LIONEL BOURG

Marges bretonnes

Les coudées franches

Etroite est la route

Ce qui pleure en moi...

La route de Lorient

Dernier round

Avec des papillons...

Une passion enfantine


De petits signes

Les notes de lecture de Jacques Josse (remue.net)


LIONEL BOURG
Et des chansons pour les sirènes

"Ce serait une enfance.
Des ténèbres qu'un môme défie la peur au ventre.
Une espèce de cri, une espèce de voix. Des mots qui prolifèrent. Grouillent. Se bousculent ou se désagrègent avant de s'apparier plus fiévreusement malgré la douleur qui ronge les yeux des mioches quand surgit le marchand de sable.
On dit que c'est cela, rien que cela, toujours, la poésie.
Des ecchymoses. Des égratignures et les petits bobos qu'une mère badigeonnait d'alcool ou,
— Ça pique pas !
tamponnait d'une touffe de coton enduit de mercurochrome. Des armes factices. Des osselets, des gendarmes et des voleurs. Des voiliers de papier emportés par les eaux sales du caniveau. Des prénoms gravés sur l'écorce des nuages."

"Courroucés, les poètes, qui soupçonnent les savants d’être sur ce théâtre d’incorrigibles cuistres, renversèrent les meubles, quelques-uns colportant que la mort n’avait rien de farouche et qu’entre son néant, monotone ― son trou noir, sa nécrose ―, et les extases fallacieuses de la démence, la vie se condensait en une phrase qu’il me faudrait apprendre à lire ou à écrire, et à traduire, gueuler, caresser, dévêtir, pour être un jour en droit d’enrouler son écharpe au chant douloureux des sirènes." 

Note de Jean-Claude Leroy

Le Réalgar, 2019


fario, 2018

DOLORES MARAT, Photographe, LIONEL BOURG, auteur
Mezzo Voce
Ce que disent tout bas de si belles images

Dehors, la pluie titube. Ou la neige;
On se demande ce que l'on attend. Se dit que, pour une fois, il faudrait écouter sans soupçon le lent soupir des choses.

Le site Dolorès Marat

LIONEL BOURG
Un oiseleur, Charles Morice

"Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à la relire, avait toisé « la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps », Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles destinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, vilipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille "

Le Réalgar, 2018


LIONEL BOURG
WATCHING THE RIVER FLOW
Sur les pas de Bob Dylan

"C'est quoi, la vie ?
Des cailloux dans une chaussure. Une fleur. Des baisers une après-midi de septembre. Des copeaux de ciel ou un mouchoir que l'on serre dans son poing quand les marins à la manœuvre ont largué les amarres...
Non, Bob, il n'y a pas de Paradis. Pas d'Enfer.
Que du temps. Crispé. Dilaté.
Des ossuaires de temps et des peuples qui crurent à la majesté des naufrages."

"Errer.
Se taire. Chanter.
Fuir. S'exiler.
Cela n'apaise pas, n'atténue, ne compense aucune perte, et si le moindre espace, toute étendue partant, toute chape d'aube fluide encore sur les essarts en bord de route lorsque l'on a conduit une bonne part de la nuit, si tout azur, toute lagune n'existent que pour circonscrire le temps, s'en emparer ou le contenir, le refouler derrière un bourrelet osseux, que fera-t-on des heures atteintes de sclérose ou que les essuie-glace dispersent de gauche à droite sur le pare-brise de son automobile, pas un mot, pas un signe ne contrariant plus l'empire cataleptique où l'on erre, et se tait, chante, fuit, s'exile par les circonvolutions d'une pensée moins vaine que moribonde.
« Nous vivons dans un monde politique », en déduisit Dylan."

La Passe du vent, 2017


Le Réalgar, 2017

LIONEL BOURG
Demain sera toujours trop tard

"Est-ce l'âge, quelque projet fâcheux de narguer le silence ou, qui ronge, gangrène de très vieilles lubies, le sentiment à nouveau d'être perdu dans un monde auquel ne m'attachent à vrai dire qu'une longue obstination, et des colères, des tendresses pourtant, incongrues, est-ce l'impression plus incisive encore de ne disposer que d'un temps presque vide, poreux, tramé de saisons incertaines comme de ce triste dimanche à quoi la vie parfois ressemble, est-ce l'approche des chiens, des rats, de la chienne, je l'ignore mais, au-delà de ma fatigue, au large de mes déconvenues, l'envie me tenaille chaque jour davantage de vous instruire d'une ombre plus que jamais imperméable à la lumière."

