ECLATS DE LIRE 2021
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De 2001 à 2021 Littérature, Poésie...

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BAPTISTE MORIZOT
sur la piste animale

"Pister, ici, c’est décrypter et interpréter traces et empreintes, pour reconstituer des perspectives animales : enquêter sur ce monde d’indices qui révèlent les habitudes de la faune, sa manière d’habiter parmi nous, entrelacée aux autres."

"Pister, dans ce sens nouveau, c’est aussi enquêter sur l’art d’habiter des autres vivants, la société des végétaux, la microfaune cosmopolite qui fait la vie des sols, et sur leurs relations entre eux et avec nous : leurs conflits et alliances avec les usages humains des territoires. Centrer l’attention, non sur les êtres, mais sur les relations."

"Être “au grand air”, c’est aussi être sur terre, redevenu terrien, ou terrestre comme dit Bruno Latour. Le grand air qu’on inspire et qui nous entoure, par le miracle ancien de la photosynthèse, c’est le produit des forces respirantes des prairies et forêts qu’on arpente, et qui sont le don des sols vivants que l’on foule : le grand air est l’activité métabolique de la terre. L’environnement atmosphérique est vivant au sens littéral : il est l’effet du vivant et le milieu que le vivant entretient pour lui, pour nous."


AKIRA MIZUBAYASHI
Petit éloge de l'errance

"C’est cet effort d’absence volontaire, de déracinement voulu, de distanciation active par rapport à son milieu qui paraît toujours naturel, c’est donc cette manière de s’éloigner de soi-même – ne serait-ce que momentanément et provisoirement –, de se séparer du natal, du national et de ce qui, plus généralement, le fixe dans une étroitesse identitaire, c’est cela et surtout cela que j’appellerai errance."

" Errer, c’est, selon le trésor de la langue française, « aller d’un côté et de l’autre sans but ni direction précise ». J’ai envie de modifier légèrement cette définition. Errer, c’est plutôt « aller seul, de préférence à pied, d’un côté et de l’autre sans but ni direction précise ». Errer implique en effet l’idée de solitude. C’est pour être seul qu’on décide de s’en aller, de marcher vers on ne sait où. Mais aucun marcheur ne saurait écarter ou supprimer pour toujours et de façon définitive l’idée d’un but à atteindre ou celle d’une direction à prendre. Marcher, c’est marcher nécessairement vers un lieu — acceptable, selon le mot de Raymond Depardon — qui, tôt ou tard, s’emparera de votre esprit."

"La société japonaise dans sa clôture nationale, où s’échange Okaerinasaï comme un mot de reconnaissance réciproque, est en fait toujours animée par ce type de collectivisme communautaire qui rend problématique l’émergence d’êtres singuliers pleinement conscients de leur autonomie individuelle et de leur responsabilité. La manière dont le Japon vit, affronte, gère, assume ou n’assume pas l’après-Fukushima le montre avec toute la force de l’évidence. "

 


EUROPE Jean Genet, Cédric Demangeot

" Parmi les peintres qui lui importent, Cédric Demangeot a plus d'une fois mentionné Paul Rebeyrolle (1926-2005). On ne saurait s'en étonner. Parce qu'elle est la vie même, cette peinture n'a de cesse de se ruer contre ce qui offense la vie. Elle ressent comme un impératif catégorique la nécessité de renverser les conditions dans lesquelles l'homme est un être humilié, asservi, méprisé. Rebeyrolle est un peintre habité par la rumeur du monde et le fracas du temps. Tout ce qu'il exècre et honnit lui inspire des toiles d'une vigueur incomparable. Profiteurs d'avanies, satrapes tortionnaires, potentats du pactole, fricoteurs de copeaux humains, il les livre au feu d'une colère inspirée. Il nous les montre, eux ou leurs victimes, comme disposés dans les cercles d'un Enfer où les corps gémissent, tandis que la peinture exulte. Mais s'il peint le supplice, ce n'est que pour nous voir briser le bras du bourreau. Dans son œuvre chargée d'élan et de rude énergie, la présence de corps pantelants et de créatures malmenées n'a jamais cessé d'inscrire l'empreinte indélébile de la cruauté, du tragique, de la mort. Mais il n'est pas de toile où le génie du peintre n'ait eu la force d'arracher l'intolérable au vertige du morbide. De sorte que l'on pourrait être tenté de dire à propos de Rebeyrolle, mais aussi bien à propos de la poésie de Cédric Demangeot, pareille à « une feuille brûlée d'un seul côté », ce que José Bergamin disait devant l'œuvre de Goya : « La ligne obscure de la mort allume clairement la vie. Et c'est cette marge sombre qui, en "offensant" la vie, l'exprime le mieux. "
Jean-Baptiste PARA


AKIRA MIZUBAYASHI
Mélodie

“La langue française, que j’ai embrassée et faite mienne au cours d’un long apprentissage, est issue de l’âge de Descartes. Elle porte en elle, en un sens, la trace de cette coupure fondamentale à partir de laquelle il devient possible de ranger les vivants non humains dans la catégorie des machines à exploiter. Il est triste de constater que la langue d’après Descartes m’obscurcit quelque peu la vue quand je contemple le monde animalier, si foisonnant, si généreux, si bienveillant de Montaigne."

"Une chose, à ce sujet, est peut-être à noter. Il existe des langues comme le japonais qui conservent des échos, si affaiblis soient-ils, d’une époque lointaine où les hommes, ignorant encore le Code civil, vivant dans la proximité des animaux, croyaient former avec eux une seule et même communauté. Ainsi, alors que le français réserve aux humains l’usage de substantifs comme visage, bouche, nez, pied et celui du verbe accoucher par exemple, le japonais a recours à ces termes et pour les humains et pour les bêtes sans tracer entre eux une ligne de démarcation tranchée. "

" Le Chien de Goya, dans sa facture abstraite extrême, fait preuve d’une étrange puissance d’interrogation pour tous ceux qui contemplent, de près ou de loin, le paysage à la fois dévasté et dévastateur de l’après-11 mars de Fukushima où l’agonie des bêtes semble dénoncer en silence le scandale des hommes se vautrant dans la fange du mensonge."

 

 

Le Chien, Francisco Goya 1819-1823


 

E.M. FORSTER
Avec vue sur l'Arno

"La beauté vive de ce samedi après-midi succédait à des pluies abondantes et l’on y sentait comme un esprit de jeunesse, encore que ce fût maintenant l’automne. La grâce triomphait partout ; les autos, en traversant Summer Street, ne soulevaient qu’un petit nuage de poussière et leur puanteur, dispersée par le vent, était trop tôt remplacée par l’odeur des bouleaux mouillés et des pins. Mr Beebe, s’abandonnant aux douceurs de l’existence, était accoudé à la grille de son presbytère. "


ANNA MARIA ORTESE
La douleur du chardonneret

"Puis, elle ajouta (mais qui eût songé à le mettre en doute ?) que le chardonneret de la maison était mort le jour même. Elle-même aussi bien que Teresa avaient oublié de lui changer l’eau et de lui donner sa ration de millet ; elles l’avaient oublié pendant deux jours, et voilà : il était mort. On l’avait trouvé au matin, les pattes en l’air, près de la petite porte. Elles l’avaient immédiatement offert au chat du jardinier, mais le chat (par solidarité sans doute) n’en avait point voulu."


DAVID VANN
Le bleu au-delà


" MA mère m’a donné naissance sur l’île d’Adak, un petit amas de rochers et de neige loin dans l’archipel des Aléoutiennes, au bord de la mer de Béring. Mon père servait deux ans comme dentiste dans la Navy ; il avait choisi l’Alaska car il aimait la chasse et la pêche, mais manifestement il ne connaissait rien d’Adak au moment où il avait rempli sa demande d’affectation. Si ma mère avait su, elle aurait raturé elle-même le dossier. Avec suffisamment d’informations entre les mains, elle ne prenait jamais la mauvaise décision. "


JACQUES RANCIERE
Les mots et les torts

Dialogue avec Javier Bassas

"La démarche égalitaire n'est pas celle qui cherche à combler le fossé, mais celle qui remet en question la topographie même qui lui donne lieu. Il s'agit de construire, par l'écriture, la scène d'égalité entre des blocs de langage qui sont normalement considérés comme appartenant à des sphères différentes.
Cela veut dire que l'écriture n'est pas un instrument qui sert à transmettre de la pensée. C'est un travail de recherche qui produit de la pensée. "


"Il n'y a en fait rien à « comprendre » dans mes textes. Ce qu'il faut, c'est seulement accepter de bouger avec. Je procède par des déplacements qui essaient d'opérer des nouveaux rapports entre sens et sens. C'est un nouveau paysage du sensible et du pensable. Le problème n'est pas que le destinataire « comprenne » - au sens de s'emparer du sens qu'il y a derrière les mots - le sens de ce que je veux dire. La question n'est pas ce que ça veut dire, mais ce que ça lui dit. La question c'est que la ou le destinataire puisse s'inscrire à son tour dans ce paysage, ce qui ne signifie pas qu'elle ou il comprenne le sens de tous les mots, ou ce qu'il y a dans la tête du penseur. En fait, il n'y a « rien » dans ma tête, rien d'intéressant en tout cas. Ma pensée est entièrement dans mes phrases, dans mes livres. Il n'y a rien dans ma tête que je cache dans ce que je dis. La question est de savoir si la ou le destinataire acceptera de bouger avec le texte, d'en faire quelque chose, de s'inscrire dans ce paysage de pensée anonyme et d'y tracer des chemins propres."

