B

ISAAC BABEL
Cavalerie rouge
suivi de
Journal de 1920

Le natchdiv* six a rapporté que Novograd-Volynsk a été pris ce jour à l'aube. L'état-major est sorti de Krapivno, et notre convoi, bruyante arrière-garde, s'est étiré le long de la route qui va de Brest à Varsovie et qui fut construite sur les os des moujiks par Nicolas Ier.

Les champs de pavot pourpre fleurissent autour de nous, le vent de midi joue dans le seigle jaune, le sarrasin vierge se dresse à l'horizon, comme le mur d'un lointain monastère. La paisible Volhynie serpente, la Volhynie s'éloigne de nous dans la brume irisée des bosquets de bouleaux, elle rampe sur les collines fleuries et emmêle ses bras épuisés dans les touffes de houblon. Un soleil orange roule dans le ciel, comme une tête tranchée, une lumière tendre s'embrase dans les failles des nuages, les étendards du couchant flottent au-dessus de nos têtes. L'odeur du sang de la veille et des chevaux tués s'égoutte dans la fraîcheur du soir.
* Abréviation pour "chef divisionnaire".

INGEBORG BACHMAN
Toute personne qui tombe a des ailes
(poèmes 1942-1967)

"Tu es prisonnier du monde, de chaînes encombré,
mais ce qui est vrai trace des fissures dans le mur.
Tu veilles et guettes ce qui est juste dans l'obscurité,
tourné vers l'issue inconnue."

"Les cieux pendent fanés et des étoiles se
délient de l'union avec lune et nuit."

PAUL BADIN
Rives sud

Un rai de soleil éveille à 1 'horizontale le fond de grosse laine rouge d'une escale engourdie
la fente de lumière révèle des reliefs où gisent des cordages autrefois noués de vigueur
l'intense clarté recentre les indices de vie éparpillés sur les tables de 1 'histoire
divers axes pour creuser ces fragiles indices
Cyclades, été 1999

 

Gravure: Gérard Houver

ELISABETH BADINTER
Voyage en Laponie de Monsieur de Maupertuis

La Terre est-elle allongée aux deux pôles comme une courge ou aplatie comme une mandarine? Le meilleur moyen de le savoir c'est de partir, près du cercle polaire, en Laponie, mesurer la longueur d'un degré du méridien terrestre.
Monsieur de Maupertuis et ses amis se portent volontaires por cette expédition. Ils partent de Paris le 20 avril 1736...

MICHEL BAGLIN
La part du diable
et autres nouvelles noires

"Je traîne derrière moi des personnages insistants. Beaucoup m'étonnent. Rien là que de très normal : un auteur sollicite les eaux troubles de l'imaginaire et de sa mémoire sans savoir qui va mordre à l'hameçon et ce qu'il remonte peut parfois lui sembler bien étrange. Pourtant, c'est probablement lui qu'on a ferré. Pêcheur péché. Comme si, au bout de la ligne qui l'amène où elle veut, on connaissait mieux ses fonds obscurs qu'il ne se connaît lui-même..."


MICHEL BAGLIN
L'obscur vertige des vivants
suivi de Terre pleine

...Etre là,
vagabond
questionné
par son ombre
et sauvé
par ses pas.

*

Passer des messages,
frayer des passages,
n'être qu'en passant.

*

Etre là,
spectateur.
Parfois,
être las
et déjà
être ailleurs.

Couverture : Cathy Marseaud

ANDRE BAILLON
Histoire d'une Marie

Lithographies en couleurs de Anna Staritzky

"Devant sa porte:
- Bonsoir, mère.
- Bonsoir, Marie.
Les autres dormaient déjà. Elle tenait une bougie allumée. Elle tourna la clef et fut seule. C'était une mansarde pas bien loin de la rue parce que la maison n'avait pas d'étage, ni bien large parce qu'il fallait aussi de la place pour le grenier. La fenêtre se levait comme le couvercle d'une boîte. Il y avait le lit; il y avait une malle où les vêtements s'entassent, au lieu de pendre comme dans une armoire ; il y avait la bougie, mais très courte parce que les jeunes filles qui se couchent n'ont pas besoin d'une longue lumière."

RUSSEL BANKS
Lointain souvenir de la peau

"Ce n'est pas que le Kid soit célèbre localement pour quoi que ce soit de bien ou de mal, et même si les gens connaissaient son véritable nom, leur façon de le traiter ne changerait pas pour autant, sauf s'ils consultaient ce nom sur le Web, ce qu'il ne souhaite pas les inciter à faire. Comme la plupart des hommes qui vivent sous le Viaduc, il lui est juridiquement interdit de se connecter à Internet ; néanmoins, un après-midi où il rentre à vélo de son travail au Mirador, il pénètre nonchalamment dans la bibliothèque de Régis Road comme s'il avait tout à fait le droit de s'y trouver."

MIQUEL BARCELO

Il faut peindre le dos au vent sinon on a les yeux pleins de sable

JEAN-MARIE BARNAUD
Le Don furtif

« Et donc on cherche encore
espérant que la chose se lève
de l’obscur 
et qu'elle éclaire toute la scène."

 

DJUNA BARNES
Le bois de la nuit

"Il marchait un peu en deçà d'elle. Elle avait des mouvements légèrement arbitraires et en porte à faux, lents, gauches et pourtant gracieux, la démarche ample de la ronde de nuit. Elle ne portait pas de chapeau et son visage pâle, dont les cheveux courts poussaient à plat sur le front rétréci encore par les boucles qui tombaient presque à la hauteur des sourcils bien arqués, la faisait ressembler aux chérubins des théâtres Renaissance ; les prunelles paraissant légèrement bombées de profil, les tempes basses et carrées. Elle était gracieuse et cependant dépérissante, comme une vieille statue de jardin qui symbolise les intempéries souffertes, n'étant pas tant l'ouvrage de l'homme que celui du vent et de la pluie et du défilé des saisons, et qui, bien que formée à l'image de l'homme, est une figure de la fatalité. A cause de cela, Félix trouvait sa présence pénible et toutefois un bonheur. Penser à elle, l'évoquer était un acte extrême de la volonté ; se souvenir d'elle une fois qu'elle était partie, cependant, était aussi aisé que se remémorer une sensation de beauté sans ses détails. Quand elle souriait, le sourire n'était que des lèvres et un peu amer : elle avait le visage d'une incurable qui, pourtant, n'eût pas encore été atteinte par sa maladie."

LUTZ BASSMANN , ANTOINE VOLODINE, MANUELA DRAEGER, ELLI KRONAUER

LUTZ BASSMANN
Danse avec Nathan Golshem

Des chiens et des mouettes rôdaient autour de lui, mais ne l'attaquaient pas encore.
La rigidité cadavérique, pensa-t-il soudain et pour finir.
Plus rien ne bouge.
Nulle histoire ne subsiste.
Plus rien ne bouge, il n'y a rien.
La rigidité cadavérique, pensa-t-il, on en fait tout un plat. Mais une fois qu'on voit ça de l'intérieur, ça ne correspond pas à grand-chose.

 


LUTZ BASSMANN
Les aigles puent

Je m'appelle Gorguil Tchopal, et c'était déjà mon nom à l'époque. J'avais plusieurs idoles. Des chefs de gueux, évidemment, mais aussi des louves qui ne s'étaient jamais repenties et des chanteurs. Je citerai en exemple Djimmy Gorbarani, le célèbre ténor, qui était mon idole depuis l'enfance. Quand je savais que j'irais à l'Amicale des fourmis étrangères, je me plaçais longtemps sous la douche, et, une fois débarrassé de toutes les impuretés qui s'étaient accumulées sur moi pendant mes rêves aussi bien que pendant les horribles passages à travers la réalité quotidienne, une fois récuré, séché et rhabillé, je manipulais avec acharnement ma chevelure hirsute, jusqu'au moment où, dans la glace, je croisais le regard avec quelqu'un qui avait des traits peu ou pas comparables à ceux de Djimmy Gorbarani. Du point de vue de la cosmétique, l'opération était hasardeuse, elle exigeait de l'imagination et de gros efforts.

JOËL BASTARD
La page Joël Bastard sur Lieux-dits

GEORGES BATAILLE
L'expérience intérieure

"Un sentiment d'impuissance : du désordre apparent de mes idées, j'ai la clé, mais je n'ai pas le temps d'ouvrir."

MICHAËL BATALLA
paysages maintenant

J'écris le mot paysage
je regarde le mot paysage
j'écris le mot maintenant
j'ai trouvé le nom de ce que je vois
je vois un paysage maintenant

LlUIS-ANTON BAULENAS
Le fil d'argent

"Elle a immédiatement tiré au sort pour savoir qui l'embrasserait le premier ("un baiser pour de bon", a-t-elle précisé).
-Dites un numéro entre un et cinq!
-Le trois! a dit Peré

-Exact!
Le malheureux m'avait foutu mon numéro en l'air. Mais j'ai oublié ça tout de suite."

 

RICHARD BAUSCH
Les puissances rebelles

"Il est une histoire que mes parents aimaient à raconter quand j étais petit, et dont on peut trouver le cadre exotique, si l'on aime les atmosphères de bout du monde. A l'entendre, j'avais toujours le sentiment que même si j'en étais l'un des personnages principaux, et que l'enjeu en était une dispute survenue entre eux, l'essentiel de son charme —- sinon la véritable raison de la raconter — était lié au fait qu'elle se déroulait dans le nord de l'Alaska, non loin du cercle polaire, au beau milieu des six mois de ténèbres hivernales, dans la nuit glacée de l'Arctique."

JOSEPH BEAUDE
Les eaux

Aussi loin que la mer musarde
Il fait beau
L'air distendu accuse
L'égalté du jour
Simplicité du galet
Etanche sur son âme.

 

 

CLAUDE BEAUSOLEIL
L'Urgence des mémoires

le fleuve bleu acier tranche les rumeurs célestes
par les reflets d'une urgence mnémonique
de passage des poètes s'entêtent librement
mot à mot à créer l'énergie de l'errance

la nuit retrouve les spirales de l'ailleurs

SAMUEL BECKETT

SAMUEL BECKETT
Quad

suivi de L'EPUISE par Gilles Deleuze

"Ce qui compte dans l'image, ce n'est pas le pauvre contenu, mais la folle énergie captée prête à éclater, qui fait que les images ne durent jamais longtemps."


SAMUEL BECKETT
Tous ceux qui tombent

MONSIEUR ROONEY. - Bien! Est-ce que j'ai jamais été bien? Le jour où tu as fait ma connaissance j'aurais dû être au lit. Le jour où tu m'as demandé en mariage les médecins me condamnaient. Ça tu le savais n'est-ce pas? La nuit où tu m'as épousé on m'a emporté sur une civière. Ça tu ne l'as pas oublié, je pense. (Un temps.) Non, on ne peut pas dire que je sois bien. Mais je ne suis pas plus mal. Je suis même plutôt mieux. La perte de mes yeux m'a donné un coup de fouet. Si je pouvais devenir sourd et muet je serais foutu de me traîner jusqu'à mes cent ans: (Un temps.) Ou est-ce chose faite? (Un temps.) Ai-je cent ans aujourd'hui? (Un temps). Ai-je cent ans, Maddy?


