ECLATS DE LIRE 2020

Eclats de lire 2011 , 2012 , 2013 , 2014 , 2015 , 2016 , 2017 , 2018 , 2019

La page de Vincent


De 2001 à 2020 Littérature, Poésie...

A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P, Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


De 2001 à 2020 Philosophie...

A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z



 

AUDUR AVA OLAFSDOTTIR
Miss Islande

"L’autocar de Reykjavík laisse dans son sillage un nuage de poussière. La route en terre, tout en creux et en bosses, serpente de virage en virage et on ne voit déjà presque plus rien par les vitres sales. Le cadre de la Saga des Gens du Val-au-Saumon aura bientôt disparu derrière un écran de boue.
La boîte de vitesses grince à chaque fois qu’on descend ou qu’on gravit une colline, et j’ai comme l’impression que l’autocar n’a pas de freins. L’énorme fissure qui traverse le pare-brise de part en part ne semble pas gêner le chauffeur. Il n’y a pas grand-monde sur la route."


ALBANE GELLÉ
Eau

"Eau ne dort pas, ne s’éteint pas, eau
se repose parfois un peu, eau alanguie,
étale d’huile, eau allongée, temps
suspendu, eau sait bien ça : ôter le
temps."


ALAIN BADIOU, PHILIPPE LACOUE-LABARTHE, JACQUES RANCIÈRE, JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
Mallarmé, le théâtre, la tribu

J. Rancière: "Le théâtre est ce lieu où , doit être avéré qu'on est bien là où on doit être. Ce qui repose comme on sait sur l'idée d'une complémentarité chez Mallarmé entre deux dimensions : la dimension horizontale du contrat, de la communication, la dimension langagière, électorale aussi, la communauté des signes qu'on échange et qu'on fait circuler, le circuit de l'équivalence qui repose en dernière instance sur cette opération primitive qui est l'opération du terrassier qui prend de la terre à droite pour la porter à gauche et ainsi creuser son propre trou ; à côté il y a cette dimension verticale d'une humanité présentée à sa propre grandeur, dimension donc d'une élévation, d'une consécration propre à fonder la communion humaine ou, dit-il, « part d'un à tous et de tous à un»."

""Est théâtre au fond tout ce qui permet l'exposition de l'humanité à sa propre grandeur d'illusion. Et d'une certaine façon on peut dire que, à ce moment-là, le théâtre est nulle part mais, aussi bien, il est partout."

A. Badiou: " Un poème de Mallarmé, c'est un soleil couchant ou un tombeau."

"Finalement, je crois que ce que Mallarmé dirait, c'est que le silence de la foule n'est pas le silence essentiel d'une enfance, c'est ce qui est toujours colmaté par la circulation financière des mots, c'est-à-dire leur usage commercial."


STÉPHANE MALLARMÉ
Pages

 "La scène est le foyer évident des plaisirs pris en commun, aussi et tout bien réfléchi, la majestueuse ouverture sur le mystère dont on est au monde pour envisager la grandeur, cela même que le citoyen, qui en aurait une idée, se trouve en droit de réclamer à un État, comme compensation de l'avilissement social. "


STÉPHANE MALLARMÉ
Oeuvres

Brise Marine
"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô Nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles ilôts…
Mais, o mon cœur, entends le chant des matelots ! "


JIRI WEIL
Mendelssohn est sur le toit

"Heydrich poursuivit son examen de la balustrade. Soudain ses traits se tordirent dans une expression de haine et de rage féroce. Comment était-ce possible ? Qu’est-ce que c’était que cette saloperie ? Comment avait-il pu prononcer un discours dans un bâtiment dont le toit s’ornait d’une statue immonde ? Quelle honte ! Quelle humiliation ! Pourquoi personne n’avait-il eu l’idée d’inspecter l’édifice avant de le consacrer à l’art allemand ? « Giesse, hurla-t-il en levant le bras vers la balustrade, faites enlever cette statue, sur-le-champ ! Téléphonez à la mairie, tout de suite, quelqu’un doit bien y être de service. C’est une négligence inadmissible, inouïe, pire que la trahison. Mendelssohn est sur le toit ! "

"La ville fortifiée était engourdie de froid, voilée de brouillard. Ils étaient sortis dans la nuit escorter ceux qui partaient pour ne plus revenir. Dans la nuit, ils regagnèrent leurs baraquements et attendirent l’aube amère."

 


ALDO LEOPOLD
Almanach d'un comté des sables

"C'est une ironie de l'Histoire qui veut que les grandes puissances aient découvert l'unité des nations au Caire en 1943. Les oies du monde entretenaient cette idée depuis longtemps, et chaque année, au mois de mars, elles conti­nuent de miser leur vie sur la vérité de cette proposition.
Au commencement était l'unité du Linceul de glace - autrement dit pas grand-chose. Ensuite vint l'unité du dégel de mars, et l'hégire des oies internationales. Chaque année au mois de mars depuis le pléistocène, les oies proclament l'unité des nations depuis la mer de Chine jusqu'aux steppes sibériennes, de l'Euphrate à la Volga, du Nil à Mourmansk, du Lincolnshire au Spitzbergen. Chaque année au mois de mars depuis le pléistocène, les oies proclament l'unité des nations de Currituck au Labra­dor, de Matamuskeet à Ungava, du lac de Horseshoe à la baie de l'Hudson, d'Avery Island à Baffin Land, de Panhandle à Mackenzie, de Sacramento au Yukon.
Grâce au commerce international des oies, le maïs abandonné de l'Illinois traverse les nuages jusqu'à la toundra arctique, où il se combine au soleil abandonné d'un mois de juin sans nuit afin de fabriquer des oisons pour tous les pays intermédiaires. Et dans ce troc annuel, nourriture contre lumière, chaleur d'hiver contre solitude d'été, le continent entier retire le bénéfice net d'un poème sauvage balancé du haut d'un ciel noir sur les boues de mars. "


ALDO LEOPOLD
L'éthique de la terre
Penser comme une montagne
(1949)

"Il n’existe pas encore d’éthique de la relation de l’homme à la terre, aux plantes et aux animaux. La terre, comme les esclaves d’Ulysse, reste considérée comme une propriété. La relation à la terre est toujours strictement économique : elle comporte des privilèges, mais n’impose pas de devoirs."

" Un hurlement résonne de corniche en corniche, dévale la montagne, et s’éteint au loin dans la nuit. C’est une plainte triste et sauvage, une provocation au mépris de toutes les adversités."


"Il y eut trois pionniers américains de la pensée écologique : l’ermite Henry David Thoreau, le voyageur John Muir et le forestier Aldo Leopold. On doit à ce dernier, que certains tiennent pour un géant littéraire et un prophète, les premières politiques de protection des espaces naturels, une réflexion inégalée sur la nature sauvage, et la conviction qu’il est possible à l’homme de développer une intelligence écologique. Car l’« éthique de la terre » est possible. Elle repose sur l’idée lumineuse de communauté et d’équilibre. Grâce à elle, nous pouvons tous apprendre à être heureux dans la nature. À la fois narrative et philosophique, l’écologie d’Aldo Leopold possède une force surprenante : elle pulvérise notre arrogance tout en nous chuchotant « l’opinion secrète » de la montagne à l’égard des loups. "


Olivier Roellinger, Emmanuel Tessier, Pascal Tessier
Carnet n°2 Epices-Roellinger.com

 

Poudre du Voyage, poudre Névis, poudre Curry Corsaire, poudre Défendue, poudre Sérinissima, Fleur de Brume, Kuile et poivrons Niora.

"Soupe froide de betteraves, noix, mâche et Poudre du voyage, Lasagnes sur la route de Névis, Poires et curry corsaire, Guimauve au pamplemousse et Poudre défendue, Tatin de navets façon Sérenissima, Sauté de volaille aux Brumes d'Indonésie, Haddock aux lentilles et vinaigrette Niora tiède."


 

 

Olivier Roellinger, Emmanuel Tessier, Pascal Tessier
Carnet n°1 Epices-Roellinger.com


Grande Caravane, Retour des Indes, Poudre Gallo, Poudre équinoxiale, Poudre des alizés, Vinaigre celtique, Huile et cumbavas, Fleur de sel de Guérande, Poivre des Mondes.