 "Comme vous l'avez rappelé, ça arrive tous les jours : il y a un discours officiel, un discours gouvernemental, un discours médiatique qui expliquent pourquoi les choses sont comme elles sont et ne peuvent pas être autrement. Et puis il y a des gens qui se mettent à défiler dans la rue, à crier des mots dissonants qui vont être interprétés par le discours dominant comme étant du bruit, des cris, des sons qui ne construisent rien. La politique, telle que je l'entends, est alors une activité menée par ceux et celles qui peuvent articuler cette querelle dans un langage qui s'adresse à tous les humains ou qui peut être compris par tous les humains. Par là on retrouve la deuxième définition de la politique, à savoir, qu'il y a des êtres qui ont la capacité d'être le sujet de l'action et l'objet d'une même action."

"Derrière la distinction écriture philosophique/ écriture littéraire, il y a pour moi une opposition plus fondamentale entre deux manières d'utiliser la langue : la rhétorique qui cherche à provoquer la conviction ou le consentement, et la poétique qui cherche à produire une nouvelle manière de sentir. "

La page Jacques Rancière sur Lieux-dits


 

Compagnies de Mathieu Riboulet
Gwenaelle Aubry, Paul Audi, Patrick Boucheron, Jean-Louis Comolli, Maylis de Kerangal, Martin Hervé, Michel Jullien, Marie-Hélène Lafon, Marielle Macé, Jean-Claude Milner, Simone Perez, Christophe Pradeau, Olivier Séguret.

Patrick Boucheron: "Car la langue frappe juste quand elle dit porter le regard. Elle dit la peine qu’il faut pour se porter à regarder, elle dit ce qu’il faut de travail honnête et probe pour donner à voir, par l’écriture, la part du monde qu’on a su hisser à la force de ses yeux – et que ça pèse, et que ça craque, et que tout cela trame la prose noueuse et douce de Mathieu Riboulet, ce grand calme de l’exactitude souveraine où s’entend pourtant si bien le bruit du temps, quand il pèse et qu’il craque comme du bois mort. "


MATHIEU RIBOULET
Les Portes de Thèbes
Eclats de l'année deux mille quinze


"À l’heure du décompte, penser non plus aux comptes non réglés avec les ancêtres mais à tâcher de reprendre contact avec eux, ne serait-ce que pour leur dire qu’on vient de pénétrer dans la zone incertaine, chaotique, fragmentée, mais au fond presque familière, comme si on l’avait arpentée dans une vie antérieure, qui forme une sorte de sas entre la vie que l’on a eue et celle qu’on n’aura plus."


ADRIAN McKINTY
Une terre si froide
Dans la rue j'entends les sirènes
Ne me cherche pas demain


BARBARA KINGSOLVER
Des vies à découvert

"Après le non final vient un oui,
Et de ce oui dépend le monde futur."
Le Barbu bien habillé, WALLACE STEVENS

" « Le plus simple serait de la raser, déclara l’homme. Cette maison est un vrai foutoir. »
Face à ce verdict, elle eut comme un bourdonnement dans les oreilles : une meute de paysans menacés, pierres aux poings, affrontant l’expulseur. Mais cet homme était entrepreneur. Willa l’avait fait venir, elle pouvait le renvoyer."

 


GUILLAUME VISSAC
coup de tête

 "Quand on me demande, comme ça, ce que j’écris, voilà ce que je réponds le plus souvent : c’est l’histoire d’un mec qui a perdu sa main et qui veut la retrouver. J’ai rien à dire de plus. On me répond pas non plus."

"Les jours de marché chlinguent autrement, même le matin, avant chaleur. Je les entends plaquer l’étal, racler tréteaux. Des fois ça sent la soupe, ça sent la mer. Ces matins-là je rêve pas, je bouffe, sans pour autant ouvrir un œil, bouger un pied. Salive chargée de ces goûts-là qui pèsent que dalle. Au moins, je me dis, je risque pas de les gerber dans la foulée."

 "Je demande ma route aux quelques corps heurtés quand il y en a. Ils m’indiquent droite, gauche, me disent qu’ils savent que dalle. Je cherche le nom de la rue comme un sésame caché qu’on saurait même pas dire. Je tourne en rond comme coquille vide dans le labyrinthe de la vraie ville. Je marche en gros comme je dors, je remarque : enroulé sur moi-même. Suis les rails, mon cul : j’y crois plus. Je crois plus aux conseils qu’on donne maquillés comme des ordres. Je crois plus qu’au ciment sous mes pompes, à l’horizon qui ondule et qu’on attrape jamais."


HARTMUT ROSA
Rendre le monde indisponible


"Voici mon hypothèse de travail : dans la mesure où nous, membres de la modernité tardive, visons, sur tous les plans cités – individuel, culturel, institutionnel et structurel –, la mise à disposition du monde, le monde nous fait toujours face sous forme de « point d’agression », ou de série de points d’agression, c’est-à-dire d’objets qu’il s’agit de connaître, d’atteindre, de conquérir, de dominer ou d’utiliser, et c’est précisément en cela que la « vie », ce qui constitue l’expérience de la vitalité et de la rencontre – ce qui permet la résonance –, que la « vie », donc, semble se dérober à nous, ce qui, à son tour, débouche sur la peur, la frustration, la colère et même le désespoir, qui s’expriment ensuite entre autres dans un comportement politique impuissant fondé sur l’agression."

"Pour résumer l’argument que j’aimerais développer ici, ma thèse est que ce programme de mise à disposition du monde, imposé institutionnellement et fonctionnant, culturellement, comme une promesse, non seulement ne « fonctionne » pas, mais bascule littéralement en son contraire. Le monde rendu disponible sur les plans scientifique et technique, économique et politique semble se dérober et se fermer à nous d’une manière mystérieuse ; il se retire, devient illisible et muet, et plus encore : il se révèle à la fois menacé et menaçant, et donc au bout du compte constitutivement indisponible. Le symptôme manifeste de cette évolution est que, dans la culture de la modernité tardive, le « monde » apparaît de manière prédominante comme environnement ou comme le « global » de la globalisation politico-économique. Ce qui domine, dans le premier aspect, c’est alors la perception de la « destruction de l’environnement », dont les conséquences nous menacent de plus en plus. Mais les choses ne paraissent pas différentes quant au second aspect : la globalisation signale aujourd’hui, dans le discours politique, la perception d’un extérieur chaotique, périlleux, incontrôlable, qui exerce une pression dangereuse sur l’espace délimité de notre univers familier et contre lequel protectionnistes et militaristes promettent de nous préserver à l’aide de murs et de clôtures, de barrières douanières, mais aussi de dispositifs de télésurveillance et de tir automatique. Le monde devient ainsi à la fois ce qui subit une menace inquiétante et ce qui menace de manière inquiétante – or cela est précisément le contraire du disponible ; le monde apparaît comme indisponible. "

 


"La modernité a rendu le monde disponible d’une manière incomparable et dans une mesure inconcevable. Nombre d’indices suggèrent que la libido, le désir « brûlant », l’ardente espérance déclinent dans la société contemporaine, si bien que certains observateurs parlent déjà d’une ère postémotionnelle et postsexuelle. Mais des indices plus nombreux encore montrent que la frustration et la dépression augmentent, en même temps que la déception, qui s’exprime aussi politiquement, à l’égard du fait que la vie ne tient pas ses promesses, que la société moderne n’apporte pas ce que nous avons espéré. C’est précisément dans les zones de prospérité de la modernité tardive, où la disponibilité économique et numérique atteint une portée sans précédent, que les citoyens en colère (qui jouissent souvent d’une bonne situation) conquièrent les rues et les majorités. Qu’est-ce qui les rend si furieux ? Quelle promesse n’a pas été honorée ? Sur quoi se fonde leur ressentiment généralisé à l’égard du monde ? "

" L’éducation, j’ai tenté de le montrer dans plusieurs publications, est dans le meilleur des cas un processus semi-disponible d’entrée en résonance entre le sujet et le monde, ou encore entre l’enfant et un fragment donné du monde : l’éducation ne se produit pas là où une compétence déterminée est acquise, mais à chaque fois qu’un fragment du monde pertinent sur le plan social « se met à parler », c’est-à-dire lorsqu’un enfant ou un adolescent note tout à coup : Tiens, l’histoire, ou la politique, ou la musique, etc. me disent quelque chose – ils me concernent et je peux m’engager en eux de manière auto-efficace. L’instant adéquat pour que le « déclenchement » s’opère est pratiquement indisponible, il survient le plus souvent à des moments inattendus et anodins, de façon non planifiée. Quant à ce que l’enfant ou l’adolescent fait avec et à partir de ce fragment du monde (le poème, la guerre de Trente Ans, la loi de Kepler), ce qu’il lui dit, cela reste tout autant indisponible. L’éducation est par conséquent en toute certitude un processus de transformation constant, et le sujet se développe au cours de ce processus pour devenir une personne « dotée de sa propre voix » – mais cette voix est indisponible."