BECKETT
L'HERNE

"C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c'est la fin qui est le pire." Beckett. L'innommable.

"J'aimerais qu'on sache ceci, seulement ceci : c'est que de ma vie je n'ai jamais rencontré un homme où cohabitent à un si haut degré la noblesse et la modestie, la lucidité et la bonté. Jamais je n'aurais imaginé qu'il puisse exister quelqu'un d'aussi vrai, quelqu'un d'aussi grand, quelqu'un d'aussi bien." Jérôme Lindon.


Textes réunis par E. Grossman et R. Salado
Samuel Beckett
L'écriture et la scène

Ce qui arrive d'Alain Badiou

"...prononcer l'homme nu, sans espoir ni désespoir, acharné, survivant, livré au langage excessif de son désir.
Mais aussi faire savoir à chacun qu'il faut être fidèle, ce qui n'est pas si facile, à la sentence de Vladimir dans En attendant Godot :

A cet endroit, en ce moment, l'humanité c'est nous, que ça nous plaise ou non."


SAMUEL BECKETT
Fin de partie

"Clov : Tu crois à la vie future?
Hamm: La mienne l'a toujours été."


SAMUEL BECKETT
La dernière bande

"Un soir, tard, d'ici quelque temps..."


SAMUEL BECKETT
Les os d'Echo et autres précipités

"asile sous mes pas tout au long de cette journée
leurs bacchanales assourdies tandis que la chair se délite
lâchant des vents sans peur ni privilège
courant la boulimie du sens et du non-sens
pris par les asticots pour ce qu'ils sont."


SAMUEL BECKETT
Le dépeupleur

"...Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. C'est l'intérieur d'un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l'harmonie."


SAMUEL BECKETT
Cap au pire

"Assez. Soudain assez. Soudain tout loin. Nul mouvement et soudain tout loin. Tout moindre. Trois épingles. Un trou d'épingle. Dans l'obscurissime pénombre. A des vastitudes de distance. Aux limites du vide illimité. D'où pas plus loin. Mieux plus mal pas plus loin. Plus mèche moins. Plus mèche pire. Plus mèche néant. Plus mèche encore.
Soit dit plus mèche encore."


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX

JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
Démolition

pour sûr que ça brûle
ça ! qui n'éclaire pas
ne réchauffe pas
fait mal
il y a une combustion du sens enfoui
théorème crétin
ni signification ni direction particulières
ça n'a pas de sens
ça brûle
à la rigueur point-virgule
après : ça fume,
ça pue, ça noircit
mais par moi-même réquisitionné, au minimum, je
dois parler ce feu, dresser haut mon poing
d'interrogations tant qu'il n'est pas total calciné

 


 

JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
La quadrature du cercle

"les morts
leurs yeux d'avant
le grammage léger de leur voix
qu'en garde-t-on?
l'écriture confuse d'un pinceau peu sûr:
le souvenir
rien moins qu'un nuage
et le jeu des syllabes n'y peut rien

presque

un journal sur la table
une théière blanche
posée
au coin du rectangle "

 

Alors ? quelles conclusions tirer de ces « quadratures » impossibles ? Jean-Christophe Belleveaux n'en tire aucune, tout juste émet-il cette hypothèse : « la poésie serait le chemin qui serpente entre ces incertitudes, un point d'interrogation ». Mais même là, remarquez le bien, beaucoup de doute : « serait», rien n'est moins sûr. Parce que, pas plus qu'il ne joue au grand voyageur Belleveaux ne pose au poète : « le pigment de l'univers/ révélé/au phosphore du poème ? bof ». Mais il en est un, de poète, un vrai, un de ceux qui savent que la poésie « calfate » nos rafiots et nous permet de poursuivre notre cabotage « à l'estime » sur Terre et dans la Vie.
Roger Lahu


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
Episode premier

malgré ce mécrire
ces tessons
moi-je
à l'inverse d'une schizophrénie
se rassemble
dans ce noyau dense

inclut
celle qui sa voix son rire
est déjà

hésitante pourtant
celle qui parle
dispose deux sièges
face à la nuit

 


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
Nouvelle approche de la fin

poème vert. 19.VIII.97

jardin potager (tomates, haricots verts, etc ... ),
haie sur le côté
un chien très lointain aboie, il faut vraiment
être aux aguets pour l'entendre (aussi divers
pépiements et stridulations d'été)
c'est une existence d'enclume
malgré les papillons blancs


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
dans l'espace étroit du monde

Ambarita
et communion avec le visage du monde: on recourt parfois à des choses simples comme un paysage de bananiers, des rizières aux couleurs tendres, et c'est une respiration quiète cette reconnaissance dans l'altérité, un sentiment rassurant d'appartenance

 


JEAN-CHRISTOPHE BELLEVEAUX
Caillou

(un petit morceau de ferraille rouillée
fiché dans le noyau de l'être, grésillement
des questions dans le labyrinthe des veines)

j'ouvre la fenêtre, j'inspire l'air bleu de la
nuit d'hiver. je regarde le mot dehors dans
l'obscurité duquel le noyer est invisible;
le reste aussi est retourné provisoirement
au magma: fil à linge, carcasse de voiture
sur cales, tous les fantômes de chevaux ...

creuser la terre pour m'y coucher n'est
qu'une idée, un peu trop symbolique,
extravagante ; je n'en aurais de toute
façon pas la force physique pas la force
non

 

JEANNE BENAMEUR

JEANNE BANAMEUR
Profanes

Ils sont là, derrière la porte. Il ne faut pas que je rate mon entrée.
Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce n'est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C'est plus subtil. Il faut qu'entre eux se tisse quelque chose de fort.
Autour de moi, mais en dehors de moi.
Moi qui n'ai jamais eu le don de réunir qui que ce soit, ni famille ni amis. À peine mon équipe à la clinique, parce qu'ils y mettaient du leur. Je leur en savais gré. Ce n'est pas la même affaire dans une clinique, les choses se font parce que sinon c'est la vie qui part. Ce n'est pas autour de moi qu'ils étaient réunis, c'était contre la mort. Et ça, c'est fort.
Là, j'ai su tenir ma place.

 


JEANNE BENAMEUR
Les insurrections singulières

Il y a longtemps, j'ai voulu partir.
Ce soir, je suis assis sur les marches du perron. Dans mon dos, la maison de mon enfance, un pavillon de banlieue surmonté d'une girouette en forme de voilier, la seule originalité de la rue.
Je regarde la nuit venir.


JEANNE BENAMEUR
Les mains libres

La meurtrière est «un vide étroit, pratiqué dans les murailles des ouvrages fortifiés, et destiné au passage des projectiles» (Nouveau Larousse illustré. Éd. 1936)
La meurtrière est aussi une femme qui a commis un crime.
Nous portons tous en nous le vide étroit. Nous portons tous en nous la muraille.

Ni projectile, ni crime.
Il arrive que l'on soit simplement meurtri.


 

JEANNE BENAMEUR
Les Demeurées

Pour Luce, c'est un temps sans limites qui s'est ouvert. Il faudrait que la vie soit ainsi. Rien ne la retient que le corps bien opaque de la mère qui se déplace au fond de sa pupille. Jamais elle n'a été si bien.
La Varienne devient douce.
La petite guette sous ses paupières.
Parfois, la grande femme s'arrête brusquement dans son ouvrage, tire son tabouret sans bruit, s'installe, les mains soudain oisives, ouvertes sur les genoux. Elle ne s'approche pas trop du lit.
De là où elle se tient, elle regarde sa petite.
Luce ne bouge pas. Sous ce regard, elle existe enfin vraiment, apaisée.
La Varienne apprend à contempler. Ce qui se passe derrière ses yeux alors est une étrange histoire d'odeurs de champs frais mêlés à celle des arbres au printemps.
La Varienne rêve mais elle ne le sait pas. Le visage lisse de Luce ouvre à l'intérieur d'elle des contrées inconnues. Du temps peut passer longuement.
Parfois la petite s'endort, glissant de la veille au sommeil sans s'en apercevoir.
Ce temps-là est un temps d'amour ignoré de tous.
La Varienne parfois sent à nouveau les larmes couler sur son visage. Elle les touche sans les essuyer.


Autour d'elles deux, le jour et la nuit se succèdent mais ne rythment plus rien. Le sommeil, le rêve et la veille découpent autrement le temps.
Il arrive qu'en pleine nuit la petite éveillée ait faim. La mère se lève. L'odeur de la soupe revient dans la maison. À demi soulevée, Luce boit dans le grand bol bien chaud. La Varienne l'accompagne, tendant les lèvres dans le vide, la bouche entrouverte comme celle de sa petite.
Revient le chant qui berce doucement.
Luce attend ce moment.
Elle entre dans le cœur de sa mère, pénètre dans les régions lointaines, confusément familières.
Elle n'est plus seule, détachée, grandie sur ses deux pieds. À nouveau le petit corps roule au fond du grand, invulnérable et transporté. Elles s'endorment ensemble.
De ce temps qu'elles passent, il n'y a pas de témoin.


JEANNE BENAMEUR
ça t'apprendra à vivre

Dans le silence, j'entends ma propre respiration comme si c'était celle de quelqu'un d'autre.
Je suis accroupie contre un lit.
Mes deux sœurs sont ensemble dans un coin de la petite chambre. On nous a dit de ne pas bouger.
Il ne faut pas qu'on sache qu'on est là.
Là, c'est notre maison. C'est la prison. Puisque mon père la dirige, on en fait partie. Là, c'est une petite ville en Algérie, à l'est des Aurès.
Un matelas contre la fenêtre. La porte est fermée à clef, barricadée.
Où est ma mère ?

 

JUAN BENET

JUAN BENET
L'air d'un crime

"D'un piton de l'auvent pendait une corde qui se balançait légèrement dans l'ombre, recevant à l'extrémité de son oscillation un rayon de soleil qui la repoussait de nouveau en arrière.
Elle le reçut dans une petite pièce du premier étage, dans un vieux et large fauteuil, une couverture au crochet sur les jambes et un napperon antibrillantine derrière la tête."


JUAN BENET
La construction de la Tour de Babel

"On ne peut ignorer cette leçon implicite : la tour a croulé, et il n'en reste rien parce que dans les statuts du plan qui la fondait il était prévu que ce serait tout ou rien."


JUAN BENET
Une méditation

Le livre est un personnage masqué et l'auteur l'expose sachant que quelqu'un d'averti lui ôtera son masque; engagés dans ce jeu culturel, les lecteurs successifs remarqueront qu'il ne s'agit plus de ce masque premier et découvriront peu à peu d'autres corps sous-jacents dont l'auteur lui-même n'avait aucune idée; et au fil des générations et des lectures, le livre sera comme un oignon.


