ECLATS DE LIRE 2022
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ELIZABETH GEORGE
Série Inspecteur Lynley



ANTONIO SARABIA
Le Ciel à belles dents
Traduction de l'espagnol (Mexique) de Claude Couffon

"Les Indiens, il s'en était rendu compte durant ce dernier voyage, étaient une proie facile. Mal équipés, avec ces armes si primitives qu'elles paraissaient des jouets d'enfants. Sans protection contre les épaisses cuirasses et les tranchantes lames castillanes. Et puis, leur caractère obéissant et docile par nature ou par la force permettait de les soumettre à tout ce qu'on leur demandait. On ne pouvait pas, bien sûr, les comparer aux esclaves venus de l'est de l'Europe ni même à ceux d'Afrique. Ceux-ci étaient plus grands, plus robustes et plus résistants et s'habituaient vite aux tâches les plus dures, tandis que les Indiens étaient de constitution plus faible, plus maladive, et semblaient souffrir d'une sorte de mélancolie naturelle. Mais il suffisait de s'accorder sur le prix d'achat. Un produit bon marché, même de moindre qualité, trouvait toujours un acheteur."


CARLOS FUENTES
Terra Nostra

Traduction de l'espagnol (Mexique) de Céline Zins

"Que les eaux de la Seine se fussent mises à bouillir avait sans doute, trente-trois jours et demi plus tôt, été considéré comme une miraculeuse calamité; un mois plus tard, personne ne se retournait plus sur le phénomène. Les péniches noires, surprises par la subite ébullition, et qui avaient été violemment projetées contre la muraille du quai, avaient cessé de lutter contre l'inévitable. Les hommes du fleuve mirent leur casquette, éteignirent leur tabac noir, et grimpèrent sur le quai comme des lézards. Les squelettes des bateaux s'amoncelèrent sous l'oeil ironique d'Henri le Béarnais puis restèrent là, splendides ruines de charbon, de fer et d'éclats de bois."

La page Carlos Fuentes sur Lieux-dits

 


CARLOS FUENTES
Le vieux Gringo

Traductionde l'espagnol (Mexique)de Céline Zins

"Il est une frontière que nous n'osons franchir que la nuit, avait dit le vieux gringo : la frontière de nos différences avec les autres, de nos combats avec nous-mêmes."


CARLOS FUENTES
La frontière de verre

Traductionde l'espagnol (Mexique)de Céline Zins

"La Lincoln, au capot relevé cette fois, traversa rapidement le désert crépusculaire, froid et silencieux, qu’il emplit de bruit de moteur et de mécanique, faisant fuir les lièvres qu’on voyait bondir hors de la route droite, cette ligne ininterrompue jusqu’à la frontière où elle brisait le verre illusoire de la séparation, la membrane invisible entre le Mexique et les Etats-Unis, pour poursuivre son chemin sur les autoroutes du Nord jusqu’à la cité enchantée, la tentation du désert, illuminée, scintillante ."

 


GAEA SCHOETERS
Le Trophée

Traduction du néerlandais de Benoît-Thaddée Standaert

"Le monde qui les enveloppe est vague et informe, il est encerclé de bords élastiques, chaque son se double d’un gargouillis incompréhensible, liquide comme de l’eau. L’eau. Quelque part, il entend couler de l’eau. Le sol sur lequel il est allongé est dur et pierreux, une sorte de plateau rocheux peut-être, ou du moins c’est ce qu’il pense, mais un moment plus tard, il le sent devenir plus mou et a l’impression de s’y enfoncer comme dans de la boue."



PIERGIORGIO PULIXI
L'île des âmes
L'illusion du mal

Traduction de l'italien de Anatole Pons-Reumaux

"EN SARDAIGNE, le silence est presque une religion. L’île est composée de distances infinies et de silences ancestraux qui ont quelque chose de sacré. Tout en est imprégné : les collines de maquis qui se découpent jusqu’à l’horizon, les champs de blé à perte de vue, les plaines recouvertes de ciste, de lentisques, de myrte et d’arbousiers qui saturent l’air « de parfums enivrants ; les montagnes qui se dressent timidement vers le ciel, comme par peur de le profaner. Les hauts plateaux et les pâturages où paissent les troupeaux et souffle le mistral. Partout règne un silence pénétrant. L’homme ne cherche pas à dominer la nature, car il la craint. C’est une peur inscrite dans son sang, fille d’époques révolues. Il sait d’instinct que la nature gouverne le destin des hommes et des animaux, et il apprend vite à connaître et à traduire tous les faits naturels qui l’entourent, car, aussi étrange que cela puisse paraître, ce silence parle. Il instruit et met en garde. Il conseille et dissuade. Et malheur à celui qui ne témoigne pas la déférence attendue. "


SILJE O. ULSTEIN
Mémoires d'un reptile
Traduction du norvégien de Frédéric Fourreau

"Depuis que j’étais tout petit, tellement petit que je pouvais tenir dans la poche de sa veste, je n’avais qu’une hâte : devenir assez grand pour pouvoir engloutir la femme froide. Mais jamais je n’avais imaginé que, quand ce jour arriverait enfin, je la trouverais assise par terre et distraite. Elle lutta de toutes ses forces, mais elle n’avait aucune chance contre mes muscles, bien plus longs et plus forts que les siens. Cela faisait déjà longtemps que j’étais supérieur aux squelettes dansants des êtres humains et que je n’étais plus impressionné par leurs corps verticaux. Je l’étouffai comme je l’aurais fait autrefois avec un rat, jusqu’à ce qu’elle cesse de se débattre. Son corps se laissa avaler docilement par ma gueule. Sa peau avait un goût délicat, pur et raffiné. Je la serrai plus fort qu’il n’était nécessaire afin de sentir sa vie la quitter. Elle s’abandonna, me laissa faire, sans opposer la moindre résistance. C’était la proie la plus grosse, la plus difficile et en même temps la plus facile que j’avais jamais dévorée."


Club Samizdat
48 dédicaces modèles pour tous usages

"A mon correcteur d'orthographe préféré, qui a remplacé systématiquement «colt» par « coït» dans ce roman d'aventures qui se passe dans le Far West des années 1880. Qu'il soit ici salué pour la mise au pilon de l'intégralité de la première édition."
Pierre Laurendeau

"Cher.e monsieur.e,
J.e n.e dout.e pas que malgré votr.e grand âg.e vous lisiez avec attention les œuvr.es modern.es et audacieus.es de jeun.es auteur.es prometteur.euse.rice. teresse.s.

Cette dédicace à un académicien vénérable est un exemple accompli d'une prise de risque proche de l'inconscience. Notons par ailleurs un maniement aléatoire - mais bien excusable - de l'écriture dite inclusive."

Roger Lahu


LAURENT GAUDE
Chien 51

 " D’un coup, la ville devint folle. Lorsque les dirigeants de GoldTex annoncèrent que le rachat de la Grèce était finalisé, les citoyens d’Athènes furent pris de panique. Eux qui s’étaient massivement opposés à cette acquisition, qui, durant des mois, avaient manifesté, soutenu la jeunesse lorsqu’elle construisait des barricades et jurait d’aller jusqu’au bout, finirent par se tourner vers l’oppresseur et voulurent tous partir."