4ème de couverture: "Dominer le monde, exploiter ses ressources, en planifier le cours… Le projet culturel de notre modernité semble parvenu à son point d’aboutissement : la science, la technique, l’économie, l’organisation sociale et politique ont rendu les êtres et les choses disponibles de manière permanente et illimitée.
Mais alors que toutes les expériences et les richesses potentielles de l’existence gisent à notre portée, elles se dérobent soudain à nous. Le monde se referme mystérieusement ; il devient illisible et muet. Le désastre écologique montre que la conquête de notre environnement façonne un milieu hostile. Le surgissement de crises erratiques révèle l’inanité d’une volonté de contrôle débouchant sur un chaos généralisé. Et, à mesure que les promesses d’épanouissement se muent en injonctions de réussite et nos désirs en cycles infinis de frustrations, la maîtrise de nos propres vies nous échappe.
S’il en est ainsi, suggère Hartmut Rosa, c’est que le fait de disposer à notre guise de la nature, des personnes et de la beauté qui nous entourent nous prive de toute résonance avec elles. Telle est la contradiction fondamentale dans laquelle nous nous débattons. Pour la résoudre, cet essai ne nous engage pas à nous réfugier dans une posture contemplative, mais à réinventer notre relation au monde."


ALBERT SANCHEZ PINOL
Fungus, le roi des Pyrénées

"En 1888, quand on voulait franchir cette muraille de sommets appelés les Pyrénées, on passait par une vallée étroite au centre de laquelle se tenait un village solitaire, la Vella. Ses habitants étaient des gens bons et humbles, mais une autre sorte d’individus y vivait également : ceux qui préféraient le lucre à la loi, qui empruntaient des chemins de montagne pour éviter frontières et droits de douane, et que tous nommaient les muscats à cause de la couleur violet foncé de leur barretina."

"Quand il pleuvait et que les fungus devaient se nourrir, ils sortaient de la Montagne Trouée et se regroupaient dans une clairière proche pour y recevoir l’eau de pluie. Ils s’unissaient en un groupe compact et créaient une sorte d’île de chair végétale sur l’herbe. Immobiles, unis sous l’eau comme s’ils étaient un seul corps. Alors Le Petit tentait de les rejoindre. Mais les fungus le poussaient avec des centaines de mains et de bras-racines, le repoussaient et l’écartaient. “Tu es un fungus étrange, ne t’approche pas de nous”, lui disaient-ils. Il tentait régulièrement d’entrer dans ce regroupement fongique, cherchait un trou dans la multitude des corps. Mais les fungus regroupés étaient une sorte de structure cuirassée ; ils le chassaient régulièrement : “Non, va-t’en !”"


TRACY CHEVALIER
La brodeuse de Winchester

"Il émanait de lui une atmosphère de coins sombres, de métal oxydé et de mâchoire mal rasée. "


LAURENT VIDAL
Les hommes lents: Résister à la modernité, XVe-XXe siècle


"Mais une telle quête ne pourrait toutefois être complète si elle se contentait simplement d’enregistrer une sismographie des temps forts de cette association entre lenteur et discrimination sociale : il faut déborder ce constat et envisager la lenteur comme une subversion possible de la cadence rapide imposée par le rythme des échanges et du travail – un projet, en somme, de résistance ou de ré-existence, où les lents chercheraient, à tâtons, par des ruptures de rythmes, la voie d’une autre existence possible. Au terme de cette quête, il faudra toutefois accepter que demeure une part d’ombre : c’est dans ce jeu d’ombres et de lumières que les hommes lents nous requièrent. "


Pieter Brueghel l'ancien: Disidia


4ème de couverture: "L’histoire de la modernité est d’abord celle d’une discrimination : en érigeant la vitesse en modèle de vertu sociale, les sociétés modernes ont inventé un vice, celui de la lenteur – cette prétendue incapacité à tenir la cadence et à vivre au rythme de son temps.
Partant d’une violence symbolique et d’un imaginaire méconnu, Laurent Vidal fait la genèse des hommes lents, ces individus mis à l’écart par l’idéologie du Progrès. On y croise tour à tour un Indien paresseux et un colonisé indolent à l’époque des grandes découvertes, des ouvriers indisciplinés dans le XIXe siècle triomphant ; plus proches de nous, le migrant en attente ou le travailleur fainéant restent en marge de l’obsession contemporaine de l’efficacité.
Mais l’auteur révèle avant tout la façon dont ces hommes s’emparent de la lenteur pour subvertir la modernité, à rebours de la cadence imposée par les horloges et les chronomètres : de l’oisiveté revendiquée aux ruses déployées pour s’approprier des espaces assignés, les hommes lents créent des rythmes inouïs, jusque dans les musiques syncopées du jazz ou de la samba. En inventant de nouveaux modes d’action fondés sur les ruptures de rythme – telles les stratégies de sabotage du syndicalisme révolutionnaire –, ils nous offrent un autre regard sur l’émancipation.
Mêlant la rigueur de l’historien à la sensibilité d’un écrivain qui puise aussi bien dans la littérature que dans les arts, cet essai ouvre des horizons inédits pour repenser notre rapport à la liberté.
"



Alphonse Allais, Jules Bailly, André Léo, René de Maricourt, Eugène Pottier, Émile Second, Olivier Souëtre, Michel Zévaco
Demain, la Commune !: Anticipations sur la Commune de Paris de 1871 - Une anthologie (1872-1899)

 "La Commune de Paris, son mythe plus exactement, est en tout cas toujours vivace aujourd’hui, dépassant assez largement les efforts des historiens pour cerner au mieux l’événement, son déroulement le plus factuel mais aussi ses coulisses les moins éclairées. Elle est le creuset au cœur duquel la lame émoussée et refroidie du rêve peut se retremper à la flamme de l’utopie. À une époque où, pour paraphraser les mots d’un Fredric Jameson repris par bien des auteurs, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, la Commune, ce « sphinx » ainsi que Marx la qualifiait, fait figure de toile sur laquelle brosser les projets d’alternative les plus divers, une toile nécessairement plus vierge de germes mortifères que celle du communisme réellement existant du XXe siècle, la violence des communards eux-mêmes étant largement surpassée par celles des Versaillais lors de la fameuse "semaine sanglante"."


SEBASTIEN MENARD
Quelque chose que je rends à la terre


" la poésie patiemment
a dégraissé une chaîne de vélo
des pignons
un dérailleur
la poésie patiemment
a tourné la petite vis de tension
du dérailleur
pour trouver
la bonne indexation la poésie
cherche la bonne tension la poésie
a fauché l’herbe du potager la poésie
a planté deux bâtons ! deux bâtons !
pour des pois
la poésie
et quinze fraisiers
ou de l’ail des ours la poésie
avec la même stupeur
découpe un morceau de tissu
ou des feuilles de mélisse
de la roquette sauvage
(graines ramenées de l’est lointain
la Transylvanie)
du chou perpétuel
(une bouture prise chez mon très cher
ami)
des feuilles de moutarde la poésie
qu’est-ce que c’est
la poésie c’est comme ça
qu’elle sauve le monde non

non la poésie ne sauve de rien
la poésie crie
elle ne fait que
crier
et encore
  elle crie dans son silence
c’est du silence crié la poésie du silence

crié"

 

"... le poème continuera ras-la-gueule, le nom des herbes, le goût des terres, le son des pluies, l’écorce des arbres matière lignée ligneuse papier là que j’écris ou terres rares, écrans plats, sommes-nous si bêtes devenus ?"

"J’aimerais croiser encore dans la nuit le regard d’un animal ce qui, d’une certaine manière, me ferait taire."