"Tout change, d'accord.
Les chameaux de la parabole se faufilent par le chas des aiguilles.
Les chiens aboient. Les caravanes passent. Tout recommence. Tout chancelle et se perpétue, balkanisé, ramifié en réseaux d'hébétudes partageables, le pouvoir, fardé mais identique, prospérant à l'abri de liaisons spectrales, qui naissent, agonisent, crèvent ou prolifèrent en fonction d'une durée que l'on atteste enfin réelle , puisque, secondes, minutes, journées, semaines, l'horloge sur quoi le courroux s'abattait n'est plus la cible de notre effervescence.
Nous en sommes là.
Gavés, bouffis de fantasmagories numériques.
Roulés dans la farine, entassés à bord d'un radeau d'avatars dont les plus démunis, « pour de vrai », basculent dans la démence alors que des migrants ont l'exquise politesse de se noyer sous l'objectif des caméras de l'information
permanente.
Nous marchons. Nous nous taisons. Vides. Criblés d'amour et de chagrin."


Fario, 2015

LIONEL BOURG
J'y suis, j'y suis toujours

(...)
"Pas d'illusions, n'empêche.
Le désert s'accroît, ses dunes hérissées de barbelés ou de blockhaus technologiques.
Des flux s'y dispersent.
Les vents de sable, qui s'y déploient selon des réseaux que l'absence paradoxale de proximité détermine, poussent devant eux des troupeaux d'avatars, de fantômes, dissimulant, à la vue des touristes ou des néo-nomades, fussent-ils bardés d'écrans et de capteurs sophistiqués, des mirages d'une plus dramatique envergure. La cuistrerie n'en progresse qu'avec moins d'états d'âme. Rassasiée de fruits dont l'industrie culturelle garantit la fraîcheur, elle pérore, vaticine, racole ouvertement au coin des rues et, pour que mesure soit comble, exerce sans discrimination son droit d'ingérence au sein des diverses théories subversives cotées en bourse, qu'elle absorbe, digère, défèque, régurgite, se drapant d'une pudibonde chasuble avant d'animer les débats qu'arbitrent colloques et synodes estivaux."

 


Le Réalgar, 2014

LIONEL BOURG
Un nord en moi

"]e ne cheminerai pas plus loin.
Une grande toile de Jérôme, peinte en 2014, décline comme nulle autre ses bleus et les mixtures de chaux qui l'arrosent, quelques bruns ataviques ou des infiltrations de marnes colorées s'insinuant dans cette fournaise de chaste fraîcheur à laquelle, malgré l'âge ou la pesanteur, on aspire.
Ce tableau, c'est La Source.
Elle gicle. Incandescente. Nébuleuse.
Se mêle aux batailles et aux embuscades lacustres qui peuplent les visions de l'artiste.
On ne peut l'ignorer. Elle afflue.
Se déverse au bas d'un ventre ou d'une falaise entre deux écluses, deux muqueuses, offerte, innocente : on y boit l'eau de la lumière."

Jérôme Delépine


 LIONEL BOURG
Ce serait du moins quelque chose
dessins de Cristine Guinamand

"J'ai longtemps rêvé d'une phrase interminable, qui s'enfouirait, creuserait une manière de labyrinthe par l'opacité monacale des choses, forant, taraudant le silence ou puisant peu à peu, dans de grands seaux d'ennui, l'ombre muette encore d'un surcroît de conscience.
Une phrase lourde.
Épaisse.        
Qui m'entraînerait à sa suite ou me recouvrirait de son coton poisseux, moins séductrice qu'exigeante et parfois capricieuse, dont la caresse ne cesserait pourtant, douce, charnelle, semblable peut-être à la durée sans origine ni terme que jamais je ne sus réellement habiter.
Une phrase ample."

"Je suis du pays noir.
Des schistes et des grès veinés de rouille, dont les agrégats me soutiennent, me rassurent peut-être, qui s'étagent à , flanc de colline sur de plus sombres dépôts carbonifères.
J'y ai vécu parmi des prêles vieilles de deux cent cinquante millions d'années, ignorant qu'existaient des régions fardées de marnes et d'argiles rousses, des contrées indécentes — phréatiques, pulpeuses —, des causses austères ainsi que des montagnes couleur de flamme ou de scories se mirant paresseusement dans les eaux qui les baignent.
Mon territoire ne s'en avère que plus rugueux. Les gens y sont chiches. Coriaces."