JUAN BENET
Dans la pénombre

- Toi, tu te tais, ordonna la tante avec un geste péremptoire. Le schisme est sur le point d'être scellé. Il ne reste plus personne pour contempler et applaudir ce moment, mais c'est peut-être mieux ainsi. Un acte sans public, dénué de toute théâtralité, réduit à lui-même, comme doivent l'être l'union et la séparation de deux êtres, le passage entre deux époques ou deux états, une évolution si lente que l' œil humain ne peut la remarquer que grâce à ses millions d'empreintes, un fléchissement de nos sentiments si rectiligne que, sans le soupçonner, l'âme nous conduit toujours à ce point de départ antérieur à tout changement.

GUY BENOIT
Ma mort, reconnaîtra
(sans qu'on sache le versant)

"l'oubli est un cadavre sans nom

des bourrelets d'images perturbent
la peau de l'invisible

on dirait des nuées et des nuées
aux riches heures avant l'heure"

 


"soudain l'insaisissable d'un ciel de traîne

autour, le jour
ne restera pas lettre morte"

Un billet de Jean-Claude Leroy sur son ami poète

CLAUDE BER
Epître Langue Louve

"De lumière un besoin de lumière
dans une obscurité un sentiment d'obscurité
un besoin de lumière lucide au vif argent des oliviers
d'une lumière équitable
dans une obscurité où passe le noir de femmes
endeuillées

un besoin d'ouvert de la lumière"

BRUNO BERCHOUD
Comme on coupe un silence

On ne fait pas le tour de la question, comme on dirait d'un arbre, d'une chose fichée en terre qu'on abandonne au passage. C'est elle qui nous suit, nous tient pas les épaules, nous courbe ou nous redresse à hauteur de l'ombre. Passé l'enfance, on fait encore semblant d'écarquiller le visage, de s'émerveiller, et l'on ne cesse de fouiller le paysage sans réponses: le soleil, les arbres centenaires, les éboulis millénaires... on voudrait que ça rime — Et quand, à force de silence, le ciel nous fait honte, on baisse les yeux vers la terre, celle qui coupe la parole aux morts.


YVES BERGERET
Loquace

Contre les baraquements, reposent sur le sable, avec leurs maigres quilles
à peine enfoncées, de longues barques de bois; leurs couleurs sont vives, leur gréément très léger. J'ai retenu les noms de deux d'entre elles, "la Probité du loquace", "la Pure vérité".

 

PIERRE BERGOUNIOUX

 

PIERRE BERGOUNIOUX & JACQUIE BARRAL
Le corps de la lettre

"Les pionniers qui recueillirent et déchiffrèrent les tablettes d'argile couvertes d'inscriptions cunéiformes dans les sables de Sumer et d'Akkad s'étonnèrent, un peu, du prosaïsme de leur contenu. Que n'avaient- ils pas rêvé ? Quel génie originel, quelle enfance éblouie, judicieuse, augurale allaient- ils pas se confier à Grotefend, Lassen, Rawlinson, Oppert puis, par leur truchement actif, opiniâtre, à nous ? Grande et prévisible, au demeurant, fut la déconvenue.
La quasi-totalité des pièces sont de nature économique, des contrats, c'est-à-dire des actes de défiance, ratifiant l'achat, la location, le prêt d'esclaves, de bétail, de terre, de semence, des reconnaissances de dettes, des testaments, très rarement des prières, des décrets du despote, des listes de dieux. Le plus puissant instrument d'exploration, de libération dont nous disposions, l'écriture, fut d'abord un moyen d'oppression dans les empires hydrauliques de l'Antiquité. Il est né du travail forcé dans les premières sociétés historiques triparties qui opposent, d'un côté, les guerriers et les prêtres à la grande masse, de l'autre, des travailleurs."


Note de l'éditeur Fata Morgana: De l’alphabet cunéiforme, des tablettes d’argile et du stylet romain jusqu’au roman faulknerien, Pierre Bergounioux retrace l’histoire de la lettre. L’écriture de Pierre Bergounioux est dans le combat, elle est le combat lorsqu’il s’agit de remettre de l’ordre dans la mémoire. Les armes viennent tempérer l’autonomie sacrée de la littérature en en soulignant la relativité historique. Les millénaires sont convoqués, la lumière brille sur un monde enfoui derrière les signes : le corps de la lettre est celui du temps, son épaisseur est sondée. (Fata Morgana)

PIERRE BERGOUNIOUX
Miette

"C'est au début des années quatre-vingt que j'ai fait plus étroitement connaissance avec Adrien. La mort presque simultanée de Baptiste et de Jeanne vida la maison où il avait vécu un demi-siècle plus tôt. Elle atténua l'interdit spécial dont le partage frappe les choses autrefois indivises. Il prit l'habitude de passer chaque jour. Du bout ferré de sa canne, il frappait à la porte de l'atelier ou faisait sonner les morceaux de ferraille qui jonchaient le sol, dehors. Je posais les outils, débranchais le poste de soudure, extrayais ma dextre du gros gant de cuir et nous nous serrions protocolairement la main. Il me demandait, en français le plus souvent, mais parfois en patois, comment je me portais. II riait lorsque je lui répondais en patois."




PIERRE BERGOUNIOUX
Carnet de notes
1980-1990

Nulle désillusion ne se compare à celle que la génération d'après-guerre a connue. Au printemps des années soixante a succédé l'hiver, qui dure encore, des années quatre-vingt. Les grandes espérances ont pâli, la vie perdu la saveur qu'on lui trouvait.
Le changement d'horizon, la fin d'une époque, c'est à l'échelle des heures, dans le détail de l'expérience personnelle qu'on en prend la mesure.
Ces notes, prises au jour le jour, depuis vingt-cinq ans, accusent avec les progrès de l'âge, l'érosion du bonheur qui avait été donné, pour commencer.


PIERRE BERGOUNIOUX
Une chambre en Hollande

Les Pays-Bas, le séjour retranché, la vie abstraite, presque exclusivement méditative qu'elle offre à Descartes, ont pour répondant une réalité nouvelle, indépendante des perceptions, des affections dont nous sommes le siège et que nous prenions, ingénument, pour les choses mêmes.


Pierre Bergougnioux
Ecole: mission accomplie

Tout discours sur l'école qui néglige son hétéronomie, c'est-à-dire l'incidence d'une réalité sociale inégalitaire sur le rendement scolaire, entretient la mystification qui enveloppe toujours la représentation de l'école et perpétue l'injustice de ses effets.


PIERRE BERGOUNIOUX
L'empreinte

Je suis de Brive. Si j'ai mis longtemps à concevoir qu'on puisse naître ailleurs, vivre autrement, ce fut par la force des choses. Une officieuse main y avait travaillé dès l'âge permo-carbonifère, quand nous étions encore dans les limbes, à attendre. Elle avait disposé, en rond, des collines égales ou alors taluté le pied de la montagne limousine, au bord de l'Aquitaine, puis enfoncé le pouce à leur jointure. Peu importe.


PIERRE BERGOUNIOUX
La fin du monde en avançant

C'est parce que nous sommes restés très longtemps sédentaires, rêveurs ou insurgés, provinciaux, dans un univers mal désenchanté, que les livres furent inséparablement, pour nous, révélation et délivrance. Comment la jeunesse d'aujourd'hui s'y retrouverait-elle? C'est d'un univers soudain révolu qu'ils parlent et celui qui l'a supplanté affiche ouvertement son offre et ses prétentions. Pour ces diverses raisons, qui ne tiennent pas à la littérature ni à son enseignement, mais au cours des choses, à la conversion d'une vieille nation à la culture néo-libérale, je nourris quelques inquiétudes non seulement sur l'enseignement de la langue et de la littérature, mais sur leur existence future.


PIERRE BERGOUNIOUX
Univers préférables

La classification habituelle des récits ne couvre pas, loin s'en faut, l'extension du genre. A côté des formes élaborées, pourvues d'un titre, imprimées, des simples histoires qu'on échange et qu'on oublie, prolifèrent des textes muets, sans destinataire, ignorés du narrateur lui-même. Eux aussi, pourtant, postulent des mondes. On peut ne s'être jamais su l'auteur de cette prose sourde. Il arrive qu'un mot qu'on dit ou qu'on entend, un lieu où l'on revient, plus tard, agissent comme des catalyseurs, révèlent après coup le grouillement de textes embryonnaires qui visaient à résoudre les énigmes, à conjurer les périls dont on se sentait environné.


PIERRE BERGOUNIOUX
Points cardinaux

Nous avons perdu la félicité indistincte qu'on voit aux bêtes, aux poissons enchâssés dans l'eau cristalline, aux bêtes des bois couleur de feuilles mortes, aux oiseaux ivres d'air. Nous sommes devenus pensifs et, par­tant, étrangers, frêles, frileux, vulnérables. Il nous faut une table, un toit, du feu, une maison. Nous nous souvenons parfois d'avoir été au monde pleinement, sans états d'âme, d'un très lointain commencement. Je rêve, pour finir, d'une lande ouverte à tous les vents où l'on verrait ce qu'il en est de nous et de tout et d'y être, avant d'avoir été.


PIERRE BERGOUNIOUX
Back in the sixties

"Or, nous savons, depuis Aristote, qui fut le plus grand philosophe de l'Antiquité, que l'homme est un animal politique. Ces impressions qu'on retire, n'ont rien de naturel. Elles sont la conséquence de décisions politiques, d'actes concertés, de principes explicites. J'avais du mal, en me promenant dans les rues, à distinguer le rêve de la réalité et c'est cette confusion, précisément que j'avais souhaitée."


PIERRE BERGOUNIOUX
La ligne

" L'univers des origines ruisselait de sources, miroitait d'étangs. Des hommes qui m'entouraient partageaient, quoique pour des raisons opposées, le goût de l'eau. Si nous participons à quelque degré du monde extérieur et, par notre ascendance, des âges antérieurs, comment, dans de pareilles conditions, ne pas naître pêcheur?"


PIERRE BERGOUNIOUX
Le chevron

"Notre petit équipement d'yeux, de jambes et de bras semble assorti au monde qu'on touche en naissant. A moins qu'on n'ait vu le jour dans un creux mouillé, sous de mauvais taillis, qu'on ne se soit impliqué, d'emblée, dans la zone accidentée, oblique, qui sépare l'Auvergne de l'Aquitaine. Auquel cas, on peut douter d'être apparié à ce qu'il y a, d'être fait pour la réalité. Heureusement, on a la ressource de rêver."


PIERRE BERGOUNIOUX
Simples, magistraux et autres antidotes

"J'aurais aimé demander à grand-père quel degré de parenté il se sentait avec les machines, si elles lui cédaient au passage, à lui aussi, un peu de l'énergie qu'il faut pour vaincre les crêtes, tenir l'humidité, la broussaille en respect, devenir moins inégal, plus consistant. Mais lorsque j'ai trouvé les mots, grand-père avait disparu. De sorte que j'ignore si le prix que j'attachais à ce qui se déplaçait sur rails venait de l'hérédité ou de l'intuition crépusculaire qui indique aux bêtes souffrantes un remède à leurs maux."