"« Ces pages sont aux errants — aux cailloux — aux poussières et à l’humus. Elles sont à la pourriture ligneuse, aux lichens, lichens — aux rongeurs. Ces pages sont aux noms des bois — à ceux des forêts tout autant qu’aux innommés. Ces pages sont aux bruyères — aux fougères — aux tourbes et aux lombrics. Elles sont aux terriers. Elles sont à l’irrégularité. À l’imprévu. Au perpétuel. À l’enfoui — au très très enfoui. »

Et je m’obstine, m’acharne, ahane — continue. Voici un rassemblement. C’est trempé, truffé, couturé, de recopillages — travail à façon de reconnaître quelques dettes et les « grands alliés substantiels ». J’ai cherché les traces, les poussières, les surgissements et les refuges. Mais la poésie hein. Elle sait, elle. C’était du gros de matière laissée à lentement macérer, parfois brassée — à manière de fabrication de terre — quoi fut ensuite distillé à l’issue de plus d’une année d’attente — et donc, cher lecteur, courage, vivons, répétons, portons nos amis dans la nuit, dans la brume." Sébastien Ménard


ROBERT LOUIS STEVENSON
Le Maître de Ballantrae

 " L’inquiétude de mes esprits, les miaulements diaboliques du vent autour des poivrières, et la trépidation continuelle de la maçonnerie du château, m’empêchèrent absolument de dormir. Je restais devant mon bougeoir à contempler les ténébreux carreaux de la fenêtre, par où la tourmente paraissait devoir faire irruption à chaque instant ; et sur ce tableau noir je voyais se dérouler des conséquences qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête. L’enfant corrompu, la maisonnée dispersée, mon maître mort ou pis que mort, ma maîtresse plongée dans la désolation – voilà ce que je vis se peindre vivement sur l’obscurité ; et la clameur du vent paraissait railler mon impuissance. "


JOYCE CAROL OATES
Bellefleur

" C’était il y a des années, lors de la période obscure, chaotique, insondable, qui précéda (de près de douze mois) la naissance de Germaine, un soir de la fin septembre troublé par la frénésie de vents innombrables, tels des esprits se livrant combat – tantôt plaintifs, tantôt en colère, tantôt subtils comme l’écho délicat du violoncelle, pénétrant au point de vous glacer la nuque et les épaules –, un soir si tourmenté, comme imprégné d’une odeur de soufre, un soir si lourd d’une nostalgie inarticulée que Leah et Gideon Bellefleur se querellèrent une fois de plus dans leur immense lit, la gorge nouée de sanglots parce que leur amour était trop dévorant pour accepter les limites de leurs corps de simples mortels ."

"Le manoir fut construit tout en haut d’une vaste colline verdoyante environnée de pins argentés, d’épicéas et d’érables de montagne, donnant sur le lac Noir et, au loin, sur le mont Chattaroy enveloppé de brumes, le plus élevé des sommets des Chautauquas. La splendeur du manoir, ses tours et ses murs crénelés en faisaient un château gothique anglais dans son architecture globale, avec une certaine influence mauresque (car tandis que Raphael étudiait les plans d’innombrables châteaux européens et congédiait un architecte après l’autre, l’esprit de la construction se modifiait naturellement), d’une beauté sauvage, tentaculaire, jamais vue dans cette partie du monde."


JOYCE CAROL OATES
Ma vie de cafard

"Je me rappellerais : l’eau sombre malodorante, couleur d’aubergine pourrie, que nous vîmes près de la rive en allant à l’école ce matin-là et dont la vue nous arrêta. Sur le pont de Lock Street. Sur la passerelle piétonne. Et, juste au-dessous de nous, le fleuve grondant (d’un bleu cobalt profond par beau temps, d’un gris métallique par temps couvert) avait changé de couleur près de la rive, noir violacé, dégageant une odeur d’huile de vidange, il se creusait et s’enflait comme quelque chose de vivant, comme des serpents, les contorsions de serpents géants, et tu ne voulais pas regarder, mais ne pouvais détourner le regard. "


JOYCE CAROL OATES
Un livre de martyrs américains

"Papa disait donc, pas à Maman (qui n’était pas venue marcher avec nous, et était restée à la table de pique-nique avec sa machine à écrire), mais à nous, qu’il n’y avait pas de mal, mais qu’il y avait un paradis, à condition de se souvenir que le paradis n’était rien d’extraordinaire ni d’étonnant ; peut-être simplement une promenade le long du rivage, un jour venteux de la fin septembre ; rien de mémorable en soi, mais si vous vous rappelez que nous l’avons faite, que nous étions ici ensemble, que nous nous sommes arrêtés pour déjeuner à Bay Point, que même si ce n’était pas le déjeuner du siècle nous étions ensemble, tous les cinq, quoi qu’il puisse arriver par la suite… Ça, c’est le paradis. Compris, les gosses ?
D’accord, Papa, avons-nous dit. Nous étions gênés quand Papa nous parlait comme à des adultes, trop sérieusement.
Vous savez quoi, les enfants ? Promettez-moi de disperser mes cendres ici après ma mort.
Après ma mort. Il est possible qu’aucun d’entre nous n’ait entendu ces mots. Un enfant n’entend pas le mot mort dans la bouche de ses parents. Non. "


MARC AUGE
Une ethnologie de soi
le temps sans âge

"On ne prend pas de l’âge comme on prend le large, comme on prend courage ou comme on prend son destin en main. Plutôt comme on prend froid ou comme on prend peur. Les deux principaux verbes d’action, « faire » et « prendre », sont ambivalents et il suffit de changer leur complément d’objet pour les faire passer sémantiquement à la voix passive."

"Nous baignons dans le temps, en savourons quelques instants ; nous nous y projetons, le réinventons, jouons avec lui ; nous prenons notre temps ou le laissons filer : il est la matière première de notre imagination. L’âge, en revanche, c’est le décompte minutieux des jours qui passent, la vision à sens unique des années dont le total cumulé, quand il est énoncé, peut nous plonger dans la stupeur."

" Passé un certain âge, il ne faudrait jamais s’éloigner trop longtemps de ceux ou celles que l’on est destiné à revoir : ils en profitent pour vieillir sans prévenir et ressurgissent soudain comme le miroir indélicat de notre propre décrépitude. On se rassure éventuellement entre intimes plus constamment proches : « Il a pris un sacré coup de vieux… », mais le cœur n’y est pas, on lui en veut presque, on se demande s’il n’est pas malade ; on cherche une explication. Et puis, s’il redevient familier (et s’il va bien), on lui pardonne, on oublie, on le retrouve, on s’y retrouve. "


... Suite

“L’Ouest, le vrai”, série dirigée et présentée par Bertrand Tavernier

"Tout à la fois films et livres, j’ai choisi ces romans pour l’originalité avec laquelle ils racontent cette époque, pour leur fidélité aux événements historiques, pour leurs personnages attachants, le suspense qu’ils créent… mais aussi pour leur art d’évoquer des paysages si divers dont leurs auteurs sont amoureux : Dakota, Oregon, Texas, Arizona, Utah, Montana… l’Ouest, le vrai, quel irrésistible dépaysement !"


TOM LEA
L'Aventurier du Rio Grande

"À l’est, le vent agitait les pointes vives des yuccas aux solides racines, faisant claquer les graines dans leurs gousses sèches au bout des tiges fragiles. Il soufflait une fine poussière sur un convoi se dirigeant vers l’ouest, composé de deux chariots couverts et de sept cavaliers armés qui en gardaient le chargement. Parmi force raclements de sabots, le vent emportait de temps à autre le tintement de deux anneaux d’un harnais ou le cliquetis d’un éperon et allait les perdre dans les broussailles tout près du fleuve."

"Les premières lueurs grises apparurent au-dessus de la crête bosselée. Elles mirent du temps à percer la brume basse et épaisse, mais elles finirent par être là, baignant la cuvette sombre et donnant peu à peu naissance à des spectres encore mêlés aux ténèbres informes. Puis la petite dépression obscure s’emplit d’une grisaille qui dessina plus nettement les silhouettes et les libéra de la nuit pour les abandonner à la pâleur de plomb. "

"Les centaines de sabots en mouvement emplissaient l’air d’un fracas monotone, d’une sorte de bourdon rythmé par les nombreux éclats qui s’étageaient sur le versant, le craquement d’une branche, un cri, le sifflement d’un vacher pépiant comme un oisillon, le claquement d’une corde sur un pelage, le tintamarre d’une pierre qui dégringole, le beuglement d’une génisse. C’était un courant ininterrompu de sons, vivant, dans le silence des montagnes. "


 

WALTER VAN TILBURG CLARK
L'étrange incident


“Il restait peu d’hommes à présent. Ils parlaient tranquillement sous l’ombre bleue de l’arcade. Du haut en bas de la rue, on pouvait entendre les autres, le bruit de leurs bottes sur le trottoir, ou le trot de leurs chevaux. Ils s’appelaient les uns les autres, pour se dire que la chevauchée serait longue, ou pour recommander d’apporter une corde, ou encore pour dire où l’on pouvait emprunter un revolver, car la plupart d’entre eux avaient leurs ranchs loin du village. Dehors, le soleil était encore brillant, mais c’était déjà une lumière de fin d’après-midi, et le vent avait changé. Comme toujours au printemps, on avait chaud tant que l’air était calme, mais dès que le vent se faisait sentir, on avait une sensation de froid, même en plein soleil. L’air en ce moment était glacé. Je sortis dans la rue, pour jeter un coup d’œil vers l’ouest. Les nuages s’amoncelaient de plus en plus au-dessus des montagnes et montraient leurs ventres sombres.”


