ECLATS DE LIRE 2021

La page de Vincent

 

La page de Camille

 


De 2001 à 2021 Littérature, Poésie...

A , B , C , D , E-F , G , H , I-J , K , L , M , N , O-P, Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


De 2001 à 2021 Philosophie...

A , B , C , D , E-F , G-H , I-J-K , L-M , N , O-P-Q , R , S-T , U-V-W , X-Y-Z


Archives Eclats de lire 2011 , 2012 , 2013 , 2014 , 2015 , 2016 , 2017 , 2018 , 2019, 2020


PHILIPPE DESCOLA
La composition des mondes
Entretiens avec Pierre Charbonnier
(Octobre 2014)

"L’idée de faire de l’Europe et du monde occidental un cas particulier au sein de variations anthropologiques est de ce point de vue une invitation à ne pas prendre comme fin de l’histoire les aspirations et les institutions dont l’Europe démocratique s’est dotée au fil des deux derniers siècles, et qui se sont ensuite répandues sur une partie de la planète. L’une des caractéristiques principales de cet héritage politique et institutionnel est en effet qu’il ne fait pas suffisamment droit aux non-humains dans les processus de représentation politique, et qu’il a inhibé la création d’autres formes d’assemblages, plus ouvertes à ces êtres. Je n’emploie le terme de « non-humain » qu’à défaut d’un autre qui serait meilleur, et surtout pour éviter d’employer la notion de nature, mais je pense qu’il importe de mesurer la dimension critique de ces non-humains. Et quand je parle de « non-humains critiques », je ne pense pas seulement aux animaux d’élevage, aux tigres ou aux baleines, mais à cette foule d’entités qui sont en interactions constantes avec nous, depuis le CO2 jusqu’aux glaciers en passant par les virus. Au fond, c’est une façon de parler du destin commun des choses et des hommes dans un monde où leur partage n’a plus de sens, et qui impose de repenser leur existence collective."


" Et dans ces espaces, des interactions complexes impliquant des échanges d’énergie, d’information, se produisent, qui doivent être menées au mieux, de façon à ce que la perpétuation de la vie des humains passe aussi par une meilleure prise en compte de leurs échanges avec les non-humains. Il s’agit pour l’essentiel de déplacer les objets habituellement définis comme « politiques », et de mettre nos catégories juridiques, politiques, économiques et administratives à l’épreuve de cette transformation – puisque, telles qu’elles nous sont léguées par la tradition, elles sont inadéquates pour penser et organiser ces interactions. Il y a donc un travail considérable à faire pour penser de nouveaux instruments de gouvernement de l’ensemble des composantes des mondes, et pour que les citoyens animés par le désir de l’action publique puissent rendre acceptables ces nouveaux instruments en les débattant dans la collectivité."

"De plus en plus, le politique est conçu comme une affaire professionnelle. C’est à la fois un avantage et un inconvénient de la représentation démocratique : en déléguant une partie de son libre arbitre pour constituer une souveraineté politique, selon la formule contractualiste classique, on se défait d’une partie de son autonomie, et beaucoup se satisfont de cette délégation, ou la tiennent pour acquise. Or il semble que la vie commune est en fait profondément politique, puisqu’il s’agit de constituer en permanence une communauté avec le monde des humains et des non-humains : toute notre existence est politique, de part en part, y compris et peut-être même surtout quand il est question de nos relations avec les machines, les OGM, le climat ou les virus. Autrement dit, nous avons une conception du politique qui est trop étroite : le domaine de la délibération collective sur le bien commun, des institutions qui permettent l’exercice de l’autorité, de la décision collective et de la délégation du pouvoir du peuple, n’absorbe pas l’ensemble des situations et des événements que l’on peut légitimement concevoir comme politiques."


LARRY McMURTRY
Lonesome Dove

La marche du mort
Lune comanche
Lonesome 1 et 2
Les rues de Laredo



ALEX TAYLOR
Le sang ne suffit pas

"La bêtise de la femme le frappa de plein fouet, avec une force brutale, puis il comprit qu’une part de lui, peut-être la plus profonde, la plus secrète, tirait de tout cela un certain plaisir – la neige et les montagnes, l’Allemand mort et les récriminations absurdes de la femme et l’ourse mangeant le cheval, tout ça était un grand festin dont il allait chanter la succulence. "


JEAN-CHRITOPHE BELLEVEAUX
Fragments mal cadastrés

"l'homme glisse
insensiblement
adverbialement
tout ce qui ment

dans le froid

postillons griffant l'air
chantonnant par exemple
les damnés de la terre
sans réelle intention ni mémoire
comment faire
pour arriver à l'heure
adresser la parole
l'air de rien ? "


"glaise
tout est dit
comprenne qui voudra

de tout ce qui vint
viendra ou non
l’homme titube
les conifères abrupts le menacent
il se détourne
tombe infiniment"

4ème de couverture: Le titre présage l'éclatement, les tessons contradictoires éparpillés. Quatre parties qui, de l'angle mort à la parallaxe, proposent des temps et des positionnements d'un homme écorché par la réalité, convoquant en exergue le cynisme de Cioran, l'absurdité de Ionesco, « panique/seul mot qui impose/sa présence d'érain » mais le doute aussi et le désir de joie, l'acquiescement, « singulière réconciliation »... « ah ça !/goudron/de toutes les alternatives », l'approximative consolation de l'écriture pour un homme presque vivant."