PIERRE BERGOUNIOUX
B-17 G

" Il a dix-neuf ans. Il a peur. Il a froid. Il n'arrive pas à penser. Qui le pourrait dans la bourrasque supranaturelle qui hurle à la fenêtre, sous la torture qu'elle inflige aux pieds, aux mains, malgré la soie, à l'espace sensible, entre les omoplates, où l'âme, désertant le crâne saturé de bruit, d'appréhension, descend parfois se nicher, prête à l'envol."


PIERRE BERGOUNIOUX
Le premier mot

"J'hésitais entre les contraires, également exaltants, qui font le charme du Quercy. D'un côté les vallées que l'eau descend en majesté entre les cultures exubérantes du maïs et du tabac, les essences tendres, l'ombre verte, les terrasses pomponnées d'arbres fruitiers; de l'autre, les pechs dressés dans la sécheresse, les vastes demeures régnant sur les vignes, leur parfum légèrement astringent, composite où entrent l'odeur de la suie refroidie, de la pierre claire, du bois de noyer, de l'éternité."

SEREINE BERLOTTIER
Au bord

"...D'autre part le monde est intact
Tel qu'il se forme en amont de la voix

Tu n'en sais rien
Mais la pensée

Oui?
La pensée

Non
Tu ne peux rien savoir

Je dis que la pensée pense malgré les cailloux
Tu ne veux rien savoir de la pensée qui pense malgré les cailloux

L'eau dans les pierres oui, la voix si elle vient jusqu'à toi
Pas la voix écrasée, dissoute

Remplie pollen la gorge impossible à dire ce qui serait
Comme on voudrait

Ne reste que le tranchant de la craie sur le tableau noir
On écoute

C'est peut-être le dos qui écoute
Les épaules

Par deux comme les oreilles
Les pierres qui brillent

La pensée pense
Crier derrière les yeux maintenant..."


SEREINE BERLOTTIER
Louis sous la terre

L'esprit circule. Le crâne est ouvert. La pensée est une matière grasse, qui, une fois le crâne entièrement ouvert, se répand sur les mains et tache.
Simplifiés par l'orage, ni squelettes ni simulacres.
Mémorisation des obstacles.
Bras levés et les mains, outil majeur.
Intention illisible.
Débarrassés de visage sauf.


SEREINE BERLOTTIER
Attente, partition

Peut-être qu'il n'y a pas à savoir l'ensemble des choses à venir. Peut-être qu'il n'y a qu'à avancer encore, avec ce peu de choses qu'on sait, et sans compter les pas chaque fois.


SEREINE BERLOTTIER
Ferroviaires

à Viroflay
elle oubliera le nom des stations.
comment elle aurait traversé
de quoi elle aurait été traversée

Dehors quelque chose s’enlise, se passe, se
passera de nous quelque chose dehors.


SEREINE BERLOTTIER
Chao Paya

Il y a des noeuds à tous les carrefours
du corps. On pénètre des villes dont la
langue dérobe tout.

Ainsi dans le ciel gris

 

THOMAS BERNHARD

THOMAS BERNHARD
Le neveu de Wittgenstein

"En mil neuf cent soixante-sept, au Pavillon Hermann de la Baumgartnerhôhe, une des infatigables religieuses qui y faisaient office d'infirmières a posé sur mon lit ma Perturbation, qui venait de paraître, et que j'avais écrite un an plus tôt à Bruxelles, 60 rue de la Croix, mais je n'ai pas eu la force de prendre le livre dans mes mains, parce que je venais, quelques minutes auparavant, de me réveiller d'une anesthésie générale de plusieurs heures où m'avaient plongé ces mêmes médecins qui m'avaient incisé le cou pour pouvoir m'extraire du thorax une tumeur grosse comme le poing. Je me rappelle, c'était pendant la guerre des six jours, et, à la suite du traitement intensif à la cortisone auquel on m'avait soumis, ma face de lune se développait comme les médecins le souhaitaient; pendant la visite, ils commentaient cette face de lune dans leur style facétieux qui me forçait à rire, moi qui, à leur propre dire, n'avais plus que quelques semaines, au mieux quelques mois, à vivre. "

 


THOMAS BERNHARD
Des arbres à abattre

"Tandis qu'ils attendaient tous le comédien qui leur avait promis de venir dîner chez eux, dans la Gentz-gasse, vers onze heures trente, après la première du Canard sauvage, j'observais les époux Auersberger, exactement de ce même fauteuil à oreilles dans lequel j'étais assis presque chaque jour au début des années cinquante, et pensais que ç'avait été une erreur magistrale d'accepter l'invitation des Auersberger. Pendant vingt ans, je n'avais plus vu les époux Auersberger, et voilà que le jour même de la mort de notre amie commune Joana, comme par hasard, je suis tombé sur eux au Graben et j'ai accepté sans hésiter de me rendre à leur dîner artistique, comme les époux Auersberger ont appelé leur souper. Pendant vingt ans, je n'ai plus rien voulu savoir des époux Auersberger, et pendant ces vingt ans, j'avais eu la nausée rien que d'entendre leur nom prononcé par des tiers, pensaije dans le fauteuil à oreilles, et voilà maintenant que les époux Auersberger me confrontent avec leurs et avec mes années cinquante."


THOMAS BERNHARD
Le naufragé

Un suicide mûrement réfléchi, pensai-je, nullement un acte spontané de désespoir.

"Glenn Gould aussi, notre ami et le plus important pianiste virtuose du siècle, n'a atteint que cinquante et un ans, pensai-je en entrant dans l'auberge.
Sauf qu'il ne s'est pas suicidé comme Wertheimer mais qu'il est mort de sa belle mort, comme on dit.
Quatre mois et demi à New York, et encore et toujours les Variations Goldberg et L'art de la fugue, quatre mois et demi d'exercices pianistiques, comme Glenn Gould le répétait sans cesse, et en allemand uniquement, pensai-je.
Vingt-huit ans auparavant très exactement, nous avions séjourné à Leopoldskron et suivi les cours d'Horowitz, et nous avions plus appris d'Horowitz (du moins Wertheimer et moi, naturellement pas Glenn Gould) au cours d'un été de pluie ininterrompue que durant les huit années précédentes au Mozarteum et à l'Académie de Vienne. Horowitz a frappé tous nos professeurs de nullité. "

 

THOMAS BERNHARD
Oui

"Le Suisse et sa compagne s'étaient présentés chez l'agent immobilier Moritz juste au moment où, pour la première fois, non seulement j'essayais de lui faire entrevoir, et, pour finir, de lui exposer scientifiquement, les symptômes d'altération de ma santé affective et mentale, mais où j'avais justement fait irruption chez Moritz — qui était sans doute à ce moment-là l'être dont je me sentais le plus proche — pour lui déballer tout à trac et sans le moindre ménagement la face cachée, pas seulement entamée, mais déjà totalement dévastée par la maladie, de mon existence, qu'il ne connaissait jusque-là que par une face externe pas trop irritante et donc nullement inquiétante pour lui, ne pouvant par là que l' épouvanter et le choquer, ne serait-ce que par la soudaine brutalité de l'expérience à laquelle je me livrais, du fait que cet après-midi-là, sans crier gare, je découvrais et dévoilais complètement tout ce que, en dix ans de relations et d'amitié avec lui, je lui avais caché, tout ce que, finalement, peu à peu j'avais cherché à lui dissimuler avec une ingéniosité méticuleuse et calculatrice, tout ce que, sans relâche et sans faiblesse envers moi-même, je lui avais soigneusement voilé pour qu'il ne puisse rien découvrir de mon existence, aussi tout cela l'avait choqué au plus haut point, le Moritz, mais son épouvante n'avait en rien freiné le mécanisme maintenant impétueusement lancé de mes révélations, naturellement influencé par les conditions atmosphériques, et, peu à peu, comme si je n'avais pu faire autrement, j'avais découvert tout ce qui me concernait devant un Moritz complètement pris au dépourvu, cet après-midi-là, par mon traquenard mental, j'avais couvert tout ce qu'il y avait à découvrir, j'avais voilé tout ce qu'il y avait à dévoiler;

MIKAEL BERSTRAND
Les Plus Belles Mains de Delhi

"Je compris qu'elles étaient en train de parler de moi. Depuis le trottoir, impossible de l'entendre déverser son venin, bien sûr, mais je pouvais aisément imaginer :
« Je vous présente Gôran Borg, quinquagénaire un peu gras, persuadé d'être resté cool. Avec cette coupe, je suis sûre de taper dans le mille. Les hommes de son âge adorent. Les cheveux en arrière masquent leur légère calvitie et la longueur dans la nuque couvre les petits poils qui remontent du dos. »
En gros, voilà certainement ce qu'elle avait pu dire. J'eus le sentiment horrible et soudain que quelque chose m'échappait. Sentiment certainement accentué par le vent, imparable."

PATRICK BEURARD-VALDOYE
Itinerrance
sites-cités-citains

Le sublime du couchant humide sur l'ocre repeint
des citernes à gaz avec leur mécano loveur
grand-huit d'usines à gaz au ventre levé
naguère vert vieux nil
le sublime des bennes à gravas échafaudages
et des dalles fendues glissantes
rayons d'orages sur briques coquille d'oeuf
dans le noir face à l'arc-en-ciel en
surplomb aux deux voûtes sous métro
sublime allure des nombrils et des sourcis percés

et sublime paranoïa de la sécurité EUROSTAR
face au canif face à l'esprit rebelle
à détruire en urgence (face au bobby).


PATRICK BEURARD- VALDOYE
Couleurre

"Le jour commence le soir au
dessus des nuées
dans l'outre-jaune issu de l'ombre
inverse au nuage"

 

DANIEL BIGA

DANIEL BIGA
L'apologie de l'animal

...caïmans ou loirs musaraignes ou lamantins sangsues ou phacochères
belettes ou hiboux lynx ou couleuvres renards ou blaireaux ...
c'est tout pareil : toute cellule dérive d'une cellule préexistante
ça n'a rien à voir! - c'est tout pareil! c'est l'animal....ça bouffe! ça baise!
ça couve! ça court! ça braille! ça bagarre! ça bataille! ça hiberne!
ça pionce! ça veille! ça chasse! ça tue! ça dévore! ça reproduit!
ça a un territoire l'animal! ça migre l'animal! ça migre par centaines
ou milliards d'individus suivant que c'est cigognes ou sauterelles!
pigeons ramiers ou baleines bleues! fourmis bouges ou requins chagrins!
amis mots à gros dos animaux de gros mots...

 


DANIEL BIGA
Stations du chemin

AUX PORTES DE LA VILLE
Il a neigé jusqu'aux portes de la ville
jusqu'à la naissance de la mer
quelque ébauche de joie de paix de ferveur même
s'est alors infiltrée jusqu'au cœur
des plus imbéciles parmi les hommes

sur la noirceur le tintamarre la crasse le plomb
avec son poids léger son silence son calme
presque un jour durant la neige a tenu bon

ainsi parfois la neige arrive-t-elle aux portes de la ville
quand le monde est en danger

Illustration de couverture de l'auteur
octobre 1990

 


DANIEL BIGA
Capitaine des myrtilles

LA NUIT D'ÉTÉ
Il aimait respirer les signes annon-
ciateurs de la nuit d'été et s'en remplir
la poitrine. Deux cependant - comme
le ciel insensiblement se dégradait de
l'orange clair à l'outremer sombre -le
ravissaient plus que tout autre: la lueur
intermittente de la première luciole et,
peu après, la symphonie grave des gre-
nouilles.