LUKE SHORT
Ciel rouge

"Ce fut dans un triste endroit, un pitoyable endroit, parmi les trembles épars et détrempés, que Jim Garry établit son campement à la tombée de la nuit. Mais il n’avait pas d’autre choix, ses deux chevaux et lui étaient trop épuisés pour descendre jusqu’à la forêt. "


"En tout début d’après-midi, il atteignit un petit canyon dont les flancs de roche rouge portaient des taches violettes là où la neige venait de fondre. Il quitta la route au niveau d’un gué et traversa le torrent, qu’il remonta ensuite pendant plus d’un kilomètre à la recherche d’un emplacement favorable. Il trouva bientôt un petit renfoncement dans les parois du canyon, où le vent avait creusé une sorte de grotte. Il mit pied à terre et cacha le chargement de son cheval de bât à l’abri de ce surplomb rocheux."


HARRY BROWN
Du haut des Cieux, les étoiles


"Tous en revanche, famille comme employés, savaient parfaitement où les cours d’eau se rejoignaient. Serpentant depuis les hauteurs des Marias, ralentis par de grosses masses rocheuses, puis soudain précipités dans de vives descentes, ils ruaient et bondissaient en rapides sur des lits de roche pentus, puis s’arrondissaient dans une paix ombragée à travers une abondance de conifères sauvages, s’élargissaient peu à peu et se calmaient pour arriver à une puissante maturité. Là, de tailles presque égales, dilatés par la terre plane, les cours d’eau coulaient comme deux côtés d’un triangle le long d’une forêt, jusqu’à un coin sinistre, presque gothique, du nom de Juncture Valley, où ils se confondaient sans bruit. De là, ils devenaient la Forkhandle River. "


W.R. BURNETT
Saint Johnson

"Ils grimpèrent le long d’un versant sablonneux, sous les silhouettes géantes de cactus hauts de sept mètres, puis empruntèrent la vieille piste apache, un étroit chemin qui serpentait entre des rochers couleur cuivre. La piste conduisait à une petite mesa, sur laquelle un unique peuplier de Virginie déployait ses branches noueuses au milieu d’un taillis de mesquite, puis redescendait à travers un paysage semé de blocs rocheux gros comme des maisons et de colonnes rouges aux formes tordues, aussi brûlantes qu’un poêle au contact de la main. En contrebas de la mesa, ils s’engagèrent dans un long et étroit passage, fermé par le ciel chauffé à blanc tel un couvercle au-dessus de leurs têtes, et débouchèrent dans les Deadman’s Flats, un effondrement désertique où des langues de sable à nu alternaient avec de grandes étendues de boue séchée."


NIVEN BUSH
Les Furies

 "Les gens s’en allaient avec armes et bagages. Ils ne pouvaient malheureusement pas emporter ce qui, pour eux, avait le plus de prix : les murs d’adobe, les champs de blé, de courges, de pois, les arbres fruitiers plantés par leurs ancêtres, la splendeur des anciens étés, la paix des hivers tièdes, la pâle lumière du ciel et l’odeur de bois brûlé flottant dans l’air…"


ERNEST HAYCOX
Les pionniers

"Au bord de l’eau, des radeaux dansaient sur les flots tumultueux, certains inachevés, d’autres alourdis par des chariots déjà arrimés, attendant le départ ; car, après trois mille kilomètres et cinq mois de voyage par voie de terre, cette caravane de quatre cents personnes se préparait à franchir les cent cinquante derniers kilomètres qui la séparaient de l’Oregon en descendant les rapides au cœur des Cascades."

"Les chevaux s’ébranlèrent en file indienne, suivis par les deux vaches et les quatre bœufs qui balançaient la tête en cherchant vainement à brouter. Il enfonça son chapeau à deux mains et traversa un campement d’une centaine de chariots – leurs bâches jetant une pâle lueur dans le gris du sable et de la pluie –, rassemblés sur une étroite langue de lave prise entre la falaise et le fleuve. Les éléments furieux malmenaient violemment les flammes jaunes des feux autour desquels se détachaient des formes sombres, assises ou s’affairant ; et partout dans le camp cheminait un bétail livré à lui-même, en route vers l’ouest et vers un autre mur de brume."


TIM INGOLD
L'anthropologie comme éducation

Postface Yves Citton

" En résumé, je souhaite démontrer que l’éducation est avant tout un mode d’attention et non de transmission, que c’est grâce à cette attention que le savoir est généré et transmis. "

" L’éducation consiste véritablement à faire attention aux choses, et au monde, pour en prendre soin."

"Mais comme l’observe Dewey, la proximité physique ne crée pas en soi une communauté : « Un livre ou une lettre peut créer un lien plus intime entre des êtres humains séparés l’un de l’autre par des milliers de kilomètres qu’entre deux proches vivant sous le même toit.» Ce qui importe, c’est de partager une expérience. C’est l’avis de Dewey. Ni les sons ni les lettres écrites, insiste-t-il, n’ont de sens en soi. Ils tirent tout leur sens, comme le font les choses, de leur implication dans l’expérience partagée d’une activité commune. L’entente sur le sens des mots est le fruit de la mise en commun : nous devons sans cesse y travailler et c’est pour cette raison que le sens est toujours provisoire, jamais définitif. "


 " "L’éducation, déclare le poète irlandais William Butler Yeats, ce n’est pas remplir un seau. C’est allumer un feu." Le seau offre de la certitude et de la prévisibilité, un point de départ et un autre d’arrivée, avec des étapes intermédiaires quantifiables. Il comporte des résultats, qui doivent être connus et compris avant même le début du processus. Le feu, quant à lui, nous expose à des risques. On ne sait pas ce qui le fera prendre ou non, combien de temps il brûlera, où il s’étendra ni quel sera le résultat."

« À l’origine, conclut-il, la liberté n’a rien à voir avec l’absence d’obstacles ou de contraintes. Elle « porte plutôt un sens positif qui est à la fois politique, biologique et physique et rappelle l’expansion, l’éclosion ou la croissance commune, une croissance qui rassemble »( Esposito)."

 « Aujourd’hui, cependant, nous vivons un moment charnière de l’histoire de l’université. Après près de trois siècles, le modèle de production de savoir académique issu des Lumières est sur le point de s’effondrer, si tel n’est pas déjà le cas, ainsi que les puissances hégémoniques qui l’ont autrefois favorisé. Comme souvent à des tournants similaires, au lieu d’aboutir à un compromis ouvert sur de nouvelles façons de savoir et d’être, et ouvert à des voix auparavant étouffées ou ignorées, nous assistons à l’inverse à l’émergence de tous côtés de fondamentalismes fermés et bien-pensants, qu’ils soient religieux, politiques ou économiques, en provenance de l’église, de l’état ou du marché. Ces mouvements représentent une menace sans précédent à la future démocratie et à la coexistence pacifique. Pourtant, les universités ne font pas grand-chose pour éliminer cette menace. Au contraire, l’effondrement de leur mission civilisatrice descendante a laissé un vide qui se remplit trop volontiers d’intérêts commerciaux. À l’instar d’autres institutions publiques, les universités offrent des cibles faciles pour le mercantilisme."


RICHARD MORGIEVE
Le Cherokee

" Corey était du genre plutôt grand, maigre, et à cette heure il avait des yeux plutôt blancs – carrément bizarres, blancs, ou rétrécis et noirs. Un regard de boa qui aurait marché debout. Ça ne mettait pas à l'aise ceux qui le fréquentaient. Il était vêtu d'un pantalon marron, d'une chemise en laine dans les bruns et d'un vieux blouson en cuir à col de fourrure, avec l'étoile de shérif piquée sur le cœur comme si c'était un papillon. Les gens du coin n'aimaient pas spécialement l'uniforme et lui non plus. Pour dire vrai, il ressemblait plus à un fermier qu'à un poulet. Les cheveux assez longs et striés de blanc rajoutaient à la confusion. Toutefois la large cicatrice sur son visage de totem taillé dans du bois à matraque amenait à réfléchir sur sa vraie personnalité. "


Sans titre. Gwenn Audic
Encre et acrylique sur papier

JEAN-CLAUDE LEROY
la vie brûle

"Il y a aussi, je le découvre dans la presse étrangère et dans un message que tu m’envoies, ces viols qui ont été commis lors des rassemblements. Des femmes cernées par un groupe d’hommes qui isolent leur proie, la pelotent, l’humilient, la pénètrent, et d’autres sont là qui favorisent et applaudissent. Ainsi cette séquence de libération nationale aura montré une triste limite. (…) Une révolution, certes, mais pour le moins entachée par des saloperies, comme si la relève montrait qu’elle ne valait pas forcément mieux que ceux qu’elle prétend remplacer. Sont-ce les mêmes qui ont fait preuve d’un si réel courage face à la police, aux nervis du pouvoir, et qui furent protagonistes de viols collectifs ? On torturait des hommes dans les postes de police, on torture des femmes dans les zones affranchies de l’ordre…" 