"Marinade pour agneau rôti au four ou Feta de brebis et soupe de tomates avec la poudre Grande caravane, Velouté de châtaignes et céleri, Blanc de barbue à l’andouille et la poudre Gallo, Rillettes de maquereau vodka ou Beignets de crevettes avec la poudre des Alizés…"


MARIE-CLAIRE BANCQUART
De l'improbable

"Terre
grande respiration collective,
fleurs et moineaux, planches et livres.

Le convalescent du pauvre dimanche sort de l'hôpital et se plaît aux formes des voitures, aux herbes qui bordent les arbres.

Terre, oui, notre terre ronde et sans lumière constante, il va rêver d'elle et se croire heureux de vivre ."


SEREINE BERLOTTIER
Ciels, visage

"...et soudain un silence
net et frais comme une eau de rivière

où la langue traverse
ne nage pas

apprends la rature
la petite solitude du poème

même si je note la date
cette tige de glace très froide
qui goutte et fond dans mes mains

je tremble et je ne bouge pas..."


MICHAEL ONDAATJE
Ombres sur la Tamise

"En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels. Nous habitions dans une rue de Londres appelée Ruvigny Gardens, et un matin, notre père ou notre mère, je ne sais plus, proposa que nous ayons une discussion en famille après le petit déjeuner. C’est alors qu’ils nous annoncèrent qu’ils allaient nous quitter et s’établir à Singapour pendant un an. Pas très longtemps, dirent-ils, mais ce ne serait pas non plus un court séjour. "


MARIE HERMANSON
Zone B
Le pays du crépuscule


JULIETTE MEZENC
journal du brise-lames

"Décision ferme et provisoire : se rétracter comme crustacé dans mes anfractuosités, derrière les grilles, derrière les portes. Lieux clos et qui sentent. Parties privées. "

"11 septembre

C’est une lumière franche mais douce qui irradie du ciel, de la mer et des pins qui sont comme allumés, là-bas, de l’autre côté de la rade intérieure. Je passe mes journées à flotter dans cette lumière qui, le soir, avant de disparaître, fait apparaître en haute mer une coque de bateau, rouge. Puis la mer se fait blanche sous la barre de l’horizon qui passe doucement du rose au mauve, quelques vagues sombres s’y lèvent avant que la mer à son tour vire doucement au mauve."


FREDERIC NEYRAT
La part inconstructible de la terre

 

"Avec l’hypermodernité géo-constructiviste, c’est l’idée même de nature qui disparaît au fur et à mesure que s’y substituent des entités artificielles dont l’objectif est d’intégrer, digérer et reprogrammer toute altérité naturelle. La nature se fait « biodiversité », « prestations de service » (l’apport en eau, la pollinisation, etc.), « ressources » – marchandises. L’anaturalisme apparaît dès lors clairement comme la condition de possibilité ontologique de technologies dont le but est de remplacer la nature."

"À l’heure où l’écosphère se dégrade réellement, et pas seulement conceptuellement, il devient littéralement vital d’affirmer que la nature n’est pas seulement un champ de bataille : elle est d’abord et avant tout un champ relationnel, intensif, de vie et de non-vie, qui ne peut pas se réduire aux espaces mesurés et appareillés par les puissances humaines, qui échappe inévitablement aux définitions stratégiques qu’en proposent les combattants, qu’ils soient militaires ou compagnies d’assurances transformant les catastrophes naturelles et les épidémies en marché financier."

 


EMILY FRIDLUND
Une histoire de loups

" Le soleil décline, le puzzle s’assemble en hibou avant d’être désassemblé à nouveau, je demande à Paul de se lever. C’est l’heure d’y aller. C’est l’heure. Mais avant que nous nous levions, avant qu’il se mette à protester en geignant pour rester encore un peu, il se laisse aller contre ma poitrine et bâille. Et ma gorge se serre au point de se fermer. Parce que c’est étrange, vous comprenez ? C’est merveilleux, et triste aussi, combien il est bon parfois de sentir quelqu’un d’autre s’approprier votre corps."


MICHEL BOURÇON
Visages vivant
au fond de nous

"Chacun sur son îlot de solitude
captif de lui-même
porte son fardeau de questions
espère au soir
l’amour en futaille
et pour aller dormir
des mots assemblés en bouquet."

"les cheminées dénoncent le ciel
sous lequel fuient dès le lever
les mêmes gens oubliant de vivre
qui s'éloignent dans la lumière cotonneuse
puis s'effacent comme des empreintes."


PETER FARRIS
Le diable en personne

"Au crépuscule, le coyote traversa le pré de fauche en s’arrêtant régulièrement pour flairer l’air. Alerté par le sifflement d’un train, il poussa un hurlement et entendit les aboiements et les glapissements du chef de la meute et du reste de la famille lui répondre depuis les bois à l’est, suivis par un chant collectif qui ondulait à la manière du son distordu d’une sirène. Le pré lui réussissait ces derniers temps."


JEAN ZIEGLER
Lesbos, la honte de l'Europe

"Dans l’idéologie « humanitaire » des têtes de mule de Bruxelles, Frontex tient un rôle central. Rescue and Secure… Quelle hypocrisie ! Le principal agent de la chasse aux requérants d’asile n’a rien – mais strictement rien – d’un « sauveteur ».». Les bateaux de Frontex sont des bâtiments militaires équipés militairement. À leur bord ne se trouvent ni médecins, ni infirmières, ni nageurs de secours, mais des policiers et des gendarmes recrutés dans les différents États membres de l’UE."

 


"À la demande de l’UE, les industriels de l’armement ont développé une technologie ultraperformante pour assurer l’efficacité de la chasse à l’homme le long des frontières de la forteresse Europe. Eurosur (European Border Surveillance System, Système européen pour la surveillance des frontières), une autre instance de l’UE, recourt notamment à des satellites géostationnaires, positionnés au-dessus de la mer Égée, du détroit de Gibraltar, du Sahara et de la Méditerranée centrale. Par ailleurs, des drones ultraperformants surveillent jour et nuit les mouvements des réfugiés et des migrants sur mer comme sur terre. Personne ne leur échappe. De même, les radars au sol permettent une observation permanente des colonnes de persécutés évoluant sur la terre ferme. Des systèmes de sensors secrets sont également installés le long des côtes et des frontières terrestres. L’un des cauchemars de Frontex est suscité par ces poids lourds qui transportent enfants, femmes et hommes clandestins sur les routes du nord de la Grèce ou de la Bosnie-Herzégovine. Une nouvelle technologie permet de les détecter : il s’agit de scanners aux rayons X et d’autres appareils hautement sophistiqués permettant de capter et de décompter les battements de cœur et la quantité d’air respiré. Ces appareils sont extrêmement onéreux : un scanner de camion, par exemple, coûte environ 1,5 million d’euros. Pour les bureaucrates de l’UE, il ne fait pas de doute que le contribuable européen est heureux d’assumer les montants astronomiques qu’il paie pour l’acquisition de tous ces gadgets… puisque ceux-ci le protègent des réfugiés. L’inventivité des fabricants d’appareils de surveillance financés par l’UE ne connaît pas de limites. Le long du mur qui sépare le nord-ouest de la Syrie de la Turquie, les Turcs – encouragés par Bruxelles – ont ainsi installé des appareils à déclenchement automatique de tirs de mitrailleuses. L’être humain qui approche à 300 mètres du mur entend d’abord en trois langues, et à plusieurs reprises, un avertissement lui ordonnant de faire demi-tour. S’il continue d’avancer, il est tué par la mitrailleuse dont le tir se déclenche automatiquement. Ces mitrailleuses à tir autodéclenché se révèlent particulièrement efficaces contre les familles de réfugiés. Elles sont l’un « des produits phares défendus et vendus à Bruxelles par Dirk Niebel et ses semblables.
L’événement commercial de loin le plus important pour la promotion de la technologie de surveillance et de répression des réfugiés est la foire annuelle de Milipol, à Paris. Les ministres s’y pressent. Pour l’heure, ce sont encore les industriels israéliens et américains qui dominent ce marché. Jakob cite les calculs qu’a effectués la société de conseil Frost and Sullivan : les dépenses totales investies dans le développement de ce que les eurocrates appellent la « technologie des frontières » s’élèvent aujourd’hui à 15 milliards d’euros. Elles atteindront 29 milliards d’euros en 2022. Tout cela au profit des marchands de canons – et aux frais du contribuable européen."

