemps qu'une tête flottante, que je n'éprouvais pas. Non pas endormie mais noyée. / J'ai installé la table d'écriture devant la porte-fenêtre et le balcon pour mieux voir le jardin, le canal, son eau «mêlée au soleil», et l'espace dans lequel je me suis posée. / D'ici, d'en haut, à gauche de l'allée centrale, un grand cèdre qui n'est pas d'Amérique, et juste au centre, des roses rouges, comme si ça n'avait rien d'incongru en octobre. / Insupportables, les roses depuis mon premier cimetière. Dans leur parfum, chaque fois, le vacarme de la ruine. / Ici, l'hiver n'aura pas lieu. / Voilà j'en suis. Les plantes, les gazouillis, l'air, l'eau, ma respiration, mes os existent naturellement. / Être dedans. Me sentir être dedans. Isolée. Entourée.


DENISE DESAUTELS
Tombeau de Lou

Le déplacement de l'ombre
Avec innocence, la mort, en tous points parfaite. Tu ne l'auras pas vue venir, elle se sera vite terrée au plus creux de tes os. Malgré l'ombre épaisse que projettent, sur le mur ocre, les cordons et les lames du store vénitien, la douceur du jour continue de s'infiltrer, comme si de rien n'était, par les interstices. La douceur passe, cela te suffit, et tu la dévisages pour mieux la retenir, c'est devenu une habitude, ton regard incliné vers elle, semblable à celui d'une madone, ton œil tenace - cil, iris et pupille parfaitement dessinés - adapté avec le temps à l'architecture de la lumière. Ta figure striée par les lames du store, tu veux te croire à l'abri du brouillard. Oh !

LOUIS-RENE DES FORETS
Pas à pas jusqu'au dernier

"La parole, fût-elle mal maîtrisée ou même irréfléchie, a parfois une vertu apaisante et celui qui l'a prise la ressent comme une délivrance, ne lui en apporterait-elle aucune qui soit décisive, mais c'est assez pour qu'on ne la condamne pas à la légère."

NICOLAS DE STAËL
Lettres 1926-1955

Edition présentée, commentée et annotée par Germain Viatte

"Ne vous tourmentez pas à mon sujet, des bas-fonds on rebondit si la houle le permet, j'y reste parce que je vais aller sans espoir jusqu'au bout de mes déchirements, jusqu'à leur tendresse. Vous m'avez beaucoup aidé. J'irai jusqu'à la surdité, jusqu'au silence et cela mettra du temps. Je pleure tout seul face aux tableaux, ils s'humanisent doucement, très doucement à l'envers. Ne vous tourmentez pas pour le gâchis il y est de toute façon, inévitablement. "

 

PHAN-KIM DIEN
Nulle part...La terre comestible

Maubert-Mutualité (ici, autrefois, la communauté viêt en exil fêtait le Têt, nouvel an vietnamien), Paris, 15 mai 1993.

Accepté le fait d'être né de toi ma mère
Accepté le fait d'être le fils de toi, mon père
Accepté le fait d'être citoyen
de toi, Viêtnam (petit pays. Appendice de la Chine?
Excroissance de la France ?) Accepté le fait d'avoir grandi
ECARTELE entre ce qui m'a été appris à l'école française et ce qui m'est transmis à demeure
Pour définitivement être d'un seul tenant
Vivre consistera (en exil) à part les ARTS: verbes, formes, couleurs ... etc.
A cuisiner, concocter, dessiner, imprimer ...
Le visage pluriel, métis de PKD fils de l'homme et de la terre mère.

Phan Kim Dien, né le 15 juin 1946 à Kompong-Speu, Cambodge. Dans la minorité viet.

 

HAN DONG
Soleil noir

"tu foules l’ombre grise au sol
mais l’ombre dans mon cœur se rétracte
comme un rat entre dans son trou
elle se retire en moi

quand elle se déploiera elle sera nuit
un soleil noir se lèvera, nul ne pourra lui faire obstacle"

SUZANNE DOPPELT
La plus grande aberration

"L'un est le revenant de l'autre, les mêmes mais pas tout à fait telle une figure presque égale dans la glace, une réplique incertaine et une double absence, mais entre eux comme entre 2 points quelconques on peut toujours mener une droite, une ligne de fuite, un chemin réservé pour aller dans la ville haute et flottante qui clignote tout doucement."