"Le temps n’est plus à spéculer, tout juste peut-être à rendre compte (…) Tant que le souffle habite quelque part, il nous faut construire des barrages contre la bêtise en acte, c’est là notre manière de vivre sans sombrer dans l’indifférence ou la haine "


 

ALAN LE MAY
Le vent de la plaine

"Dancing Bird. Tel était le nom que la famille donnait au petit cours d’eau qui courait quinze kilomètres en contrebas de la Red River, au cœur des territoires hostiles situés à l’ouest de la Wichita. La maison se logeait dans une pente non loin du ruisseau, aux confins de la prairie que barrait à l’horizon un escarpement rocailleux. Les piquets d’un enclos sommaire indiquaient que l’on élevait ici du bétail, mais la cabane elle-même, avec ses murs de tourbe et son toit revêtu d’une herbe épaisse, se distinguait à peine de la boue de laquelle elle avait été excavée. Elle était esseulée, tapie contre la colline à la manière d’un blaireau, sans aucun voisin dans un rayon de trente kilomètres."
(L'Ouest, le vrai, Bertrand Tavernier, Acres Sud)


DIMITRI ROUCHON-BORIE
Le Démon de la colline aux loups

" Je me souviens que dans mon enfance quand j’ai pu sortir une fois et respirer la nature j’avais vu un cocon qui allait faire un papillon et je sentais que j’étais un cocon aussi mais pour une histoire qui serait salement moche et je m’étais pas trompé de beaucoup. "


BAPTISTE MORIZOT
Manières d'être vivant:
Enquêtes sur la vie à travers nous

"Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la “nature”. À savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage. Sa violence a contribué aux bouleversements écologiques."

 


"Conséquemment, cela implique qu’on considère les vivants essentiellement comme un décor, comme une réserve de ressources à disposition pour la production, comme un lieu de ressourcement ou comme un support de projection émotionnel et symbolique. Être un décor et un support de projection, c’est avoir perdu sa consistance ontologique. Quelque chose perd sa consistance ontologique quand on perd la faculté d’y faire attention comme un être à part entière, qui compte dans la vie collective. La chute du monde vivant en dehors du champ de l’attention collective et politique, en dehors du champ de l’important, c’est là l’événement inaugural de la crise de la sensibilité. "

" Le tissu du vivant est une tapisserie de temps, mais nous sommes dedans, immergés, jamais devant. Nous sommes voués à le voir et le comprendre de l’intérieur, nous n’en sortirons pas. "

"Énigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d’autres manières d’être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. "

"Les ascendances animales sont partout, dans la totalité de nos comportements, et se manifestent en mosaïques, qui peuvent être détournées, décalées par la culture et la décision individuelle, nos styles intimes de faire avec ces héritages, mais elles sont là à chaque instant, et c’est cela, l’animalité des humains. Quelle joie d’être un animal, alors. "

"On peut dire d’abord que chaque espèce n’est plus à conserver seulement parce que c’est un patrimoine unique, seulement parce qu’elle aurait un droit à la vie inaliénable fondé dans une éthique, seulement parce qu’elle est belle, seulement parce qu’elle peut nous fournir de nouveaux médicaments, seulement par respect de la vie ; ou parce qu’elle est déjà une merveille du point de vue évolutionnaire (ce qui est un fait)… Mais aussi parce qu’elle est l’ancêtre potentiel d’aventureuses formes de vie qui seront des merveilles, même du point de vue le plus humaniste du monde, des espèces plus respectueuses des autres et de leur monde, que nous ne sommes encore parvenus à le devenir."

"Ce dessin, du cartoonist Dan Piraro, est une élégante manière de relier la question de notre évolution à certains enjeux écologiques contemporains. "

Postface Alain Damasio:" Baptiste Morizot le pointe avec brio : la crise écologique actuelle est d’abord une crise de nos relations au vivant. Donc une crise de la sensibilité. Un appauvrissement tragique des modes d’attention et de disponibilité que nous entretenons avec les formes de vie. Une extinction discrète des expériences et des pratiques qui participent de l’évidence de faire corps, de se sentir chair commune avec le monde plutôt que viande bipède sous vide d’art."

" S’ouvrirait ainsi – et puisse ce rêve alimenter les futurs livres de Baptiste – une philosophie qui renouerait avec sa poésie nécessaire tant le vivant, plus que tout autre concept, mieux que tout autre, appelle dans l’écriture une variété de timbres, de poussées, de salves et de sensations, de souffles et de bourgeonnements, bref une vitalité stylistique extrême sans laquelle elle restera un alignement sage de sculptures sur bois. Le vivant ne se décrit ni ne se représente, il se chorégraphie. Il en appelle à la fluence. Il exige sa syntaxe, tempétueusement. "


ARNALDUR INDRIDASON
La pierre du remords

KRISTINA OHLSSON
Déluges


MIKHAÏL CHEVELEV
Une suite d'évènements

"Quant à l’élite qui ose se désigner elle-même de ce nom, nous avons même inventé une histoire drôle à ce sujet : « Élite est un terme d’agronomie utilisé dans la Russie d’aujourd’hui pour l’auto-identification d’un groupe de personnes qui a volé beaucoup d’argent. » Nous avons d’ailleurs de nombreuses autres blagues en réserve.
Et puis un jour, les plaisanteries ont pris fin. Et tout est devenu sérieux.
Quand est-ce arrivé ? Quand on a commencé à tuer des gens à Kiev ? Ou quand on a pris la Crimée ? Ou le Donbass ? Ou plus tôt ? Quand on a enfermé Khodorkovski ? Quand on a enterré la chaîne NTV ? Ou même avant ? Quand donc ? La deuxième guerre de Tchétchénie ? La première ? Les élections de 1996 ? Mais bon, à ce rythme-là, on risque de remonter jusqu’à la révolution de 1917…"


PIERRE CHARBONNIER
Abondance et liberté

" Les luttes pour l’égalité et la liberté, contre la domination et l’exploitation, n’ont pas fini d’alimenter l’histoire humaine, mais elles se trouvent ainsi de plus en plus souvent enchâssées dans un conflit ayant pour objet le sol susceptible de soutenir ces divergences fondamentales. Ou plutôt, elles révèlent sous un angle tragique que condition politique et condition écologique sont intimement liées et soumises à des transformations conjointes. "

"L’ensemble des cycles biogéochimiques qui structurent l’économie planétaire sont poussés au-delà de leurs capacités de régénération par le rythme des activités productives ; la nature des sols, des airs, des eaux est en train de changer et, ce faisant, d’inscrire les collectifs humains et leurs luttes dans de nouvelles coordonnées. "

"Certains des cycles biogéochimiques et des dynamiques évolutives qui font de la Terre un milieu habitable sont aujourd’hui poussés au-delà de leur seuil de tolérance, le climat n’étant que l’une de ces transformations, sans doute la plus spectaculaire. Ainsi sont compromis d’un même coup l’accès au territoire, l’avenir commun, les conditions les plus basiques de la justice, c’est-à-dire ce qui constitue – que l’on se réclame de l’écologie ou non – le socle d’une existence politique. "

 


"De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. […] Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système spécifique de production et de distribution, parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoirs." Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée.

"Derrière l’accumulation des risques environnementaux et des travaux qui les analysent, il faut donc voir un processus de transformation socio-économique bien plus large que la simple (et fragile) émergence d’une conscience écologique. Le rapport au temps, le partage entre science et politique, les formes de l’autorité scientifique, les dispositifs de protection, sont mis en crise ensemble et, même si les facteurs de cette crise peuvent être considérés comme hétérogènes, l’émergence du concept de risque comme opérateur central susceptible d’organiser la connaissance de ces transformations doit être prise au sérieux."

"Pour penser le freinage économique, la solution la plus simple consiste donc à admettre que nous n’avons jamais rien produit. Nous avons seulement prétendu occuper une position d’exception dans un réseau d’interdépendances écologiques que nous ne régissons que de façon imparfaite."

"Ce qui frappe, c’est l’écart qui se creuse entre d’une part la vocation des ressources produites à voyager et à terminer leur course dans des lieux où leur consommation participe de la construction d’un monde social où règne l’abondance ; et d’autre part le fait que les communautés locales affectées par le choc extractif sont de leur côté vouées à demeurer marginales dans le grand théâtre mondial de la consommation."