ERRI DE LUCA
aller simple


"Dicono : siete sud. No, veniamo dal parallelo grande,
dall’ equatore centro della terra.

La pelle annerita dalla più dritta luce,
ci stacchiamo dalla metà del mondo, non dal sud.

A spinta di calcagno sul tappeto di vento del Sahara,
salone di bellezza della notte, tutte le stelle appese.

L’acqua sopra una spalla, il fagotto sull’altro
mantello, camicia e libro di preghiere.

Il cielo è dritto, un cammino segnato,
più breve della terra saliscendi.

A sera ricuciamo il cuoio dei sandali col filo di budello
e l’ago d’osso, ogni arnese ha valore, ma di più il coltello.

Signore del mondo ci hai fatto miserabili e padroni
delle tue immensità, ci hai dato pure un nome per chiamarti."

"On dit : vous êtes le Sud. Non, nous venons du grand parallèle,
de l’équateur centre de la terre.

La peau noircie par la plus directe lumière,
nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

Par poussée de talon sur le tapis de vent du Sahara,
salon de beauté de la nuit, toutes les étoiles en suspens.

L’eau sur une épaule, le baluchon sur l’autre,
manteau, chemise et livre de prières.

Le ciel est droit, un chemin tracé,
plus court que la terre vallonnée.

Le soir nous recousons le cuir de nos sandales avec du fil de boyau
et une aiguille en os, chaque outil a une valeur, mais le couteau plus encore.

Seigneur du monde, tu nous as faits misérables et maîtres
de tes immensités, tu nous as même donné un nom pour t’appeler."


PIERRE CHAPPUIS
 Dans la lumière sourde de ce jardin


Futur, s’ourle
Comme vague, chant, comme éclairs en débris
Comme un martèlement par moments proches de nous


Et gratte, et fouille, creuse, exhume.
Peut-être ici, rien. Peut-être, à force d’entêtement, dos courbé, quelques fragment d’urne ou de hanap enfin –
Voués à l’enfoui
Pelle, pioche raclent bruyamment un sol caillouteux, peinent à dégager un bloc de pierre.


Soudain, dans l’immédiat, allant par les volutes et les sentes du vent, happés, heureux en dépit de la chute probable, avides de rejoindre les mouettes en vol autour de nous, libres comme l’air.
Se mêlent jusqu’à la dissonance grincements et cris d’oiseaux, nos têtes encore pleines d’une ruissellement de terre, de graviers.


La nuit, brusquement.
Des bulles d’ombre éclatent, se rassemblent, s’égaillent, maintiennent notre écoute tendue vers ce qui, à mesure, à démesure, n’a chance de se dévoiler qu’à l’improviste.
Nuit : stridences apaisées.

Violoncelle seul

Inévitablement, je parle d’autre chose.


LOLA LAFON
Chavirer

 "Elle avait traversé tant de décors, des apparences, une vie de nuit et de recommencements. Elle savait tout des réinventions. Elle connaissait les coulisses de tant de théâtres, leur odeur boisée, ces couloirs tortueux où les danseuses se bousculaient, les murs roses et râpés de loges sans fenêtre au lino terni, ces miroirs encadrés d’ampoules, les coiffeuses sur lesquelles une habilleuse disposait son costume, épinglé d’une note de papier : cléo. "


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
L'imagement

 "Immobile, silencieuse, entière et sans épaisseur, chaque image en effet est le dépôt actif d’un nœud ou plutôt d’un nouage de sens singulier qui est distinct de tous les autres effets de sens et qui, dans l’espace délimité par la surface où il advient, déploie une puissance énigmatique illimitée."

"Dans le temps comme dans l’espace, l’image est une encoche, un arrêt. Être un arrêt ou une encoche dans l’espace, c’est s’y insérer comme un fragment ou une feuille d’espace, c’est s’y déposer. Mais être une encoche dans le temps, c’est s’en extraire, c’est continuer avec lui comme ce qui n’est pas lui."

 


"(Comme tout un chacun, je vais au musée, surtout à l’occasion des voyages, et c’est toujours une joie. Ce geste – aller au musée –, jamais je n’ai compris qu’on puisse en faire un “acte culturel” ou qu’on puisse le détacher du ruissellement de l’existence : dans le monde continué, que chaque regard par les fenêtres du musée confirme et en même temps décale, les parois et les cimaises présentent des fragments de monde arrêté, des extraits, des sautes d’intensité : ce pas de deux entre le temps palpable du percept et le temps immobile de ce qui est perçu, rien n’est plus déroutant, rien ne donne tant d’envie de vivre. Il faudrait ici raconter une visite et s'en donner le temps : la raconter selon ses stases et ses ruptures, ses échos et ses pannes, ses allers-retours incessants entre le film discontinu de la conscience et les plans de coupe qu’y introduisent les images et les œuvres, sans oublier les vues, souvent troublantes d’irréalité, que l’on a par les fenêtres donnant sur le dehors.) "

La page Jean-Christophe Bailly