La page Laurent Gaudé sur Lieux-dits


MARIE JOSE MONDZAIN
K comme Kolonie
Kafka et la décolonisation de l'imaginaire

" Le colonialisme est devenu la figure mondialement imposée, sous la forme insidieuse d’une pseudo-culture de l’universalité où les industries de la communication combinent habilement terreurs et jouissances. Dans les flux continus de la consommation et du déchet, c’est le colonialisme qui est recyclable et recyclé. "

"Il faut au contraire insister sur la place spécifique des populations colonisées qui continuent de subir la violence du racisme et de toutes les disqualifications. L’abolition des esclavages n’a jamais mis de terme aux stratégies de la servitude et ceux qui rendaient à un territoire son indépendance laissaient derrière eux l’empreinte intériorisée d’un pouvoir asservissant dont les nouveaux maîtres continuent à reproduire les abus. "


" La conquête des territoires, la prédation des richesses, la soumission des peuples n’ont pas été obtenues par la seule force des armes. La victoire aurait été fragile et peu durable. Pour pérenniser la victoire et assurer les profits il fallait conquérir les âmes, apaiser leurs craintes, négocier de façon rusée l’économie des échanges, c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects. C’est en termes de cruauté, de jouissance et de mort que s’est organisée cette économie des affects où l’amour et la haine n’étaient plus démêlables. La démarche consista à priver symboliquement les corps conquis de toute âme puis d’en accorder une plus conforme permettant au plan économique de la prédation de coïncider avec le plan du salut. Si le colonisé n’a point d’âme, alors c’est bien pour le sortir de son animalité et de sa misère qu’il faut inscrire dans sa chair l’idiome rédempteur de la loi imposée. Pénétrer les affects, graver dans la chair les croyances et les convictions dans une langue à la fois illisible et subie, réduire la mémoire et la parole au silence ont été autant de programmes de désubjectivation . "

"Le colonisé devenu chose exportable, déportable, mutilable et jetable est à la fois matière première et déchet. "

La page Marie José Mondzain sur Lieux-dits


PRAMOEDYA ANANTA TOER

Le monde des hommes
Enfant de toutes les nations
Une empreinte sur la terre
La Maison de verre

Traduction de l'indonésien de Dominique Vitalyos 


MARCIAL GALA
Appelez-moi Cassandre

Traduction de l'espagnol (Cuba) de François-Michel Durazzo

 "Sur une terre inhabitée, à découvert, nous allons affronter les tanks de l’ennemi raciste, acier contre acier, homme contre homme ; le jour arrive, les dieux sont avec nous, tous les dieux ainsi que les guerriers tués dans d’innombrables batailles, ceux dévorés par les lions et les hyènes, les hommes flagellés par les rayons du soleil et le froid nocturne, démembrés à coups de machette, ceux enterrés vivants dans les mines de diamants, ceux qui ont vu partir les leurs pour l’Amérique sans jamais revenir, qui ont vu partir les leurs enchaînés en Europe pour y être exhibés dans des cages, tous ceux-là sont avec nous. Je vois Shango, Yemaya, Obatala, mais je vois aussi Apollon, Arès, Artémis et Athéna. Nous sommes une armée de vivants et de fantômes qui se lèvent un matin à l’aube et occupent une position qui nous permet de voir les véhicules de combat ennemis ; nous sentons quelque chose gronder au-dessus de nos têtes, ce sont les MiG-21 qui volent là-bas vers le sud, entourés de harpies et de chimères, suivis de pégases et d’Érinyes. Le jour de la mort approche. "


GIORGIO AGAMBEN
Quand la maison brûle
Traduction de l'italien de Léo Texier

 "Quelle est cette maison qui brûle ? Le pays où tu vis ou bien l’Europe, ou encore le monde entier ? Peut-être les maisons et les villes ont-elles déjà brûlé, depuis on ne sait combien de temps, dans un unique et immense brasier que nous avons feint de ne pas voir. De certaines il ne reste que quelques bouts de cloisons, de murs peints à fresque, un pan de toiture, des noms, des noms innombrables, déjà attaqués par le feu. Nous les recouvrons néanmoins si minutieusement de plâtres blancs et de mots trompeurs qu’ils semblent intacts. Nous vivons dans des maisons, des villes consumées de fond en comble comme si elles tenaient encore debout. Les gens feignent d’y habiter et sortent dans la rue masqués parmi les ruines comme s’il s’agissait encore des quartiers familiers d’autrefois. Aujourd’hui la flamme a changé de forme et de nature, elle s’est faite digitale, invisible et froide, mais par là aussi justement toujours plus proche ; elle rôde et nous encercle à chaque instant. "

" Leur aveuglement est d’autant plus désespéré que les naufragés prétendent gouverner leur propre naufrage, ils jurent que tout peut être tenu techniquement sous contrôle, qu’il n’y a besoin ni d’un nouveau dieu ni d’un nouveau ciel – mais seulement d’interdits, d’experts et de médecins. "

Giorgio Agamben sur Lieux-dits


CARMEN MOLA
La Bestia

Traduction de l'espagnol de Anne Proenza

Au printemps 1834, dans Madrid assaillie par les guerres carlistes et le choléra:

" Le musée royal de Peintures et Sculptures, situé paseo del Prado, était, à l’origine, un cabinet de sciences naturelles créé par Charles III à la fin du 18ème  siècle. Pratiquement détruit pendant l’occupation française, le bâtiment devint alors une caserne de cavalerie – les plaques de plomb du toit ont même été fondues à l’époque pour fournir des projectiles. Restauré sous le règne de Ferdinand VII grâce à l’intervention de sa seconde épouse Marie Isabelle de Bragance, il est depuis destiné à exposer les peintures éparpillées dans différents sites royaux. Les citoyens peuvent désormais y admirer plus de trois cents toiles dans les trois salles qui leur sont réservées. Tomás Aguirre connaît le musée, qu’il a pu visiter une fois, il y a cinq ans lors d’un voyage à Madrid. Une toile l’avait alors fasciné : Le Triomphe de la Mort de Brueghel l’Ancien, avec son armée de squelettes dévastant une terre aride et son horizon en feu. Cinq minutes avant l’heure de l’angélus, le voici à nouveau devant ce tableau d’environ un mètre sur un mètre cinquante. Son émotion est la même que la première fois : la destruction, la fumée, les incendies, les naufrages, les morts, les squelettes armés, les cercueils… La terreur. Ce qu’il a vécu maintes fois sur le champ de bataille. "


KARL MARLANTES
Faire bientôt éclater la terre
Traduction de l'anglais (Etats-Unis) de Suzy Borello

" En ce mois de septembre 1901, quatre ans après qu’Ilmari était parti pour l’Amérique à la fois pour s’assurer un avenir et par peur d’être appelé dans l’armée russe, le district était toujours sans enseignant. L’Église évangélique luthérienne de Finlande refusait de confirmer un enfant analphabète, ce qui distinguait les paysans finlandais les plus pauvres de ceux de la quasi-totalité des autres pays européens : tous les enfants apprenaient à lire dans des cours de confirmation chapeautés par l’Église. Mais pour un enseignement plus poussé, les parents devaient payer. "


MICHELA MARZANO
Mon nom est sans mémoire

"Nos racines ne nous déterminent pas, nous ne sommes pas des arbres. Mais l'héritage familial, nous le portons en nous. Nous sommes le fruit d'une histoire qui s'est transmise de génération en génération, qui persiste et qui vit en chacun de nous et qui, même quand beaucoup de souvenirs sont inaccessibles, nous façonne, influence notre façon d'être et de faire, se sédimente même dans notre langage, dans notre façon singulière de nommer les choses."

La page Michela Marzano sur lieux-dits


ANTHONY DOERR
La Cité des oiseaux et des nuages

Traduction de l'américain de Marina Boraso

 "La chouette cligne des yeux dans la lumière déclinante. Sa tête a la grosseur d’un ballon de volley. À la voir, on dirait que les âmes de dix mille arbres se sont condensées en une forme unique. "


ANTHONY DOERR
Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Traduction de l'américain de Valérie Malfoy

"7 août 1944.Tracts.
À l’aube, ils tombent en masse du ciel, passent par-dessus les remparts, caracolent au-dessus des toits, descendent lentement entre les hautes maisons. Des rues entières en bouillonnent, taches blanches sur les pavés. Message urgent aux habitants de cette ville. Dispersez-vous dans la campagne.
La marée monte. La lune, petite, jaune, est presque toute ronde. Sur les toits des hôtels du front de mer, à l’est, et dans les jardins par-derrière, une demi-douzaine d’unités d’artillerie américaines flanquent des obus incendiaires dans la bouche de mortiers. "


KEIGO HIGASHINO
Les sept divinités du bonheur

Traduction du japonais de Sophie Refle

"Il n’était pas encore 21 heures lorsque l’homme passa à côté du poste de police de Nihonbashi. L’agent qui en était sorti quelques instants plus tôt pour surveiller les environs l’aperçut de dos. Déjà fin soûl à cette heure-ci, pensa-t-il, car l’homme titubait. Comme il n’avait pas vu son visage, il était incapable de deviner son âge, mais d’après sa coupe de cheveux, l’inconnu de taille et de corpulence moyennes devait avoir la cinquantaine. Et même de loin, son costume marron semblait de bonne qualité. Il en tira la conclusion qu’il était inutile de lui adresser la parole. "