"Alors que j’exerçais comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, j’ai parcouru la Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro, les slums des Smokey Mountains de Manille et les puantes shantytowns de Dacca, au Bangladesh. Mais jamais je n’ai été confronté à des habitations aussi sordides, à des familles aussi désespérées que dans les Oliveraies de Moria. "

(Et le Covid-19 a bon dos: EHESS: crime contre l'humanité )


Milipol, le salon mondial de la sécurité intérieure des états

Stéphane Beauverger,Karim Berrouka, David Calvo, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, L.L. Kloetzer, Li-Cam, luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan
Au bal des actifs: Demain le travail

" Dans l’avenue Trump, le ballet des bus autonomes et des voitures sans chauffeur chorégraphiait une forme de silence. Le ciel était couleur de mood board gothique sous un filtre Rothko mal codé. S’y décalquaient mal la nuée triste des drones s’autoévitant, lesquels erraient dans le vide, aussi frénétiques et tracés, aussi paumés que moi dans ce brouillard brownien d’insectes en plastique qui volaient de boîtes en balcons comme je volais de boîtes en missions. Pour qui au juste, pour quoi ? L’atmosphère grésillait désagréablement. Où étaient les oiseaux ?" (Alain Damasio)

"..., retrouver un espace aux lenteurs habitables. " (Alain Damasio)


GREG ILES
Brasier noir
L'Arbre aux morts
Le sang du Mississipi


ALAIN DAMASIO
Le Dehors de toute chose

"Une telle société de contrôle, aussi splendidement démocratique soit-elle, je la vomis.
Et je la vomis pour des valeurs qui sont autrement vitales que ce triomphe à la régulière du conformisme, de la docilité et de la peur, qui est cautionné parce qu’issu d’une majorité.
Je la vomis pour la liberté.
Pour que la vie siffle dans nos viscères, comme un ruisseau ardent.
Je la vomis pour un espoir  : que l’homme vaut mieux que ce qu’il est aujourd’hui. "

"Libertouille et cyberté
En occident, voter est consentir à la dépossession politique. Rien d’autre désormais. Le technocapitalisme seul nous dirige. L’État n’est plus qu’un cabinet d’ingénierie sociale auquel on sous-traite la variable humaine des équations du profit."

"Écrire, c’est tenter de desceller la plaque de la phrase, de sorte qu’un peu d’espace, subitement, y pénètre et l’évaste  : pied-de-biche plutôt que plume. Écrire, c’est libérer dans le dos de la syntaxe le dehors de toute chose. "


FRANÇOIS JULLIEN
De la vraie vie

"Cette pensée paresseuse, de repli, de repli de la pensée et conjointement de la vie, se satisfaisant des banalités d’une sous-pensée qui ne donne pas plus à penser qu’à vivre, est bien ce contre quoi, désormais, il faut se dresser. Ce dont il faut s’alarmer, contre quoi il faudrait s’armer, pour ne pas laisser nos vies dépérir sous l’ineptie."

 

 


"Quand Nicolas de Staël dit qu’il n’y a que deux façons de vivre, celle, ordinaire, balisée, qui peut-être est la plus « vraie », et l’autre s’aventurant hors de la conformité, il fait paraître combien cette « vérité » par conformité, celle à laquelle on voudrait se fier, répondant à la définition traditionnelle de la vérité, est paresseuse et stérile. Ou quand Einstein écrit : « Il n’y a que deux façons de vivre sa vie ; penser que rien n’est un miracle ou penser que tout est miracle », il range d’un même côté le « sans miracle », la conformité, la rationalité déclarée, quand la raison se confine dans sa légalité, que tout s’emboîte et trouve son adéquation qui n’est toujours, en fait, qu’une adaptation ; de l’autre, la percée héroïque hors de la conformité rassurante, de la normalité qui sécurise, où tout dès lors – mais sans qu’il s’y mêle un tant soit peu d’irrationalité paresseuse – devient inouï."

"Entre cette vie conforme et son autre, un dialogue n’est-il pas devenu impossible, quelle que soit la bonne volonté qu’on y met ? Car cette vie ne dé-coïncidant pas, ne « décollant » pas, demeurant rivée à ce qui lui paraît son intérêt, reste attachée à ce qui la rassure, comme l’animal, dans le pré du possible, à son piquet : la corde a une certaine longueur qui ne se laisse pas excéder. Il n’ira pas brouter plus loin, la longe n’étant pas élastique. Quand on aborde quelqu’un, c’est là certainement la première question qu’on en vient, à part soi, à se poser : quelle est la longueur de la longe qui le tient attaché, l’empêchant de s’écarter davantage ? Car, d’un autre côté, il y a des vies dont on ne voit plus quelle longueur de longe les retient. Et même s’il y a encore une longe qui les retient – n’est-ce pas là la définition du philosophe (ou du peintre, ou du poète) : celui qui en est venu à couper la longe ? Ou du moins cherche-t-il désespérément à le faire, même s’il en a peur aussi. "


CHRIS OFFUTT
Kentucky Straight

"Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison.
Quand j’étais petit, on avait un coonhound qui s’était fait arroser par une moufette et qui avait eu le culot de venir se coucher sous la terrasse après ça. Il pleurnichait dans le noir et voulait pas sortir. Papa lui a collé une balle. Il puait quand même toujours, mais papa se sentait mieux. Il a dit à maman qu’un chien qui sait pas faire la différence entre un raton laveur et une moufette, il faut le tuer.
— Bon, mais il est toujours sous la terrasse, a dit maman. "

"Je n’arrivais pas à penser, ni à ressentir quoi que ce soit. C’était une bonne idée de marcher."


LA BOETIE
Discours de la servitude volontaire

"Les rois d’Assyrie, et après eux les rois mèdes, paraissaient en public le plus rarement possible, pour faire supposer au peuple qu’il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser rêver ceux qui se montent l’imagination sur les chises qu’ils ne peuvent voir de leurs propres yeux. Ainsi tant de nations qui furent longtemps sous l’empire de ces rois mystérieux s’habituèrent à les servir, et les servirent d’autant plus volontiers qu’ils ignoraient qui était leur maître, ou même s’ils en avaient un ; de telle sorte qu’ils vivaient dans la crainte d’un être que personne n’avait jamais vu. "

" D’où tire-t-il [le pouvoir] tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? "


YVES CITTON
JACOPO RASMI
Générations collapsonautes

Naviguer par temps d'effondrements

"Comment reconnaître que nous allons subir des effondrements en chaîne, sans pour autant nous résoudre au pire ? Comment échapper à la paralysie et à l’inertie, tandis que nous occupons simultanément, ou alternativement, les places du lapin ébloui par les phares et du conducteur grisé par la vitesse ? Comment regarder en face ce qui est sur le point de nous écraser, alors que ce sont nos espoirs et nos rêves de prospérité qui s’effondrent sur nous ? Davantage qu’à répondre à de telles questions, notre effort visera à les défléchir. En croisant nos regards, nous espérons faire émerger d’autres façons de voir et de penser les effondrements qui nous menacent. Non tant pour les conjurer que pour en esquiver les pires effets – voire pour y trouver des occasions de rebonds salutaires. La sensibilité effondriste, telle qu’elle s’affirme dans le débat contemporain, constituera pour nous un prisme – observé par de multiples perspectives – à travers lequel repérer et discuter les nœuds, les trajectoires et les possibles de notre époque hantée par la question écologique."


" La collapsologie est donc le discours ainsi que le savoir prenant pour objet un avenir voué à faire l’expérience douloureuse d’un effondrement 1° généralisé, 2° simultané et 3° dû à des réseaux d’inter- et d’intra-dépendances constitutifs des entités considérées. "

"Tout fait tellement système, réseau d’interdépendances enchevêtrées, château de cartes et ville de dominos, que nous allons fatalement heurter un imprévu, dont l’impact se répandra de proche en proche dans toutes les régions et dans tous les aspects de nos coexistences mondialisées. Avec toutefois cette particularité que « l’imprévu » en question ne sera probablement pas un choc extérieur, comme la bombe atomique a pu l’être pour deux villes japonaises en 1945, mais une hémorragie ou un grippage internes – qu’il s’agisse du dysfonctionnement d’un parc nucléaire, d’une panique bancaire ou des effets, encore imprévisibles mais annoncés avec de plus en plus d’insistance par les études scientifiques, de dérèglements climatiques ou biologiques. Plus nos existences s’isolent de leurs environnements potentiellement hostiles pour se protéger au sein de ce que le romancier Alain Damasio a baptisé « techno-cocons », plus ces protections reposent sur des réseaux d’interconnexion dont le pouvoir tient à leur étendue et à leur intensité, et plus les risques se déplacent du niveau de l’individu à celui du système."