 

SUZANNE DOPPELT
DANIEL LOAYZA
Mouche

"Mon ancienne assurance m'avait abandonné, les mouches, elles, y allaient maintenant de toutes leurs forces, vrombissaient de plus en plus fort ; enragées peut-être d'être privées du papier de boucherie que j'avais presque complètement pressé, affolées, qui sait, par le courant d'air qui soufflait depuis que j ' avais éventré la montagne de papier, elles formaient autour de moi un buisson serré aussi dense que des framboisiers, aussi touffu que des ronces et j'avais l'impression, en les repoussant de mes mains, de me battre avec de longues épingles ou bien des fils de fer."

Bohumil Hrabal

 

JEAN-JACQUES DORIO
Les Correspondances de JJ Dorio


JEAN-JACQUES DORIO
Azur

L'ART VIT D'AFFIRMATIONS

Estas dias azules y este sol de la infancia.
Antonio Maehado
Ces jours d'azur et le soleil de l'enfance.

Tout artiste imite, s'enthousiasme, se rebute, s'exerce, se projette,
déchire, recommence, écoute, s'oublie.

Un jour, sur le chemin de sa vie,
il ou elle, se retourne, s'arrête, en suspens,
écrivant son dernier vers.

« Un jour dont j'ai déjà le souvenir », écrivait en 1937,
durant un fort orage, le poète César Vallejo,
qui se voyait mourir, désespéré et déchiré, à Paris.

Mais ce matin ici
c'est jour d'automne au ciel d'azur.


JEAN-JACQUES DORIO
Je t'rêve

...je rêve du petit scorpion sur le poteau
de la grande case
tout près de mon hamac
chez les indiens panarés du Venezuela


JEAN-JACQUES DORIO
Aimer l'utopie

Comme s'il y avait une beauté du monde
Qui vient et va
Et que traduit l'alphabet présent
semant ses graines de sagesse
et de folie

AIMER L'UTOPIE


JEAN-JACQUES DORIO
Secret des Marges

Je suis et ne suis pas
Ces signes sur la page
L'instant ouvert au monde
Le murmure de mots
tous proches du silence
Dans le secret des marges


JEAN-JACQUES DORIO
Une minute d'éternité

LA FORCE DU POEME

à Jean-René Rouvière

La force du poème c'est le temps
Le très long temps passé
A rêver
Avant d'inscrire trois mots
Sur la page
Pour mille qui flottent
(étant et n'étant pas là)
C'est le plaisir de flairer
les sous-entendus
Des gens qui parlent
pour parler
Et des gens qui se taisent
mais dont le regard
en dit aussi long que les nuages
qui passent là-bas là-bas
les merveilleux nuages*

*Baudelaire (L'Etranger)

LA POÉSIE N'EST JAMAIS LÀ.

à Alain Breton

La poésie n'est jamais là
où on l'attend
S'il vous plaît
Ni mage
Ni gloriole
Ni vie littéraire
La poésie célébrée
n'est déjà plus
que le guano
des brouillons essais
tentatives de dire
lettres mortes
La poésie
toujours ailleurs
et toujours proche
pour ceux qui n'ont aucune carrière
à exploiter
Obstinés
Qui cherchent à mettre en forme
L'éphémère chaos qui traverse
Toute vie


Jean-Jacques Dorio
A sauts et à gambades

...la recherche de la juste disatance
entre le tournoiement des mots
et la caresse du monde...

...Happé
par cet insatiable désir d'agir
à la jointure de soi et des autres
cherchant toujours le verbe
qui le livrant à l'éphémère
le détache de toute prétention
mais non de l'utopie
présente dans tout poème

Dessin de couverture: Guy Toubon

GEORGES DRANO
Pour habiter

Salut talus

La parole est ce qui avance dans le corps.

Retient-elle la terre en peu de mots
comme le talus?
Pas plus haut que les mots.