De la faiblesse de l'esprit critique envisagé comme "compétence"

"...mais quand on pousse un peu plus loin ça revient à croire qu’un discours qui ne veut absolument rien dire est profond; et ça c’est un levier formidable pour ceux qui veulent développer le bullshit et se faire passer pour des experts en tout et n’importe quoi ." (Nicolas Gauvrit)

" Il y a des hommes dont toute l’existence sociale différenciée est liée aux faux problèmes dont ils vivent, et d’autres, dont l’existence sociale est tout entière maintenue dans ces faux problèmes dont ils souffrent, et dont ils remplissent les positions truquées. Dans le corps objectif du faux problème apparaissent toutes les figures du non-sens : c’est-à-dire les contrefaçons de l’affirmation, les malformations des éléments et des rapports, les confusions du remarquable avec l’ordinaire." (Deleuze, Différence et répétition)


"...Une telle « image » de la pensée, besogneuse, contrainte, triste, autolimitative et en réalité ascétique, est celle pourtant que les pédagogues de la compétence et les cognitivistes, si on les laisse faire, enseigneront très sérieusement aux enfants dès cinq ou six ans – dans une atmosphère inquiète et anxiogène, qui est pour eux le point de départ et le point d’arrivée… Et le jeu requis (la traque) fera fond sur une tristesse abyssale – dont la « fête » finale, ici proposée par les pédagogues à des élèves d’école primaire, donne la plus effrayante, mais la plus conforme représentation. « À l’issue de cette séquence ludique, un diplôme d’ “apprenti hoaxbuster” – ou traqueur de fausses informations – est décerné aux élèves lors d’une cérémonie masquée et costumée, au cours de laquelle ils prêtent serment sur la tête de la souris de leur ordinateur : “Avant d’utiliser ou de transmettre une information, toujours, je la vérifierai !” . L’école n’a-t-elle pas à fêter avec ses enfants d’autres puissances et de plus belles victoires que celles de l’hygiène et de la prophylaxie; à honorer avec eux des puissances de la pensée autrement plus joyeuses et plus nobles – plus compromettantes, plus bouleversantes – que celles du « bon sens », du « normal » et du « justemilieu » ?

(On rétorquera que l’époque n’est pas gaie – ni sans danger et cause d’inquiétude. C’est parce qu’elle ne l’est pas qu’il faut exiger de la pensée, dans les écoles, bien davantage qu’on ne le fait : bien davantage de puissance critique – et bien davantage de joie.) Il est impossible de laisser la pensée être d’avance définie; ni par la pédagogie ni par aucune science ni par rien. La pensée n’a aucune définition qui puisse la précéder. Elle est un saut. Hic Rhodus. Une danse. La mise en mouvement d’un corps dans le monde – pesant – et comme si un instant il semblait ne pas peser .


GEORGES DIDI-HUBERMAN
Pour quoi obéir?

"le fascisme est un système de gouvernement capable d'asservir un peuple à tel point qu'on peut abuser de lui pour en asservir d'autres." (Journal de travail, Bertolt Brecht, 1942)


KARLA SUAREZ
La Havane année zéro
Traduction de l'espagol (Cuba) de François Gaudry

"C’était en 1993, année zéro à Cuba. L’année des coupures d’électricité interminables, quand la Havane s’est remplie de vélos et que les garde-mangers étaient vides. Il n’y avait plus rien. Pas de transport. Pas de viande. Pas d’espoir. J’avais trente ans et des problèmes à la pelle, c’est pour ça que je me suis laissé embringuer dans cette histoire, même si au début je ne me doutais pas que, pour les autres, les choses avaient commencé bien avant, en avril 1989, quand le journal Granma a publié un article intitulé “Le téléphone a été inventé à Cuba” où il était question de l’Italien Antonio Meucci. "


KARLA SUAREZ
Tropique des silences
Traduction de l'espagol (Cuba) de François Gaudry

"J’avais six ans quand mon père décida d’aller dormir dans le salon. Je ne m’en souviens pas très bien, à part le claquement de la porte de la chambre et les pleurs étouffés de maman pendant des heures. Nous vivions chez ma grand-mère dans un grand appartement plein de pièces et de mondes différents : ceux de la grand-mère, d’une tante célibataire, d’un oncle masseur et de nous trois, avant que papa déménage au salon. "


KARLA SUAREZ
Le fils du héros
Traduction de l'espagol (Cuba) de François Gaudry

"Mon père a été tué un après-midi sous un soleil de plomb, mais nous ne l’avons appris que plus tard. Il était à l’autre bout du monde, dans la forêt obscure d’Angola. Et nous, dans l’île, où la vie continuait plus ou moins comme d’habitude, sous notre soleil quotidien. "


ENRIQUE SERPA
Contrebande

Traduction de l'espagnol (Cuba) de Claude Fell

 " … contrebande d’alcool ; contrebande de sentiments ; contrebande de pensées, pour endormir ma conscience, qui parfois protestait. Mais qu’étais-je d’autre, moi, l’hypocrite, le timide et le vaniteux, qu’un produit frauduleux parmi tous ces hommes véritables…"

 " Le monde des gueules d’acier silencieuses, qui tuent sans prévenir, de l’hypocrisie et du mimétisme, de la patience infinie que figurent les madrépores, de la voracité insatiable faite estomac chez le requin, de la force irrésistible, incarnée par la baleine et de la faiblesse sans défense – pas même la défense du cri d’effroi – qui tremble chez la sardine et le hareng. Un monde protéiforme et confus, hermétique et mystérieux, le monde de la mer. "


DOUGLAS PRESTON & LINCOLN CHILD
Cycle Pendergast (suite et fin!)
Traduction de l'américain de Sebastian Danchin



DOUGLAS PRESTON & LINCOLN CHILD
Cycle Pendergast (suite)
Traduction de l'américain de Sebastian Danchin



ALAIN DAMASIO
So phare away

"Lorsque la ville a été fondée, nous étions douze. Douze phares. Avec ce privilège, cette magnifique responsabilité de pouvoir émettre dans le noir nu. Nous nous étions réparti les heures de diffusion. Quand on ouvrait le pinceau, les ténèbres étaient comme fendues en deux. Les immeubles éteignaient leurs lampes, on n'éclairait parfois qu'une avenue, parfois l'océan, sans rien chercher à signifier, pour la splendeur des reflets sur l'asphalte, parce qu'une femme seule marchait à la lisière des vagues. Et puis on parlait de la ville, des cargos arrivés à la frange des tempêtes et des médiathèques qui poussaient à l'envers. Nos faisceaux projetaient des images sur les parois des cargos figés dans le tarmac. Une par une. Ça formait des sortes de films, de films d'animation qu'on fabriquait, qu'on découpait et qu'on montait avec des équipes d'artisans et quelques dessinateurs braques. Il fallait quatre mois pour aligner deux minutes, mais quelles minutes ! La lumière, ainsi cadrée et dosée, il me semble qu'elle prenait un sens. Aujourd'hui, je ne sais pas ce que voient les autres. Les phares s'expriment, hein, bien sûr. Se copient souvent, se décodent et se décalquent. Ils jettent leur lueur personnelle. Express your moi, be yourself—comme tout le monde. "

La page Alain Damasio sur Lieux-dits


ALAIN DAMASIO, ANTOINE ST. EPONDYLE
L'étoffe dont sont tissés les vents

 " — Il était une fois un pays de vaste étendue où rien ne tenait plus en place. Un vent féroce y soufflait tout le jour et la nuit, entêtant et unique, de l’est vers l’ouest, faiblissant certains soirs, mais ne cessant jamais. Les collines y étaient poussées dans le dos, les rochers dérivaient lentement, même le soleil avait du mal à s’arrimer au ciel. Une terre où le linge séchait vite, croyez-moi, avec des villages pourtant, dans tous les creux épargnés et des hélices qui tournaient à l’arrière des maisons. Sur cette terre vivaient trois tribus, dont la plus frivole faisait de la voile, la plus grande s’abritait dans des villages enclos et la plus stupide tentait très fièrement, de remonter le vent jusqu’à sa source."