Le Réalgar, 2014


LIONEL BOURG
l'échappée

"Je me ruais sans autre désir dans les recoins les plus revêches du mont Pilat.
Quant à Gaul, dont on ne parlait plus, il vivotait à l'écart, entre les vallées de l'Our, de la Clerve ou de la Sûre, près de Wiltz peut-être : il faut savoir disparaître.
Or, c'est mourir quand même, mourir un peu, écrire, s'exiler cependant que les genêts fleurissent, ainsi que ce l'avait été d'escalader les cols de la Grande Chartreuse, et l'Aubisque, et le Ventoux, seul, sous le soleil ou la pluie, dans le froid, la chaleur, n'étant plus sur son vélo comme devant la page blanche que du temps, une boule, une graine ou une écharde, une éponge de temps tour à tour contracté, dilaté, lequel se fera pierre encore quand nous ne serons plus, et silence, et charnier, où mourront de nouvelles étoiles.
Que savais-je donc, gamin ?
Ouvrir, fermer les portes."

L'Escampette, 2014


La Passe du vent, 2012

LIONEL BOURG
A hauteur d'homme

"Il est des pages décisives. Des moments où, dans un livre, ce qui le fonde et le soutient n'est plus seulement du ressort littéraire mais quelque chose d'inconciliable, une invite, une exhortation, de sorte que, lisant, une ombre nous saisit par la main, et que c'est là, dans le sillage de Meaulnes, par la poussière des routes ardennaises, où fuguait un certain Arthur Rimbaud, que l'on se doit d'aller, toute autre attitude revenant à renoncer aux raisons matricielles de vivre. "


LIONEL BOURG
La croisée des errances

"Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagnes

Dessins de Géraldine Kosiak

"On ignore tout de la matière songeuse.
Des forêts ou des lianes gelées aux vitres de l'enfance.
Du lait. Du sang ou de la lymphe. La sève. Des paupières et du ventre d'où suinte impassiblement la neige des étoiles.
On ignore tout des algues.
Des épithètes en quête de visage. Des lèvres flétries pétale après pétale.
Or, il y a le ciel.
Ses plaies. Ses renflements. Ses ulcères."

La Fosse aux ours, 2011


"Des millions d'oiseaux entassés sur les plages. L'eau. La pluie, qui dessine nervures et lignes de vie, de chance ou d'amour à même les trottoirs.
Il y a des murs. Des corps et des mains. Des montagnes et des fleuves inquiets, des marécages. La défroque d'un songe quand la nuit se retire. Des rêves équarris auxquels nul ne croit plus par le charnier où l'on rouvre et se frotte les yeux, un instant aveuglé par la clarté matinale.
Il se tient là, Jean-Jacques.
Comme à l'envers de toute rationalité.
Il a écrit des lettres, des traités - de musique, de botanique. Dénoncé l'altération spectaculaire des fêtes qui unissaient les citoyens.
Discours. Méditations. Un roman. Des études sociales et un précis d'éducation, il ne se pencha qu'avec réticence sur la fabrication des icônes, la peinture, la statuaire, ne relevant en elles, et dans l'architecture, que l'ambivalence dont Walter Benjamin saura nous instruire : il n'est pas de témoignage de la civilisation qui ne soit celui de sa décadence.
Verdict sans appel Nous survivons parmi des ruines."


LIONEL BOURG
L'Irréductible
Rousseau

"À l'aliénation, au sentiment d'étrangeté qui pétrifie l'individu, le perdant dans le temps, le noyant dans l'espace, Rousseau ne se contente pas d'opposer le déni mondain des procurateurs enveloppés dans une confortable robe de chambre. Il regimbe. Peste. S'insurge. Les doigts endoloris ou affligés d'onglée, grattant au carreau de Monquin, à celui des Charmettes, le givre d'une vie que d'ineptes conditions sociales exposent à toutes les intempéries, les plus triviales comme les plus hautement affectives.
Ce qu'il pressent, du reste, ou dont il fait l'expérience, amère, douloureuse, ne concerne pas au premier chef l'inégalité, qui, tout intolérable qu'elle soit, n'est pas instigatrice. La propriété en revanche, et Jean-Jacques, délibérément, n'y accédera, fonde la dépossession, laquelle voue chacun à l'existence spectrale des morts-vivants exclus de leur propre domaine : le monde, ce monde, invente la solitude."

La Passe du vent, 2011


"Et tant de naufragés, tant de naufrageurs en quête de bois flottés échoués sur la grève, pas une stance, pas un chant ne se différenciant plus de cette phrase unique ballottée de vague en vague ou qui fore au secret de la terre l'aveugle labyrinthe dont elle-même procède.
Il est ici, le promeneur.
Seul."

"En termes rousseauistes, l'homme de l'homme, au cours de son procès de dénaturation, n'instaure la société humaine qu'en se séparant de son humanité : la civilisation, Walter Benjamin, qui vécut une ère de détresse, peaufinera l'analyse, aboutit à un nouvel état de nature, lequel ressemble trait pour trait à la barbarie."