Illustrations de Kélig Hayel
2003


DANIEL BIGA
Impasse du progrès

à la petite fille qui questionne:

« Maman qu'est-ce que je serai après? »
- eh bien après tu seras une maman!
« et après qu'est-ce que je serai? »
- eh bien après tu seras une grand-maman!

la petite fille cinq secondes réfléchit puis:
« et après je serai un chien! »

la Vache!
(elle a tout compris)


DANIEL BIGA
C'est l'été

pourvu qu'il y ait une fenêtre
où l'homme écrive
lorsque le jour se lève

l'éternité a l'odeur du moment


DANIEL BIGA
L'Amour d'Amirat

à mi-chemin montagne verte au plus loin elle est bleue
à mes pieds vertige blanc


DANIEL BIGA
Né nu
Oiseaux Mohicans
Kilroy was here

et il restera encore l'après-midi entière pour aller
dans les restanques abandonnées parmi les tempétueux oliviers
puis plus loin encore au-delà de la friche au-delà des égarés
dans les bois de pins mêlés aux fougères géantes du ravin inaccessible
dans les lianes inextricables de l'absolue luxuriance
et puis plus loin encore et puis plus loin toujours...

ASPER SED LIBER
âpre mais libre


DANIEL BIGA
Histoire de l'air

"Parfois j'ai l'intuition de la liberté. Je pense à repirer alors et l'air s'engouffre en moi, puissamment. Il m'emplit de vigueur, d'énergie.Je deviens presqu'aussi fort, presqu'aussi léger que lui et je vole presque."

 


BISSIERE
Pense à la peinture

"Dans tes heures de solitude fais comme moi, pense à la peinture, à des tableaux que tu voudrais faire, accumule en toi le désir de créer plus tard quelque chose. Cela seul vois-tu remplit la vie, et malgré toutes les misères donne un sens à l'existence qui sans cela serait désespérément vide."


MAURICE BLANCHOT

MAURICE BLANCHOT
Pour l'amitié

La pensée de l'amitié : je crois qu'on sait quand l'amitié prend fin (même si elle dure encore) , par un désaccord qu'un phénoménologue nommerait existentiel, un drame, un acte malheureux. Mais sait-on quand elle commence? Il n'y a pas de coup de foudre de l'amité, plutôt un peu à peu, un lent travail du temps. On était amis et on ne le savait pas.


MAURICE BLANCHOT
La folie du jour

Parfois, je me disais: « C'est la mort; malgré tout, cela en vaut la peine, c'est impressionnant. » Mais souvent je mourais sans rien dire. À la longue, je fus convaincu que je voyais face à face la folie du jour; telle était la vérité: la lumière devenait folle, la clarté avait perdu tout bon sens; elle m'assaillait déraisonnablement, sans règle, sans but. Cette découverte fut un coup de dent à travers ma vie


MAURICE BLANCHOT
L'entretien infini

"Et Nietzsche ajoute, avec une profondeur qui n'a pas cessé de nous surprendre : "Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire."


MAURICE BLANCHOT
L'attente L'oubli

"Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent."


MAURICE BLANCHOT
Thomas l'Obscur

"Il avançait, passant par-dessus les dernières ombres de la nuit, sans rien perdre de sa gloire, couvert d'herbes et de terre, allant, sous la chute des étoiles, d'un pas égal, du même pas qui, pour les hommes qui ne sont pas enveloppés d'un suaire, marque l'ascension vers le point le plus précieux de la vie."

CHRISTIAN BOBIN
La dame blanche

Peu avant six heures du matin, le 15 mai 1886, alors qu'éclatent au jardin les chants d'oiseaux rinçant le ciel rose et que les jasmins sanctifient l'air de leur parfum, le bruit qui depuis deux jours ruine toute pensée dans la maison Dickinson, un bruit de respiration besogneuse, entravée et vaillante — comme d'une scie sur une planche récalcitrante — ce bruit cesse : Emily vient de tourner brutalement son visage vers l'invisible soleil qui, depuis deux ans, consume son âme comme un papier d'Arménie. La mort remplit d'un coup toute la chambre.


CHRISTIAN BOBIN
La plus que vive

"...je te dis, tu veux savoir qui tu es pour moi, eh bien voilà : tu es celle qui m'empêche de me suffire. J'ai une grande puissance de solitude. Je peux rester seul des jours, des semaines, des mois entiers. Somnolent, tranquille. Repu de moi-même comme un nouveau-né.C'est cette somnolence que tu es venue interrompre. C'est cette puissance que tu as renversée. Comment pourrai-je jamais t'en remercier? On peut donner bien des choses à ceux que l'on aime. Des paroles, un repos, du plaisir. Tu m'as donné le plus précieux de tout : le manque. Il m'était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais tu me manquais encore."

FRANCOIS BODDAERT
Bataille
(mes satires cyclothymiques)

"C'est un livre batailleur parce qu'écrire aujourd'hui, dans le maquis de la littérature où la poésie semble un buisson d'épineux sec, vaut affrontement au monde trop réel d'où l'imaginaire s'enfuit. Et la bataille est le champ clos où l'imagination toujours l'emporte avec le temps ; fantasme, chimère, pure fantaisie — Achille sous Troie, Roland à Roncevaux, Bonaparte aux Pyramides ou Rokossovski à Stalingrad, et jusqu'aux laids cyberhéros : figures emblématiques d'une certaine bravoure menacée de la langue. Elle y triomphe à la fin de la putricité trop évidente, trop brutale et grossière des corps vaincus. ."

"Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse."

"Cour d'isolement de la Préfecture de police
coulant ses nœuds aux nuques algériennes ;
le canal Saint-Martin dégorgeait vers la Seine
toutes glottes accolées sans la corde sans la chaise —
tranchées trachées garrottées juste !
Fameusement ça craque (écho vers Bilbao)...
Franchir les gaves, les monts ; passer les cols,
la légende ferrailleuse du cirque :
« Le sang tout clair au long du corps rayonne... »"


BERNARD BOISSON
La forêt primordiale

"Notre civilisation a pris la place des forêts primaires. Qu'a-t-elle donné à l'évolution de la vie en échange? Cette question mérite d'être posée car plus nous cherchons à accroître notre niveau de vie, plus nous voyons décroître le niveau du vivant sur Terre tandis que le niveau de vitalité des êtres humains n'a cesse de perdre en qualité!

Parler de « forêt primordiale », revient à donner à nos bois ensauvagés le statut forêt archétype dans notre de culture; cette forêt devient dès lors un pôle majeur de reconversion de consciences. En effet, la forêt dans son caractère originel peut devenir le lieu concret de notre recentrement civilisateur de sorte que nous réinventions un progrès qui ne brise plus l'évolution du vivant en altérant le bonheur de nos vies. La forêt sauvage demeure un puissant catalyseur de déconditionnement mental, d'éveil sensible et d'inspiration pour l'être humain. Encore faut-il être disposé à ranimer en nous les parts mort-nées de nos sensibilités pour être capable de s'en apercevoir et de vivre cette grande expérience.


Nous sommes les descendants amnésiques d'un monde que nos sociétés ont fait disparaître avant notre naissance. Il appartient à la culture de nous libérer de cette amnésie sensitive concernant ces paysages perdus. Cette réintégration nous permettrait d'engendrer un nouveau cycle de civilisation qui nous libèrerait de l'autocaricature. L'impression persiste que nous avons à renaître dans l'âme de ce que nous avons détruit pour retrouver un bonheur authentique, indiciblement conduit par une certaine intuition du monde; intuition aussi profonde en nous qu'insaisissable dans les confins de nos racines...

Voilà, c'est de manière non anodine que nous avons le devoir de parler des forêts sauvages; sinon nous manquerions encore une fois un de ces rendez-vous cruciaux dans notre maturation culturelle, et un changement essentiel pour notre civilisation."

 

ROBERTO BOLANO

ROBERTO BOLANO

Un petit roman lumpen

trois

À présent je suis une mère et aussi une femme mariée, mais il n'y a pas longtemps j'ai été une délinquante. Mon frère et moi on s'était retrouvés orphelins. D'une certaine manière, ça justifiait tout. On n'avait personne. Et tout était arrivé du jour au lendemain.
Nos parents sont morts dans un accident de voiture, au cours des premières vacances qu'ils ont prises seuls, sur une route pas loin de Naples, je crois, ou sur une autre horrible route du Sud. Notre voiture était une Fiat jaune, d'occasion, mais qui avait l'air neuve. Il n'en était resté qu'un tas de ferraille grise. Lorsque je l'ai vue, dans la casse de la police où il y avait d'autres voitures accidentées, j'ai demandé à mon frère de quelle couleur elle était.
— Elle n'était pas jaune ?
Mon frère m'a dit que oui, bien sûr qu'elle était jaune, mais c'était avant. Avant l'accident.


ROBERTO BOLANO
Amuleto

Et alors Arturito a ri et ensuite Ernesto a ri, leurs rires cristallins ressemblaient à des oiseaux polymorphes dans l'espace qu'on aurait cru plein de cendres qu'était l'Encrucijada Veracruzana à cette heure-là, et ensuite Arturo s'est levé et il a dit allons-nous-en à la colonia Guerrero et Ernesto s'est levé et est sorti avec lui et après trente secondes moi aussi je suis vite sortie du bar agonisant et je les ai suivis à une prudente distance parce que je savais que s'ils me voyaient ils n'allaient pas me laisser aller avec eux, parce que j'étais une femme et une femme ne se met pas dans de telles histoires, parce que j'étais plus âgée et qu'une personne plus âgée n'a pas l'énergie d'un jeune de vingt ans et parce qu'à cette heure incertaine de l'aube Arturito Belano acceptait son destin d'enfant des égouts et partait chercher ses fantômes.


ROBERTO BOLANO
nocturne du chili

Existe-t-il une solution ? Je vois les gens courir dans les rues. Je vois les gens entrer dans le métro et dans les cinés. Je vois les gens acheter le journal. Et parfois la terre tremble et un instant tout s'arrête. Alors je me demande : où est le jeune homme aux cheveux blancs ? pourquoi est-il parti ? et peu à peu la vérité commence à remonter comme un cadavre. Un cadavre qui remonte du fond de la mer ou du fond d'un ravin. Je vois son ombre qui remonte. Son ombre vacillante. Son ombre qui remonte comme si elle grimpait une colline d'une planète fossilisée. Alors, dans la pénombre de ma maladie, je vois son visage féroce, son doux visage, et je me demande : suis-je le jeune homme aux cheveux blancs ? Est-ce cela la véritable, la grande terreur, être le jeune homme aux cheveux blancs qui crie sans que personne ne l'écoute ? Et que le pauvre jeune homme aux cheveux blancs ce soit moi ? Et alors à une vitesse vertigineuse défilent les visages que j'ai admirés, les visages que j'ai aimés, haïs, enviés, méprisés. Les visages que j'ai protégés, ceux que j'ai attaqués, les visages de ceux dont je me suis défendu, les visages que j'ai cherchés vainement.