" Je n’écris surtout pas pour divertir, ni faire rêver, ni provoquer de l’émotion, ce Graal à la con, ou encore pour la catharsis. J’écris pour que le lecteur, quand il referme le livre, ou même avant, s’il le lâche, en sorte transformé, énergétiquement plus habité, intellectuellement remué, éveillé, énervé peut-être. Et surtout, j’écris pour qu’il ait un peu plus envie de vivre en sortant de mes livres qu’il ne l’avait en y entrant. C’est sans doute ma dimension épique intestine. "

" Quand j’en ai assez de l’ombre, je prends un livre dans une salle pour voir un peu de ciel. "

 


"À quoi bon ne pas se servir de la puissance souple et ramifiée de la syntaxe ? À quoi bon ne pas comprendre qu’un “i” est un clou sonore, la voyelle de la stridence, des hautes fréquences, de la minutie, qui déchire, strie, perce ? Et que le “on” est un phonème sombre, lourd, sourd, qui jette sa masse de ténèbres et de lenteur dans les mots ? Les peintres ont la couleur et le trait. Les sculpteurs ont la matière, la masse et le volume. Nous, nous avons le matériel sensible le plus pauvre de toutes les disciplines artistiques, le plus cérébral du coup, alors il faut l’utiliser dans toute sa richesse sonore, articulatoire et même optique en réfléchissant à l’impact des hampes et des jambages sur la lecture. “Paléolithique” n’a pas le même rythme visuel que “marmoréen”. “Femme” ne dit pas la même chose optiquement que “fille” avec son double “l” enlevé."

 " On oublie tellement ça : on s’en tient au sens des mots dits au lieu d’écouter le son, sa hauteur, son intensité, sa portée. C’est de la physique pure, c’est du vent. Mais un vent bouclé, vibratoire, qui produit des sensations profondes, à la façon d’un bol tibétain ."

La page Alain Damasio sur Lieux-dits


DOUGLAS PRESTON & LINCOLN CHILD
Cycle Pendergast
Traduction de l'américain de Sebastian Danchin



SVETLANA ALEXIEVITCH
Les cercueils de zinc
Traduction du russe de Wladimir Berelowitch, Bernadette Du crest.

 "De quoi parle-t-on autour de moi ? Que lit-on dans les journaux ? On évoque le devoir international, la géopolitique, les intérêts de l’État, la sécurité de nos frontières méridionales. Et on croit tout cela. On y croit. On parle de cercueils de zinc, de mères qui hier encore se jetaient avec désespoir sur ces boîtes métalliques aveugles, et qui prennent aujourd’hui la parole dans les entreprises et les écoles, appelant d’autres jeunes garçons à “accomplir leur devoir envers la patrie”. La censure veille jalousement à ce que les récits de guerre ne parlent pas de nos morts. On veut nous faire croire que “le contingent limité de troupes soviétiques” a été envoyé en Afghanistan pour aider un peuple frère à construire des routes, à transporter des engrais dans les villages et que des médecins soviétiques sont là pour accoucher les femmes afghanes. Beaucoup ajoutent foi à tout ceci. Des soldats revenus de là-bas chantent dans les écoles en s’accompagnant à la guitare alors qu’ils devraient hurler."

La page Svetlana Alexievitch sur Lieux-dits


MARIELLE MACÉ
Une pluie d'oiseaux

"C'est un temps bizarre où les oiseaux, qui pourtant disparaissent, reviennent : reviennent dans notre champ de vision, notre attention, notre parole. Les oiseaux reviennent ou plutôt : on y pense plus souvent, on en parle davantage, on tend l'oreille, on tente de nouvelles conversations, on se cramponne à leurs bienfaits, on les regrette déjà. Comme si on essayait de les entendre mieux (de les entendre enfin) au moment même où ils s'en vont. [...]
Car il pleut des oiseaux, il en tombe même de tous les côtés : sur les plages, les champs, sous les lignes à haute tension, dans nos oreilles pendant le confinement... Des oiseaux qui chantent ; des oiseaux qui nous volent dans les plurries ; des oiseaux qui donnent de la voix en temps de pandémie, et enchantent à contretemps l'espace sonore; et puis des oiseaux qui s'éteignent, qui se taisent et font savoir qu'ils se taisent. Parfois c'est comme si les oiseaux pendaient du ciel et s'étaient mis à voler en «sens averse*» - en sens averse parce que le monde est à la renverse et qu'on le retraverse comme on peut : pataugeant, incertains, à cloche-pied dans les flaques et sous des déluges de toutes sortes, ou parapluies fermés sous un ciel bien trop sec, attendant l'orage, toutes larmes évaporées."

*Valérie Rouzeau, Sens averse (répétitions), Paris, La Table ronde, 2018.

"Le vol est comme un battement du vivre, sa pulstion rythmique, respiratoire."


 "Les frontières bloquent les autres espèces. Entre l'Egypte et Israël, ce sont des murs de 7 mètres, en métal ; les animaux restent bloqués de chaque côté des barrières ; les gazelles ne peuvent plus se retrouver comme elles l'ont fait pendant des siècles. Nous ne sommes que frontières, avec le Liban, l'Egypte, les territoires, la Cisjordanie (...). Tout le monde doit affronter ça sauf les oiseaux."
On est tenté de laisser filer la plume sur ce thème ; mais il faut la retenir (retenir les rênes de l'analogie) : les migrations politiques, ce qu'elles font à ceux qui migrent et ce qu'elles réclament d'une hospitalité qui devrait être évidente mais qui est tous les jours démentie, n'ont souvent pas beaucoup à voir avec les migrations du vivant, avec les envols de graines, de pollens et d'oiseaux. Reste qu'elles disent qu'il en va dans ces mobilités de la vie-même, qu'il appartient au vivant de se déplacer, de s'implanter, de prendre sa place là où on ne l'attendait pas. Reste aussi qu'elles font signe (juste ça) vers une tout autre idée de l'habitation du monde, dans l'écriture d'un espace déclos où il faut pouvoir accueillir, partir, arriver, simplement «parce que la terre est ronde», comme le disait Kant."

"La disparition des oiseaux n'est en effet pas « seulement » un phénomène d'extinction, mais quelque chose que notre long compagnonnage avec eux nous fait éprouver comme une sorte de désertion. L'extinction se comprend ici comme un dépeuplement, sur fond d'intimité : il fallait que nous fussions effectivement suspendus aux oiseaux, de toutes sortes de façons, pour que leur disparition, qui est pourtant difficile à voir (et parfois momentanément démentie), nous fasse tant d'effet."

"Perdre, et ne pas s'y résoudre : il y a dans notre âge d'extinctions quelque chose d'une expérience généralisée de l'en-deuillement, de vulnérabilités inédites, où il faut désormais et un peu partout faire avec la mort, la mort d'espèces animales, végétales, de formes de vie complètes, la possibilité ou l'annonce de notre propre extinction, et la fragilité de nos connaissances de ces phénomènes. Où il faut même faire avec ce que les anthropologues appellent « la double mort » : le fait que non seulement des individus disparaissent, mais que soit aussi annulée toute possibilité de continuation, de récupération, de reprise d'une espèce."


"L'oiseau actualisé, l'oiseau "du temps atroce qu'il fait" (Sens averse, Valérie Rouzeau) , l'atroce albatros, c'est l'oiseau qui a la pollution à l'intérieur.
À l'intérieur il n'a plus seulement le souffle pour envoler la musique (« pas une chanson volage »), d'ailleurs il se tait (ces bouteilles à la mer sont « sans message »), mais les déchets de notre forme de vie marchande (jusqu'aux « cartes SIM »), qui déverse son trop-plein d'ordures. Il les a avalées, métabolisées, il est ces ordures ; il est le paysage abîmé."


Chris Jordan arts photographiques

"Sur l'atoll de Midway, un groupe d'îles éloignées à plus de 2 000 milles du continent le plus proche, les détritus de notre consommation de masse font surface dans un endroit étonnant : à l'intérieur de l'estomac de milliers de bébés albatros morts. Les poussins nicheurs sont nourris de quantités mortelles de plastique par leurs parents, qui confondent les déchets flottants avec de la nourriture alors qu'ils se nourrissent dans le vaste océan Pacifique pollué.