"J'ai besoin de ciels couleur d'ecchymose, d'hématome.
De taches bien sombres qui s'y épanouissent ou fleurissent avant de s'éteindre, de nuages qui pèsent, d'oiseaux englués dans la boue, de chansons stupides et de volets claquant au milieu de la nuit."

 


La Passe du vent, 2010

LIONEL BOURG, auteur , JEAN-CLAUDE SEINE, photographe
Un prolétariat rêvé

"...Et l'enfant, l'enfant de quatre ans qui, la main dans celle de sa mère, attendait aux
portes de l'usine, cet enfant se tait.
Les années ont passé.
Rudes. Eclatantes. Douloureuses. Irrévocables.
J'y ai bu le vin de mon père. Déposé des fleurs sur sa tombe.
En ville, on détruit les derniers quartiers ouvriers."


LIONEL BOURG
L'Horizon partagé

"Le soleil décline.
Tu le fixes comme quand tu avais six ans.
Souris.
Murmures que tu voudrais n'avoir que ce ciel mauve devant toi désormais.
Que c'est cela qu'il nous faut vivre. Ces traînes bleuâtres à l'horizon, lesquelles s'empourprent lorsque ce même soleil jette partout ses lueurs d'incendie.
Je tourne la clé de contact. Te caresse la joue. Démarre.
C'est quoi, Marie, dis-moi, c'est quoi, l'éternité? "

Quidam, 2010


Apogée, 2009

LIONEL BOURG
Comme sont nus les rêves

"C'est qu'il y a dehors une chiche clarté, des gens qui sortent d'une banque, un bureau, des femmes tristes, une jeunesse braillarde, de sorte que le goût d'errer s'épuise, qu'il faut reprendre corps ou, semblable aux animaux marins qu'un trouble de la perception désoriente, chercher la grève, s'échouer sur la première banquette disponible et, dans l'attente d'événements qui ne viendront plus, boire une boisson quelconque en regardant les clients s'accouder au comptoir."


La Passe du vent, 2009

LIONEL BOURG
L'immensité restreinte où je vais piétinant

"L'aube grise la pluie maintenant sur les toits
le ciel n'est plus que cette grille
d'ombre visqueuse cette odeur d'eau d'ennui
de poussière je ne sais si je dois
m'arrêter m'asseoir sur un banc attendre
ainsi sans comprendre pourquoi je suis cet homme
las déjà qui regarde la pluie reste seul sous elle
et comme abandonné de tout ne caresse
l'humide bois du banc qu'en souvenir d'un rêve."

 


LIONEL BOURG
Le Chemin des écluses
suivi de Gueules de fort

"Je suis rentré sans hâte.
Longeant le canal, sa lame d'étroit silence mal engagée, mal plantée dans un décor où des bâtisses en ruine exhibent leurs viscères sous de magnifiques glycines, j'attendis que la nuit fût complète avant de pousser la porte du jardin.
L'herbe crissait sous la semelle.
Le ciel s'égouttait lentement, comme si l'on eût mis à sécher sur la ville une serpillière humide encore d'avoir été plongée dans un grand seau d'étoiles.
J'ai gravi les escaliers de la maison.
Préparé du café tout en grignotant une croûte de pain debout dans la cuisine.
Bu une tasse du breuvage.
:Écouté quelques blues - un titre de Larry Davis,. deux ou trois interprétés par Carrey et Lurrie Bell, le père, le fiston haletant comme l'enfer sur les rails d'une six cordes et d'un harmonica -, griffonné, raturé, griffonné à nouveau le même début de phrase. "

Folle Avoine, 2008


Créaphis, 2007

LIONEL BOURG
Où le songe demeure

"Il a plu beaucoup, à Bordeaux, ces jours-ci.
Il monte des chaussées une odeur de tristesse, une sorte de chagrin qui suinte du bitume et, flânant, jetant un œil distrait aux devantures des magasins,je bredouille à mon tour ces vers qui tant m'émeuvent:

Je suis comme un sur le manteau de qui il aurait plu
trop fort comme un qui fuit au long des rues

des carrefours et des rencontres comme un qui va mourir
et dont on ne sait ricn sinon qu'il fut un jour

ce voyagcur craintif sur une mer trop grise
dans le vent froid de l'aube et le cri des mouettes
Je suis celui qui veut le port aux bateaux immobiles.*

lesquels furent composés à Stockholm.
Cela colle à la peau.
Cela poisse et console, cela n'a pas de fin, on pourrait interminablement les dire et les redire, allons,
je suis comme un sur le manteau de qui il aurait plu,
je m'en vais, je m'en vais..".

