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... Suite

“L’Ouest, le vrai”, série dirigée et présentée par Bertrand Tavernier

"Tout à la fois films et livres, j’ai choisi ces romans pour l’originalité avec laquelle ils racontent cette époque, pour leur fidélité aux événements historiques, pour leurs personnages attachants, le suspense qu’ils créent… mais aussi pour leur art d’évoquer des paysages si divers dont leurs auteurs sont amoureux : Dakota, Oregon, Texas, Arizona, Utah, Montana… l’Ouest, le vrai, quel irrésistible dépaysement !"


HARRY BROWN
Du haut des Cieux, les étoiles


"Tous en revanche, famille comme employés, savaient parfaitement où les cours d’eau se rejoignaient. Serpentant depuis les hauteurs des Marias, ralentis par de grosses masses rocheuses, puis soudain précipités dans de vives descentes, ils ruaient et bondissaient en rapides sur des lits de roche pentus, puis s’arrondissaient dans une paix ombragée à travers une abondance de conifères sauvages, s’élargissaient peu à peu et se calmaient pour arriver à une puissante maturité. Là, de tailles presque égales, dilatés par la terre plane, les cours d’eau coulaient comme deux côtés d’un triangle le long d’une forêt, jusqu’à un coin sinistre, presque gothique, du nom de Juncture Valley, où ils se confondaient sans bruit. De là, ils devenaient la Forkhandle River. "


W.R. BURNETT
Saint Johnson

"Ils grimpèrent le long d’un versant sablonneux, sous les silhouettes géantes de cactus hauts de sept mètres, puis empruntèrent la vieille piste apache, un étroit chemin qui serpentait entre des rochers couleur cuivre. La piste conduisait à une petite mesa, sur laquelle un unique peuplier de Virginie déployait ses branches noueuses au milieu d’un taillis de mesquite, puis redescendait à travers un paysage semé de blocs rocheux gros comme des maisons et de colonnes rouges aux formes tordues, aussi brûlantes qu’un poêle au contact de la main. En contrebas de la mesa, ils s’engagèrent dans un long et étroit passage, fermé par le ciel chauffé à blanc tel un couvercle au-dessus de leurs têtes, et débouchèrent dans les Deadman’s Flats, un effondrement désertique où des langues de sable à nu alternaient avec de grandes étendues de boue séchée."


NIVEN BUSH
Les Furies

 "Les gens s’en allaient avec armes et bagages. Ils ne pouvaient malheureusement pas emporter ce qui, pour eux, avait le plus de prix : les murs d’adobe, les champs de blé, de courges, de pois, les arbres fruitiers plantés par leurs ancêtres, la splendeur des anciens étés, la paix des hivers tièdes, la pâle lumière du ciel et l’odeur de bois brûlé flottant dans l’air…"


ERNEST HAYCOX
Les pionniers

"Au bord de l’eau, des radeaux dansaient sur les flots tumultueux, certains inachevés, d’autres alourdis par des chariots déjà arrimés, attendant le départ ; car, après trois mille kilomètres et cinq mois de voyage par voie de terre, cette caravane de quatre cents personnes se préparait à franchir les cent cinquante derniers kilomètres qui la séparaient de l’Oregon en descendant les rapides au cœur des Cascades."

"Les chevaux s’ébranlèrent en file indienne, suivis par les deux vaches et les quatre bœufs qui balançaient la tête en cherchant vainement à brouter. Il enfonça son chapeau à deux mains et traversa un campement d’une centaine de chariots – leurs bâches jetant une pâle lueur dans le gris du sable et de la pluie –, rassemblés sur une étroite langue de lave prise entre la falaise et le fleuve. Les éléments furieux malmenaient violemment les flammes jaunes des feux autour desquels se détachaient des formes sombres, assises ou s’affairant ; et partout dans le camp cheminait un bétail livré à lui-même, en route vers l’ouest et vers un autre mur de brume."


TIM INGOLD
L'anthropologie comme éducation

Postface Yves Citton

" En résumé, je souhaite démontrer que l’éducation est avant tout un mode d’attention et non de transmission, que c’est grâce à cette attention que le savoir est généré et transmis. "

" L’éducation consiste véritablement à faire attention aux choses, et au monde, pour en prendre soin."