Pour moi, m'agenouiller sur leurs carcasses, c'est comme regarder dans un miroir macabre. Ces oiseaux renvoient un résultat effroyablement emblématique de la transe collective de notre consumérisme et de notre croissance industrielle galopante. Comme l'albatros, nous, les humains du premier monde, n'avons plus la capacité de discerner ce qui est nourrissant de ce qui est toxique pour nos vies et nos esprits. Étouffé à mort par nos déchets, l'albatros mythique nous appelle à reconnaître que notre plus grand défi ne se situe pas là-bas, mais ici ." Chris Jordan


VALERIE ROUZEAU
Sens averse
(répétitions)

"What's in a bird un albatros mort sur une plage
What's in a bird nombreux pas une chanson volage
Mais bouchons de bouteilles sans message de l'oiseau
Coca fanta soda du zéro sucre sans joie
Des pailles comme s'il y avait la mer à siroter
Des morceaux de poupées barbies pas de musique
Des perles de toutes tailles et couleurs en plastoc
Des cartes subscriber identity module
Des chewing-gums des codes-barres des branches de lunettes noires
Des tubes de rouge à lèvres et des capotes anglaises
Peut-être aussi un peu d'une tortue médusée
(Une tortue confondant sac plastique et méduse)
What's in a bird échoué sur le sable mauvais
Du temps atroce qu'il fait - l'oiseau actualisé."

 

La page Valérie Rouzeau sur Lieux-dits

 


HYE-YOUNG PYUN
La Loi des lignes

Traduction du coréen de Catherine Biros et Yeong-Hee Lim


 " La maison, construite deux ans après la naissance de Sae-oh, est petite et d’une architecture datée. Vétustes, exposées au vent et à la pluie, ses poutres sont gonflées et ses charnières rouillées. De fines lézardes apparues sur la façade et comblées par du ciment laissent passer le froid en hiver et la chaleur en été, occasionnant des factures d’électricité toujours plus élevées. Malgré ces défauts, elle représente le plus agréable et le plus réconfortant des cocons pour Sae-oh. "

HYE-YOUNG PYUN
Le jardin

Traduction du coréen de Lucie Modke et Yeong-Hee Lim  


 

 

LEONARDO PADURA
La Transparence du temps
Traduction de l'espagnol (Cuba) de Elena Zayas

"La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques; plusieurs ratures et les couleurs de plus en plus délavées témoignaient de l’utilisation pratique du calendrier et de l’effet de la lumière abrasive qui l’attaquai tous les jours. Des traits aux géométries diverses et capricieuses, inscrits sur le pourtour, sur les bords, même sur certaines dates, étaient des pense-bêtes invoqués sur le moment, peut-être oubliés par la suite, jamais utilisés. Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser.

La page Leonardo Padura sur Lieux-dits


LEONARDO PADURA
Electre à La Havane (Les Quatre Saisons-3)
Traduction de l'espagnol (Cuba) de Mara Hernández et René Solis

LEONARDO PADURA
L'automne à Cuba (Les Quatre Saisons-4)
Traduction de l'espagnol (Cuba) de Mara Hernández et René Solis

"- Ce serait cruel que l'ouragan en finisse avec tout ça, n'est-ce pas?
- Non, vous vous trompez. La nature n'est jamais cruelle, parce qu'elle ne saurait pas l'être. La cruauté est le triste privilège des êtres humains. C'est pourquoi les cultures préhispaniques des Caraïbes ont personnifié le cyclone et lui ont attribué une figure humaine. Pour eux c'était le terrible dieu de l'Orage, et ils l'appelaient huracan, yuracan, ou yoracan, selon leurs dialectes, mais dans tous les cas le mot signifiait toujours Esprit Malin, plus ou moins comme le diable chez les chrétiens, et c'est pour le calmer qu'on lui a offert des chants et des danses... comme je le fais maintenant... Ce qui est quand même dommage, c'est que ce genre de désastre se produise : peut-être demain ne restera-t-il plus rien de ce jardin que j'ai cultivé et soigné pendant presque trente ans. Et cela donne aussi envie de pleurer."


LEONARDO PADURA
Passé parfait (Les Quatre Saisons-1)
Traduction de l'espagnol (Cuba) de Caroline Lepage

LEONARDO PADURA
Vents de carême (Les Quatre Saisons-2)
Traduction de l'espagnol (Cuba) de François Gaudry

"Le sable des carrières et les vieilles haines se mêlèrent aux rancœurs, aux peurs et aux déchets débordant des poubelles, les dernières feuilles mortes de l’hiver s’envolèrent avec les émanations fétides de la tannerie et les oiseaux du printemps disparurent, comme s’ils avaient pressenti un tremblement de terre. L’après-midi se flétrit sous des nuées de poussière et respirer devint un exercice conscient et douloureux. "


JEAN-LUC PARANT
Nous sommes tous des migrants
Lecture de Marielle Macé. Dessins de Mark Brusse

"Nous avons tous migré sur la terre pour, du corps d'un homme, passer au corps d'une femme et ne plus nous arrêter de tourner autour du soleil; pour faire un certain nombre de tours autour de lui jusqu'à pouvoir repartir d'où nous venions en l'espace sans fin.
Nous avons tous migré sur la terre, pour tourner avec elle et ne plus nous arrêter de tourner; pour, de la lumière, passer à l'obscurité et, de l'obscurité, passer à la lumière et ainsi sans cesse jusqu'à ce que le jour se mélange à la nuit et la nuit au jour, jusqu'à ce que ce côté de la terre se mélange à l'autre côté et que l'autre côté se mélange à ce côté, jusqu'à ce que l'homme de ce côté se mélange à l'homme de l'autre côté et l'homme de l'autre côté à l'homme de ce côté; jusqu'à ce que tous les continents se rassemblent, que toutes les frontières tombent, que tous les pays n'en fassent plus qu'un seul, que nous puissions migrer partout, vivre partout, aller et venir sans cesse tout autour de la terre et ne plus nous arrêter de nous déplacer, passer du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest comme nous ne nous arrêtons jamais de tourner autour du soleil, passant du printemps à l'été et de l'automne à l'hiver, ajoutant une année de plus à notre âge et un tour de soleil à notre voyage dans l'univers.
Comme si nous étions tous des migrants parce que nous sommes tous des vivants, et que, vivant, nous étions toujours en mouvement. Même si notre corps ne bouge pas, notre sang circule et notre cœur bat parce que notre corps vit. Même si la terre sous nos pieds ne bouge pas, le jour se lève et la nuit se couche parce que la terre tourne."

"Tout entre dans nos yeux, bientôt nous ne pourrons plus les fermer car, ouverts, ils ne verront plus. Bientôt nous ne pourrons plus les ouvrir non plus car, fermés, ils verront encore, ils verront toujours. Ils sont éblouis. Nos yeux sont éblouis. Nos yeux ne sont pas devenus aveugles, ils sont en train de mourir. Nous sommes en train de mourir. Nos yeux se tuent sur les images, ils se cognent sur les écrans, ils s'écrasent contre les miroirs, ils se brulent au soleil. Nous sommes en train de nous consumer. Nous avons peur de la fin du monde mais nous vivons pourtant chacun la fin du monde "


Lecture de Marielle Macé

"Tous, pas tous

C'est sur fond de protestation vigoureuse devant son titre que je suis entrée dans le poème de Jean-Luc Parant : non, nous ne sommes pas tous des migrants, la réalité sociale et la brutalité politique de la migration ça n'est pas ça, que l'on place par exemple trop souvent, en littérature, sous le signe et dans l'aura de la prestigieuse aventure odysséenne, nimbée de grandeur et d'ancienneté; la misère de la plupart des migrants est tout autre, leur héroïsme aussi. Et la tâche d'un poème consiste justement à défaire les comparaisons mal formées, les rapprochements démobilisateurs.