*Bernard Delvaille."Voyages", Oeuvre poétique


LIONEL BOURG
L'Engendrement

"CHACUN ignorait de quoi c'était fait, un enfant.
Les pères, les mères, qui souvent s'avéraient maladroits, moins cruels que brutaux, ou veules, fatigués, ne se posaient pas tellement la question. Il y avait les gosses. Le travail. Une espèce de tendresse bourrue. Des cris. Des paires de claques.
C'était comme ça. Comme ce n'est plus à présent, hormis les coups parfois, et l'indifférence: un horizon restreint, des bâtons de noisetier dont la pointe dessinait une ligne sinueuse derrière soi, des taches d'encre violette que le savon de Marseille toujours spongieux sur le rebord de la pierre d'évier n'effaçait qu'après maintes tentatives, de l'eau de Javel, des affections soudées à des corps familiers. "

 

Quidam, 2007


Urdla, 2006

LIONEL BOURG
Paul Rebeyrolle
L'oeuvre de chair
, la peinture ou la vie

"L'artiste le plus politique de son époque, ce n'est pas un hasard, nous laisse l' œuvre la plus confiante, la moins retorse peut-être. Nous y sommes inclus. La partageons avec les sables et les morceaux de bois pourris, les cadavres des belles que l'on aima, les hiboux dans les arbres et la brise matinale, avec les fleurs, avec les ronces, nos craintes ou cette mémoire obscure dont nous sommes redevables, avec les estuaires, les chambres tristes, les chiens, les pièces de boucherie, les sexes, les baisers, ne serions-nous en elle, qui est du temps, ou de la chair, que de vagues éclairs qui brûlent puis s'éteignent ou s'engluent dans sa matrice d'ombre, des passants, des enfants répudiés. "

Jacques Josse sur Remue.net


La page Rebeyrolle sur Lieux-dits


Fata Morgana, 2006

LIONEL BOURG
L'ombre lente du temps

illustrations de Daniel Nadaud

"Il est alors d'étranges courbes dans le paysage. Des lignes vers le couchant dont on scrute les traces, qui s'égarent et ondulent, ardentes, poussiéreuses quand vibre la tiédeur lymphatique des soirs. Des buissons de griffes nichés au creux des combes. Des ventres ou de molles boursouflures. Des dos cambrés. Des plis que l'on pensait secrets où le monde s'invente. De la peau. De la chair. Des marnes et des argiles brunes s'écoulant de très fines crevasses."

 


L'Escampette, 2004

LIONEL BOURG
Quelques ombres portées

"Écrire commence là, parfois. Dans cette vacuité. Cette disponibilité de qui ne choisit plus et se laisse guider par sa propre inconsistance, si bien que c'est de vivre dont il s'agit d'emblée, ou de survivre, de se bâtir un corps avec ce qui toujours échappe, et tombe, s'anéantit en un instant ou, pareil à la nuit qui partout s'abîme, recouvre l'étendue d'un pays où la chienne fait bon ménage avec des voyageurs égarés. Jacques Josse écrit dans cette chute, cette cassure. Au bord des lèvres qui se déchirent et comme atteint lui-même, exténué de n'être après tout qu'un homme parmi tant d'humaine hébétude mais plus inquiet sans doute, plus attentif à l'assurance précaire de ceux qui s'attablent sans avoir été invités au festin, qui tremblent, titubent, et gueulent, pestent ou jurent comme des charretiers lorsque c'en est trop, du crachin, de l'amour, de cette inexplicable douleur toujours à vriller dans la tête comme de ce Christ écartelé sur le granit qu'ils boxeraient jusqu'à plus soif, qui errent, s'éloignent ou s'embarquent un matin pour des destinations de cartes postales, tu parles d'un paradis ! la houle, l'horizon noir de boue qu'échancre en pleine masse une folle incandescence - un œil plus exactement, globuleux, dont on aurait découpé la paupière -, et ce qu'il nomme ainsi, ce à quoi il donne chair, ressemble à s'y méprendre à la trame commune de chaque destinée. "

 


LIONEL BOURG
Montagne noire

"Or ces claudications, clopin-clopant ces dérobades ou cette volonté joueuse d'expérimenter en porte-à-faux l'assise on ne peut plus équivoque du langage, que signifient-ils réellement? L'enfance n'est pas une maladie. C'est un rapport au monde. Du temps vacant. De la durée plénière. Les rochers y poussent comme les plantes. La lune y suit chacun dans ses déplacements. Les oiseaux s'y baignent et le ciel, où ils planent inclinés sur une aile, c'est peut-être un lac, une grosse flaque boueuse infestée de méduses qui brillent quand il fait noir, une assemblée de monstres filandreux, des poulpes arachnéens dérivant à la surface du verre dépoli par quoi la lumière s'atténue, l'automne, du plomb et des nuages. L'enfant ne décide pas. Il comprend. "

 

Le Temps qu'il fait, 2004


L'Escampette, 2003

LIONEL BOURG
La faute à Ferré

"...tout remonte, Léo, la marée de tantôt, les armes rouillées que nous avions jetées au fond des puits, les cadavres des chevaux et les vieillards auxquels on cousait les paupières,
tout tremble, tout s'insurge, tout s'enlace,
il n'y a plus rien, tout est là,
l'acide insidieux du silence goutte à goutte sous la langue ..."