" Qu’est-ce que la globalisation, de ce point de vue, sinon l’écoulement des capitaux vers les bassins d’emploi dont les taux de rémunération et les niveaux de protection socio-environnementale sont les plus bas – avec pour effet, sous condition de compétition généralisée, d’entraîner l’affaissement des planchers d’existence et de revendication pour toutes celles et ceux qui se trouv(ai)ent au-dessus des minima ? Tout l’édifice, vu de l’extérieur, peut bien paraître tenir debout. On peut même passer régulièrement sur l’ensemble une couche de peinture fraîche, au nom de l’innovation managériale ou de la révolution numérique. Mais des fuites souterraines, par voie de vases communicants, vident de l’intérieur les forces qui assuraient le fonctionnement du système. "

"Être terrestre, c’est se méfier d’une certaine arrogance inhérente aux vues en surplomb fournies par les GPS, les avions, les gratte-ciel et les miradors. C’est raisonner à partir de ses attachements au sol (bien davantage qu’aux racines), en envisageant l’horizontalité des possibles avant de se projeter dans les rêves de décollage, ou de s’abîmer dans les vertiges d’effondrement."

...d’autres habitudes d’engagement." Ces nouvelles attitudes devront être 1° dé-coloniales, pour neutraliser en nous et hors de nous les traditions et les réflexes de domination monoculturelle qui poussent certains humains, éduqués dans certains environnements, à considérer comme normale la subordination d’autres êtres vivants à leurs intérêts et à leurs finalités particulières. Les nouvelles habitudes gagneront à être 2° dé-polémiques, pour neutraliser en nous et hors de nous les appels à constituer des ennemis auxquels faire la guerre (autant rhétorique que physique), alors que le plus important est de localiser les causes des conflits dans les structures relationnelles qui rendent nos visées et nos besoins antagonistes, ainsi que de cultiver les solutions alternatives déjà émergentes, mais en mal de soutien. Enfin, ces attitudes devront apprendre à être 3° dé-compétivistes, pour neutraliser en nous et hors de nous les raisonnements qui exacerbent la compétitivité (individualiste, identitariste, nationale), là où la reconnaissance de notre incomplétude doit nourrir des relations de complémentarité et d’entraide contribuant bien plus réellement à notre survie et à notre bien-être."

La page Yves Citton sur Lieux-dits

sur Radio Univers


ELENA JONCKEERE
Le Faune Barbe-bleue

" Il faisait froid. J’avais dû patienter plusieurs heures devant les arches massives du MET, au numéro 1000 de la Cinquième Avenue, avant de m’engouffrer dans la gueule du mastodonte de pierre. Après toutes ces galeries suburbaines au sol sonore, j’étais soulagée de retrouver un espace à la lumière captive, parqueté, blanc et blond, moins hostile, somme toute. Au deuxième étage, dans la galerie d’art moderne et contemporain, tout semble plus épuré. On est presque à l’abri. Dans la clarté. Au centre, dans l’aquarium, la mariée flottait. C’était une VRAIE mariée. Blanche-Neige en suspension. "


S. CRAIG ZAHLER
Une assemblée de chacals

"1888
Otis Boulder possédait ce que certains dans la région de San Fortunado appelaient un estomac gargouillant, un frémissement de ses sucs gastriques qui l’avertissait d’un danger imminent, pareil aux nerfs au bout du museau d’un chien capables de le prévenir du mauvais temps. C’était un sens utile dans ce Sud-Ouest en perpétuelle expansion. "

S. CRAIG ZAHLER
Exécutions à Victory

S. CRAIG ZAHLER
Les spectres de la terre brisée


FABRIZIA RAMONDINO
Retours


"Ikebana
 Un amico muore.
Io sorveglio lo schiudersi dei fiori."

"Ikebana
 Un ami meurt.
Je surveille l’éclore des fleurs."


CHRISTOPHE GROSSI
va-t'en,
va-t'en,
c'est mieux pour tout le monde

" Je l’attends au dernier étage du magasin, là où le client ne vient jamais, dans la salle de pause et, comme chez ces médecins qui systématiquement vous reçoivent avec une heure de retard, j’attends qu’on daigne me recevoir. J’attends, oui j’attends gentiment dans cette salle d’attente alors que je devrais tout envoyer valdinguer. Mais je sais aussi que je n’aurai peut-être plus l’occasion d’écrire dans la salle de pause fumeurs d’un supermarché culturel. Pour un peu j’éteindrais la lumière et je ferais des blagues. On pourrait jouer au loup ou à chat perché ? Ou bien on pourrait brûler tous les disques de Pascal Obispo ou les livres de Michel Houellebecq, non ? "


HUBERT MINGARELLI
Un repas en hiver


"La nuit était tombée derrière son unique fenêtre. Si on n’avait pas eu le feu dans la cuisinière, il aurait fait nuit ici aussi. Alors je ressentis avec plus d’intensité que d’habitude, que là où nous étions chaque fois Emmerich, Bauer et moi, c’était là, chez moi. Il faisait bon, et la lumière aussi était bonne. Dommage alors, pensai-je avec un peu d’amertume, qu’Emmerich ait choisi ce moment-là pour se tourmenter."


AGUSTIN MARTINEZ
Monteperdito

La mauvaise herbe

"Des terres mortes, la rumeur lointaine des voitures sur la voie rapide qui se confondait avec le vent et les cigales, des pierres blanches comme des crânes et, tout autour de la maison, des figuiers de Barbarie qui avaient l’air malades. Leurs raquettes décolorées exhibaient un blanc calcaire. Quelques jours plus tard, Ginés lui dirait que c’était à cause des cochenilles. Le parasite s’était répandu dans toute la région d’Almería, il s’alimentait de la sève des figuiers jusqu’à les faire crever. Il n’y avait rien à faire à part les brûler. Un chat tigré famélique s’enfuit d’un coin de la maison quand Irene réussit à ouvrir la porte, dans un grincement aigu, le gémissement des charnières oxydées. "


HUBERT MINGARELLI
La terre invisible

"La femme avec les bottes de soldat était en bas de la rue, assise sur la charrette dans l’obscurité. Elle se parlait et ne me vit pas passer. Tout le long des rues obscures, je pensai à elle et, à un moment, la bière agissant encore sur moi, j’eus envie d’y retourner pour photographier ce qu’elle se disait."


JACK LONDON
La Peste écarlate

"Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient.

L’homme qui, de New York, expédiait ces nouvelles à travers l’Amérique, l’opérateur du télégraphe sans fil, était seul, avec son instrument au faite d’une tour élevée. Il annonçait que les quelques habitants demeurés dans la ville, une centaine de mille environ, étaient comme fous, de terreur et d’ivresse, et que, tout autour de lui, s’élevaient de grands feux dévastateurs. Cet homme, resté par devoir à son poste - quelque obscur journaliste, sans doute - fut, comme les savants penchés sur leurs éprouvettes, un héros. " Depuis vingt-quatre heures, annonçait-il pas un aéroplane, pas un transatlantique n’était plus arrivé d’Europe; plus même un message."

Le dernier qui lui fût parvenu venait de Berlin, une ville d’un pays nommé l’Allemagne. Il disait qu’un illustre bactériologiste, nommé Hoffmeyer, avait découvert enfin le sérum de la peste écarlate. Ce fut la dernière nouvelle qui nous parvint d’Europe. "


GEORGES HENEIN
Oeuvres

" Si le suicide était affaire de conviction, toute logique aurait pour fin d'y conduire irrésistiblement. Or c'est précisément pour avoir vécu à portée trop intime de cet acte que l'homme dont je parle ici s'était adressé, s'était rendu à la logique comme à un dernier recours dont on sait par ailleurs qu'il est le plus fallacieux de tous. Oubliant bientôt ce qu'il s'enorgueillissait de considérer comme son cas, il se prit d'affection pour les mots. Non pour tous — il s'en fallait — mais pour ceux qui, disait-il, faisaient "miroirs réfléchissants" et l'aidaient à déjouer la solitude avec ses enfoncements suspects et ses faux jours où l'on a du mal à se croire perdu" (La Force de l'inertie).