"Mais comme l’observe Dewey, la proximité physique ne crée pas en soi une communauté : « Un livre ou une lettre peut créer un lien plus intime entre des êtres humains séparés l’un de l’autre par des milliers de kilomètres qu’entre deux proches vivant sous le même toit.» Ce qui importe, c’est de partager une expérience. C’est l’avis de Dewey. Ni les sons ni les lettres écrites, insiste-t-il, n’ont de sens en soi. Ils tirent tout leur sens, comme le font les choses, de leur implication dans l’expérience partagée d’une activité commune. L’entente sur le sens des mots est le fruit de la mise en commun : nous devons sans cesse y travailler et c’est pour cette raison que le sens est toujours provisoire, jamais définitif. "


 " "L’éducation, déclare le poète irlandais William Butler Yeats, ce n’est pas remplir un seau. C’est allumer un feu." Le seau offre de la certitude et de la prévisibilité, un point de départ et un autre d’arrivée, avec des étapes intermédiaires quantifiables. Il comporte des résultats, qui doivent être connus et compris avant même le début du processus. Le feu, quant à lui, nous expose à des risques. On ne sait pas ce qui le fera prendre ou non, combien de temps il brûlera, où il s’étendra ni quel sera le résultat."

« À l’origine, conclut-il, la liberté n’a rien à voir avec l’absence d’obstacles ou de contraintes. Elle « porte plutôt un sens positif qui est à la fois politique, biologique et physique et rappelle l’expansion, l’éclosion ou la croissance commune, une croissance qui rassemble »( Esposito)."

 « Aujourd’hui, cependant, nous vivons un moment charnière de l’histoire de l’université. Après près de trois siècles, le modèle de production de savoir académique issu des Lumières est sur le point de s’effondrer, si tel n’est pas déjà le cas, ainsi que les puissances hégémoniques qui l’ont autrefois favorisé. Comme souvent à des tournants similaires, au lieu d’aboutir à un compromis ouvert sur de nouvelles façons de savoir et d’être, et ouvert à des voix auparavant étouffées ou ignorées, nous assistons à l’inverse à l’émergence de tous côtés de fondamentalismes fermés et bien-pensants, qu’ils soient religieux, politiques ou économiques, en provenance de l’église, de l’état ou du marché. Ces mouvements représentent une menace sans précédent à la future démocratie et à la coexistence pacifique. Pourtant, les universités ne font pas grand-chose pour éliminer cette menace. Au contraire, l’effondrement de leur mission civilisatrice descendante a laissé un vide qui se remplit trop volontiers d’intérêts commerciaux. À l’instar d’autres institutions publiques, les universités offrent des cibles faciles pour le mercantilisme."


RICHARD MORGIEVE
Le Cherokee

" Corey était du genre plutôt grand, maigre, et à cette heure il avait des yeux plutôt blancs – carrément bizarres, blancs, ou rétrécis et noirs. Un regard de boa qui aurait marché debout. Ça ne mettait pas à l'aise ceux qui le fréquentaient. Il était vêtu d'un pantalon marron, d'une chemise en laine dans les bruns et d'un vieux blouson en cuir à col de fourrure, avec l'étoile de shérif piquée sur le cœur comme si c'était un papillon. Les gens du coin n'aimaient pas spécialement l'uniforme et lui non plus. Pour dire vrai, il ressemblait plus à un fermier qu'à un poulet. Les cheveux assez longs et striés de blanc rajoutaient à la confusion. Toutefois la large cicatrice sur son visage de totem taillé dans du bois à matraque amenait à réfléchir sur sa vraie personnalité. "


Sans titre. Gwenn Audic
Encre et acrylique sur papier

JEAN-CLAUDE LEROY
la vie brûle

"Il y a aussi, je le découvre dans la presse étrangère et dans un message que tu m’envoies, ces viols qui ont été commis lors des rassemblements. Des femmes cernées par un groupe d’hommes qui isolent leur proie, la pelotent, l’humilient, la pénètrent, et d’autres sont là qui favorisent et applaudissent. Ainsi cette séquence de libération nationale aura montré une triste limite. (…) Une révolution, certes, mais pour le moins entachée par des saloperies, comme si la relève montrait qu’elle ne valait pas forcément mieux que ceux qu’elle prétend remplacer. Sont-ce les mêmes qui ont fait preuve d’un si réel courage face à la police, aux nervis du pouvoir, et qui furent protagonistes de viols collectifs ? On torturait des hommes dans les postes de police, on torture des femmes dans les zones affranchies de l’ordre…" 

"Le temps n’est plus à spéculer, tout juste peut-être à rendre compte (…) Tant que le souffle habite quelque part, il nous faut construire des barrages contre la bêtise en acte, c’est là notre manière de vivre sans sombrer dans l’indifférence ou la haine "


 