Fata Morgana, 2003

LIONEL BOURG
Jardin de poupées

"C'est un jardin.
Un simple carré de terre défrichée derrière une ferme - maison de vigneron à vrai dire, la précision n'est évidemment pas anodine -, quelques ares de sol argileux, sans grande valeur ni fertilité mais qu'à force de travail, ici comme partout, des hommes privés d'autre horizon, d'autre certitude peut-être, ont débroussaillés, retournés, rendus aptes à produire les fruits nécessaires à la subsistance familiale. Un jardin où nul ne s'étonnerait de découvrir des choux, une rangée de haricots, des rames de petits pois ainsi que les traditionnels salades, radis, tomates ou médiocres cornichons qu'il faudra nettoyer, gratter, plonger dans le sel afin qu'ils suent, transpirent à leur tour avant de rejoindre le vinaigre parfumé d'estragon où ils sommeilleront durant l'année, veilleurs un rien étranges, inconvenants dans la double mixture qui les digère, accompagnateurs des cochonailles de décembre ou, croqués entre deux jurons, sortes de trompe-colère agaçants dont l'acidité sied aux invectives proférées à l'adresse des cieux."


LIONEL BOURG
Les chiens errants de Bucarest

Illistrations de Philippe Favier

"Au creux de l'opacité - masse, non, mais une laitance d'ombre, onctueuse, visqueuse malgré le scintillement des étoiles (taches translucides, ocelles et glaires de revêche lueur dans ce ciel frappé d'alignement que les caténaires des tramways et des trolleybus découpent en rubans réguliers) -, ce ne sont pas les yeux des chiens qui brillaient mais, furtifs, affûtés comme lames de coupeurs de bourses, leurs regards, mesquins, corrosifs, apeurés ou querelleurs, de vrais regards de gueux se disputant la charpie d'une sombre et putride lumière. Toute une vésanie. Vide. Toute une disgrâce agressive. La détresse de déments ou de psychopathes implorant du secours, populace hagarde, vorace, prête à prendre la fuite ou à montrer les crocs, zombies et revenants, princes maléfiques sondant l'inanité de vivre et de mourir dans le glauque étang des psychés."

Fata Morgana, 2002


LIONEL BOURG
Une curieuse hébétude: petite suite autobiographique

"L'absence, le dévoiement du désir, le manque et l'inquiétude qui flétrirent mon enfance, firent de moi un individu n'éprouvant aucune envie mais un lâche état d'âme sans prise sur le déroulement des jours. Ne me rapportant au monde que par retrait - et c'est une habitude qu'innervant la présence à l'instant de sa déréliction, l'écriture outrerait d'une parole gauchie, sinistrée plutôt -, ne l'appréhendant qu'effondré, larvaire ou transfiguré d'images conçues afin d'arracher à son oubli une mémoire démembrée, je connaissais par cœur le système des failles, diaclases, dérives et éruptions de l'écorce des choses qu'une sagacité analogique m'encourageait à transcrire en termes d'humanité. Mon frère était mort. "

La Dragonne, 2000


L'Escampette, 2001

LIONEL BOURG
Un arbre élu par l'orage

"y a-t-il quelqu'un?
y a-t-il par tant de solitude confite une silhouette ou, peu lisible, quelque trace de pas dans la grenaille que le vent balaie chaque soir lorsque les charognards se posent sur les pylônes et guettent détritus musaraignes crevées vipéreaux morts, y a-t-il une trépidation, une saccade, est­ce quelqu'un cette quelqu'une que l'on embrasserait à gémir ou à disparaître pour mieux se rencontrer dans son ventre ou sa bouche, y a-t-il des nuits que l'aube égorge sans bruit dans l'odeur du café et du pain, y a-t-il des landes où l'on marche tandis que la pluie s'apprête à tomber et qu'elle tombe maintenant, ses doigts le long du cou comme dans les cheveux et c'est velours cette source semblable à celle où l'amour naît... "


Jacques Brémond, 2001

 

