ECLATS DE LIRE 2020

Eclats de lire 2011 , 2012 , 2013 , 2014 , 2015 , 2016 , 2017 , 2018 , 2019

La page de Vincent


De 2001 à 2020 Littérature, Poésie...

A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P, Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


De 2001 à 2020 Philosophie...

A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z



RICK BASS
Le livre de Yaak

"S’il est impossible de mobiliser les volontés au nom de la poignée de loups qui hantent la vallée du Yaak ou des quelques grizzlys et des caribous solitaires, des quelques douzaines d’ombles à tête plate, des orchidées et de la lune-fougère, de la laîche et des cygnes, peut-être se mobiliseront-elles au nom des hommes, car à nous aussi on fait du tort. C’est l’histoire peu glorieuse des États-Unis qui se raconte ici, avec pour héros les exploitants miniers et leurs hommes de main, pour décor les villes d’entreprise, une histoire de l’intolérance et du fric facile qui décourage d’envisager sereinement l’avenir. "


JAKE HINKSON
L'enfer de Church Street
L'homme posthume
Sans lendemain
Au nom du bien

JEAN HEGLAND
Dans la forêt

". Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d’être saisies d’une étrange exaltation à l’idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l’inexorabilité de notre routine. En même temps que l’inquiétude et la confusion est apparu un sentiment d’énergie, de libération. Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues, et c’était excitant d’imaginer les changements qui naîtraient inévitablement de ce bouleversement, de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris – et corrigé – quand les choses repartiraient. Alors même que la vie de tout le monde devenait plus instable, la plupart des gens semblaient portés par un nouvel optimisme, partager la sensation que nous étions en train de connaître le pire, et que bientôt – quand les choses se seraient arrangées –, les problèmes à l’origine de cette pagaille seraient éliminés du système, et l’Amérique et l’avenir se trouveraient en bien meilleure forme qu’ils ne l’avaient jamais été. "

(!!!)


STEPHANE MANCUSO
L'intelligence des plantes

Phytobiologiste, Stefano Mancuso compte aujourd’hui parmi les scientifiques les plus remarquables dans le domaine des recherches assez récentes, et encore quelque peu controversées, sur l’« intelligence végétale ». De nombreux spécialistes du monde végétal ont beau qualifier cette expression de tendancieuse ou d’excessive, dès que l’on définit l’intelligence, en termes très simples, comme la faculté de résoudre les problèmes posés par la vie, il devient impossible de la dénier aux plantes.

"Chaque année, des milliers d’espèces dont nous ne savons rien disparaissent et, avec elles, on ne sait quelles ressources. Si nous prenons davantage conscience que les plantes sont dotées de sens, de capacités de communication, de mémorisation, d’apprentissage et de résolution de problèmes, nous en viendrons peut-être un jour à les juger plus proches de nous, et nous aurons ainsi l’occasion de les étudier et de les protéger avec une efficacité accrue. "


MIGUEL BENASAYAG
La tyrannie des algorythmes

 Nous sommes entrés, nous dit Benasayag, dans l’ère de la gouvernementalité algorithmique, où les dirigeants ont sciemment délégué leur prise de décision à l’intelligence artificielle (IA)  : une usine, un hôpital ou une ligne de chemin de fer se doivent d’être fermés puisque l’algorithme a analysé sa non-rentabilité.

"La violence de la digitalisation ne réside donc pas dans un quelconque projet de domination, mais plutôt dans la négation de toutes formes d’altérités et d’identités singulières qui laisse place à une dimension de la pure abstraction. Ce qui, dans le territoire (la réalité des corps, des écosystèmes…), résistait aux tentatives de modélisation, devient ainsi, dans le monde des modèles digitaux, du « bruit dans le système."

"Pour moi, les excès délirants et même fascisants de la sociobiologie mettent en lumière l’erreur de voir le vivant comme un ensemble d’unités d’information, ce qui est aussi la grande erreur des théoriciens du monde digital. Le monde informatique, avec ses algorithmes de nouvelle génération, capables d’« apprendre », par apprentissage statistique, à se programmer eux-mêmes, est fondé sur une autonomie de la combinatoire algorithmique : il n’est ni pour, ni contre quoi que ce soit, il existe en dehors de toute signification. C’est pour cela qu’un projet de gestion macro-économique par l’IA ne tient pas compte de telle ou telle région, ni de telle ou telle tranche de citoyens…"

 

 