ALAN LE MAY
Le vent de la plaine

"Dancing Bird. Tel était le nom que la famille donnait au petit cours d’eau qui courait quinze kilomètres en contrebas de la Red River, au cœur des territoires hostiles situés à l’ouest de la Wichita. La maison se logeait dans une pente non loin du ruisseau, aux confins de la prairie que barrait à l’horizon un escarpement rocailleux. Les piquets d’un enclos sommaire indiquaient que l’on élevait ici du bétail, mais la cabane elle-même, avec ses murs de tourbe et son toit revêtu d’une herbe épaisse, se distinguait à peine de la boue de laquelle elle avait été excavée. Elle était esseulée, tapie contre la colline à la manière d’un blaireau, sans aucun voisin dans un rayon de trente kilomètres."
(L'Ouest, le vrai, Bertrand Tavernier, Acres Sud)


DIMITRI ROUCHON-BORIE
Le Démon de la colline aux loups

" Je me souviens que dans mon enfance quand j’ai pu sortir une fois et respirer la nature j’avais vu un cocon qui allait faire un papillon et je sentais que j’étais un cocon aussi mais pour une histoire qui serait salement moche et je m’étais pas trompé de beaucoup. "


BAPTISTE MORIZOT
Manières d'être vivant:
Enquêtes sur la vie à travers nous

"Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la “nature”. À savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage. Sa violence a contribué aux bouleversements écologiques."

 


"Conséquemment, cela implique qu’on considère les vivants essentiellement comme un décor, comme une réserve de ressources à disposition pour la production, comme un lieu de ressourcement ou comme un support de projection émotionnel et symbolique. Être un décor et un support de projection, c’est avoir perdu sa consistance ontologique. Quelque chose perd sa consistance ontologique quand on perd la faculté d’y faire attention comme un être à part entière, qui compte dans la vie collective. La chute du monde vivant en dehors du champ de l’attention collective et politique, en dehors du champ de l’important, c’est là l’événement inaugural de la crise de la sensibilité. "

" Le tissu du vivant est une tapisserie de temps, mais nous sommes dedans, immergés, jamais devant. Nous sommes voués à le voir et le comprendre de l’intérieur, nous n’en sortirons pas. "

"Énigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d’autres manières d’être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. "

"Les ascendances animales sont partout, dans la totalité de nos comportements, et se manifestent en mosaïques, qui peuvent être détournées, décalées par la culture et la décision individuelle, nos styles intimes de faire avec ces héritages, mais elles sont là à chaque instant, et c’est cela, l’animalité des humains. Quelle joie d’être un animal, alors. "

"On peut dire d’abord que chaque espèce n’est plus à conserver seulement parce que c’est un patrimoine unique, seulement parce qu’elle aurait un droit à la vie inaliénable fondé dans une éthique, seulement parce qu’elle est belle, seulement parce qu’elle peut nous fournir de nouveaux médicaments, seulement par respect de la vie ; ou parce qu’elle est déjà une merveille du point de vue évolutionnaire (ce qui est un fait)… Mais aussi parce qu’elle est l’ancêtre potentiel d’aventureuses formes de vie qui seront des merveilles, même du point de vue le plus humaniste du monde, des espèces plus respectueuses des autres et de leur monde, que nous ne sommes encore parvenus à le devenir."

"Ce dessin, du cartoonist Dan Piraro, est une élégante manière de relier la question de notre évolution à certains enjeux écologiques contemporains. "

Postface Alain Damasio:" Baptiste Morizot le pointe avec brio : la crise écologique actuelle est d’abord une crise de nos relations au vivant. Donc une crise de la sensibilité. Un appauvrissement tragique des modes d’attention et de disponibilité que nous entretenons avec les formes de vie. Une extinction discrète des expériences et des pratiques qui participent de l’évidence de faire corps, de se sentir chair commune avec le monde plutôt que viande bipède sous vide d’art."