" Admettre que l’on ne produit pas nos moyens de subsistance, et moins encore les conditions générales de la coexistence terrestre, mais que l’on participe d’une régulation géo-écologique faite de cycles à entretenir et à préserver, est le premier geste pour élaborer une économie politique qui réponde enfin aux bonnes affordances de la terre. "

"Ce qui fait écran à l’émergence d’une pensée politique ajustée à la crise climatique n’est donc pas seulement le capitalisme et ses excès. C’est aussi en partie l’acception même de l’émancipation dont nous sommes les héritiers, qui s’est construite dans la matrice industrielle et productionniste et qui s’est traduite par la mise en place de mécanismes protecteurs encore tributaires du règne de la croissance.
L’obstacle est en nous, parmi nous : dans nos lois, nos institutions, plus que dans un spectre économique surplombant que l’on pourrait confortablement dénoncer de l’extérieur. L’État social, en dépit de ses immenses bénéfices, a par exemple contribué à consolider les objectifs de performance économique qui conditionnent son financement, et qui en retour provoquent une mise en concurrence des risques sociaux et des risques écologiques. La crise des Gilets jaunes, en France, en est l’illustration parfaite : taxer les carburants pour dissuader leur utilisation entre en conflit avec le sens de la liberté de millions de personnes prises dans les infrastructures de mobilité héritées des Trente Glorieuses. Il faut donc mettre au point des dispositifs permettant d’abaisser notre dépendance à l’égard de ces énergies sans violer les aspirations collectives qui y sont enchâssées. Cette double contrainte ne peut être résolue ni en dénonçant l’« idéologie de la bagnole » ni en compensant ses externalités, mais en réinventant les institutions protectrices, les infrastructures urbaines, leurs mécanismes de financement, ainsi que les attachements sociaux qui y trouvent leur place. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’écologie et la politique sont aujourd’hui quasiment impossibles à distinguer l’une de l’autre, après avoir été si longtemps diamétralement opposées.
La plupart des demandes de justice les plus pressantes qui se font entendre aujourd’hui, que ce soit à des échelles locales ou globales, reconduisent à des enjeux liés à l’énergie, à l’usage des sols, aux dynamiques du vivant, aux flux de matière qui structurent la distribution de la richesse. Et à condition d’entretenir une connaissance critique de ces réseaux de dépendance sur la trame desquels nos existences s’animent et se confrontent, à condition de suivre cette piste et de la construire comme site privilégié de la pensée politique, il est possible de faire émerger ce sujet collectif critique d’un nouveau genre, à la hauteur des enjeux du présent. "


DAVID HESKA WABBLI WEIDEN
Justice indienne

"La vitre de la chambre d’hôpital était opaque, comme si elle n’avait pas été lavée depuis des années, mais je parvenais malgré tout à apercevoir les collines rousses et les prairies ondoyantes de la réserve dans la lumière du couchant. Autrefois, avant Christophe Colomb, il n’y avait que des Indiens ici, pas de gratte-ciel, d’automobiles, de rues. Bien entendu, on n’utilisait pas les mots “indien” ou “amérindien”, à l’époque ; nous étions seulement des gens. Nous ne savions pas que nous étions soi-disant des ivrognes, des paresseux ou des sauvages. Je me demandai comment ce serait, de vivre sans ce poids sur ses épaules, sans le poids des ancêtres assassinés, de la terre volée, des enfants maltraités, le fardeau qui pesait sur tous les Amérindiens."


RICHARD WAGAMESE
Les Etoiles s'éteignent à l'aube

"Le garçon se leva et tendit une main que son père saisit. Il sentait les os de ses doigts et la rugosité sèche de sa peau contre sa paume. Il le tira pour le mettre debout, puis il coinça un bras autour de son dos et sous son aisselle, et il commença à marcher. Ils se frayèrent un chemin sur les cent mètres d’espace qui les séparaient du bord et l’atteignirent. En dessous d’eux, dans la vallée, la rivière était un ruban de mercure. Elle ondoyait au fond, ici et là ils percevaient la hachure des arbres, des arbustes et des buissons, ainsi que l’imprécise blancheur des pierres sur les berges. Derrière, les montagnes formaient un mur noir. Le garçon amena son père aussi près de l’extrémité du précipice qu’il l’osa; ils restèrent ainsi accrochés l’un à l’autre à regarder impassibles au-delà de ce vaste espace. "

RICHARD WAGAMESE
Starlight


CEDRIC DEMANGEOT
Un enfer

"L’obscurité.

L’obscurité doit
devenir lisible

à sa manière
(aux résistants). Entendre

illisible aux salauds de l’espèce
& vitale à mon corps affolé."

 

"On dit qu’il a
le silence nombreux.

Qu’il a
le sens du caillou,
la connaissance de ses
diagonales.

Qu’il est invérifiable par définition."

 

"un arbre en dedans

du corps. s’enracine en tête
et pousse vers le bas dans le noir

mendie l’air
& l’eau

crie pour sa ration
de lumière. je

n’ai pas les moyens d’ouvrir-

Les inconvénients-de
cela jeté contre le jour"

 

"quelle que soit la couleur de ta langue. Il n’y a pas
d’interrogatoire innocent. Il faut rebrousser
chemin. Commencer par oublier
le premier mot. Puis, avaler
une par une les pages du livre
en commençant par la fin. Ne rien
laisser pour preuve. Que ceci se consume
au service de la joie la plus pure. L’ ennemi
n’aura pas même les cendres du passage"

 

"Paix d’herbe pâle – où ceci s’enfonce. Abri de sable, amitié d’ombre. Argile, embrun, poussière. Aveu d’éclairement. Par la lumière d’en bas. Les plis bleus des limons amortissant le son. Ne se connaître plus d’autre accompagnement que cette chute-là. Du corps
dans l’épaisseur de l’inachevé. Mondes qui n’ont ni les mots, ni les moyens du mal. "


CEDRIC DEMANGEOT
Pour personne

"Plonger dans la fiction pour plus de réalité.
Assoiffer l'habitude et le visible.
Retourné comme un gant l'intérieur est vivant dehors.

Il y a l’apparue
et il y a le désemparé de parole.
Un sac de nœuds. "

Cédric Demangeot vient de mourir


-Présentation par lui-même: "Je passe cinq ans à tisser et tailler, vers à vers, fourmi, mes deux premiers livres de poèmes. Je ne me refuse aucun outil pour ce travail obscur. Je veux m’improviser sans qualités pour disposer de toutes. Et tout ce dont je dispose – l’attirail poétique divers de ces cent cinquante dernières années – est bon à prendre pourvu qu’il serve à ma tâche têtue : écrire, récrire le poème de la nuit que je traverse et qui me rompt ; le poème de ma pensée – informe et douloureuse –, de mon corps – scindé et douloureux – et recommencer. Mais tout mon outillage me fait par trop poète et bientôt m’empêche. Toujours les mots des autres : le dit oraculaire, les trappes syntaxiques, chevilles classiques et fissures modernes, poésie pure, degré zéro, voyant voyou et xétéra. Aujourd’hui la sauce ne prend plus. Je n’en peux plus de ce travail et de ces confitures. Le poème ne croit plus en lui-même – il exècre son ingrédient. Or en poésie si l’acte d’écriture, d’ouverture par l’écriture, cesse d’être sa propre fin, il ne s’exécute plus. So ciao poetry. Une étrangère indifférente, presque du jour au lendemain. Comment ces jérémiades… ? Alors j’erre. Je ne sais plus écrire. Il me faut tout reprendre de zéro, ou plutôt continuer d’oublier ce que je sais – toutes ces saloperies qu’on m’a fait savoir de force et qui me plombent. Pour donner matière, corps à ce travail de sape, je tente dans le noir, à tâtons, une prose monologuée de cent pages. Dont je ne sais que faire une fois sortie et qui me laisse à nouveau bras ballants – bon à rien."

-"Le verbe écrire conjugué par Cédric Demangeot" par Jean-Claude Leroy


CHRISTOPHE MANON, FREDERIC D. OBERLAND
Jours redoutables

"Pourquoi toujours est-ce.        À soi que l’on porte.        Les plus impitoyables coups pourquoi.       Faut-il que l’on s’acharne ainsi.        Sur ceux qui nous sont.       Le plus cher que nous.       Aimons et dont le sort.       Nous importe aiguisant. Griffes et canines avec la belle férocité.        De jeunes carnassiers roulant.        Dans la poussière de pauvres.       Créatures affolées puis.        On s’en retourne repu l’oreille.       Basse lécher nos plaies.       Au fond de la tanière."

 

"Combien d’étreintes encore et combien.       D’épreuves avant que ne cesse.        Le manège incertain et que l’on passe.        De l’autre côté du miroir où rien.       N’est transitoire combien d’autres et de plusieurs.       Dans nos bras sous nos mains quelles.       Quantités de drogues d’alcools ou bien.       D’altérités avant de s’en retourner.       Poser de blancs baisers sur la glaise et d’être emportés.       Par l’ombre ou la rumeur."


PHILIPPE DESCOLA
La composition des mondes
Entretiens avec Pierre Charbonnier
(Octobre 2014)

"L’idée de faire de l’Europe et du monde occidental un cas particulier au sein de variations anthropologiques est de ce point de vue une invitation à ne pas prendre comme fin de l’histoire les aspirations et les institutions dont l’Europe démocratique s’est dotée au fil des deux derniers siècles, et qui se sont ensuite répandues sur une partie de la planète. L’une des caractéristiques principales de cet héritage politique et institutionnel est en effet qu’il ne fait pas suffisamment droit aux non-humains dans les processus de représentation politique, et qu’il a inhibé la création d’autres formes d’assemblages, plus ouvertes à ces êtres. Je n’emploie le terme de « non-humain » qu’à défaut d’un autre qui serait meilleur, et surtout pour éviter d’employer la notion de nature, mais je pense qu’il importe de mesurer la dimension critique de ces non-humains. Et quand je parle de « non-humains critiques », je ne pense pas seulement aux animaux d’élevage, aux tigres ou aux baleines, mais à cette foule d’entités qui sont en interactions constantes avec nous, depuis le CO2 jusqu’aux glaciers en passant par les virus. Au fond, c’est une façon de parler du destin commun des choses et des hommes dans un monde où leur partage n’a plus de sens, et qui impose de repenser leur existence collective."