EDITH AZAM
LILIANE GIRAUDON
Pour tenir debout on invente

" je ne connais pas l'étymologie du mot brouhaha
 d'ailleurs c'est la première fois que je prononce ce mot

c'est toujours difficile mais nous persistons

nous n'en avons jamais parlé

la terre n'est soumise à aucune force elle avance en
ligne droite dans l'espace courbé par la présence du
soleil

bordel c'est plutôt ça que je dirais bordel et pas
 brouhaha"

La page Edith Azam sur Lieux-dits


JACQUES JOSSE
Vision claire d'un semblant d'absence au monde

"Le soir il marche lentement sur le sentier qui mène de Bréhec à la Pointe de la Tour. Passé le mur de pierre et les herbes folles, au fin fond du hameau des « Rochers rouges », il bifurque pour remonter vers la chapelle Sainte-Eugénie. À peine un quart d’heure plus tard, parvenu là-haut, debout sur le dos de la colline qui surplombe la baie, il se laisse submerger par le côté « hors du temps » qui se dégage des lieux. Il pousse la porte, foule une grande dalle froide avant de s’engouffrer dans ce réduit sombre et humide… La simplicité de l’édifice, son intérieur austère, les traits reproduits sur les visages en bois – pour la plupart ceux de marins péris en mer – qui semblent souffrir paisiblement, immobiles et un peu poussiéreux dans leur coin d’ombre, tout cela le plonge dans un silence et un état d’hébétude où il retrouve tous les arpenteurs de solitudes qui se sont, un jour ou l’autre, absentés du monde pour ne plus jamais y revenir. "

"Ailleurs
Venues de l'Est, du loin des vagues où ça ondule, venues comme un vol vert sous la lune, rue du barrage de l'éternité, deux ombres, deux jeunes femmes se figent et devinent, derrière l'unique fenêtre éclairée de la nuit, sous le claquement régulier d'une vieille machine à écrire, la présence de Bohumil Hrabal en tricot sale, du tabac dans les poils, au travail près d'un seau de bière ramené en autocar du « Tigre d'or » jusqu'à Kersko."

La page Jacques Josse sur Lieux-dits

Editions Le Réalgar, 2020
(Réédition, Apogée, 2003)
Couverture: Jean-Luc Brignola


ALEX TAYLOR
Le verger de marbre

" La Gasping River défilait, vive et écumeuse, le tumulte de ses eaux pourpres déversant vers l’aval des morceaux de bois flotté et autres décombres, traverses de chemin de fer et planches de pont, barges disloquées, portières de voitures, bidons de lait et pots de peinture. On trouvait de drôles de prises dans les robiniers, pneus et tapis de selle et autres épaves, ainsi qu’un négligé en dentelle suspendu à une branche épineuse tel un spectre lubrique, et, déterré par le déluge de quelque tombe des bas-fonds, un cercueil en bois de rose dérivait et tourbillonnait dans le remous avant d’être emporté par le courant, et dans l’obscurité des bois, loin du rugissement de la rivière, résonnait le plic ploc de la pluie, de sorte que ce monde paraissait froid et caverneux, plongé dans un abîme sans fin."


JANE HARPER
Lost man

"La pierre tombale projetait une ombre étroite, la seule en vue, dont la noirceur mouvante enflait et rétrécissait au gré de son mouvement circulaire, telle l’aiguille d’un cadran solaire. L’homme avait rampé, puis s’était traîné dans la poussière pour en suivre le déplacement. Il s’était tassé dans cette ombre, contorsionnant son corps dans des positions impossibles, donnant des coups de pied et raclant le sol de ses ongles, tandis que la peur et la soif s’emparaient de lui."


SOFIA QUEIROS
Sommes nous

"et la cafetière qui soufflait le matin et que le père saisissait avec force versait fil dans le bol de quoi s'éveiller même mort et enterré

et les objets entassés comme butin de vie à la mort d'un qu'on chérissait se perdaient dans les mains fragiles d'un autre qu'on ignorait"

 

 


JACQUES RANCIERE
Le temps du paysage.
Aux origines de la révolution esthétique

" Il n'y a pas, d'un côté, la nature comme manière d'être à imiter et, de l'autre, l'art comme puissance de créer des objets qui en présentent l'image. Il y a un mouvement qui commence dans le jeu des éléments naturels, se poursuit dans le jeu des formes et met en branle les facultés de l'esprit pour les faire s'accorder librement entre elles comme l'ombre et la lumière le font pour composer un décor d'air, d'eau et de terre. "

"Un paysage est le reflet d'un ordre social et politique. Un ordre social et politique peutr se décrire comme un paysage."