LIONEL BOURG
Lettres de Lasalle
suivies de Fragments d'un livre d'amour

"Les lieux où l'on naît, vit, passe, meurt, ne sont que draps tendus sur des piquets : on y projette les épisodes des mille douleurs pétries et repétries depuis son jeune âge, et s'ils nous informent, s'ils nous émeuvent, si l'on incline à les concevoir comme nos reflets minéralisés au-dehors de nous, nus, ravinés, grêlés, gercés d'oublis et de souvenirs - d'empreintes, ou de dessins tatoués à même la peau de notre insupportable absence -, c'est que leur ombre seule effectivement demeure, ou l'un de ses pans, carré de lumière visqueuse ou tache opaque dans l' œil ébloui de nos tendres années. "


LIONEL BOURG
Rebuts de presse
: chroniques pour une radio fantôme

"Pressenti par une station locale à vocation imper­tinente, je devais confier à des auditeurs l'humeur où me plonge la lecture des journaux. Patatras! L'émission ne dépassa pas le stade des louables intentions. Chroniqueur sans emploi, j'avais toutefois pris goût à la rédaction de quelques paragraphes élaborés dans la fièvre. Me taire, me priver d'un exercice bénéfique à ma santé mentale, renoncer à cette façon de mémoires du temps, tout cela s'avérait au-dessus de mes forces et c'est malicieusement que j'ai continué ... "

L'Escampette, 2000


LIONEL BOURG
Mortes pierres

"Je suis ce gosse. La tête rivée au carreau, j'attends. Et cette attente, dont je ne puis m'abstraire, n'identifiant dans cette suspension nonchalante des minutes et des heures que mon saisissement ou, boudeuse, morose, ma crainte, me soustrait à l'ordre auquel, non, décidément, c'est plus fort que moi, une inaptitude foncière me dissuade de faire allégeance."

Du Laquet, 1999


Paroles d'Aube, 1995

LIONEL BOURG
l'immensité restreinte où je vais piétinant

"Ce qui crie dans le sang
ressemble à la beauté ruisselante des friches

j'y entends tout le corps
avarié de la nuit toute l'ombre
des songes

la langue du silence
comme un amour lapant
le sel dans la blessure"


LIONEL BOURG
l'étoffe des corps

"L'ombre lasse la pluie la margelle du monde
où j'attends je ne sais quelle épreuve ce cri
soudain dans l'air l'oiseau qui se consume
et trace un cercle blanc sur l'aurore argileuse
l'ombre oui l'ombre infime en bordure des yeux
la frange obscure indéchiffrable à jamais
dans l'entier du dicible l'ombre l'ombre promise
mais nue et toute nudité en ce jour
dont je remue la cendre"

Cadex, 1994

 

Lionel Bourg à Rennes 2008
à Combourg 2008 , Combourg 2007




























Les Petits Classiques du Grand Pirate, 1991

LIONEL BOURG
DENISE GUILBERT
Une femme dans la pierre

"Les siècles ont passé. La promesse n'a pas été renue. Vierge ou mère absolue, maman et putain, la femme que l'on sculpte n'est dès lors que marbre ou granit magnifiant la déplorable fatuité des hommes - mesquineries d'anges bavards se pavanant sous les dehors domestiqués de la bête."

 


Jacques Brémond, 1990

LIONEL BOURG
Une certaine latitude

Alors, dans le silence de ce château, veillant comme si je devais le faire inexorablement, c'est à cette latitude que je souhaiterais confier une vie passée à graver, par un désert de glyphes, les mots avec lesquels je crois souvent mourir au bord d'un ossuaire où s'éteignent de trop vieilles étoiles. L'amour. La lente marée qui peu à peu me soulève avant de me jeter, exténué, aux rives d'une île échouée dans ses cendres, moi qui n'écris, depuis presque dix ans, qu'une même, une interminable lettre à celle qui traversa la mer pour me montrer, dans l'éclat de ses yeux, la violente douleur et la candeur de l'aube.


Tribu, Le Dé bleu, le Noroît, La Bartavelle...1990

LIONEL BOURG
Des pierres inexplicables.
A Jacques brémond

Dans l'étagement des ères géologiques, il faudra bien donner ton nom à cette époque indécise: dans quelques millions d'années, les spécialistes ou les amateurs rechercheront fiévreusement les fossiles du Brémondien, restes rarissiines d'un monde dont ne perdurera qu'une énigme de pierre .