 

 

Couverture: Peinture de Jacques Galey

HENRI DROGUET
off

la vague interrompue s'est brisée tout à coup
sur les bollards ou l'écumeux très ancien rivage
où l'arénicole chie
ses contingents idéogrammes


HENRI DROGUET
Boucans

PASSAGE A L'OBSCUR

Hors les boucans
du sommeil on courait
les bois mirés mordus des chemins transis
d'averses boréales
quelque animal invisible jouissait
dans une enclave
là-haut la grive philomèle ponctuée
enchaîne inlassablement ses motifs
un chien déchire un poumon de jument

la mémoire plombée
dépourrit dans les langues

22 février 2009

 

 

Eternellement les espaces
expansifs infinis vrombissent
et bossues pas bossues les baleines
ronronnent leurs musettes et mixtures
hydrauliques fondamentales
harmoniquement périment les vieilles foudres

au clos sanctuaire à côté
les vierges vouées
la bande à Godot
transportées à corps
perdu chantent déchantent cantiques
sur cantiques leurs oraisons
d'attente

toutes les giboulées sont chues
désormais le soir rondement
la lune monte au-dessus du laurier
on entend le vent vaguement
dans l'arbre bruissant
comme lui sans mémoire

13 mars 2009

JEAN-MARIE DROT
Femme Lumière
Dessins de Maria Dolores Aguilera

"Fil d'Ariane pour une voyageuse cycladique :
A votre droite, une coulée de cendres violines s'avance, en surplomb, au-dessus d'un vieux cargo rouillé chargé de kaolin. Vous avez la sensation que, sur ce vaste cirque, la foudre vient juste de s'abattre. Désemparée devant ce site d'un Sodome et Gomorrhe cycladique, vous vous rappelez ces histoires d'îles qui surgissent puis redisparaissent sous les flots...
A Ios, après de longues heures d'un pénible voyage à dos d' âne, un berger vous indiquera le bloc de marbre blanc sous lequel , le vieux poète, presque aveugle, ivre d'iode et de vin, Homère, repose.
Peut-être aurait-il fallu vous dire aussi qu'à Ios, mon refuge, autour de Pâques les ânes se nourrissent seulement de fleurs : coquelicots, bleuets, reines-marguerites...
Très vite vous voudrez retrouver en vous le rythme de la copulation entre ciel et mer. Entre aujourd'hui et demain.
En cette île unique où les hommes ont enfin triomphé du temps, je vous le promets, vous serez pleinement heureuse. Comblée. Envahie."

CARLOS DRUMMOND DE ANDRADE
La machine du monde

La nuit vient, et le clair de lune, modulé de dolentes chansons qui péexistent aux instruments de musique, répand dans la profondeur, déjà pleine de montagnes abruptes et de gisements ignorés, une mélancolieuse mollesse.


CARLOS DRUMMOND DE ANDRADE
Mort dans l'avion
& autres poèmes

Je suis vingt dans la machine
qui respire doucement
entre les appliques stellaires et les souffles lointains de la terre,
je me sens dans mon élément à des milliers de mètres de hauteur,
ni mythe ni oiseau,
je ne perds pas conscience de mes pouvoirs,
sans mystification je vole,
je suis un corps volant, avec des poches, des montres, des ongles,
relié à la terre par la mémoire et l'habitude des muscles,
chair qui explosera bientôt.

Ô blancheur, sérénité sous la violence
de la mort sans préavis,
prudente et cependant irrépressible approche d'un péril atmosphérique,
coup qui vibre dans l'air, lame de vent
sur la nuque, éclair
choc fracas fulgurance
nous roulons pulvérisés
je tombe à la verticale et me transforme en fait divers.

ANDRE DU BOUCHET
Le second silence de Boris Pasternak

"Lorsque la place réservée au poète n'est pas vide, elle devient dangereuse", note Pasternak dans un poème déjà ancien. Son Oeuvre n'a jamais encouru pareil danger.


ANDRE DU BOUCHET
L'ajour

L'orage
bleu sous le pas, comme un implant de l'air quand on marche

JEAN-FRANÇOIS DUBOIS
Comme si
le temps
ne mourait pas

"Il n'y a pas d'histoire
Pas d'événements
Pas de personnages
Rien que la contagion d'exister
Un lent cheminement aveugle
Dans les galeries de surface
À fleur de vie
Une destinée solitaire de taupe
Qui rêverait de la lumière"

 


JEAN-FRANCOIS DUBOIS
Le cadastre du passé

Au début des années soixante, les chaussées du centre-ville furent éventrées pour la pose du tout-à-l'égout. Dans l'étranglement du haut de la rue principale, une tranchée profonde rejetait des amas de terre compacte et humide jusque sur les trottoirs. D'immenses tuyauteries noires étaient descendues. En rentrant après l'étude du soir, dans le chien et loup que combattait faiblement l'éclairage des vitrines, c'était, resserrée entre les façades, une vision de décombres, une potentialité d'aventures aussi. On glissait le long des magasins comme dans les boyaux de la grande guerre, empruntant parfois des passages de planches. À certains endroits, on feignait de se courber pour éviter la balle d'un tireur d'élite: on serait tombé foudroyé sur le parados de glaise, dans le jaune, le noir, le gluant.