HJORTH & ROSENFELD
Recalé

ANDREA MARIA SCHENKEL
Tromperie


 

SOFIA QUEIROS
normale saisonnière


"Showers largely dying out through the evening and becoming
mostly dry overnight.

Toutes les nuits elle allume une bougie blanche. Elle respire l'odeur de la cire qui fond. Elle suit du regard les tremblements du halo de la petite flamme sur le mur blanc.
Ce soir la radio joue un air allegro.
Derrière la grille en fer forgé de sa porte les lampadaires rendent visible l'air.
Une silhouette aussi dansante que le feu flotte sur la chaussée. Ses cheveux caressent le bitume.
Elle ne se souvient pas quand, a-t-elle vu d'aussi léger.
Une nuit d'ailleurs grise."


EMMANUEL KANT
Théorie et pratique

"Un gouvernement qui serait institué sur le principe du bon vouloir à l’égard du peuple, comme celui d’un père avec ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel dans lequel donc les sujets sont contraints, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui est pour eux utile ou pernicieux, de se comporter de façon simplement passive, pour attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté que celui-ci aussi le veuille ; un tel gouvernement constitue le plus grand despotisme concevable."


ARNALDUR INDRIDASON
Les fantômes de Reykjavik

"Accoudé à la rambarde, le jeune homme contemplait le lac, la Maison de l’Industrie en arrière-plan, les bâtiments du centre et, à l’horizon, le mont Esja, rassurant et immuable dans le crépuscule. La lune flottait en surplomb, comme un conte de fées issu d’un monde lointain. C’est en baissant les yeux qu’il vit la poupée dans l’eau. "


VICTOR DEL ARBOL
Le poids des morts

"Pendant que les gardes le revêtaient du droguet noir et de la cagoule des condamnés au garrot, celui des assassins de la pire espèce, il rêva qu’il s’en sortait : un cataclysme, un ouragan, un tremblement de terre qui détruisait la prison, semait le chaos et lui permettait de s’enfuir à la faveur de la confusion. Ou bien, comme dans les films qu’il voyait dans son enfance au cinéma d’été de Munxidos, il imagina une mutinerie de ses camarades prisonniers, une révolte pour le sauver, une flèche en plein dans le mille – le cou de son bourreau –, à l’ultime et fatidique seconde. "

 


EDGAR HILSENRATH
Terminus Berlin

"A l'aéroport de Tegel, Lesche prix un taxi. D'une certaine manière, il était content d'être de retour à Berlin, de retrouver son appartement, ses livres, son ordinateur d'occasion et ses manuscrits, mais il sentit son cœur battre quand le taxi s'arrêta devant chez lui. Il avait le vague pressentiment qu'il était arrivé quelque chose à son appartement. En arrivant sur le palier, il s'arrêta, effrayé. Sa porte était barbouillée de grandes croix gammées grassement tracées à la peinture rouge, et d'une étoile de David avec le mot « Juif » en noir. Le seuil était brûlé, comme si quelqu'un avait essayé de mettre le feu et avait été dérangé. Un chiffon carbonisé traînait devant la porte."



COLIN NIEL
Seules les bêtes

"Ce n’est pas encore l’heure. Il faut que je sois patient.
Comme ce lézard collé au mur de ma chambre. Ça fait plus d’une heure qu’il est là à ne rien faire.
À travers la vitre que je n’arrive pas à ouvrir et qui vibre à cause du climatiseur, on voit le marché. Enfin, le marché, c’est plutôt un genre de souk. Un sacré bordel. Il y a des gars qui courent dans tous les sens entre les parasols multicolores, d’autres qui se gueulent dessus. C’est un autre monde ici. "


James Graham BALLARD
La forêt de cristal

"Plus que tout, ce fut l'obscurité du fleuve qui impressionna le Dr Sanders lorsqu'il contempla pour la première fois le béant estuaire du Matarre. Après nombre de délais, le petit vapeur et ses passagers approchaient enfin d'un alignement de jetées. Bien qu'il fût dix heures du matin, la surface des eaux paresseuses demeurait grise, reflétant les sombres nuances de la végétation aux branches tombantes le long des berges.
Par intermittence, quand le ciel était couvert, elle semblait presque noire, telle de la teinture putréfiée. Les entrepôts et petits hôtels éparpillés qui constituaient Port Matarre luisaient par contraste d'une clarté spectrale au bord de ces flots obscurs, comme si les avait illuminés quelque lanterne intérieure plutôt que le soleil, les rendant semblables au pavillon d'une nécropole abandonnée, bâtie sur une série de débarcadères à la lisière de la jungle."