Et ensuite se déchaîne une tempête de merde.


 

ROBERTO BOLANO
anvers

48. Bar La Pava, autoroute de Castelldefels (Ils ont tous pris plus d'un plat ou un plat qui coûte plus de 200 pesetas, sauf moi !)

Chère Lisa, une fois il m'est arrivé de parler avec toi pendant plus d'une heure sans m'apercevoir que tu avais raccroché. Je t'avais appelée d'un téléphone public de la rue Bucareli, au coin du Reloj Chino. A présent je me trouve dans un bar de la côte catalane, j'ai mal à la gorge et j'ai peu d'argent. L'Italienne dit qu'elle repartait à Milan pour travailler, quoique ça la fatigue. Je ne sais pas si elle citait Pavese ou si vraiment elle n'avait pas envie de repartir. Je crois que je demanderai un antibiotique à l'infirmier du camping. La scène se désagrège géométriquement. Une plage à huit heures du soir apparaît, et des cirrus orangés en altitude ; au loin marche, dans le sens contraire à celui qui observe, un groupe de cinq personnes en file indienne. Le vent soulève un voile de sable et le recouvre.


ROBERTO BOLANO
Etoile distante

Cet après-midi-là il apprit à nager sans bras, comme une anguille ou comme un serpent. Se tuer, dit-il, dans cette conjoncture sociopolitique, est absurde et redondant. Le mieux : se métamorphoser en poète secret.


ROBERTO BOLANO
La piste de glace

ENRIC ROSQUELLES : Le lendemain de la fête dans la discothèque

Le lendemain de la fête dans la discothèque a surgi la maudite vieille comme une trombe dans mon bureau de la municipalité. La matinée était calme, comme enveloppée dans une serviette mouillée et silencieuse, une matinée d'automne, même si le calme n'était qu'apparent, ou plutôt ne se trouvait que d'un seul côté de la matinée, sur le côté gauche, pour donner un exemple, tandis que du côté droit bouillonnait le chaos, un chaos que moi seul entendais et percevais.


ROBERTO BOLANO
le troisième reich

Le soir tombait, et, sous des nuages rouges et une lune couleur d'assiette de lentilles en ébullition, il n'y avait là-bas que le Brûlé, rangeant ses pédalos, habillé seulement de son short, indifférent à tout ce qui l'entourait, c'est-à-dire indifférent à la mer et à la plage, au parapet du Paseo et aux ombres des hôtels. L'espace d'un instant, la peur m'a dominé ; j'ai su que là-bas se trouvaient le danger et la mort. Je me suis réveillé en sueur. La fièvre avait disparu.

 


ROBERTO BOLANO
Le gaucho insupportable

Le voyage en Normandie fut suffisamment long pour qu'il eût le temps de récapituler ce qu'il avait fait le temps qu'il s'était trouvé à Paris. Un zéro absolu s'alluma dans sa tête et ensuite, avec délicatesse, disparut pour toujours. Le train s'arrêta à Rouen. Un autre Argentin, ou lui-même, mais dans d'autres circonstances, n'aurait pas hésité une seconde à se lancer dans les rues comme un chien de chasse sur les traces de Flaubert.


ROBERTO BOLANO
2666

En certaines occasions, assis aux terrasses ou autour d'une table de cabaret sombre, le trio s'installait sans aucune raison dans un silence obstiné. Ils paraissaient soudain se pétrifier, oublier le temps et se tourner totalement vers l'intérieur, comme s'ils quittaient l'abîme de la vie quotidienne, l'abîme des gens, l'abîme de la conversation et décidaient de se pencher sur une région qu'on aurait dit lacustre, une région d'un romantisme tardif, où les frontières étaient chronométrées de crépuscule à crépuscule, dix, quinze, vingt minutes qui duraient une éternité, comme les minutes des condamnés à mort, comme les minutes des parturientes condamnées à mort qui comprennent que plus de temps n'est pas plus d'éternité et cependant désirent de toute leur âme plus de temps, et ces vagissements étaient les oiseaux qui traversaient de temps en temps et avec quelle sérénité le double paysage lacustre, pareils à des excroissances luxueuses ou des battements de coeur. Puis, bien sûr, ils revenaient du silence endoloris de crampes et se remettaient à parler d'inventions, de femmes, de philologie finnoise, de la construction de routes dans la géographie du Reich.


ROBERTO BOLANO
appels téléphoniques

Nous nous sommes retrouvés dans des prisons différentes (séparées par des milliers de kilomètres) le même mois et la même année. Sofia était née en 1950, à Bilbao, elle était brune, de petite taille et très belle. En novembre 1973, alors que, moi, j'étais prisonnier au Chili, elle, était enfermée en Aragon.


ROBERTO BOLANO
la littérature nazie en amérique

Edelmira Thompson de Mendiluce Buenos Aires, 1894 - Buenos Aires, 1993


Son premier recueil de poèmes, À Papa, publié à l'âge de quinze ans, lui permit de se faire une modeste place dans l'immense cohorte des poètes de la haute société de Buenos Aires. Elle fréquenta assidûment, à partir de ce moment-là, les salons de Ximena San Diego et de Susana Lezcano Lafinur, qui régnaient en maîtresses absolues sur la poésie lyrique et de bon goût des deux côtés du Rio de La Plata, en ce début du XXe siècle. Ses premiers poèmes, comme on peut logiquement le supposer, concernent les sentiments filiaux, les pensées religieuses et les jardins. Elle flirta avec l'idée d'entrer dans les ordres. Elle apprit à monter à cheval.

FRANCOIS BON
La page François Bon sur Lieux-dits

ERIC BONNET
L'arc-en-terre

"Il prit un peu de pigment dans les doigts, la rage au coeur, et couvrit la surface. Le tracé était un arc. Il sentit alors que ces gestes le mettaient dans le sauvage, dans la force vive."

YVES BONNEFOY
La longue chaîne de l'ancre

"Mais plus encore que de l'étonnement, ce qui s'emparait de moi, c'était cette allégresse qui naît de ce qui surprend sans qu'on ait moyen de comprendre : cette joie qu'on a d'espérer que vont se rompre les chaînes de l'entendement d'hier, de toujours, et qu'à ne plus savoir on va enfin être davantage. "

 

"Le bleu des lointains dans les mots aussi, comme le sens rêvé dans la chose dite."


YVES BONNEFOY
Début et fin de la neige
suivi de
Là où retombe la flèche

Flocons,
Bévues sans conséquences de la lumière.
L'une suit l'autre et d'autres encore, comme si
Comprendre ne comptait plus, rire davantage.

Et Aristote le disait bien,
Quelque part dans sa Poétique qu'on lit si mal,
C'est la transparence qui vaut,
Dans des phrases qui soient comme une rumeur d'abeilles, comme une eau claire.

SZILARD BORBELY
La miséricorde des coeurs

"Nous marchons et nous nous taisons. Vingt-trois ans nous séparent. Vingt-trois est un chiffre indivisible. Vingt-trois ne se divise que par lui-même. Et par l'unité. Voilà la solitude qui nous sépare. Impossible de la fractionner. Il faut la trimbaler en son entier. Nous portons le déjeuner. Nous marchons sur le talus. Nous disons un risban. Le risban d'Ogmand. Nous passons par là chaque fois que nous allons chercher du bois mort dans la forêt. Parfois nous faisons un détour par le plat de Szomoga pour pouvoir emprunter la route Kabolo. Parce qu'elle est moins boueuse. Nous disons vasarde. Quelquefois on traverse la Forêt-du-Comte, le long de la route Passerelle. Ma mère porte un fichu sur la tête. Nous disons une pointe. Les femmes doivent se couvrir la tête. Les vieilles nouent le fichu sous le menton. Elles doivent le porter noir. Le fichu de ma mère est coloré. Elle le noue dans la nuque, sous son chignon. L'été, elle porte une pointe légère. Une blanche, à pois bleus. Elle l'a reçue de mon père l'an dernier, à la foire de Kölcse. Ma mère a des cheveux châtains. Châtains roussâtres, comme les marrons. Tous les marrons ne sont pas roussâtres. "

 

JORGE LUIS BORGES


JORGE LUIS BORGES
histoire universelle de l'infâmie
histoire de l'éternité

Le Mississipi est un fleuve aux larges épaules. C'est le frère sombre et immense du Parana, de l'Uruguay, de l'Amazone et de l'Orénoque. C'est un fleuve aux eaux mulâtres. Plus de 400 millions de tonnes de boue insultent annuellement le golfe du Mexique où il les déverse. Une telle masse de résidus anciens et vénérables a formé un delta où les gigantesques cyprès des marais vivent des dépouilles d'un continent en perpétuelle dissolution, où les labyrintes de boue, de poissons morts et de joncs reculent les frontières et assurent la paix de ce fétide empire.

 


JORGE LUIS BORGES
Fictions

"Je connais un labyrinthe grec qui est une ligne unique, droite...La prochaine fois que je vous tuerai, je vous promets ce labyrinthe qui ce compose d'une seule ligne droite et qui est invisible, incessant."


JORGE LUIS BORGES
Le livre de sable

"Seules la nuit, les cendres et l'odeur de brûlé restèrent dans la cour."

« Les mots sont des symboles qui postulent une mémoire partagée. »


JORGE LUIS BORGES
Oeuvre poétique

"L'univers de cette nuit a l'amplitude
de l'oubli et la précision de la fièvre"


JORGE LUIS BORGES
L'Autre, le Même

Une boussole

Choses sont mots. Quelqu'un - mais qui, mais quoi? -
Nous écrit: cette incessante graphie
Inextricable et qui ne signifie
Rien, c'est l'histoire humaine. En ce convoi

Passent Carthage et Rome, et moi, lui, toi,
Mon désespoir d'être cryptographie,
Hasard, rébus - mon impensable vie,
Cette Babel qui s'écartèle en moi.

Mais par-delà la parole ou le nombre
Un reste attend. Je sens planer son ombre
Sur cet acier léger, lucide et bleu

Qui cherche un point où l'océan fait trêve;
Presque une montre entr'aperçue en rêve,
Presque un oiseau qui dort et tremble un peu.


JORGE LUIS BORGES
Anticipation d'Amour

Jactance de quiétude


Des écritures lumineuses assaillent l'ombre, plus prodigieuses que des météores.
La haute ville inconnaissable s'abat de plus en plus dru sur la campagne.
Sûr de ma vie et de ma mort, je regarde les ambitieux et je voudrais les comprendre.
Leur journée est avide comme le vol d'un lasso.
Leur nuit n'est que la trêve de la colère dans le fer prompt à l'attaque.
Ils parlent d'humanité.
Mon humanité, c'est de sentir que nous sommes les voix d'une même misère.
Ils parlent de patrie.
Ma patrie est un battement de guitare, quelques portraits et une vieille épée, l'évidente oraison de la saulaie dans les soirs.
Le temps est la matière de ma vie.
Plus silencieux que mon ombre, je croise le troupeau de leur haute convoitise.
Ils sont obligatoires, uniques, ils méritent l'avenir.
Mon nom est quelqu'un et n'importe qui.
Je passe lentement, comme celui qui vient de si loin qu'il n'espère plus arriver.