JEAN-FRANCOIS DUBOIS
Corbeaux délicieux

Il se détache bien, sur le fond d'une étendue de guérets catalauniques, matelassés par les brumes d'automne matinales. Perché sur une herse entreposée dans un coin. Son cri, que d'aucuns interprètent comme un augure mauvais (les mêmes qui craignent plus les morts que les vivants), anime pourtant, avec une belle pertinence vigoureuse, les lointains boisés qui se dégagent lentement, comme des armées engourdies. Dans un autre règne, il serait, sans honte, fossoyeur : c'est une fonction nécessaire - demandez-vous plutôt qui pourvoit les cimetières, et de quels ventres sortent les bourreaux et les planificateurs de massacres.
(Corbeau)

 

JEAN-PAUL DUBOIS
Une vie française

"Je restais donc là, debout, en lisière de la douleur, la peau brûlante et l'oeil aux aguets, observant la vitesse de propagation du malheur, attendant d'être soufflé à mon tour."

JEAN-PASCAL DUBOST
La page Jean-Pascal Dubost sur lieux-dits

LOUIS DUBOST
La page Louis Dubost sur Lieux-dits

PATRICK DUBOST
Manifeste pour un théâtre moderne

en 49 articles permutables et facultatifs

Article 9

Ce qui n'est pas dit peut être entendu!


PATRICK DUBOST
Cela fait-il du bruit?

...97
Nous parlons doucement sur le papier, avec juste la main qui bouge et très peu de neurones actifs. Une consommation d'énergie minimale. Ecrire est l'activité la plus économe pour ne pas mourir.

98
On se coiffe tous les matins pour ne pas mourir.

99
Nous sommes là, au présent, plantés comme des chênes, avec juste la parole pour ne pas mourir.

100
Aujourd'hui est un jour parfait pour ne pas mourir.

MICHEL DUGUÉ
La page Michel Dugué sur lieux-dits

MICHELE DUJARDIN
centre du monde

"chasseurs de sable, noirs sur le front de mer où butent
les dominos rouges, dans les hayons de briques la
nuit échafaude un plan de fuite, mais la rouille
gangrène les lignes, et le poisson ne mord pas"

 

ARMAND DUPUY

ARMAND DUPUY
L'avaleur avalé
Scanreigh

"Parce qu'il sait la leçon dispensée par Caravage - ce genre de leçon qu'on reçoit sans jamais savoir qu'on la reçoit, parce qu'elle tombe dans les yeux sans bousculer d'abord. Ce n'est qu'un peu d'étrangeté, de tracasserie, de brèves turlupinades et, quand on en prend la mesure, si l'on prend la mesure un jour, un peu plus tard, qu'on tâche de tirer l'affaire au clair, ce n'est que retrouvaille amputée. Le travail a déjà eu lieu, en sourdine, sans nous, sans qu'on sache pourquoi ni comment -, parce qu'il a reçu cette leçon de Caravage ou de je ne sais quel autre, Scanreigh n'aborde pas en vain ce qu'il cherche, de façon trop frontale. D'ailleurs, son premier geste n'est jamais d'aller voir en lui-même, mais de puiser des corps étrangers, des formes, d'aller les tirer d'autres images dont il s'empare, dans leur passage fugace."

 


ARMAND DUPUY
9'32 Pollock

"Pollock n’a pas de regard. Le bras nerveux jette la clope et retour. Pollock s’enfonce dans ses yeux. Pollock plisse les yeux, s’enfonce. Il y est. Cet air rentré je connais, la tête dans les épaules, je n’admire pas Pollock. C’est juste qu’il y a ce que sa figure chasse ou ramène. Pas la figure fermée de parfois piège à rat / clac mandibules ou quoi. Ainsi Pollock est un ami. Et rien qu’un peu de temps sépare, ça fait l’affaire."