 


ORSON SCOTT CARD
La stratégie Ender
La Voix des morts
Xénocide


EMMANUEL TODD
Les Luttes de classes en France au XXIe siècle

"Je remercie sincèrement Emmanuel Macron et Alexandre Benalla de m’avoir ouvert les yeux par leur violence : ils ont exprimé du mieux qu’ils pouvaient la rage d’un groupe social qui entend désormais faire payer au Français son échec total. Nous serions ici confrontés à une forme perverse mais réelle de plaisir politique, comme il y en a eu tant dans l’histoire."

" Il y aura désormais, d’un côté, ceux qui pensent qu’il est plus grave de vandaliser le Fouquet’s que d’éborgner un homme et, de l’autre, ceux qui estiment, à l’ancienne, que la protection des biens ne saurait justifier la mutilation des personnes. "


DAVID VANN
L'Obscure Clarté de l'air

"Un navire en sommeil poussé en silence par une brise tranquille, le roulement de la coque et ses grincements, la traction de la voile. De petits oiseaux se posent sur les cordes. Impossible d’envisager ce qui s’est produit plus tôt. Le passé toujours ainsi, rétréci et défait et improbable."


CHRISTOFFER CARLSSON
Le syndrome du pire
Nuit blanche à Stockholm


SEYHMUS DAGTEKIN
Sortir de l'abîme

"Mais pour moi, la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l'injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu'une autre manière de vivre doit être possible, qu'une autre façon d'exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au centre des choses, au cœur des êtres."

"Des oiseaux, des animaux, des éléments aux.humains, la distance est moins importante qu'on ne le croit. Très peu nous sépare de l'autre, et si nous nous penchons un peu, nous pouvons le voir tel qu'il se refuse à se révéler y compris à lui-même..
" Nous sommes d'une même étoffe de rêves ", n'est-ce pas ? Tenter d'être à la hauteur de l'étoffe et des rêves, et sortir de la peur qui nous éloigne les uns des autres. C'est un pari, jamais gagné, mais qui vaut le coup d'être tenté, indéfiniment."



SEBASTIEN MENARD
Notre Est lointain

"Alors on fermerait les livres. On fermerait tout. La porte de nos cabanes. Les lieux qu’on n’a pas. La caravane de nos songeries. Les cartons — les microphones et les portes. Alors ce serait le début de la quête du héros moderne. Le début des routes. Le début des soleils qui tombent sur les herbes jaune jaune. Les pluies sur nos peaux. Les matins dans les bois. Et les nuits dehors. "

"C’était à cette époque où déjà les étés ne ressemblaient plus à ceux qu’on nous avait décrits lorsque nous étions jeunes. Le monde se vautrait à une vitesse ahurissante. Dans une sorte de ralenti ocre et poussière nous observions cette chute sans plus savoir comment parler. Il nous restait la vague idée d’un récit — des désirs de cabane — et du jus pour tenir."

"Nous autres nous avons un couteau pliable dans la poche et nous le nettoyons chaque soir en regardant le soleil plonger vers l’ouest  — puis nous prenons note des jours et des vents — des pistes et de nos désirs. La vie voilà la vie encore la route et les chemins. Nous donc à la poursuite de quoi heureux les monstres qui savent encore hurler à la lune — s’endormir sur une colline — attendre les premiers instants du jour. Parfois — dans la nuit — sur la route ou entre les pluies — à travers les chemins les collines et les jours qui filent — il nous arrive de répéter les mots du poème :

notre désir de tendresse est infini
désordre et caresse notre désir de tendresse
est inconsolable
et chaud."