WALLACE STEGNER
L'envers du temps

"La grand-route qui rejoint Salt Lake City par l’ouest contourne l’extrémité méridionale du Grand Lac Salé à hauteur de Black Rock et de ses grèves miteuses, oblique vers le nord en laissant derrière elle les fumées des hauts-fourneaux, pique vers le lit asséché du lac, où, il y a longtemps, les dômes du Saltair Pavilion se dressaient comme une exhalaison d’Arabie, puis elle s’oriente de nouveau vers l’est. Là-bas droit devant, par-delà l’étendue blanche, la ville est un mirage ou une peinture murale : des tours d’affaires, puis des maisons et des rues encaissées, et enfin la paroi montagneuse."

 


RAYMOND PENBLANC
Les trois jours du chat

"Je ne peux pas bouger, pas parler, je répète toujours les mêmes mots, je radote, je dégoise, j’extravague, on m’a tranché un bras, coupé une jambe, crevé un œil et les tympans, je ne suis qu’une moitié d’homme, fichez-moi la paix."

" La tête me tourne. L’air est vif, le ciel parcouru de nuages, la route déserte. Tout cela me saoule et m’attire. Je sens que j’ai besoin de marcher, là, tout de suite, pas loin. "


RAYMOND PENBLANC
Bref séjour chez les morts

" Il se trouvait lent. Cloué au sol, il sentait qu’il aurait du mal à décoller et regretta de ne pas avoir la légèreté de ces barbes de pissenlit qu’un souffle suffisait à disperser dans le vent. Eux riaient entre eux, quand ils ne s’entretenaient pas à voix basse pour éviter de le déranger. Il ferma les yeux et les laissa à leur petite cuisine. On allait vers le printemps, dit quelqu’une, et ce propos le fit sourire. Entre-temps la neige qui menaçait depuis le début de l’après-midi s’était enfin décidée à tomber. Il les pria d’éteindre en partant pour pouvoir contempler les flocons qui se pressaient par milliers contre la vitre. "


PATRICK CORNEAU
Un souvenir qui s'ignore

" Le temps mort, c’est la mesure pour rien dans le tempo de l’existence, l’‘intervalle mort’ en musique ou la césure en poésie, temps de halte après la syllabe accentuée. Le moment de l’alternance entre deux polarisations ; cette latence entre temps excité et temps réfractaire, entre faim et satiété, entre désir et frustration, entre crise et rémission. Entre On et Off. C’est le temps de la maturation, le temps de l’incertitude. Le temps de la disponibilité, le temps des options divergentes qui doivent être confrontées l’une à l’autre. Pour certains, cet entre-deux constitue ‘la ouate de la vie quotidienne’ (Virginia Woolf) où s’accomplissent les gestes machinaux tandis que nous flottons ; pour d’autres, c’est un lieu géométrique et temporel secret, ils y sont ‘présents ailleurs’, dans l’angle mort, au ‘point-repos’ (still point) du monde :
Au point-repos du monde qui tourne. Ni chair ni privation de chair ;
Ni venant de, ni allant vers ; au point-repos, là est la danse ;
Mais ni arrêt ni mouvement. (T.S. Eliot)
Chez certains la paresse se pare du nom d’ennui ; cela évite de reconnaître qu’elle est une peur. Celle d’avoir à affronter « tout l’effrayant de ce qui est », comme disait Montherlant."


ALAIN DAMASIO
aucun souvenir assez solide

 " Loréal lance un regard à un quadra avachi, cheveux en vrac, qui se redresse :

— Sony, tu es là dans une des centaines d’îles de l’Archipel. Une île, chez nous, ça peut être un café, un parc, une route, une rame de tram qui roule, ou un loft d’entreprise, comme ici. C’est une unité tactique, toujours logée dans l’angle mort du contrôle. Elle émerge selon nos besoins et disparaît dès qu’elle est repérée. —"

" Le ciel est d’un noir savoureux, les nuages qui y filent sont comme vernis. La nappe au-dessus de moi a tellement fondu que les ombres des immeubles portent sur l’eau ! La lumière est d’une sobriété crépusculaire, un simple nuage de lait, elle effleure les façades, elle n’éblouit rien : elle rend visible. "


ANTONIO LOBO ANTUNES
Le cul de Judas

" Si j’étais une girafe, je vous aimerais en silence, en vous regardant fixement du haut du grillage avec une mélancolie de grue mécanique, je vous aimerais de cet amour gauche de ceux qui sont exagérément grands, en mâchant d’un air pensif le chewing-gum des feuilles, jaloux des ours, des tamanoirs, des ornithorynques, des cacatoès et des crocodiles et je ferais descendre lentement mon cou par les poulies de ses tendons pour aller cacher ma tête dans votre poitrine en donnant des petits coups tremblants de tendresse."


 

NORMAN MACLEAN
Et au milieu coule une rivière

"Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement la distinction entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l’ouest du Montana, au confluent des grandes rivières à truites, et notre père, qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche qui montait lui-même ses mouches et apprenait aux autres à monter les leurs. "

"À la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière. La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge, elle recouvre les rochers d’un élan surgi de l’origine des temps. Sur certains des rochers, il y a la trace laissée par les gouttes d’une pluie immémoriale. Sous les rochers, il y a les paroles, parfois les paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes.
Je suis hanté par les eaux. "


NORMAN MACLEAN
Montana 1919

"J’étais loin de me douter du fait qu’une fois de temps en temps la vie devient littérature – jamais longtemps, naturellement, mais suffisamment pour être ce dont nous garderons le souvenir le plus vif, et assez souvent pour faire que, finalement, nous appelions « vie » précisément ces moments où, au lieu d’aller à droite à gauche, en arrière, en avant, ou même nulle part, la vie trace sa voie avec rectitude, élan, et inévitabilité, avec une intrigue qui se noue, un point culminant, et, avec un peu de chance, une résolution, comme si la vie était un objet fabriqué et pas un événement. "


MICHAEL KATZ KREFELD
La peau des anges
Disparu

HAKAN NESSER
Homme sans chien

JAMES CRUMLEY
Le dernier baiser


 

JON BASSOFF
Les incurables

"Il avait déjà sauvé dans les trois mille deux cents vies, et ce n’était pas terminé. Visage gris et buriné, agrippant une canne en bois d’une main et une mallette en cuir de l’autre, le célèbre Dr Walter Freeman, son portrait trônant fièrement sur le mur de l’hôpital, clopina lentement le long du couloir vide, des cris d’angoisse et des rires terribles résonnant sur le sol en linoléum et les murs en béton. Tant de choses affreuses dans ces cellules. Dépression et catatonie, délire et psychose. Mais le Dr Freeman ne prêtait pas l’oreille aux bruits, ne changeait pas du tout d’expression. Et pourquoi l’aurait-il fait ? Il arpentait ces mêmes couloirs déments depuis près de trente ans, avait vu tout type d’affection mentale, contemplé toutes les nuances de l’aliénation. Presque au bout du couloir se tenaient deux aides-soignants, l’un plus vieux que l’autre, mais sinon identiquement génériques avec leurs blouses blanches, leurs cheveux ras et leurs visages impassibles. Ils attendaient en silence, bras croisés, que Freeman arrive. Lorsque le docteur finit par rejoindre la porte devant laquelle les hommes étaient postés, ils n’échangèrent aucune civilité. Freeman se contenta de désigner la salle, demanda : “Edgar Ruiz ?” et les aides-soignants acquiescèrent à l’unisson."


RICK BASS
Le livre de Yaak

"S’il est impossible de mobiliser les volontés au nom de la poignée de loups qui hantent la vallée du Yaak ou des quelques grizzlys et des caribous solitaires, des quelques douzaines d’ombles à tête plate, des orchidées et de la lune-fougère, de la laîche et des cygnes, peut-être se mobiliseront-elles au nom des hommes, car à nous aussi on fait du tort. C’est l’histoire peu glorieuse des États-Unis qui se raconte ici, avec pour héros les exploitants miniers et leurs hommes de main, pour décor les villes d’entreprise, une histoire de l’intolérance et du fric facile qui décourage d’envisager sereinement l’avenir. "


JAKE HINKSON
L'enfer de Church Street
L'homme posthume
Sans lendemain
Au nom du bien

JEAN HEGLAND
Dans la forêt

". Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d’être saisies d’une étrange exaltation à l’idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l’inexorabilité de notre routine. En même temps que l’inquiétude et la confusion est apparu un sentiment d’énergie, de libération. Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues, et c’était excitant d’imaginer les changements qui naîtraient inévitablement de ce bouleversement, de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris – et corrigé – quand les choses repartiraient. Alors même que la vie de tout le monde devenait plus instable, la plupart des gens semblaient portés par un nouvel optimisme, partager la sensation que nous étions en train de connaître le pire, et que bientôt – quand les choses se seraient arrangées –, les problèmes à l’origine de cette pagaille seraient éliminés du système, et l’Amérique et l’avenir se trouveraient en bien meilleure forme qu’ils ne l’avaient jamais été. "

(!!!)