"Pollock s’inquiète, le soir s’avance. Autant dire que Pollock n’est déjà plus grand chose de Pollock. Pollock est penché sur la toile et pleure. Ou peut-être qu’il ne pleure pas mais s’égoutte au bout d’un bâton. Pollock lutte. Tout le Pollock en tempête. Pollock dans l’œil absent qui le voit. L’œil qui nargue et Pollock peut-être qu’il ne pense pas. Il coule. Pollock s’écoule. Pollock s’écroule dans l’évier sale de sa tête."


Autumn Rhythm (Number 30), 1950 , Pollock

ARMAND DUPUY
L'Evidence feuilleté d'un monde.
Jérémy Liron

"Sans doute faut-il accepter de ne comprendre pas grand-chose en s’approchant d’un ensemble de peintures. Accepter également de ne pas en avoir compris beaucoup plus en s’écartant. Il suffit peut-être de se laisser saisir puis dériver avec, d’être attentif à la singulière présence de la somme, à la sourde inquiétude qu’elle peut provoquer. "

"Il faut considérer ces notes comme des feuillets détachés qui souvent se recoupent, se répètent, parfois s’écartent ou se perdent, s’interrompent, à l’image de ce que nous sommes : des figures tremblées."

 " Et, devant les peintures que Jérémy Liron nous propose, c’est l’effet de ce décollement que nous éprouvons. Cette inquiétude diffuse à laquelle succède une forme de jubilation. Car ce léger « bougé », presque insignifiant, disjoint le réel de notre réalité propre, provoque une prise de conscience (de l’aspect feuilleté de notre monde,   composé de plans plus ou moins statiques, plus ou moins visqueux) puis le sentiment fort de se tenir un instant dans l’écart rare, ce fameux espace où l’on rencontre son paysage propre, non pas comme toile de fond personnelle, mais plutôt comme vivant flux qui se jette à nous et qui nous relie au monde, aux autres. En cela, les peintures de Jérémy Liron gardent ouverte la brèche dans la boucle que le quotidien a la fâcheuse habitude de refermer sur nous, sans que nous le sachions..."



ARMAND DUPUY
Ce doigt
qui manque à ma vue

PHILIPPE AGOSTINI

"tu regardes tu
ne sais plus

si voir est voir
déglutir ou respirer

tout se vide
t'absorbe en remous lents -

tes longs bras ballants"


SYLVIE DURBEC

SYLVIE DURBEC
ce rouge qui brillait dans le torrent

Aller à la rencontre du rouge.
Faire cette rencontre avec toute la brutalité nécessaire.
Refuser les images faciles. Celles des autoportraits.
Des portraits tout courts.
Mais y aller sans réserve, écraser l'eau sous les pieds, sans céder au plaisir enfantin des éclaboussures sur les jambes nues.
Y aller comme peintre.


SYLVIE DURBEC
PRENDRE place,
une écriture de Brenne

«J’entends les visages et je vois les mots
les mêmes je ne sais pas où ça commence
je regarde c’est mon seul travail ICI-VOIR
les bouches les yeux les oreilles
que disent-ils de cette merveille
qu’est vivre »

   


SYLVIE DURBEC
Un bon Indien
est

un Indien mort

Marcher, pour un citadin, c'est courir après son ombre multipliée dans les miroirs de la ville. Une quête absurde dont on ne sort qu'épuisé, rempli de rage, avec le sentiment de n'être, au bout de la rue, qu'une ombre anonyme de plus s'ajoutant à toutes celles, sans visage et sans nom, que l'on a croisées et qui rejoignent l'immense foule des condamnés à la marche forcée pour tenter de trouver enfin une raison à tout ça. Comme s'il était encore possible d'échapper au désastre final, comme si l'on pouvait trouver des raisons de vivre dans le chaos ordinaire des jours, jusqu'à la mort.

DOMINIQUE DUSSIDOUR
Les matins bleus

"Tout est en suspens.
Le temps qui allait de soi s'est dérobé.

Probablement des gestes le feraient revenir, ou le rattraperaient, ou le rapprocheraient, au moins dans cette pièce, au moins dans cette maison, au moins dehors dans le jardin mais lesquels.
Le langage qui contenait le temps s'est tu.
Probablement des mots sauraient commenter, ou déplorer, ou simplement décrire ce silence, cet anéantissement des corps mais lesquels.
Et Sophie, on dit enfin."