JEAN BAUDRILLARD
Entretiens

"Un jour, tout sera culturisé, tout objet sera soi-disant un objet esthétique, et plus rien ne sera objet esthétique...Au fur et à mesure que le système se perfectionne, il intègre et il exclut. Dans le domaine informatique, par exemple, plus le système se perfectionne, plus nombreux sont les laissés-pour-compte. L’Europe se fait, elle se fera, et au fur et à mesure qu’elle se réalise, tout entre en dissidence par rapport à ce volontarisme européen. L’Europe existera, mais l’Angleterre n’y sera pas, les régions n’y seront pas, etc. L’écart ne cesse de grandir entre la réalisation formelle des choses, sous la conduite d’une caste de techniciens, et son implantation réelle. La réalité ne s’aligne plus du tout sur cette réalisation volontariste au sommet. La distorsion est considérable. Le discours triomphaliste survit dans l’utopie totale. Il continue à se croire universel, alors qu’il ne s’accomplit plus, depuis longtemps, que de manière autoréfentielle. Et comme la société dispose de tous les moyens pour entretenir un événement fictif, cela peut durer indéfiniment… "


"Je pense qu'il reste dans chaque homme une forme de vitalité, quelque chose d'irréductible qui résiste, une singularité d'ordre métaphysique qui va même au-delà de l'engagement politique, lequel n'est pas totalement liquidé d'ailleurs. C'est donc du côté du singulier qu'il faut rechercher l'antidote au mondial. Je dois d'ailleurs vous dire que si je n'avais pas la conviction qu'il y avait en l'homme quelque chose qui se bat, qui résiste, j'aurais tout simplement cessé d'écrire. Car ce serait alors se battre contre des moulins à vent. J'ai la conviction que cette chose-là, cette part d'irréductible ne peut pas s'universaliser, se globaliser ou faire l'objet d'un quelconque échange standard. Est-ce que l'homme en fera quelque chose de positif un jour ? Là, on ne peut rien dire. Les jeux ne sont pas faits. Voilà d'ailleurs où réside mon optimisme..."

Jean Baudrillard sur Lieux-dits


JOHARY RAVALOSON
Antananarivo, ainsi les jours

Chroniques ordinaires de Madagascar, nuit, jours, pluie... insurrection...

" À la sortie du tunnel d’Ambanidia, le torrent qui se déversait du ciel nous surprit carrément. Tout était bouché. J’avançais au pas, presque à l’aveugle. Mes maigres phares n’éclairaient que de l’eau. Je fendais on dirait une rivière dans la rue descendant vers Antsakaviro. J’avais de l’eau jusqu’à la garde. Elle ruisselait sur le pare-brise, sur les vitres, et donnait une impression d’intimité précaire à l’intérieur de mon tacot déglingué."


SEBASTIEN MENARD
Notre désir de tendresse est infini

"J’ai un texte là tout près.

(et se répètent comme gimmick dans le break rythmique d’un blues les mots)

Il y aurait des pluies.

Ça commencerait comme ça :

« C’était un soir — et les pluies l’automne s’écroulaient ocres et lents ».

Un blues.

Un blues de l’automne.

Le jazz des pluies d’octobre — le jazz de la fin d’une saison — des routes dessinées à la main — des cartes ouvertes. Le jazz des soirées sombres — le jazz de la mer Égée — le poème du mot bouzouki — le souffle des vents du Caucase.

Un blues des flottes — des bruits de pas dans les flaques — des voix chaudes dans les eaux fraîches. Un jazz des flammes humides — et les doigts pincent des cordes en suant. Un jazz des feux qui dansent et des corps sous les abris.

Un jazz des gouttes de novembre — un blues des ombres ivres — un jazz des hivers attendus — un blues des feux qu’on regarde tenir dans la nuit.

Le jazz dingue de nos corps chancelants — nos tremblés nos virées nos nuits douces et sauvages.

Le saxophone des herbes humides.

Des pas dans le noir.

Une trompette
dans la nuit.

J’ai un texte là
tout près.

Ça finirait comme ça :

« Et sur nos peaux s’écroulaient les pluies qui gouttaient des arbres et des abris. »

Après
c’était faire un feu pour tenir la nuit."

 


JACQUES RANCIERE-AXEL HONNETH
Reconnaissance ou mésentente?

" La méthode de l'inégalité suppose que vous devez partir de tel point pour arriver à tel autre point en faisant tel pas après tel autre. La méthode de l'égalité suppose que vous pouvez partir de n'importe où et qu'il y a une multiplicité de chemins possibles et imprévisibles qui conduisent à un autre point et encore un autre. Il y a une multiplicité de moyens de construire sa propre aventure intellectuelle, mais il y a une décision préalable : la décision préalable qu'on peut le faire parce qu'on a part à une intelligence qui est celle de n'importe qui. L'émancipation implique cette décision première de mettre en acte et de vérifier cette capacité de n'importe qui."