Et puis ce «nous»? Vraiment? Est-ce à ce titre, celui d'une expérience de commune migration, que l'on forme un «nous tous», un «nous» suffisamment soudé et intimement éprouvé pour qu'il puisse s'énoncer? À ceux qui migrent, qui migrent à l'ère de la précarité, il est pourtant justement refusé toute égalité, toute égalité devant le fait même de la vie; migrer, c'est être profondément inégalisé, et c'est justement, très souvent, se voir refuser la participation à ce «nous» que «nous» pouvons énoncer. "

[...]Non, décidément, on ne pouvait pas le dire comme ça, nous ne sommes pas tous des migrants.

Mais ce poème tourne tout autrement dans sa morsure, se dirige tout à fait ailleurs, dit autre chose, d'obsédant et d'envoûtant, que redit chacun des textes de Jean-Luc Parant. Il fait vivre dans une suite sans cesse accrochée à elle-même la danse lancinante des astres et des atomes, de la vie (du vivant tout entier) qui tourne et bouge et se répand; un éboulement, un éboulis, pour nous faire sentir obstinément que notre corps participe, ne peut que participer, de la rotation terrestre."

 


PETER ROBINSON



LEONARDO PADURA
Hérétiques

Traduction de l'espagnol (Cuba) de Elena Zayas

La Havane, 1939

"Daniel Kaminsky mettrait plusieurs années à s'accoutumer aux bruits jubilatoires d'une ville ancrée dans le vacarme le plus insolent. Il avait très vite découvert que tout y était traité et réglé à grands cris, tout grinçait sous l'effet de l'oxydation et de l'humidité, les voitures avançaient au milieu des explosions, du ronflement des moteurs ou des longs beuglements des klaxons, les chiens aboyaient avec ou sans raison, et les coqs chantaient, même à minuit, tandis que chaque vendeur de rue utilisait pour s'annoncer un sifflet, une clochette, une trompette, un sifflement, une crécelle, un pipeau, un couplet bien timbré ou un simple hurlement. Il avait échoué dans une ville où, pire encore, chaque soir, à neuf heures précises, un coup de canon résonnait sans qu'il y ait de guerre déclarée ou de forteresse à fermer et où toujours, invariablement, dans les époques prospères comme dans les moments critiques, quelqu'un écoutait de la musique et, en plus, la chantait."


LEONARDO PADURA
Adios Hemingway
Traduction de l'espagnol (Cuba) de René Solis

"D'abord il cracha, puis il expulsa de ses poumons les restes de fumée qui s'y blottissaient, et il finit par lancer à l'eau, d'une pichenette, le minuscule mégot de la cigarette. La petite brûlure sur la peau l'avait ramené à la réalité, et de retour au monde, il se dit qu'il aurait beaucoup aimé connaître la raison véritable de sa présence en cet endroit, face à la mer, sur le point de se lancer dans un imprévisible voyage vers le passé."


LEONARDO PADURA
Ce qui désirait arriver

Traduction de l'espagnol (Cuba) de Elena Zayas

"Au petit matin, chez ma soeur, tandis que je fumais dans le patio, j'appris qu'il est des expériences et des souvenirs inattaquables que ni la distance ni le temps ne sont capables de tuer. Mais je compris aussi que trente ans c'est beaucoup et qu'il est non seulement impossible de revenir en arrière mais que le tenter risque d'être pervers : les souvenirs doivent rester des souvenirs et toute tentative pour les faire sortir de leur refuge s'avère en général dévastatrice et frustrante."

"Comme presque toute la vieille gauche européenne, fille romantique de mai 68, guévariste et procommuniste, Bruno escamotait sa propre défaite historique en exigeant des autres - en particulier si les autres étaient cubains - qu'ils résistent stoïquement et dignement, qu'ils ne renoncent pas à leurs principes et perpétuent toutes ces consignes qui s'étaient peu à peu vidées de leur sens."


Obsidiane, 2022

JAMES SACRÉ
Brouettes
Dessins d'Yvon Vey

"On imagine très bien toute la technologie moderne
Les têtes farcies de savoirs virtuels, remplies d’affirmations prétentieuses
On les entend
Se moquer des brouettes
Comme il n’y a pas si longtemps
On se moquait des ânes.
Évidemment qu’on n’a pas besoin d’une brouette
Pour transporter son I-pad ou verser des données
Dans son ordinateur. Pourtant
Si tu tapes le mot brouette dans ton moteur de recherche
Te voilà dans mille jardins, au cul des vaches,
Comme en de multiples chantiers, et jusqu’en pas mal de poèmes ! "

La page James Sacré sur Lieux-dits


JEAN-FRANÇOIS BEAUCHEMIN
Le jour des corneilles

 "Et ainsi de la course de notre existence à la cabane. Chaque jour nouveau nous voyait assommer bêtes comestibles, prendre poisson, quérir dans les nids œufs d’oiseaux, tisser fibres pour notre vêtir, coudre godillots et pelisses, et accomplir toutes tâches ressemblantes. Lunes et soleils se succédaient, arrière-saisons venaient et repartaient, époques et âges mêmement, et des laps, et des durées, et du temps coulaient encore. "

 "Car j’étais pauvre de vocabulaire, aussi pauvre que le foin aux heures enfuies de l’été : sec et vidé de sa céréale. Aussi fus-je ressemblant, ces soirs-là, au hibou en sa nuit noire, préférant le silence des ombres au bruit âpre des maigres paroles. On eût dit que j’attendais, que j’attendais d’être instruit de vocabulaire, comme si je savais déjà que le jour viendrait où les choses et le monde trouveraient en ma bouche plus amples traductions."


SIMON JOHANNIN
L'été des charognes

"Son enterrement s'est fait dans le plus grand des hameaux du coin, le seul où il y a un cimetière et une église. Il y a même une cabine téléphonique qui plus tard a été transformée en toilette sèche quand la ligne a été coupée. Bien qu'on était tous très tristes pour la vieille, et aussi très inquiets de savoir chez qui irait la télé et comment on allait faire maintenant pour la regarder le dimanche, on était quand même assez contents parce qu'on allait pouvoir entrer pour la première fois dans la petite église à côté du clocher en béton armé. "

 "Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.
Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu'il faut pas l'emmerder ou glisser du couloir vers la chambre.
Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu'elle veut parce que c'est le plus juste, se tromper elle sait pas faire. "


ALEXEÏ IVANOV
Le dernier afghan

Traduction du russe par Raphaëlle Pache

"La ville de Batouïev vivait du chemin de fer : ses deux plus grosses entreprises étaient l’usine de locomotives diesel et Élektrotiaga, un combinat fabriquant des groupes propulseurs. Le train Leningrad-Oulan-Bator, qui changeait de numéro en Mongolie et allait ensuite jusqu’à Pékin, traversait la ville. On trouvait ainsi sur le marché de Batouïev des torrents de biens chinois et de produits d’occasion scandinaves."

"Pour son premier jour de congé, Guerman se rendit dans l’appartement sur l’Attelage. Ce jour de congé tombait le 1er mai. C’était une journée ample et paisible, tout ce que le monde avait de superflu semblait avoir été écarté. Les reflets bien nets des câbles tremblaient nerveusement sous la brise légère qui faisait onduler la surface lisse des flaques d’eau. Un œil sensible saisissait, en périphérie de son champ de vision, une illusion de verdure dans la couronne dénudée des arbres. Les ombres projetées par les gratte-ciel coupaient la perspective des Cheminots, et le tramway où Guerman avait pris place tantôt s’éclairait gaiement de l’intérieur, quand il traversait un intervalle ensoleillé, tantôt s’éteignait dans un demi-sommeil. La rame bringuebalait. Guerman regardait par la fenêtre. Sur le long quai mal entretenu qui bordait l’étang municipal, le tramway dépassa des gens marchant seuls ou par petits groupes. Le défilé du 1er Mai. Des bannières, des slogans qui pendouillaient sur leurs bandes d’étoffe rouge, des portraits de Lénine, des maquettes de décorations soviétiques flottaient à côté de Guerman sur fond d’espace aquatique. À travers le martèlement des roues, il entendait par moments des bribes de chants féminins discordants, à d’autres les puissantes orchestrations de marches militaires préenregistrées. "


HYE-YOUNG PYUN
La nuit du hibou

Traduction du coréen de Tae-Yeon Lee et Pascale Roux

 "Chang-ki contemplait souvent son reflet dans la vitre. Il était fasciné par sa silhouette aux contours imprécis, semblable à une ombre brouillée ou à un fantôme dans le vide. Aucun miroir, aucune autre surface réfléchissante ne pouvait lui renvoyer un reflet aussi parfait de lui-même. Son existence gagnait à être floutée."