 

JULIEN BOSC


JULIEN BOSC
De la poussière sur vos cils

"(Il y eut partout de la neige, du sang sur la neige, des corps sans sang ni vie dans la neige et des cris qui tuent dans la neige ; il y eut dans le ciel des bruits de moteurs aveugles qui s'en retournèrent sans avoir mis le feu au feu et il y eut ces milliers d'yeux qui regardèrent ensuite à tout jamais les cieux désertés.)

"(Il y eut la nuit dans la nuit et tant le jour tant la nuit il y eut les wagons et la mort et la folie dans les wagons ; il y eut la nuit et dans cette première nuit de l'hallucinante nuit il y eut les chiens, les hurlements et les chiens et il y eut la droite et la gauche, la mort ou son augure ; et, dans cette nuit de la première nuit il y eut un cri d'enfant — passée d'un côté à l'autre ; alors dans la nuit et dans la nuit du retour sans retour après la nuit il y eut la démentielle attente et la folie du jour après la nuit

— pour conjurer l'incessant.


Ah le seuil
Ah ici et là l'horizon
Ah la poussière de neige
- brûlée)


JULIEN BOSC
PAS

loin
très loin

virevolte un vocable
dans la nuit d'une bouche
close


JULIEN BOSC
Je n'ai pas le droit d'en parler

"Tracer des lignes.

Définir le périmètre des fondations, ne pas oublier la position du soleil, rassembler les outils (auge, truelle, langue de chat, burins, massette), préparer le sable de rivière, la chaux ; pierre après pierre, le cordeau tiré, élever les murs. Si nécessaire en pleine mer ou à l'extrémité du môle afin d'éviter les naufrages ou pour réapprendre à parler, syllabe après syllabe. Malgré la sentence.

Malgré la sentence réapprendre à parler, syllabe après syllabe, suivant les mouvements des lèvres réfléchis par le miroir."

 

ALAIN BOUDET
Dépaysés
illustré par Marion Broca

Dépaysé c'est dépassé
dépecé
dispersé à tous les vents possibles
C'est laissé pantelant
dérivant à tout va
inconnu tout soudain
pour soi-même
Et puis
c'est rapaillé
rapiécé
ressaisi de bonheur
de mots rares
eucalyptus et arganier
aloès et moucharabieh
médina caravansérail
comme douceurs de langue
au désert de nos bouches
un instant apatrides.


HERVE BOUGEL

HERVE BOUGEL
Les Pommarins

L'usine, elle est aux Pommarins, dans la campagne.
On quitte la gare par un mauvais escalier de rondins, gras de terre, on marche quelques centaines de mètres. Voilà, c'est ici Les Pommarins.
Dans les ateliers, on fabrique des pièces en caoutchouc, des joints pour l'automobile, le bâtiment. On construit. Le monde avance sur ses quatre roues un peu grâce à nous. Un bon rechapage, c'est une vie de sauvée, pour quelques virelets de plus.


HERVE BOUGEL
De passage

Persuadé des silences futurs, de l'accord des pierres, du flottement des oiseaux sur les rivières boueuses.

Attentif au hasard, guettant les diversions sismiques des îles naufragées.

En voyage, parti, recherchant l'obscur, l'inattendu, les séquestres de la mémoire.

Dérivé, parti.


HERVE BOUGEL
Petites fadaises à la fenêtre

23 février
Entropie des reflets dans l'orage,
les vitres à déverser.

ANNE BOULANGER
Le haret québécois

et autres histoires

La nuit, Anna Boulanger lit des dictionnaires. Lorsqu'elle attrape un mot, elle le glisse dans une liste. Lorsque la liste contient assez de mots, elle se clôt. Lorsque la clôture est faite, l'ordre des mots change. Lorsque le bon ordre est trouvé, des images naissent. Lorsque ces images se transforment en dessins, les mots engendrent des phrases. Lorsque les phrases sont là, il n'y a plus rien à faire. Ce livre recueille cinq de ces histoires nées des mots et des images.

 

PASCAL BOULANGER
L'échappée belle

si je vole sur les ailes du souffle j'incline les montagnes
verse les mers franchis fervent avec les fervents bondis sinueux contre les égarés vois ciels vois doigts du ciel tombe et ploie veux élan tremble de tremblements trouve faveur méprise tiédeur nage

dans un baiser
tout le cœur dans un baiser
qui nage

JEAN-PIERRE BOULIC
Patiente variation

"Murs lumineux et ardoises
Volets bleus et beau visage.

Champs labourés légers nuages
Landes en fleur
Et haute mer à l'équinoxe

Patiemment
Le fin clocher s'épanouit
La terre exulte

Jeunes lichens
Bruissements sur le calvaire
Vêtu de blanc

Le vent lève bruissements
A cette heure que l'on pense être
Le paradis

Soudain la sente s'agenouille
L'âme se plie
Un frêle passereau expire."

 

IVAN BOUNINE

IVAN A. BOUNINE
Mon coeur pris par la tombe

Nous nous assîmes près du poêle dans l'entrée,
Seuls devant le feu mourant,
Dans la vieille maison désertée,
Dans cette contrée reculée de la steppe.

La braise rougit sombrement dans le poêle,
Dans l'entrée froide il fait noir,
Et le crépuscule avec la nuit se mêlant
Par la fenêtre bleuit comme la mort.

La nuit est longue, grise, percée par les loups,
Alentour la neige s'étend à l'infini
Et dans la maison il n'y a que nous et les icônes
Et la terrifiante proximité de l'ennemi.

Un temps d'abomination et de sauvagerie
Il m'est donné de voir,
Et mon cœur est pris par la tombe
Comme cette fenêtre par le froid.



IVAN BOUNINE
Jours maudits

"P.S.Ici s'interrompent mes notes d'Odessa. J'ai si bien enfoui dans la terre les feuillets qui leur faisaient suite, avant de m'enfuir d'Odessa, fin janvier 1920, que je n'ai vraiment pas pu les retrouver."


IVAN BOUNINE
Les allées sombres

La petite station était sombre et triste. Depuis longtemps, le jour était tombé, mais à l'ouest, au-delà de la gare et des champs boisés qui s'obscurcissaient, le long crépuscule de l'été moscovite continuait de brûler d'une lueur morte. Une odeur humide de marécage montait à la fenêtre. Dans le silence, on entendait, venu d'on ne sait où, le cri régulier et comme humide lui aussi d'un râle d'eau.


IVAN BOUNINE
Qui peut savoir ce qu'est l'amour?

La grise journée d'hiver moscovite s'assombrissait ; aux réverbères le gaz allumait des lueurs froides, les vitrines des magasins s'illuminaient chaudement et alors, libre des labeurs du jour, la Moscou vespérale s'embrasait : les traîneaux de louage se faisaient plus nombreux et plus rapides, plus sourd le grondement des tramways bondés et cahotants ; des pluies d'étoiles vertes et crépitantes commençaient à jaillir des fils électriques, et les vagues silhouettes noires qui se hâtaient sur les trottoirs enneigés pressaient le pas...


IVAN BOUNINE
Le village

"Oui, petit bourgeois de province, pauvre hère, il en avait été réduit, jusqu'à l'âge de quinze ans, à épeler les mots, syllabe par syllabe. Mais son histoire était celle de tous les Russes qui s'instruisent tout seuls. Il était né dans un pays où l'on compte plus de cent millions d'illettrés. Il avait grandi dans le Noir Faubourg où, jusqu'aujourd'hui, l'on voit encore des combats de boxe qui se terminent par mort d'homme. Il n'avait eu sous les yeux, dans son enfance, que saleté et ivrognerie, paresse et ennui... Il n'avait retenu de ce temps qu'une seule impression poétique : les ombrages du cimetière, le pacage sur la montée, derrière le Faubourg, puis, au-delà, l'immensité, le brûlant mirage de la steppe, et tout au loin, une chaumine blanche sous un peuplier."

"...Plus loin, près de fossés lavés par les eaux vernales, croissaient de malingres virgulaires."


IVAN BOUNINE
La Vie d'Arséniev

Faits et gestes, si écrits ne sont, se couvrent de ténèbres et sombrent dans le sépulcre de l'oubli; or, ceux qui furent écrits, ceux-là retrouvent vie...

Je suis né il y a un demi-siècle, en Russie centrale, dans le domaine paternel.
Nous n'avons pas la notion de notre commencement ni de notre fin. Et je regrette que l'on m'ait dit à quelle date précise je vins au monde. Si je ne l'avais pas su, je n'aurais maintenant aucune idée de mon âge - d'autant plus que je n'éprouve point encore le poids des ans - et je ne souffrirais pas de penser que dans dix ou vingt ans il me faudra mourir. Si j'étais né sur une île déserte et si j'y avais passé ma vie, je n'aurais même pas soupçonné l'existence de la mort. "Quelle chance ! " suis-je tenté d'ajouter. Mais, qui sait? Peut-être, au contraire, une grande malchance. Et d'ailleurs, est-il si sûr que je ne me serais douté de rien ? N'avons-nous pas dès la naissance le pressentiment de la mort ? Sans cette conscience de ma condition mortelle, aurais-je pu aimer la vie comme je l'ai aimée et l'aime encore ?

 


IVAN BOUNINE
L'Amour de Mitia

traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard

Le 9 mars fut le dernier jour heureux de Mitia à Moscou. C'est du moins ce qu'il lui sembla.
Ils remontaient, Katia et lui, à un peu plus de onze heures du matin, le boulevard Tverskoï. L'hiver avait soudain cédé place au printemps et, au soleil, il faisait presque chaud, à croire que les alouettes étaient revenues pour de bon, apportant avec elles tiédeur et joie. Tout était détrempé, tout fondait, des gouttes tombaient des maisons, les concierges cassaient et déblayaient la glace des trottoirs, ils jetaient bas la neige collante des toits, et partout ce n'étaient que foule et animation.

STEPHANE BOUQUET
La page Stéphane Bouquet sur Lieux-dits

 

Michel Bourçon
De la route

"En nous
d'autres routes
se perdent
proches de l'aveu."

 


Michel Bourçon
comme une terre

la vie se passe
très bien de nous.


MICHEL BOURçON
Pratique de l'effacement

à force
l'espace en nous
vient à manquer

le vide et la peur

pèsent au dedans

nos morts s'y entassent
forment une assise
où les mots
perdent pied.

Couverture d'Anne Cacitti

OLIVIER BOURDELIER
la page Olivier Bourdelier sur lieux-dits


LIONEL BOURG
La page Lionel Bourg sur Lieux-dits

STEINAR BRAGI
Excursion

"Il sentait sur son visage la lueur du glacier invisible dont la froidure dominait le pays, son passé et son avenir, s’immisçait dans ses moindres crevasses en se répandant partout, et il entendit les pas de Hrafn s’éloigner, le sandur se disloquer, les grains de sable s’émietter au moindre de ses mouvements, pour finir par disparaître. "

ANNE-SOPHIE BRASME
Respire

"Je m'appelle Charlène Boher et j'ai dix-neuf ans. Cela fait bientôt deux ans que je moisis ici, à attendre que le même jour passe et se termine. A peine sortie de l'enfance, j'avais déjà commis l'irréparable."