" Et dans ces espaces, des interactions complexes impliquant des échanges d’énergie, d’information, se produisent, qui doivent être menées au mieux, de façon à ce que la perpétuation de la vie des humains passe aussi par une meilleure prise en compte de leurs échanges avec les non-humains. Il s’agit pour l’essentiel de déplacer les objets habituellement définis comme « politiques », et de mettre nos catégories juridiques, politiques, économiques et administratives à l’épreuve de cette transformation – puisque, telles qu’elles nous sont léguées par la tradition, elles sont inadéquates pour penser et organiser ces interactions. Il y a donc un travail considérable à faire pour penser de nouveaux instruments de gouvernement de l’ensemble des composantes des mondes, et pour que les citoyens animés par le désir de l’action publique puissent rendre acceptables ces nouveaux instruments en les débattant dans la collectivité."

"De plus en plus, le politique est conçu comme une affaire professionnelle. C’est à la fois un avantage et un inconvénient de la représentation démocratique : en déléguant une partie de son libre arbitre pour constituer une souveraineté politique, selon la formule contractualiste classique, on se défait d’une partie de son autonomie, et beaucoup se satisfont de cette délégation, ou la tiennent pour acquise. Or il semble que la vie commune est en fait profondément politique, puisqu’il s’agit de constituer en permanence une communauté avec le monde des humains et des non-humains : toute notre existence est politique, de part en part, y compris et peut-être même surtout quand il est question de nos relations avec les machines, les OGM, le climat ou les virus. Autrement dit, nous avons une conception du politique qui est trop étroite : le domaine de la délibération collective sur le bien commun, des institutions qui permettent l’exercice de l’autorité, de la décision collective et de la délégation du pouvoir du peuple, n’absorbe pas l’ensemble des situations et des événements que l’on peut légitimement concevoir comme politiques."


LARRY McMURTRY
Lonesome Dove

La marche du mort
Lune comanche
Lonesome 1 et 2
Les rues de Laredo



ALEX TAYLOR
Le sang ne suffit pas

"La bêtise de la femme le frappa de plein fouet, avec une force brutale, puis il comprit qu’une part de lui, peut-être la plus profonde, la plus secrète, tirait de tout cela un certain plaisir – la neige et les montagnes, l’Allemand mort et les récriminations absurdes de la femme et l’ourse mangeant le cheval, tout ça était un grand festin dont il allait chanter la succulence. "


JEAN-CHRITOPHE BELLEVEAUX
Fragments mal cadastrés

"l'homme glisse
insensiblement
adverbialement
tout ce qui ment

dans le froid

postillons griffant l'air
chantonnant par exemple
les damnés de la terre
sans réelle intention ni mémoire
comment faire
pour arriver à l'heure
adresser la parole
l'air de rien ? "


"glaise
tout est dit
comprenne qui voudra

de tout ce qui vint
viendra ou non
l’homme titube
les conifères abrupts le menacent
il se détourne
tombe infiniment"

4ème de couverture: Le titre présage l'éclatement, les tessons contradictoires éparpillés. Quatre parties qui, de l'angle mort à la parallaxe, proposent des temps et des positionnements d'un homme écorché par la réalité, convoquant en exergue le cynisme de Cioran, l'absurdité de Ionesco, « panique/seul mot qui impose/sa présence d'érain » mais le doute aussi et le désir de joie, l'acquiescement, « singulière réconciliation »... « ah ça !/goudron/de toutes les alternatives », l'approximative consolation de l'écriture pour un homme presque vivant."


ERRI DE LUCA
aller simple


"Dicono : siete sud. No, veniamo dal parallelo grande,
dall’ equatore centro della terra.

La pelle annerita dalla più dritta luce,
ci stacchiamo dalla metà del mondo, non dal sud.

A spinta di calcagno sul tappeto di vento del Sahara,
salone di bellezza della notte, tutte le stelle appese.

L’acqua sopra una spalla, il fagotto sull’altro
mantello, camicia e libro di preghiere.

Il cielo è dritto, un cammino segnato,
più breve della terra saliscendi.

A sera ricuciamo il cuoio dei sandali col filo di budello
e l’ago d’osso, ogni arnese ha valore, ma di più il coltello.

Signore del mondo ci hai fatto miserabili e padroni
delle tue immensità, ci hai dato pure un nome per chiamarti."

"On dit : vous êtes le Sud. Non, nous venons du grand parallèle,
de l’équateur centre de la terre.

La peau noircie par la plus directe lumière,
nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

Par poussée de talon sur le tapis de vent du Sahara,
salon de beauté de la nuit, toutes les étoiles en suspens.

L’eau sur une épaule, le baluchon sur l’autre,
manteau, chemise et livre de prières.

Le ciel est droit, un chemin tracé,
plus court que la terre vallonnée.

Le soir nous recousons le cuir de nos sandales avec du fil de boyau
et une aiguille en os, chaque outil a une valeur, mais le couteau plus encore.

Seigneur du monde, tu nous as faits misérables et maîtres
de tes immensités, tu nous as même donné un nom pour t’appeler."


PIERRE CHAPPUIS
 Dans la lumière sourde de ce jardin


Futur, s’ourle
Comme vague, chant, comme éclairs en débris
Comme un martèlement par moments proches de nous


Et gratte, et fouille, creuse, exhume.
Peut-être ici, rien. Peut-être, à force d’entêtement, dos courbé, quelques fragment d’urne ou de hanap enfin –
Voués à l’enfoui
Pelle, pioche raclent bruyamment un sol caillouteux, peinent à dégager un bloc de pierre.


Soudain, dans l’immédiat, allant par les volutes et les sentes du vent, happés, heureux en dépit de la chute probable, avides de rejoindre les mouettes en vol autour de nous, libres comme l’air.
Se mêlent jusqu’à la dissonance grincements et cris d’oiseaux, nos têtes encore pleines d’une ruissellement de terre, de graviers.


La nuit, brusquement.
Des bulles d’ombre éclatent, se rassemblent, s’égaillent, maintiennent notre écoute tendue vers ce qui, à mesure, à démesure, n’a chance de se dévoiler qu’à l’improviste.
Nuit : stridences apaisées.

Violoncelle seul

Inévitablement, je parle d’autre chose.


LOLA LAFON
Chavirer

 "Elle avait traversé tant de décors, des apparences, une vie de nuit et de recommencements. Elle savait tout des réinventions. Elle connaissait les coulisses de tant de théâtres, leur odeur boisée, ces couloirs tortueux où les danseuses se bousculaient, les murs roses et râpés de loges sans fenêtre au lino terni, ces miroirs encadrés d’ampoules, les coiffeuses sur lesquelles une habilleuse disposait son costume, épinglé d’une note de papier : cléo. "


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
L'imagement

 "Immobile, silencieuse, entière et sans épaisseur, chaque image en effet est le dépôt actif d’un nœud ou plutôt d’un nouage de sens singulier qui est distinct de tous les autres effets de sens et qui, dans l’espace délimité par la surface où il advient, déploie une puissance énigmatique illimitée."

"Dans le temps comme dans l’espace, l’image est une encoche, un arrêt. Être un arrêt ou une encoche dans l’espace, c’est s’y insérer comme un fragment ou une feuille d’espace, c’est s’y déposer. Mais être une encoche dans le temps, c’est s’en extraire, c’est continuer avec lui comme ce qui n’est pas lui."

 


"(Comme tout un chacun, je vais au musée, surtout à l’occasion des voyages, et c’est toujours une joie. Ce geste – aller au musée –, jamais je n’ai compris qu’on puisse en faire un “acte culturel” ou qu’on puisse le détacher du ruissellement de l’existence : dans le monde continué, que chaque regard par les fenêtres du musée confirme et en même temps décale, les parois et les cimaises présentent des fragments de monde arrêté, des extraits, des sautes d’intensité : ce pas de deux entre le temps palpable du percept et le temps immobile de ce qui est perçu, rien n’est plus déroutant, rien ne donne tant d’envie de vivre. Il faudrait ici raconter une visite et s'en donner le temps : la raconter selon ses stases et ses ruptures, ses échos et ses pannes, ses allers-retours incessants entre le film discontinu de la conscience et les plans de coupe qu’y introduisent les images et les œuvres, sans oublier les vues, souvent troublantes d’irréalité, que l’on a par les fenêtres donnant sur le dehors.) "

La page Jean-Christophe Bailly