STEPHANE MANCUSO
L'intelligence des plantes

Phytobiologiste, Stefano Mancuso compte aujourd’hui parmi les scientifiques les plus remarquables dans le domaine des recherches assez récentes, et encore quelque peu controversées, sur l’« intelligence végétale ». De nombreux spécialistes du monde végétal ont beau qualifier cette expression de tendancieuse ou d’excessive, dès que l’on définit l’intelligence, en termes très simples, comme la faculté de résoudre les problèmes posés par la vie, il devient impossible de la dénier aux plantes.

"Chaque année, des milliers d’espèces dont nous ne savons rien disparaissent et, avec elles, on ne sait quelles ressources. Si nous prenons davantage conscience que les plantes sont dotées de sens, de capacités de communication, de mémorisation, d’apprentissage et de résolution de problèmes, nous en viendrons peut-être un jour à les juger plus proches de nous, et nous aurons ainsi l’occasion de les étudier et de les protéger avec une efficacité accrue. "


MIGUEL BENASAYAG
La tyrannie des algorythmes

 Nous sommes entrés, nous dit Benasayag, dans l’ère de la gouvernementalité algorithmique, où les dirigeants ont sciemment délégué leur prise de décision à l’intelligence artificielle (IA)  : une usine, un hôpital ou une ligne de chemin de fer se doivent d’être fermés puisque l’algorithme a analysé sa non-rentabilité.

"La violence de la digitalisation ne réside donc pas dans un quelconque projet de domination, mais plutôt dans la négation de toutes formes d’altérités et d’identités singulières qui laisse place à une dimension de la pure abstraction. Ce qui, dans le territoire (la réalité des corps, des écosystèmes…), résistait aux tentatives de modélisation, devient ainsi, dans le monde des modèles digitaux, du « bruit dans le système."

"Pour moi, les excès délirants et même fascisants de la sociobiologie mettent en lumière l’erreur de voir le vivant comme un ensemble d’unités d’information, ce qui est aussi la grande erreur des théoriciens du monde digital. Le monde informatique, avec ses algorithmes de nouvelle génération, capables d’« apprendre », par apprentissage statistique, à se programmer eux-mêmes, est fondé sur une autonomie de la combinatoire algorithmique : il n’est ni pour, ni contre quoi que ce soit, il existe en dehors de toute signification. C’est pour cela qu’un projet de gestion macro-économique par l’IA ne tient pas compte de telle ou telle région, ni de telle ou telle tranche de citoyens…"

 

 


EDITH AZAM
LILIANE GIRAUDON
Pour tenir debout on invente

" je ne connais pas l'étymologie du mot brouhaha
 d'ailleurs c'est la première fois que je prononce ce mot

c'est toujours difficile mais nous persistons

nous n'en avons jamais parlé

la terre n'est soumise à aucune force elle avance en
ligne droite dans l'espace courbé par la présence du
soleil

bordel c'est plutôt ça que je dirais bordel et pas
 brouhaha"

La page Edith Azam sur Lieux-dits


JACQUES JOSSE
Vision claire d'un semblant d'absence au monde

"Le soir il marche lentement sur le sentier qui mène de Bréhec à la Pointe de la Tour. Passé le mur de pierre et les herbes folles, au fin fond du hameau des « Rochers rouges », il bifurque pour remonter vers la chapelle Sainte-Eugénie. À peine un quart d’heure plus tard, parvenu là-haut, debout sur le dos de la colline qui surplombe la baie, il se laisse submerger par le côté « hors du temps » qui se dégage des lieux. Il pousse la porte, foule une grande dalle froide avant de s’engouffrer dans ce réduit sombre et humide… La simplicité de l’édifice, son intérieur austère, les traits reproduits sur les visages en bois – pour la plupart ceux de marins péris en mer – qui semblent souffrir paisiblement, immobiles et un peu poussiéreux dans leur coin d’ombre, tout cela le plonge dans un silence et un état d’hébétude où il retrouve tous les arpenteurs de solitudes qui se sont, un jour ou l’autre, absentés du monde pour ne plus jamais y revenir. "

"Ailleurs
Venues de l'Est, du loin des vagues où ça ondule, venues comme un vol vert sous la lune, rue du barrage de l'éternité, deux ombres, deux jeunes femmes se figent et devinent, derrière l'unique fenêtre éclairée de la nuit, sous le claquement régulier d'une vieille machine à écrire, la présence de Bohumil Hrabal en tricot sale, du tabac dans les poils, au travail près d'un seau de bière ramené en autocar du « Tigre d'or » jusqu'à Kersko."

La page Jacques Josse sur Lieux-dits

Editions Le Réalgar, 2020
(Réédition, Apogée, 2003)
Couverture: Jean-Luc Brignola


ALEX TAYLOR
Le verger de marbre

" La Gasping River défilait, vive et écumeuse, le tumulte de ses eaux pourpres déversant vers l’aval des morceaux de bois flotté et autres décombres, traverses de chemin de fer et planches de pont, barges disloquées, portières de voitures, bidons de lait et pots de peinture. On trouvait de drôles de prises dans les robiniers, pneus et tapis de selle et autres épaves, ainsi qu’un négligé en dentelle suspendu à une branche épineuse tel un spectre lubrique, et, déterré par le déluge de quelque tombe des bas-fonds, un cercueil en bois de rose dérivait et tourbillonnait dans le remous avant d’être emporté par le courant, et dans l’obscurité des bois, loin du rugissement de la rivière, résonnait le plic ploc de la pluie, de sorte que ce monde paraissait froid et caverneux, plongé dans un abîme sans fin."


JANE HARPER
Lost man

"La pierre tombale projetait une ombre étroite, la seule en vue, dont la noirceur mouvante enflait et rétrécissait au gré de son mouvement circulaire, telle l’aiguille d’un cadran solaire. L’homme avait rampé, puis s’était traîné dans la poussière pour en suivre le déplacement. Il s’était tassé dans cette ombre, contorsionnant son corps dans des positions impossibles, donnant des coups de pied et raclant le sol de ses ongles, tandis que la peur et la soif s’emparaient de lui."


SOFIA QUEIROS
Sommes nous

"et la cafetière qui soufflait le matin et que le père saisissait avec force versait fil dans le bol de quoi s'éveiller même mort et enterré

et les objets entassés comme butin de vie à la mort d'un qu'on chérissait se perdaient dans les mains fragiles d'un autre qu'on ignorait"

 

 


JACQUES RANCIERE
Le temps du paysage.
Aux origines de la révolution esthétique

" Il n'y a pas, d'un côté, la nature comme manière d'être à imiter et, de l'autre, l'art comme puissance de créer des objets qui en présentent l'image. Il y a un mouvement qui commence dans le jeu des éléments naturels, se poursuit dans le jeu des formes et met en branle les facultés de l'esprit pour les faire s'accorder librement entre elles comme l'ombre et la lumière le font pour composer un décor d'air, d'eau et de terre. "

"Un paysage est le reflet d'un ordre social et politique. Un ordre social et politique peutr se décrire comme un paysage."


HJORTH & ROSENFELD
Recalé

ANDREA MARIA SCHENKEL
Tromperie


 

SOFIA QUEIROS
normale saisonnière


"Showers largely dying out through the evening and becoming
mostly dry overnight.

Toutes les nuits elle allume une bougie blanche. Elle respire l'odeur de la cire qui fond. Elle suit du regard les tremblements du halo de la petite flamme sur le mur blanc.
Ce soir la radio joue un air allegro.
Derrière la grille en fer forgé de sa porte les lampadaires rendent visible l'air.
Une silhouette aussi dansante que le feu flotte sur la chaussée. Ses cheveux caressent le bitume.
Elle ne se souvient pas quand, a-t-elle vu d'aussi léger.
Une nuit d'ailleurs grise."