" Parler par pudeur, par violence, par colère, par douleur aussi. On écrit comme on tue : ça monte depuis le ventre, et puis d'un coup ça jaillit, là, dans la gorge. Comme un cri de désespoir."

 

RICHARD BRAUTIGAN

RICHARD BRAUTIGAN
La pêche à la truite en Amérique
suivi de Sucre de pastèque

 

L'automne apporta avec lui, comme les montagnes russes d'une plante carnivore, du porto et les gens qui buvaient de ce vin sombre et doux, des gens depuis longtemps disparus, à part moi.


RICHARD BRAUTIGAN
Mémoires sauvées du vent

J'ignorais, cet après-midi-là, que la terre attendît de se changer à nouveau en tombe quelques brèves journées plus tard. Dommage que je n'aie pu arrêter la balle dans sa course et la remettre dans le canon de la 22 long rifle pour qu'elle en reparcoure en sens inverse la spirale, réintègre le chargeur et se resolidarise avec la douille, se conduise enfin comme si on ne l'avait jamais tirée ni même chargée dans la carabine.


RICHARD BRAUTIGAN
La vengeance de la pelouse

Je suis habité ce soir par des sentiments pour lesquels il n'y a pas de mots, et des faits qu'il faudrait expliquer en termes de poussières plutôt qu'en paroles.
J'ai examiné des petits bouts de mon enfance. Ce sont des morceaux d'une vie lointaine qui n'ont ni forme, ni sens. Des choses qui se sont produites comme des poussières.

JACQUES BREMOND
Guillaume des ors

la répétition du signe. le mot mille et mille
fois réécrit sur la couverture. puis sur les
mille pages du livre.
ne plus jamais cesser.
faire taire
ne faire qu'écrire le même mot. sans dis-
continuer (noir. blanc. sang. or. feu.
chair. mort. fleur. os. écrasé. balle. poing.
plaie. point. mort. noir. blanc. rouge.)
tous les jours retracer la même ligne effa-
cée. signe de départ reculé sans cesse.
point final jamais posé.
obscurité qui grandit. opacité du dire.
l'homme
assourdi

Couverture: découpages de Ladislas Kijno


JACQUES BREMOND
Ce visage

insupportable. l'impossible annoncé
l'homme vaincu
le poids du silence abattu sur la peau s'y lit
les os encore tremblés de tous ces mots
ces paroles écrasés sur la face
la main tendue reste blanche livide égale au drap
le regard qui s'est vidé de toute la lueur
cette fenêtre close maintenant sur la route. sur le chemin de cendre. maintenant à nouveau
des mots des phrases de corne et d'asphalte des mots
de granite
des bribes. des mots. des morts. des mots morts
lentement laissés comme un homme qui s'abandonne.
le chemin seul tout seul s'enfuit sous les pieds. le marcheur
s'use. la lente descente. continûment vers le silence d'effroi. entre les haies de mots barbelés
le froid de la glace. les mots tus les phrases tuées
comme une arène vidée le corps nu du cœur se laisse aller. en-allée d'abandon. aux ternes du soir. de deuil en silences.
vers une solitude de plus en plus muette. cet accompagnement est tout ce que je puis offrir alors
écrire ce territoire : entre silences et paroles entre le silence et l'abandon l'absence insupportable

 

BERNARD BRETONNIERE

La page Bernard Bretonnière sur Lieux-dits

VERONIQUE BREYER
lever les murs

Vers les écoles aux noms de fleurs
les enfants marchent, cernés de blocs.
Puis ils se placent derrière les grilles

NATHALIE BRILLANT
Les Démurs

juste derrière
juste un coup de rame près du
potiron
et l'errance redevient
familière

MATHIEU BROSSEAU
Et même dans la disparition

Il me dit qu'il y a une fin à tout, même au baiser de l'insoumis. Je m'insurge, oui, je m'insurge, tu verras que dans mon livre on trouve même une issue à la fin. Tant qu'il n'y a pas d'histoires, sales histoires, rien ne commence. Tu verras que les ruines témoignent et tu verras qu'il est possible de les faire sortir du temps..................
Avoir simplement conscience de la chose et de son contraire qui est toujours en son centre.................. et inversement. Tu verras, ça marche à tous les coups.


Tu vois, j'ai même commencé par la fin, histoire de jouer un tour supplémentaire à la disparition! Alors dis-moi, l'ange, t'es d'accord avec moi? On commence? Marche à côté de moi et écoute



MATHIEU BROSSEAU
la nuit d'un seul

et s'il faut tristesse le tout s'enveloppera d'un soi
bien étoilé par mes soins car
il m'est encore possible de parer d'or les allures de chien
il m'est encore possible de voir tourment dans un
calme froid

 

Ed La Rivière Echappée

LEE ANN BROWN
Autre archère

Traduit de l'américain par Stéphane Bouquet

"Je ressemble à une femme vue dans une vitre et qui court
Grandie avec une fille de 11 ans au seuil de « nombreuses nouvelles sensations »
Comme si en notant ça je pouvais
Quoi ? examiner pour des femmes plus jeunes
Ou offrir aux étrangers
Les arcs des choses possibles
Tracer un sillon dans les choses
A partir des très abstraites étendues du début
Remplir les roseaux creux affamés du corps
De vitesses et d'arcs d'amour d'arcs d'amour"

 

Couverture: Claude Bugeon

CLAUDE BUGEON
Les chants verticaux

LE CHANT
Libre comme celui qui ne sait
Libre de n'avoir pas à croire
Et de ne devoir suivre personne

Libre de n'être pas un moi
Aux plus beaux jours comme aux malheurs
Libre de n'avoir pas à choisir

Libre dans l' intermédiarité
Et libre d'être contigu comme tout
Comme les mots qui nous rendent
Esclaves et libres
Parce que nul sans les rapports n'est
Et nul ne serait alimenté
Nul ne serait vif nul ne serait libre
De devenir autre
Et d'aller au-delà du savoir
De l'idée autoritaire
Du cilice de l'unique raison
Loin de son arrogance triviale
Qui semble nous absoudre
De rire de ce que nous méconnaissons

Je chante et je crie le cri vertical
Dans le doute et le doute douté
Enfin affranchi
Ayant pour seule contrainte
Le respect des autres
Et ma liberté.

 

YVES BUIN

YVES BUIN
Borggi

"Aujourd'hui il terminait sa ligne droite et, plus question de rempiler. Le stoïque, il se préparait aux obscurités après avoir été vivant sur les échiquiers du monde, pas plus tard qu'y a quelques jours. Le tribulateur de l'ombre, p'têt qu'il était le chaînon manquant d'la tragédie avortée... «Oublie», lui avait dit Penfeld et Sandeman murmura : « Ah ! La vida... »


BAILLY/BUIN/SAUTREAU/VELTER
De la déception pure, manifeste froid

"Dans les villes les plus touffues, les plus quadrillées de rapports de police, déambulent des êtres à l'écart qui ne vivent jamais modérément. On dirait qu'ils marchent en dehors de leurs pas, que leur sang coule en résille au devant d'eux comme s'ils voulaient contempler le parcours de l'oxygène et mesurer constamment l'énergie qu'ils en tirent. Ils sont de plus en plus nombreux ceux dont les yeux, les oreilles, les bouches, les cheveux, les vêtements et la peau des épaules commencent à saigner. Ils n'appellent plus un chat un chat car le pelage électrique de ces voluptueux a bouleversé leurs certitudes. Une langue suce leurs vertèbres et c'est aussi doux que la damnation des étoiles.

Ils renversent les estimations habituelles, les habitudes estimées, ils passent de jour en jour avec ce mouvement de la nuque qui va briser les miroirs, et leurs doigts à dénouer l'insouciance tremblent; ils ont glissé l'inquiétude dans leurs poches-revolver."


YVES BUIN
Kapitza

"Lui, il était comme un nomade du désert intérieur enfin parvenu au port. Bref, il n'avait besoin de personne et surtout pas du bruit des voix et de la sempiternelle jacasserie qui font les relations humaines.
L'après-midi, il sombrait un peu. Les tempérés du métabolisme qui viennent des pays du Nord ne supportent pas au long cours le climat des îles. L'après-midi, c'était comme une seconde nuit lourde, chavirée de rêves banaux et chaotiques où le vieux passé étalait ses coups durs avec, quelquefois, un retour d'angoisse inopiné. Enfin, les démons avec lesquels on n'en finit jamais tout à fait."


YVES BUIN
Mémoire de Lazlo

Un voyageur qui traverserait notre village n y verrait rien de remarquable. Peut-être observerait-il que le cours du temps l'a peu affecté. D'être à l'écart de la grand-route suffit sans doute à expliquer cette immobilité. Si le voyageur grimpait au clocher dont l'architecture de bois comme celle de l'église a survécu aux siècles, il découvrirait, l'été, l'image est certes banale mais juste, l'océan des blés et, dès l'automne, et pour de longs mois, une infinitude désolée car nous sommes de la grande plaine et nous continuons la tâche de nos pères. Seules les plages vertes des bosquets et des prairies livrées à nos troupeaux peu nombreux le distrairaient de l'uniformité. Notre village est au creux des terres et notre pays une enclave.

CHARLES BUKOWSKI
Nouveaux contes de la folie ordinaire

Le bar venait de fermer et ils devaient encore rentrer à pied. Juste au moment où ils arrivaient devant leur hôtel, voilà le corbillard qui s'arrête en face de l'hôpital.
« Je crois que c'est LA nuit, a dit Tony, je le sens dans mes veines, sans blague, je le sens!
-La nuit de quoi? a demandé Bill.
- Ecoute, a dit Tony, on les a vus faire cent fois. On va en piquer un! Et merde! Tu te dégonfles?
- Quesqu'y a? Tu me prends pour un trouillard parce qu'un marin miteux m'a botté le cul?
- J'ai pas dit ça, Bill.
- C'est toi le trouillard! Je peux te démolir, facile...

SOPHIE BUYSE
La Graphomane

"La lettre amoureuse et le roman d'amour peuvent-ils s'accorder ? Parfois, ils se frôlent, mais c'est sans se toucher. Leurs fièvres se séparent. Ainsi se séparent ce qui va à l'Un et ce qui va au Multiple. Il serait osé de vouloir les accoupler. Quel canevas pourrait assouvir une intimité, lui faire un enfant au visage de chef-d'œuvre ? Il ne fallait pas moins que le verbe spasmodique de Sophie Buyse pour les réunir sur la même couche. Une sorte d'orgasme devancé de préludes marie l'éros de la lettre et la beauté du récit. Car ici, ce qui se lit comme transe confidentielle se reçoit comme histoire cohérente. Tout simplement, la cohérence excelle à se transgresser. Elle est étrange et dévergondée." Extrait de la préface de Marcel Moreau