 "In-su le croyait volontiers : il se souvenait des yeux pleins d’admiration de Monsieur Jin lorsqu’il regardait la forêt. Elle lui faisait du bien, disait-il souvent, il aimait y aller, ça lui changeait les idées. Pour In-su, c’était tout le contraire. Lorsqu’il regardait les arbres, qui grandissent imperceptiblement, avec leurs longues pulsations espacées de plusieurs siècles, il avait les paupières lourdes et se sentait accablé. "


JANE HARPER
Les survivants
Traduction de l'anglais (Australie) de David Fauquemberg

"Quelque part, une vague se brisa et la mer déferla, fraîche et même un peu froide contre les jambes de l’homme, son pétillement blanc encerclant ses mollets nus à elle. Il la vit baisser sa main libre pour ramener sa jupe au-dessus des genoux. L’air était voilé d’une fine brume et le tee-shirt de la femme collait à son dos et à sa taille."


 JAVIER CERCAS
Indépendance

Traduction de l'espagnol de Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon

" Melchor laisse la voiture dans un parking souterrain près de la Bibliothèque de Catalogne, il emprunte à pied la rue Hospital et bifurque à droite vers la rue Joaquín Costa. L’air est imprégné d’une forte odeur d’épices et, de part et d’autre de la rue, frémit une confusion multicolore de magasins tenus par des Indiens, des Pakistanais, des Arabes et des Africains. Il y a des siècles que Melchor n’a pas mis les pieds au Raval, l’ancien quartier chinois, au cœur de Barcelone."


 ALAIN SUPIOT
La justice au travail

"Depuis une quarantaine d’années, la foi dans l’ordre spontané du marché a poussé à « défaire méthodiquement » l’État social. Tel est le sens des « réformes structurelles » inlassablement promues par le FMI ou la Commission européenne. Elles consistent à privatiser ou paupériser les services publics ; à ouvrir à l’assurance privée les marchés très lucratifs de la santé et des pensions de retraite ; à soumettre les prestations familiales à des conditions de ressources, les faisant ainsi basculer de la solidarité vers la charité publique ; et à « libérer » le marché des « rigidités » héritées de la République sociale en matière de salaires ou de temps de travail. D’où la remise en cause de tous les statuts professionnels, dans la fonction publique comme dans le secteur privé, au profit d’une contractualisation généralisée, qui touche même aujourd’hui les préfets et les diplomates ou les professeurs d’université. L’une des grandes nouveautés en effet de la gouvernance par les nombres est de s’étendre à toutes les organisations et à tous les niveaux de la hiérarchie, dirigeants comme dirigés. Elle s’applique aussi bien à l’organisation des relations individuelles de travail qu’au fonctionnement de la machine administrative ou à celui des entreprises ou des chaînes d’approvisionnement ou de production. Toutes sont régies par des batteries d’objectifs et d’indicateurs de performance, conformément à l’imaginaire cybernétique qui vise, non plus à diriger les êtres humains, mais à les programmer, en sorte qu’à la façon des logiciels ils obéissent spontanément aux attentes du système. "

" le travail sous plateforme montre comment la gouvernance par les nombres fait ressurgir des liens d’allégeance et conduit à l’établissement de véritables chaînes d’irresponsabilité à l’échelle du globe. Cette résurgence de l’allégeance comme forme topique du lien social est un phénomène général, également manifeste dans les relations entre entreprises mères et sous-traitantes ou entre États hégémoniques et leurs vassaux.
Les mécanismes d’ajustement mutuel reposant sur des calculs d’utilité ne peuvent cependant extirper des sociétés humaines tout sentiment de solidarité. Défaire les solidarités édifiées sur la base démocratique de l’égale dignité des êtres humains ne peut conduire qu’au retour de solidarités fondées sur des sentiments d’appartenance communautaire, sur la religion, la race, la couleur de la peau ou l’orientation sexuelle. L’accroissement des revendications sociétales de reconnaissance de ces identités est ainsi allé de pair avec l’affaiblissement des revendications sociales de juste répartition des fruits du travail. La justice distributive recule au fur et à mesure de l’extension de ces luttes de reconnaissance, dont Ricœur a justement observé qu’elles nourrissaient "  un sentiment inguérissable de victimisation.""


DANIEL QUIROS
Pluie des ombres
Traduction de l'espagnol (Costa rica ) de Roland Faye

 " Il pleut. Il pleut et je n’arrive pas à dormir. C’est une malédiction pour moi que cette saison. Les pluies commencent et avec elles augmentent mes insomnies. Les gouttes tombent sur les plaques de zinc et c’est comme si entre les échos se dissimulaient toutes ces années mortes. Des visages et encore des visages, des sons épars, des conversations perdues entre les voûtes de l’inconscient. Peut-être les années se sont-elles étirées dans ma conscience, et le temps semble soudain vidé de cette impatience qui marque la jeunesse, quand tout paraît sur le fil de l’horizon des choses. Aujourd’hui, la vie m’a appris qu’il n’y a pas de réponse cachée dans les interstices du temps. Seulement ce silence. Cette vieillesse de merde. "

"Sur la place, une bande de gamins courait derrière un ballon de football. Ils avaient matérialisé les buts avec des livres d’école et des sacs à dos, des cages de fortune gardées par des gosses aux yeux perdus entre la forêt de jambes qui couraient sur la terre sèche, soulevant des nappes de poussière qui s’élevaient au milieu de leurs gros mots d’enfants des rues. "


DANIEL QUIROS
Eté rouge
Traduction de l'espagnol (Costa rica ) de Roland Faye

 "La poussière. Je déteste la poussière. À cette époque de l’année, elle recouvre tout, comme une toile d’araignée omniprésente. Elle se mélange à la sueur et transforme la peau du visage en masque noirâtre. J’ai beau me nettoyer souvent avec le mouchoir blanc que j’ai toujours dans ma poche de pantalon, je sens en permanence ma peau râpeuse sous cette couche de poussière qui m’incommode, ce goût de terre sur mes lèvres craquelées, alors que je n’ai de cesse de les humidifier avec ma langue. Le mieux à faire ici, c’est de passer la journée au bar de doña Eulalia, d’où on peut voir la mer, qui envoie de temps à autre une rafale de vent : avec une cigarette et une bière bien fraîche, une journée devient alors quelque chose d’à peu près supportable. "


  Le roman s’inscrit à la fois dans le genre policier et celui du thriller politique, et ceci avec deux visées critiques essentielles. Premièrement, comme un moyen de recouvrer la mémoire historique du Costa Rica et de poser la question de sa supposée neutralité dans la guerre qui opposa, au tout début des années quatre-vingt, les sandinistes nicaraguayens (arrivés au pouvoir après avoir renversé la dictature du dernier représentant de la dynastie Somoza, qui tenait le pays sous le joug depuis plusieurs décennies) aux « contras », les contre-révolutionnaires soutenus, encadrés et armés par les USA.
Deuxièmement, comme un moyen de remettre en cause l’instrumentalisation, durant les trente dernières années, de politiques socio-économiques basées sur le libre marché, lesquelles ont contribué, entre autres choses, à creuser les inégalités et à augmenter la criminalité et la violence.


CHRIS OFFUT
Les gens des collines

Traduction de l’anglais (États-Unis) de Anatole Pons-Reumaux

 "Le vieil homme marchait dans la colline avec un long bâton, repoussant la pomme de mai et la vergerette, en quête de ginseng. Celui-ci poussait bas, masqué par les fourrés. L’année d’avant, il en avait trouvé plusieurs plants dans cette zone, un emplacement idéal en raison des versants exposés à l’est, protégés du violent soleil d’après-midi. Les restes d’un orme en décomposition gisaient à proximité, encore un bon signe. Il s’arrêta pour reprendre son souffle. À quatre-vingt-un ans, il était l’homme le plus âgé de la communauté, le seul vieux à sa connaissance."