EMMANUEL KANT
Théorie et pratique

"Un gouvernement qui serait institué sur le principe du bon vouloir à l’égard du peuple, comme celui d’un père avec ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel dans lequel donc les sujets sont contraints, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui est pour eux utile ou pernicieux, de se comporter de façon simplement passive, pour attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté que celui-ci aussi le veuille ; un tel gouvernement constitue le plus grand despotisme concevable."


ARNALDUR INDRIDASON
Les fantômes de Reykjavik

"Accoudé à la rambarde, le jeune homme contemplait le lac, la Maison de l’Industrie en arrière-plan, les bâtiments du centre et, à l’horizon, le mont Esja, rassurant et immuable dans le crépuscule. La lune flottait en surplomb, comme un conte de fées issu d’un monde lointain. C’est en baissant les yeux qu’il vit la poupée dans l’eau. "


VICTOR DEL ARBOL
Le poids des morts

"Pendant que les gardes le revêtaient du droguet noir et de la cagoule des condamnés au garrot, celui des assassins de la pire espèce, il rêva qu’il s’en sortait : un cataclysme, un ouragan, un tremblement de terre qui détruisait la prison, semait le chaos et lui permettait de s’enfuir à la faveur de la confusion. Ou bien, comme dans les films qu’il voyait dans son enfance au cinéma d’été de Munxidos, il imagina une mutinerie de ses camarades prisonniers, une révolte pour le sauver, une flèche en plein dans le mille – le cou de son bourreau –, à l’ultime et fatidique seconde. "

 


EDGAR HILSENRATH
Terminus Berlin

"A l'aéroport de Tegel, Lesche prix un taxi. D'une certaine manière, il était content d'être de retour à Berlin, de retrouver son appartement, ses livres, son ordinateur d'occasion et ses manuscrits, mais il sentit son cœur battre quand le taxi s'arrêta devant chez lui. Il avait le vague pressentiment qu'il était arrivé quelque chose à son appartement. En arrivant sur le palier, il s'arrêta, effrayé. Sa porte était barbouillée de grandes croix gammées grassement tracées à la peinture rouge, et d'une étoile de David avec le mot « Juif » en noir. Le seuil était brûlé, comme si quelqu'un avait essayé de mettre le feu et avait été dérangé. Un chiffon carbonisé traînait devant la porte."



COLIN NIEL
Seules les bêtes

"Ce n’est pas encore l’heure. Il faut que je sois patient.
Comme ce lézard collé au mur de ma chambre. Ça fait plus d’une heure qu’il est là à ne rien faire.
À travers la vitre que je n’arrive pas à ouvrir et qui vibre à cause du climatiseur, on voit le marché. Enfin, le marché, c’est plutôt un genre de souk. Un sacré bordel. Il y a des gars qui courent dans tous les sens entre les parasols multicolores, d’autres qui se gueulent dessus. C’est un autre monde ici. "


James Graham BALLARD
La forêt de cristal

"Plus que tout, ce fut l'obscurité du fleuve qui impressionna le Dr Sanders lorsqu'il contempla pour la première fois le béant estuaire du Matarre. Après nombre de délais, le petit vapeur et ses passagers approchaient enfin d'un alignement de jetées. Bien qu'il fût dix heures du matin, la surface des eaux paresseuses demeurait grise, reflétant les sombres nuances de la végétation aux branches tombantes le long des berges.
Par intermittence, quand le ciel était couvert, elle semblait presque noire, telle de la teinture putréfiée. Les entrepôts et petits hôtels éparpillés qui constituaient Port Matarre luisaient par contraste d'une clarté spectrale au bord de ces flots obscurs, comme si les avait illuminés quelque lanterne intérieure plutôt que le soleil, les rendant semblables au pavillon d'une nécropole abandonnée, bâtie sur une série de débarcadères à la lisière de la jungle."

 


ORSON SCOTT CARD
La stratégie Ender
La Voix des morts
Xénocide


EMMANUEL TODD
Les Luttes de classes en France au XXIe siècle

"Je remercie sincèrement Emmanuel Macron et Alexandre Benalla de m’avoir ouvert les yeux par leur violence : ils ont exprimé du mieux qu’ils pouvaient la rage d’un groupe social qui entend désormais faire payer au Français son échec total. Nous serions ici confrontés à une forme perverse mais réelle de plaisir politique, comme il y en a eu tant dans l’histoire."

" Il y aura désormais, d’un côté, ceux qui pensent qu’il est plus grave de vandaliser le Fouquet’s que d’éborgner un homme et, de l’autre, ceux qui estiment, à l’ancienne, que la protection des biens ne saurait justifier la mutilation des personnes. "


DAVID VANN
L'Obscure Clarté de l'air

"Un navire en sommeil poussé en silence par une brise tranquille, le roulement de la coque et ses grincements, la traction de la voile. De petits oiseaux se posent sur les cordes. Impossible d’envisager ce qui s’est produit plus tôt. Le passé toujours ainsi, rétréci et défait et improbable."


CHRISTOFFER CARLSSON
Le syndrome du pire
Nuit blanche à Stockholm


SEYHMUS DAGTEKIN
Sortir de l'abîme

"Mais pour moi, la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l'injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu'une autre manière de vivre doit être possible, qu'une autre façon d'exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au centre des choses, au cœur des êtres."

"Des oiseaux, des animaux, des éléments aux.humains, la distance est moins importante qu'on ne le croit. Très peu nous sépare de l'autre, et si nous nous penchons un peu, nous pouvons le voir tel qu'il se refuse à se révéler y compris à lui-même..
" Nous sommes d'une même étoffe de rêves ", n'est-ce pas ? Tenter d'être à la hauteur de l'étoffe et des rêves, et sortir de la peur qui nous éloigne les uns des autres. C'est un pari, jamais gagné, mais qui vaut le coup d'être tenté, indéfiniment."



SEBASTIEN MENARD
Notre Est lointain

"Alors on fermerait les livres. On fermerait tout. La porte de nos cabanes. Les lieux qu’on n’a pas. La caravane de nos songeries. Les cartons — les microphones et les portes. Alors ce serait le début de la quête du héros moderne. Le début des routes. Le début des soleils qui tombent sur les herbes jaune jaune. Les pluies sur nos peaux. Les matins dans les bois. Et les nuits dehors. "

"C’était à cette époque où déjà les étés ne ressemblaient plus à ceux qu’on nous avait décrits lorsque nous étions jeunes. Le monde se vautrait à une vitesse ahurissante. Dans une sorte de ralenti ocre et poussière nous observions cette chute sans plus savoir comment parler. Il nous restait la vague idée d’un récit — des désirs de cabane — et du jus pour tenir."

"Nous autres nous avons un couteau pliable dans la poche et nous le nettoyons chaque soir en regardant le soleil plonger vers l’ouest  — puis nous prenons note des jours et des vents — des pistes et de nos désirs. La vie voilà la vie encore la route et les chemins. Nous donc à la poursuite de quoi heureux les monstres qui savent encore hurler à la lune — s’endormir sur une colline — attendre les premiers instants du jour. Parfois — dans la nuit — sur la route ou entre les pluies — à travers les chemins les collines et les jours qui filent — il nous arrive de répéter les mots du poème :

notre désir de tendresse est infini
désordre et caresse notre désir de tendresse
est inconsolable
et chaud."


JEAN BAUDRILLARD
Entretiens

"Un jour, tout sera culturisé, tout objet sera soi-disant un objet esthétique, et plus rien ne sera objet esthétique...Au fur et à mesure que le système se perfectionne, il intègre et il exclut. Dans le domaine informatique, par exemple, plus le système se perfectionne, plus nombreux sont les laissés-pour-compte. L’Europe se fait, elle se fera, et au fur et à mesure qu’elle se réalise, tout entre en dissidence par rapport à ce volontarisme européen. L’Europe existera, mais l’Angleterre n’y sera pas, les régions n’y seront pas, etc. L’écart ne cesse de grandir entre la réalisation formelle des choses, sous la conduite d’une caste de techniciens, et son implantation réelle. La réalité ne s’aligne plus du tout sur cette réalisation volontariste au sommet. La distorsion est considérable. Le discours triomphaliste survit dans l’utopie totale. Il continue à se croire universel, alors qu’il ne s’accomplit plus, depuis longtemps, que de manière autoréfentielle. Et comme la société dispose de tous les moyens pour entretenir un événement fictif, cela peut durer indéfiniment… "


"Je pense qu'il reste dans chaque homme une forme de vitalité, quelque chose d'irréductible qui résiste, une singularité d'ordre métaphysique qui va même au-delà de l'engagement politique, lequel n'est pas totalement liquidé d'ailleurs. C'est donc du côté du singulier qu'il faut rechercher l'antidote au mondial. Je dois d'ailleurs vous dire que si je n'avais pas la conviction qu'il y avait en l'homme quelque chose qui se bat, qui résiste, j'aurais tout simplement cessé d'écrire. Car ce serait alors se battre contre des moulins à vent. J'ai la conviction que cette chose-là, cette part d'irréductible ne peut pas s'universaliser, se globaliser ou faire l'objet d'un quelconque échange standard. Est-ce que l'homme en fera quelque chose de positif un jour ? Là, on ne peut rien dire. Les jeux ne sont pas faits. Voilà d'ailleurs où réside mon optimisme..."