" S’ouvrirait ainsi – et puisse ce rêve alimenter les futurs livres de Baptiste – une philosophie qui renouerait avec sa poésie nécessaire tant le vivant, plus que tout autre concept, mieux que tout autre, appelle dans l’écriture une variété de timbres, de poussées, de salves et de sensations, de souffles et de bourgeonnements, bref une vitalité stylistique extrême sans laquelle elle restera un alignement sage de sculptures sur bois. Le vivant ne se décrit ni ne se représente, il se chorégraphie. Il en appelle à la fluence. Il exige sa syntaxe, tempétueusement. "


ARNALDUR INDRIDASON
La pierre du remords

KRISTINA OHLSSON
Déluges


MIKHAÏL CHEVELEV
Une suite d'évènements

"Quant à l’élite qui ose se désigner elle-même de ce nom, nous avons même inventé une histoire drôle à ce sujet : « Élite est un terme d’agronomie utilisé dans la Russie d’aujourd’hui pour l’auto-identification d’un groupe de personnes qui a volé beaucoup d’argent. » Nous avons d’ailleurs de nombreuses autres blagues en réserve.
Et puis un jour, les plaisanteries ont pris fin. Et tout est devenu sérieux.
Quand est-ce arrivé ? Quand on a commencé à tuer des gens à Kiev ? Ou quand on a pris la Crimée ? Ou le Donbass ? Ou plus tôt ? Quand on a enfermé Khodorkovski ? Quand on a enterré la chaîne NTV ? Ou même avant ? Quand donc ? La deuxième guerre de Tchétchénie ? La première ? Les élections de 1996 ? Mais bon, à ce rythme-là, on risque de remonter jusqu’à la révolution de 1917…"


PIERRE CHARBONNIER
Abondance et liberté

" Les luttes pour l’égalité et la liberté, contre la domination et l’exploitation, n’ont pas fini d’alimenter l’histoire humaine, mais elles se trouvent ainsi de plus en plus souvent enchâssées dans un conflit ayant pour objet le sol susceptible de soutenir ces divergences fondamentales. Ou plutôt, elles révèlent sous un angle tragique que condition politique et condition écologique sont intimement liées et soumises à des transformations conjointes. "

"L’ensemble des cycles biogéochimiques qui structurent l’économie planétaire sont poussés au-delà de leurs capacités de régénération par le rythme des activités productives ; la nature des sols, des airs, des eaux est en train de changer et, ce faisant, d’inscrire les collectifs humains et leurs luttes dans de nouvelles coordonnées. "

"Certains des cycles biogéochimiques et des dynamiques évolutives qui font de la Terre un milieu habitable sont aujourd’hui poussés au-delà de leur seuil de tolérance, le climat n’étant que l’une de ces transformations, sans doute la plus spectaculaire. Ainsi sont compromis d’un même coup l’accès au territoire, l’avenir commun, les conditions les plus basiques de la justice, c’est-à-dire ce qui constitue – que l’on se réclame de l’écologie ou non – le socle d’une existence politique. "

 


"De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. […] Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système spécifique de production et de distribution, parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoirs." Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée.

"Derrière l’accumulation des risques environnementaux et des travaux qui les analysent, il faut donc voir un processus de transformation socio-économique bien plus large que la simple (et fragile) émergence d’une conscience écologique. Le rapport au temps, le partage entre science et politique, les formes de l’autorité scientifique, les dispositifs de protection, sont mis en crise ensemble et, même si les facteurs de cette crise peuvent être considérés comme hétérogènes, l’émergence du concept de risque comme opérateur central susceptible d’organiser la connaissance de ces transformations doit être prise au sérieux."

"Pour penser le freinage économique, la solution la plus simple consiste donc à admettre que nous n’avons jamais rien produit. Nous avons seulement prétendu occuper une position d’exception dans un réseau d’interdépendances écologiques que nous ne régissons que de façon imparfaite."

"Ce qui frappe, c’est l’écart qui se creuse entre d’une part la vocation des ressources produites à voyager et à terminer leur course dans des lieux où leur consommation participe de la construction d’un monde social où règne l’abondance ; et d’autre part le fait que les communautés locales affectées par le choc extractif sont de leur côté vouées à demeurer marginales dans le grand théâtre mondial de la consommation."

" Admettre que l’on ne produit pas nos moyens de subsistance, et moins encore les conditions générales de la coexistence terrestre, mais que l’on participe d’une régulation géo-écologique faite de cycles à entretenir et à préserver, est le premier geste pour élaborer une économie politique qui réponde enfin aux bonnes affordances de la terre. "