 "Une révolution esthétique, ce n'est pas une révolution dans les arts. C'est une révolution dans la distribution des formes et des capacités d'expérience que les êtres appartenant à tel ou tel groupe social peuvent partager. Elle n'agit pas en forgeant un corps collectif. Elle produit bien plutôt dans le tissu de l'expérience sensible commune une multitude de plis et de failles qui changent la cartographie du perceptible, du pensable et du faisable. Elle permet ainsi de nouveaux modes de construction politique d'objets communs et de nouvelles possibilités d'énonciation collective."


SEBASTIEN MENARD
Soleil gasoil

"Dans cette plaine — les saisons changent la terre c’est la poussière la boue la glace — quand les pluies viennent alors le froid avec les boues — et les chiens sont là tous à longer les murs en béton — et quand les neiges et le froid alors c’est la glace et les chiens — les chiens sont tous à nicher en boule et puis c’est le printemps alors il faut peu de temps pour que tout redevienne poussière et que ça soit tout autour pareil comme un grand nuage jaune brun — alors les chiens — les chiens sont là tous à chercher l’ombre. "

Les routes: "Celle en plein désert — au loin il y a le sable qui se soulève en tornade et le ciel est un mélange de bleu de brun poussière et il fait chaud — ça dépasse les quarante degrés et ça sent le gasoil — ça sent le gasoil et l’huile chaude — ça sent la pisse et les chiens crevés — un camion passe et vacarme — un bruit de ferraille de gomme chaude et de bielles — tu es assis sur les marches et les sacs plastiques et tu ne penses pas."


MAURIZIO DE GIOVANNI
La méthode du crocodile
La collectionneuse de boules à neige
Et l'obscurité fut


KUNDERA
L'identité

“Voilà la vraie et seule raison d'être de l'amitié : procurer un miroir dans lequel l'autre peut contempler son image d'autrefois qui, sans l'éternel bla-bla de souvenirs entre copains, se serait effacée depuis longtemps.”


KUNDERA
La lenteur

"Dans notre monde, l'oisiveté s'est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque."


KOSTAS AXELOS
L'exil est la patrie de la pensée

"L'art n'est pas l'affaire du beau, et le beau non plus n'est pas ce qui exprime l'art. Il est désormais temps de surmonter la puissance trilogique du vrai (logique), du bien (éthique), du beau (esthétique) et d'affronter une autre ouverture. L'art porte au langage, nous fait voir et entendre l'éclat, souvent trouble, du monde tumultueux. Ce monde est omnitemporel, il connaît des époques, des lieux et des moments privilégiés, mais il connaît aussi des époques plates et insignifiantes. L'art est poétique dans toute son étendue. La poéticité, beaucoup plus que la poésie, anime, traverse et dévoile autant l'art dans son ensemble que tout art particulier. "

"Chaque couple, quel qu'il soit, comporte un troisième personnage, continuellement présent. Le troisième angle du triangle fondamental, c'est la mort. Avec ou sans ami de la femme, avec ou sans amie de l'homme, avec ou sans souvenirs écrasants, paternels ou maternels, avec ou sans enfant, avec ou sans nette perspective d'ouverture, les deux partenaires de chaque couple affrontent constamment une troisième puissance : la puissance de l'absence, le devenir de la négativité, la mort."


 KEITH McCAFFERTY
Meurtres sur la Madison

Les morts de Bear Creek

"Le leurre préféré de Sean était un Crazy Crawler, un bidule à trois hameçons avec des ailes en métal articulées qui s’ouvraient et se refermaient comme celles d’un oiseau blessé quand on le traînait à la surface de l’eau. Il n’oublierait jamais la première fois qu’un black-bass avait avalé le leurre, faisant éclater la surface pierre de lune de l’étang. La secousse provoquée par la prise avait totalement fait dévier Sean du cours normal de sa vie et l’avait projeté dans une dimension faite de sensations et d’urgence, où le temps se comptait en battements de cœur et où les minutes passées ne pourraient jamais être retrouvées en imagination – des minutes qui ne pourraient être revécues que si vous étiez assez chanceux pour en attraper un autre."


MARIA HESSE
Frida Kahlo


"Emmurer sa propre souffrance, c'est courir le risque qu'elle vous dévore de l'intérieur." Frida kahlo

"Je m'appelle Magdalena Carmen Frida Kahlo Calderon. Je suis née le 6 juillet 1907 à Coyoacan, mais je me suis toujours plu à donner 1910 comme année de naissance, non par coquetterie, pour me rajeunir, mais parce que c'était l'année du début de la révolution mexicaine et que je suis la révolution."