 


LIONEL BOURG
L'étroite blessure du silence

"Initier désormais le chemin d'une fatigue, à l'écoute, comme à l'affût d'un mot, sa rareté après l'usure, le délabrement du ciel - et l'érosion des choses dans la réalité dramatique du monde. Une passe, un passage de l'être et du sens, le frémissement d'arbre de la conscience. Faire taire les vanités anciennes, les abstraites tutelles. N'être qu'ici, froissant entre ses doigts quelques feuilles arrachées, regardant ces ciels où reposent tant d'astres déjà morts, trous noirs creusés dans le silence, jusqu'à ce cri parfois, ou ce chant... en l'attente du jour où nous assisterions à la genèse fossile de l'univers. Ces mains qui s'enfoncent dans l'intimité des rivières. "

Jacques Brémond, 1990


"Peut-être faudrait-il simplement confier sa vie, à cette poussière des jours dont s'assemble et se disperse la lumière. Ce ciel. Ces nuages. Ces lentes migrations paraissant porter l'effroyable bonheur des astres qui vont vers le néant des choses, là, dans le silence bruissant des mondes où tout s'absorbe et renaît, par l'infini tourment des êtres qui soudain se regardent, et pleurent, et crient, à cet instant où ils meurent enfin comme ces étoiles infiniment meurtries naissant au cœur aveugle d'une clarté qui maintenant, ô maintenant et comme tant de fois, nous déchire."

"Et nous allons par le monde, comme du sable entre les doigts, comme l'eau perdue au confluent des pierres - nous allons sans savoir que des oiseaux gémissent dans des ventres lointains, que des lèvres s'ouvrent sous celles qui peut-être caresseraient les nôtres si nous savions, ne serait-ce qu'une seule fois, dire le premier mot, le dernier, l'imprononçable mot qui nous rendrait tout entier au silence."

"Le ciel maintenant la détresse, et tout ce blanc lancinant de la nuit, tout ce blanc où désormais nous sommes, nus, et seuls, comme en l'étrangeté du monde, parmi les restes dispersés d'un ultime naufrage. Ou l'aube peut-être malgré tout, neuve, si neuve d'avoir franchi la nuit en ses eaux les plus basses - en son gué d'algues noires croupissant dans la vase, en sa lumière enfouie sous ses strates de neige."


Cadex, 1990

Lionel Bourg
dans la présente abjection des mondes

LETTRE VAINE
Voici que nous sommes défaits. Seuls. Comme si l'ennui et la désespérance ne suffisaient pas, la honte défigure les visages que l'on croise, les mots que l'on prononce, les instants que l'on vit. Là. Par les rues. Le long d'un chemin. Sur cette sente où l'on avance sans plus savoir si le jour se lève ou si la nuit, assouvissant ses lambeaux de clarté, n'en finit plus de leurrer l'étrange lumière qu'on prenait pour une aube.
Nous demandions si peu, au fond. L'imperceptible bruissement d'un feuillage d'été, ces lentes, ces longues pluies d'automne, les larmes qui roulent parfois, quand rien n'est plus à dire. Un songe. Une terre. Celle d'ici, où j'habite, et dont les brumes tracent les contours d'un monde. Celle d'ailleurs. Des mille archipels du silence ou de la rumeur, des îles dispersées au fil des lignes de fracture où la conscience naît et meurt, faisant du moindre atoll le garant de tout un univers, de chaque individu celui de la. sensibilité humaine tout entière. Nous demandions cela. Cette paix ténue. Cet instant foudroyé et cette éternité ...


Or, nous voici nus. Traqués. Avec nos mains caressant dans le vide les ultimes carcasses de vaisseaux naufragés, les derniers bouquets de jonquilles, les silhouettes déjà estompées que nous avions dessinées sans y prendre garde par la buée des choses. Voici que la farce, dont nous nous accomodions, se mue en tragédie. Voici que le massacre est là, devant nous. Que, dans l'apologie de la famille, du travail, de la patrie et de l'armée, l'arrogance des uns et l'hypocrisie des autres laissent la canaille faire ce qu'elle appelle son métier. Ouvéa. Une île. Je disais de mes montagnes qu'elles en étaient une, à leur manière. Un lieu qui, parce que singulier, me faisait accéder à plus d'espace, plus de fraternité, et que c'était cela pour moi, le champ le plus modeste, la lisière la plus discrète, une parcelle à la dérive, un fragment, un peu de poussière de l'Age d'Or. Ici. Au cœur du Mont Pilat. En Irlande. Dans le Gard, le Morvan ou près du grand rift éthiopien, en Lozère, n'importe où mais ici. A Ouvéa peut-être ...
Oui, la honte. L'abjection.
Moi, je n'ai rien autre à opposer que quelques mots. Des phrases. Le dégoût. Rien, somme toute. Une brassée de fleurs. Un ciel.
Un vieux tissu de deuil froissé sur la détresse.
Cette senteur des lilas maintenant sur la paupière des morts ...
- Mai 1988 -


Jacques Brémond, 1980

 

Lionel Bourg
Contre-nuit

"L'aube ce jour-là tenait de la plus haute certitude alors que tout déjà s'enfonçait dans la cendre des oiseaux que la mer avait rongés de sel."

 

"Sous vos paupières lacustres dorment des vertèbres d'argile."