"Ce qui fait écran à l’émergence d’une pensée politique ajustée à la crise climatique n’est donc pas seulement le capitalisme et ses excès. C’est aussi en partie l’acception même de l’émancipation dont nous sommes les héritiers, qui s’est construite dans la matrice industrielle et productionniste et qui s’est traduite par la mise en place de mécanismes protecteurs encore tributaires du règne de la croissance.
L’obstacle est en nous, parmi nous : dans nos lois, nos institutions, plus que dans un spectre économique surplombant que l’on pourrait confortablement dénoncer de l’extérieur. L’État social, en dépit de ses immenses bénéfices, a par exemple contribué à consolider les objectifs de performance économique qui conditionnent son financement, et qui en retour provoquent une mise en concurrence des risques sociaux et des risques écologiques. La crise des Gilets jaunes, en France, en est l’illustration parfaite : taxer les carburants pour dissuader leur utilisation entre en conflit avec le sens de la liberté de millions de personnes prises dans les infrastructures de mobilité héritées des Trente Glorieuses. Il faut donc mettre au point des dispositifs permettant d’abaisser notre dépendance à l’égard de ces énergies sans violer les aspirations collectives qui y sont enchâssées. Cette double contrainte ne peut être résolue ni en dénonçant l’« idéologie de la bagnole » ni en compensant ses externalités, mais en réinventant les institutions protectrices, les infrastructures urbaines, leurs mécanismes de financement, ainsi que les attachements sociaux qui y trouvent leur place. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’écologie et la politique sont aujourd’hui quasiment impossibles à distinguer l’une de l’autre, après avoir été si longtemps diamétralement opposées.
La plupart des demandes de justice les plus pressantes qui se font entendre aujourd’hui, que ce soit à des échelles locales ou globales, reconduisent à des enjeux liés à l’énergie, à l’usage des sols, aux dynamiques du vivant, aux flux de matière qui structurent la distribution de la richesse. Et à condition d’entretenir une connaissance critique de ces réseaux de dépendance sur la trame desquels nos existences s’animent et se confrontent, à condition de suivre cette piste et de la construire comme site privilégié de la pensée politique, il est possible de faire émerger ce sujet collectif critique d’un nouveau genre, à la hauteur des enjeux du présent. "


DAVID HESKA WABBLI WEIDEN
Justice indienne

"La vitre de la chambre d’hôpital était opaque, comme si elle n’avait pas été lavée depuis des années, mais je parvenais malgré tout à apercevoir les collines rousses et les prairies ondoyantes de la réserve dans la lumière du couchant. Autrefois, avant Christophe Colomb, il n’y avait que des Indiens ici, pas de gratte-ciel, d’automobiles, de rues. Bien entendu, on n’utilisait pas les mots “indien” ou “amérindien”, à l’époque ; nous étions seulement des gens. Nous ne savions pas que nous étions soi-disant des ivrognes, des paresseux ou des sauvages. Je me demandai comment ce serait, de vivre sans ce poids sur ses épaules, sans le poids des ancêtres assassinés, de la terre volée, des enfants maltraités, le fardeau qui pesait sur tous les Amérindiens."


RICHARD WAGAMESE
Les Etoiles s'éteignent à l'aube

"Le garçon se leva et tendit une main que son père saisit. Il sentait les os de ses doigts et la rugosité sèche de sa peau contre sa paume. Il le tira pour le mettre debout, puis il coinça un bras autour de son dos et sous son aisselle, et il commença à marcher. Ils se frayèrent un chemin sur les cent mètres d’espace qui les séparaient du bord et l’atteignirent. En dessous d’eux, dans la vallée, la rivière était un ruban de mercure. Elle ondoyait au fond, ici et là ils percevaient la hachure des arbres, des arbustes et des buissons, ainsi que l’imprécise blancheur des pierres sur les berges. Derrière, les montagnes formaient un mur noir. Le garçon amena son père aussi près de l’extrémité du précipice qu’il l’osa; ils restèrent ainsi accrochés l’un à l’autre à regarder impassibles au-delà de ce vaste espace. "

RICHARD WAGAMESE
Starlight


CEDRIC DEMANGEOT
Un enfer

"L’obscurité.

L’obscurité doit
devenir lisible

à sa manière
(aux résistants). Entendre

illisible aux salauds de l’espèce
& vitale à mon corps affolé."

 

"On dit qu’il a
le silence nombreux.

Qu’il a
le sens du caillou,
la connaissance de ses
diagonales.

Qu’il est invérifiable par définition."