Jean Baudrillard sur Lieux-dits


JOHARY RAVALOSON
Antananarivo, ainsi les jours

Chroniques ordinaires de Madagascar, nuit, jours, pluie... insurrection...

" À la sortie du tunnel d’Ambanidia, le torrent qui se déversait du ciel nous surprit carrément. Tout était bouché. J’avançais au pas, presque à l’aveugle. Mes maigres phares n’éclairaient que de l’eau. Je fendais on dirait une rivière dans la rue descendant vers Antsakaviro. J’avais de l’eau jusqu’à la garde. Elle ruisselait sur le pare-brise, sur les vitres, et donnait une impression d’intimité précaire à l’intérieur de mon tacot déglingué."


SEBASTIEN MENARD
Notre désir de tendresse est infini

"J’ai un texte là tout près.

(et se répètent comme gimmick dans le break rythmique d’un blues les mots)

Il y aurait des pluies.

Ça commencerait comme ça :

« C’était un soir — et les pluies l’automne s’écroulaient ocres et lents ».

Un blues.

Un blues de l’automne.

Le jazz des pluies d’octobre — le jazz de la fin d’une saison — des routes dessinées à la main — des cartes ouvertes. Le jazz des soirées sombres — le jazz de la mer Égée — le poème du mot bouzouki — le souffle des vents du Caucase.

Un blues des flottes — des bruits de pas dans les flaques — des voix chaudes dans les eaux fraîches. Un jazz des flammes humides — et les doigts pincent des cordes en suant. Un jazz des feux qui dansent et des corps sous les abris.

Un jazz des gouttes de novembre — un blues des ombres ivres — un jazz des hivers attendus — un blues des feux qu’on regarde tenir dans la nuit.

Le jazz dingue de nos corps chancelants — nos tremblés nos virées nos nuits douces et sauvages.

Le saxophone des herbes humides.

Des pas dans le noir.

Une trompette
dans la nuit.

J’ai un texte là
tout près.

Ça finirait comme ça :

« Et sur nos peaux s’écroulaient les pluies qui gouttaient des arbres et des abris. »

Après
c’était faire un feu pour tenir la nuit."

 


JACQUES RANCIERE-AXEL HONNETH
Reconnaissance ou mésentente?

" La méthode de l'inégalité suppose que vous devez partir de tel point pour arriver à tel autre point en faisant tel pas après tel autre. La méthode de l'égalité suppose que vous pouvez partir de n'importe où et qu'il y a une multiplicité de chemins possibles et imprévisibles qui conduisent à un autre point et encore un autre. Il y a une multiplicité de moyens de construire sa propre aventure intellectuelle, mais il y a une décision préalable : la décision préalable qu'on peut le faire parce qu'on a part à une intelligence qui est celle de n'importe qui. L'émancipation implique cette décision première de mettre en acte et de vérifier cette capacité de n'importe qui."

 "Une révolution esthétique, ce n'est pas une révolution dans les arts. C'est une révolution dans la distribution des formes et des capacités d'expérience que les êtres appartenant à tel ou tel groupe social peuvent partager. Elle n'agit pas en forgeant un corps collectif. Elle produit bien plutôt dans le tissu de l'expérience sensible commune une multitude de plis et de failles qui changent la cartographie du perceptible, du pensable et du faisable. Elle permet ainsi de nouveaux modes de construction politique d'objets communs et de nouvelles possibilités d'énonciation collective."


SEBASTIEN MENARD
Soleil gasoil

"Dans cette plaine — les saisons changent la terre c’est la poussière la boue la glace — quand les pluies viennent alors le froid avec les boues — et les chiens sont là tous à longer les murs en béton — et quand les neiges et le froid alors c’est la glace et les chiens — les chiens sont tous à nicher en boule et puis c’est le printemps alors il faut peu de temps pour que tout redevienne poussière et que ça soit tout autour pareil comme un grand nuage jaune brun — alors les chiens — les chiens sont là tous à chercher l’ombre. "

Les routes: "Celle en plein désert — au loin il y a le sable qui se soulève en tornade et le ciel est un mélange de bleu de brun poussière et il fait chaud — ça dépasse les quarante degrés et ça sent le gasoil — ça sent le gasoil et l’huile chaude — ça sent la pisse et les chiens crevés — un camion passe et vacarme — un bruit de ferraille de gomme chaude et de bielles — tu es assis sur les marches et les sacs plastiques et tu ne penses pas."


MAURIZIO DE GIOVANNI
La méthode du crocodile
La collectionneuse de boules à neige
Et l'obscurité fut


KUNDERA
L'identité

“Voilà la vraie et seule raison d'être de l'amitié : procurer un miroir dans lequel l'autre peut contempler son image d'autrefois qui, sans l'éternel bla-bla de souvenirs entre copains, se serait effacée depuis longtemps.”


KUNDERA
La lenteur

"Dans notre monde, l'oisiveté s'est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque."


KOSTAS AXELOS
L'exil est la patrie de la pensée

"L'art n'est pas l'affaire du beau, et le beau non plus n'est pas ce qui exprime l'art. Il est désormais temps de surmonter la puissance trilogique du vrai (logique), du bien (éthique), du beau (esthétique) et d'affronter une autre ouverture. L'art porte au langage, nous fait voir et entendre l'éclat, souvent trouble, du monde tumultueux. Ce monde est omnitemporel, il connaît des époques, des lieux et des moments privilégiés, mais il connaît aussi des époques plates et insignifiantes. L'art est poétique dans toute son étendue. La poéticité, beaucoup plus que la poésie, anime, traverse et dévoile autant l'art dans son ensemble que tout art particulier. "

"Chaque couple, quel qu'il soit, comporte un troisième personnage, continuellement présent. Le troisième angle du triangle fondamental, c'est la mort. Avec ou sans ami de la femme, avec ou sans amie de l'homme, avec ou sans souvenirs écrasants, paternels ou maternels, avec ou sans enfant, avec ou sans nette perspective d'ouverture, les deux partenaires de chaque couple affrontent constamment une troisième puissance : la puissance de l'absence, le devenir de la négativité, la mort."


 KEITH McCAFFERTY
Meurtres sur la Madison

Les morts de Bear Creek

"Le leurre préféré de Sean était un Crazy Crawler, un bidule à trois hameçons avec des ailes en métal articulées qui s’ouvraient et se refermaient comme celles d’un oiseau blessé quand on le traînait à la surface de l’eau. Il n’oublierait jamais la première fois qu’un black-bass avait avalé le leurre, faisant éclater la surface pierre de lune de l’étang. La secousse provoquée par la prise avait totalement fait dévier Sean du cours normal de sa vie et l’avait projeté dans une dimension faite de sensations et d’urgence, où le temps se comptait en battements de cœur et où les minutes passées ne pourraient jamais être retrouvées en imagination – des minutes qui ne pourraient être revécues que si vous étiez assez chanceux pour en attraper un autre."


MARIA HESSE
Frida Kahlo


"Emmurer sa propre souffrance, c'est courir le risque qu'elle vous dévore de l'intérieur." Frida kahlo

"Je m'appelle Magdalena Carmen Frida Kahlo Calderon. Je suis née le 6 juillet 1907 à Coyoacan, mais je me suis toujours plu à donner 1910 comme année de naissance, non par coquetterie, pour me rajeunir, mais parce que c'était l'année du début de la révolution mexicaine et que je suis la révolution."