 

"un arbre en dedans

du corps. s’enracine en tête
et pousse vers le bas dans le noir

mendie l’air
& l’eau

crie pour sa ration
de lumière. je

n’ai pas les moyens d’ouvrir-

Les inconvénients-de
cela jeté contre le jour"

 

"quelle que soit la couleur de ta langue. Il n’y a pas
d’interrogatoire innocent. Il faut rebrousser
chemin. Commencer par oublier
le premier mot. Puis, avaler
une par une les pages du livre
en commençant par la fin. Ne rien
laisser pour preuve. Que ceci se consume
au service de la joie la plus pure. L’ ennemi
n’aura pas même les cendres du passage"

 

"Paix d’herbe pâle – où ceci s’enfonce. Abri de sable, amitié d’ombre. Argile, embrun, poussière. Aveu d’éclairement. Par la lumière d’en bas. Les plis bleus des limons amortissant le son. Ne se connaître plus d’autre accompagnement que cette chute-là. Du corps
dans l’épaisseur de l’inachevé. Mondes qui n’ont ni les mots, ni les moyens du mal. "


CEDRIC DEMANGEOT
Pour personne

"Plonger dans la fiction pour plus de réalité.
Assoiffer l'habitude et le visible.
Retourné comme un gant l'intérieur est vivant dehors.

Il y a l’apparue
et il y a le désemparé de parole.
Un sac de nœuds. "

Cédric Demangeot vient de mourir


-Présentation par lui-même: "Je passe cinq ans à tisser et tailler, vers à vers, fourmi, mes deux premiers livres de poèmes. Je ne me refuse aucun outil pour ce travail obscur. Je veux m’improviser sans qualités pour disposer de toutes. Et tout ce dont je dispose – l’attirail poétique divers de ces cent cinquante dernières années – est bon à prendre pourvu qu’il serve à ma tâche têtue : écrire, récrire le poème de la nuit que je traverse et qui me rompt ; le poème de ma pensée – informe et douloureuse –, de mon corps – scindé et douloureux – et recommencer. Mais tout mon outillage me fait par trop poète et bientôt m’empêche. Toujours les mots des autres : le dit oraculaire, les trappes syntaxiques, chevilles classiques et fissures modernes, poésie pure, degré zéro, voyant voyou et xétéra. Aujourd’hui la sauce ne prend plus. Je n’en peux plus de ce travail et de ces confitures. Le poème ne croit plus en lui-même – il exècre son ingrédient. Or en poésie si l’acte d’écriture, d’ouverture par l’écriture, cesse d’être sa propre fin, il ne s’exécute plus. So ciao poetry. Une étrangère indifférente, presque du jour au lendemain. Comment ces jérémiades… ? Alors j’erre. Je ne sais plus écrire. Il me faut tout reprendre de zéro, ou plutôt continuer d’oublier ce que je sais – toutes ces saloperies qu’on m’a fait savoir de force et qui me plombent. Pour donner matière, corps à ce travail de sape, je tente dans le noir, à tâtons, une prose monologuée de cent pages. Dont je ne sais que faire une fois sortie et qui me laisse à nouveau bras ballants – bon à rien."

-"Le verbe écrire conjugué par Cédric Demangeot" par Jean-Claude Leroy


CHRISTOPHE MANON, FREDERIC D. OBERLAND
Jours redoutables

"Pourquoi toujours est-ce.        À soi que l’on porte.        Les plus impitoyables coups pourquoi.       Faut-il que l’on s’acharne ainsi.        Sur ceux qui nous sont.       Le plus cher que nous.       Aimons et dont le sort.       Nous importe aiguisant. Griffes et canines avec la belle férocité.        De jeunes carnassiers roulant.        Dans la poussière de pauvres.       Créatures affolées puis.        On s’en retourne repu l’oreille.       Basse lécher nos plaies.       Au fond de la tanière."

 

"Combien d’étreintes encore et combien.       D’épreuves avant que ne cesse.        Le manège incertain et que l’on passe.        De l’autre côté du miroir où rien.       N’est transitoire combien d’autres et de plusieurs.       Dans nos bras sous nos mains quelles.       Quantités de drogues d’alcools ou bien.       D’altérités avant de s’en retourner.       Poser de blancs baisers sur la glaise et d’être emportés.       Par l’ombre ou la rumeur."


PHILIPPE DESCOLA
La composition des mondes
Entretiens avec Pierre Charbonnier
(Octobre 2014)

"L’idée de faire de l’Europe et du monde occidental un cas particulier au sein de variations anthropologiques est de ce point de vue une invitation à ne pas prendre comme fin de l’histoire les aspirations et les institutions dont l’Europe démocratique s’est dotée au fil des deux derniers siècles, et qui se sont ensuite répandues sur une partie de la planète. L’une des caractéristiques principales de cet héritage politique et institutionnel est en effet qu’il ne fait pas suffisamment droit aux non-humains dans les processus de représentation politique, et qu’il a inhibé la création d’autres formes d’assemblages, plus ouvertes à ces êtres. Je n’emploie le terme de « non-humain » qu’à défaut d’un autre qui serait meilleur, et surtout pour éviter d’employer la notion de nature, mais je pense qu’il importe de mesurer la dimension critique de ces non-humains. Et quand je parle de « non-humains critiques », je ne pense pas seulement aux animaux d’élevage, aux tigres ou aux baleines, mais à cette foule d’entités qui sont en interactions constantes avec nous, depuis le CO2 jusqu’aux glaciers en passant par les virus. Au fond, c’est une façon de parler du destin commun des choses et des hommes dans un monde où leur partage n’a plus de sens, et qui impose de repenser leur existence collective."


" Et dans ces espaces, des interactions complexes impliquant des échanges d’énergie, d’information, se produisent, qui doivent être menées au mieux, de façon à ce que la perpétuation de la vie des humains passe aussi par une meilleure prise en compte de leurs échanges avec les non-humains. Il s’agit pour l’essentiel de déplacer les objets habituellement définis comme « politiques », et de mettre nos catégories juridiques, politiques, économiques et administratives à l’épreuve de cette transformation – puisque, telles qu’elles nous sont léguées par la tradition, elles sont inadéquates pour penser et organiser ces interactions. Il y a donc un travail considérable à faire pour penser de nouveaux instruments de gouvernement de l’ensemble des composantes des mondes, et pour que les citoyens animés par le désir de l’action publique puissent rendre acceptables ces nouveaux instruments en les débattant dans la collectivité."

"De plus en plus, le politique est conçu comme une affaire professionnelle. C’est à la fois un avantage et un inconvénient de la représentation démocratique : en déléguant une partie de son libre arbitre pour constituer une souveraineté politique, selon la formule contractualiste classique, on se défait d’une partie de son autonomie, et beaucoup se satisfont de cette délégation, ou la tiennent pour acquise. Or il semble que la vie commune est en fait profondément politique, puisqu’il s’agit de constituer en permanence une communauté avec le monde des humains et des non-humains : toute notre existence est politique, de part en part, y compris et peut-être même surtout quand il est question de nos relations avec les machines, les OGM, le climat ou les virus. Autrement dit, nous avons une conception du politique qui est trop étroite : le domaine de la délibération collective sur le bien commun, des institutions qui permettent l’exercice de l’autorité, de la décision collective et de la délégation du pouvoir du peuple, n’absorbe pas l’ensemble des situations et des événements que l’on peut légitimement concevoir comme politiques."


LARRY McMURTRY
Lonesome Dove

La marche du mort
Lune comanche
Lonesome 1 et 2
Les rues de Laredo



ALEX TAYLOR
Le sang ne suffit pas

"La bêtise de la femme le frappa de plein fouet, avec une force brutale, puis il comprit qu’une part de lui, peut-être la plus profonde, la plus secrète, tirait de tout cela un certain plaisir – la neige et les montagnes, l’Allemand mort et les récriminations absurdes de la femme et l’ourse mangeant le cheval, tout ça était un grand festin dont il allait chanter la succulence. "


JEAN-CHRITOPHE BELLEVEAUX
Fragments mal cadastrés

"l'homme glisse
insensiblement
adverbialement
tout ce qui ment

dans le froid

postillons griffant l'air
chantonnant par exemple
les damnés de la terre
sans réelle intention ni mémoire
comment faire
pour arriver à l'heure
adresser la parole
l'air de rien ? "


"glaise
tout est dit
comprenne qui voudra

de tout ce qui vint
viendra ou non
l’homme titube
les conifères abrupts le menacent
il se détourne
tombe infiniment"

4ème de couverture: Le titre présage l'éclatement, les tessons contradictoires éparpillés. Quatre parties qui, de l'angle mort à la parallaxe, proposent des temps et des positionnements d'un homme écorché par la réalité, convoquant en exergue le cynisme de Cioran, l'absurdité de Ionesco, « panique/seul mot qui impose/sa présence d'érain » mais le doute aussi et le désir de joie, l'acquiescement, « singulière réconciliation »... « ah ça !/goudron/de toutes les alternatives », l'approximative consolation de l'écriture pour un homme presque vivant."


ERRI DE LUCA
aller simple


"Dicono : siete sud. No, veniamo dal parallelo grande,
dall’ equatore centro della terra.

La pelle annerita dalla più dritta luce,
ci stacchiamo dalla metà del mondo, non dal sud.

A spinta di calcagno sul tappeto di vento del Sahara,
salone di bellezza della notte, tutte le stelle appese.

L’acqua sopra una spalla, il fagotto sull’altro
mantello, camicia e libro di preghiere.

Il cielo è dritto, un cammino segnato,
più breve della terra saliscendi.

A sera ricuciamo il cuoio dei sandali col filo di budello
e l’ago d’osso, ogni arnese ha valore, ma di più il coltello.

Signore del mondo ci hai fatto miserabili e padroni
delle tue immensità, ci hai dato pure un nome per chiamarti."

"On dit : vous êtes le Sud. Non, nous venons du grand parallèle,
de l’équateur centre de la terre.

La peau noircie par la plus directe lumière,
nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

Par poussée de talon sur le tapis de vent du Sahara,
salon de beauté de la nuit, toutes les étoiles en suspens.

L’eau sur une épaule, le baluchon sur l’autre,
manteau, chemise et livre de prières.

Le ciel est droit, un chemin tracé,
plus court que la terre vallonnée.

Le soir nous recousons le cuir de nos sandales avec du fil de boyau
et une aiguille en os, chaque outil a une valeur, mais le couteau plus encore.

Seigneur du monde, tu nous as faits misérables et maîtres
de tes immensités, tu nous as même donné un nom pour t’appeler."


PIERRE CHAPPUIS
 Dans la lumière sourde de ce jardin


Futur, s’ourle
Comme vague, chant, comme éclairs en débris
Comme un martèlement par moments proches de nous


Et gratte, et fouille, creuse, exhume.
Peut-être ici, rien. Peut-être, à force d’entêtement, dos courbé, quelques fragment d’urne ou de hanap enfin –
Voués à l’enfoui
Pelle, pioche raclent bruyamment un sol caillouteux, peinent à dégager un bloc de pierre.


Soudain, dans l’immédiat, allant par les volutes et les sentes du vent, happés, heureux en dépit de la chute probable, avides de rejoindre les mouettes en vol autour de nous, libres comme l’air.
Se mêlent jusqu’à la dissonance grincements et cris d’oiseaux, nos têtes encore pleines d’une ruissellement de terre, de graviers.


La nuit, brusquement.
Des bulles d’ombre éclatent, se rassemblent, s’égaillent, maintiennent notre écoute tendue vers ce qui, à mesure, à démesure, n’a chance de se dévoiler qu’à l’improviste.
Nuit : stridences apaisées.

Violoncelle seul

Inévitablement, je parle d’autre chose.


LOLA LAFON
Chavirer

 "Elle avait traversé tant de décors, des apparences, une vie de nuit et de recommencements. Elle savait tout des réinventions. Elle connaissait les coulisses de tant de théâtres, leur odeur boisée, ces couloirs tortueux où les danseuses se bousculaient, les murs roses et râpés de loges sans fenêtre au lino terni, ces miroirs encadrés d’ampoules, les coiffeuses sur lesquelles une habilleuse disposait son costume, épinglé d’une note de papier : cléo. "


JEAN-CHRISTOPHE BAILLY
L'imagement

 "Immobile, silencieuse, entière et sans épaisseur, chaque image en effet est le dépôt actif d’un nœud ou plutôt d’un nouage de sens singulier qui est distinct de tous les autres effets de sens et qui, dans l’espace délimité par la surface où il advient, déploie une puissance énigmatique illimitée."

"Dans le temps comme dans l’espace, l’image est une encoche, un arrêt. Être un arrêt ou une encoche dans l’espace, c’est s’y insérer comme un fragment ou une feuille d’espace, c’est s’y déposer. Mais être une encoche dans le temps, c’est s’en extraire, c’est continuer avec lui comme ce qui n’est pas lui."

 


"(Comme tout un chacun, je vais au musée, surtout à l’occasion des voyages, et c’est toujours une joie. Ce geste – aller au musée –, jamais je n’ai compris qu’on puisse en faire un “acte culturel” ou qu’on puisse le détacher du ruissellement de l’existence : dans le monde continué, que chaque regard par les fenêtres du musée confirme et en même temps décale, les parois et les cimaises présentent des fragments de monde arrêté, des extraits, des sautes d’intensité : ce pas de deux entre le temps palpable du percept et le temps immobile de ce qui est perçu, rien n’est plus déroutant, rien ne donne tant d’envie de vivre. Il faudrait ici raconter une visite et s'en donner le temps : la raconter selon ses stases et ses ruptures, ses échos et ses pannes, ses allers-retours incessants entre le film discontinu de la conscience et les plans de coupe qu’y introduisent les images et les œuvres, sans oublier les vues, souvent troublantes d’irréalité, que l’on a par les fenêtres donnant sur le dehors.) "

La page Jean-Christophe Bailly