La page Chris Offut sur Lieux-dits


SERGIO RAMIREZ
Il pleut sur Managua

Traduction de l'espagnol (Nicaragua) de Roland Faye

 "La carrosserie de la Lada brûlait au moindre contact sous le soleil de plomb de midi, et quand, vêtu à nouveau de sa chemise à carreaux, l’inspecteur Morales s’installa au volant, ce fut comme si on le plongeait dans l’eau bouillante qui sert à plumer les volailles. C’était une bouffée de vapeur liquide qui lui embuait les yeux et menaçait de l’asphyxier. "

"C’était là une des rares occasions où le commissaire Selva avait recours aux vieux pseudonymes du temps de la guérilla, comme si ces moments d’impuissance, quand l’insatisfaction virait au cauchemar, arrachaient des tréfonds de l’oubli ces coutumes de la clandestinité. C’est alors que les pseudonymes ressurgissaient comme des pantins articulés qu’il fallait remonter pour qu’ils se mettent en marche, déconcertés et gauches, dans un paysage qui leur était inconnu. "


JANVIER T. CHANDO
La légende qui a inspiré un continent
L'Assassinat d'Augusto C. Sandino du Nicaragua et la Montée des Sandinistes et des Forces de Gauche en Amérique Latine

 "Il est facile de comprendre pourquoi Sandino est devenu un héros pour beaucoup au Nicaragua et dans une grande partie de l'Amérique Latine. Les gens ont vu en lui une figure de Robin des Bois qui s’opposait à la domination des riches élites du pays et de leurs seigneurs étrangers comme les États-Unis. Ce qu'ils ont également trouvé attachant, c'est le fait que même s'il s'opposait au contrôle Américain du Nicaragua, il aimait les Américains comme lui. Il était également physiquement imposant, et sa photo et sa silhouette, ainsi que le chapeau de cowboy surdimensionné qu'il aimait porter, sont devenus des symboles reconnaissables du Front de Libération nationale sandiniste fondé en 1961 par Carlos Fonseca et Tomás Borge, entre autres, et dirigé plus tard par Daniel Ortega."


MARKIYAN KAMYSH
La Zone

Traduction de l'ukrainien de Natalya Ivanishko

 "Pour moi, la Zone est mon lieu de détente. Elle remplace la mer, les Carpates, les terrils, la Turquie enduite de mojito frais et parsemée de putes bronzées. Une vingtaine de fois par an, j’y pars en visiteur clandestin. Je suis un stalker, un piéton, un passant, un idiot, appelez-moi comme vous voulez. On ne me remarque pas, mais je suis là. J’existe, un peu comme le rayonnement ionisant.
Je prépare mon sac à dos, je passe sous les barbelés puis je disparais dans la profondeur noire des forêts de Polésie, dans les trouées et les odeurs de pin. Je me fonds dans ces épaisseurs étourdissantes et personne jamais ne pourra m’y débusquer.
Les stalkers ne sont pas ceux qui cherchent des masques à gaz pour enfants dans des abris antibombe, ni ceux qui prennent en photo des immeubles dézingués et inachevés dans les quartiers-dortoirs. Ce sont des garçons et des filles qui n’ont pas honte de prendre leur sac à dos et de marcher sous une pluie froide jusqu’aux cités et villages abandonnés. Là-bas, ils savent comme moi qu’ils pourront se bourrer la gueule avec de la vodka bon marché, briser des vitres à coups de bouteilles vides, hurler des gros mots à tue-tête et se livrer à tout ce qui distingue les cités vivantes des cités mortes. Ils ne craignent pas la radiation et ne rechignent pas à boire l’eau des sources et des lacs empoisonnés ; ils font parfois de chouettes photos depuis les toits de Pripyat, publiées ensuite par National Geographic et par Forbes. "

" Tout en ingurgitant de l’alcool mélangé à l’eau des marais, on inspecte les étoiles, on fixe les braises et on se dit que cette Zone est la meilleure chose qui existe dans la nature. Le scénario de ces promenades est horriblement trivial : cheminer tranquillement, faire la chasse aux démons dans sa tête, avec l’espoir de glisser sous toutes les couettes du monde et de s’éteindre pour deux jours. Chez soi. Dans l’obscurité et la sérénité des rêves. Écraser les bosquets, traîner ses savates sur l’artère du chemin de fer oublié, envahi d’arbres, devenu le fief des loups depuis longtemps. Les traverses se sont transformées en cachettes pour les serpents et les sentiers parallèles appartiennent aux sangliers."


ROQUE DALTON
Les histoires interdites du petit Poucet

Traduction de l'espagnol (Salvador) de Pierre-Jean Cournet

 " San Salvador, le 5 mai 1884
À M. le Président de l'honorable junte de charité du Salvador.

Cher Monsieur ,

 ...Il serait également souhaitable que l'autorité concernée envoie ne serait-ce que deux policiers pour veiller à l'ordre dans le cimetière. La coutume d'amener les morts en fanfare, accompagnés de feux d'artifice et d'alcool, transforme la dernière demeure des défunts en lieu de beuveries et, par conséquent, de désordres.
Pourvu, M. le président, qu'un jour on puisse se défaire de ces habitudes qui révèlent le peu de respect que nous avons pour nos ancêtres !
En attendant, veuillez agréer la haute considération en laquelle vous tient votre dévoué serviteur.
Juan Aberle, Directeur du cimetière."


"En ce temps-là, les moeurs des fidèles étaient plutôt relâchées. Ainsi en attestait l'archevêque Pedro Cortez y Larraz déclarant, entre autres, que "l'indécence est si répandue qu'on dit et qu'il a été publiquement prêché que cette ville est la Sodome de ces provinces." Il est certain que la catastrophe (le dernier séisme) et la dépravation des habitants, d'une part, et le manque notoire d'une image de saint Patron, d'autre part, ont déterminé le curé de la paroisse, don Isidro Sicilia "ayant réputation d'être très sage et vertueux", à charger le maître Silvestre Antonio Garcia, troisième de l'Ordre Séraphique, de sculpter et peindre la superbe image que vénère aujourd'hui le peuple catholique salvadorien en sa sainte Cathédrale.

...pour cette raison ainsi que pour les précédentes, tenant compte que dans l'année dorée que nous vivons, où le premier satellite artificiel de la Terre survole les salons éthérés, non seulement les dépravations de tous types n'ont pas disparu de notre ville mais elles se sont élevées à un niveau industriel. De plus, étant parfaitement clair que nous sommes toujours aussi démunis face aux catastrophes telluriques (séismes sur les failles, éruptions volcaniques, inondations, etc.), le Cercle Littéraire Universitaire, en vertu des facultés qu'induit la concentration de talents,

DÉCLARE :

au peuple salvadorien et en particulier à la population catholique de la capitale, que le vénéré Patron de notre pays, connu dans les royaumes célestes comme le Sauveur du Monde, dont l'image a été sculptée dans du bois pour moraliser les moeurs et éradiquer les tremblements de terre, n'a servi ni à cela, ni à rien d'autre, sinon à remplir les poches des curés et de leurs coreligionnaires les plus proches sous prétexte d'offrir à Notre Seigneur son petit toit, son petit coussin, son petit carrosse, ses petites fêtes ; et encore quand il ne s'agit pas de lui refleurir sa petite couronne, de lui changer ses hardes pour d'autres qui ne puent pas autant la naphtaline, qui n'aient pas de broderies si monotones en or et en diamants ni des émeraudes et améthystes si vétustes, etc, etc.
Au vu de quoi le Cercle Littéraire Universitaire, en vertu de ses facultés, etc.

PROPOSE :

Au suprême gouvernement, à l'armée nationale, au Club de la presse, à 1'UGAASAL, à toute la citoyenneté salvadorienne :
1) De dégrader du rang de Patron National le Sauveur du Monde. Il sera ajouté un article sans dérogations à la constitution de la République qui interdira au pays d'avoir, dans l'avenir, tout patron de ce genre.
2) De changer le nom de notre République en adoptant de nouveau le phonème indigène "Cuzcatlan", lequel bien que laid et ringard à force de servir à baptiser les groupes de marimbas est au moins nôtre et appartient à nos ancêtres véritables.
3) De vendre aux enchères publiques l'image en bois dudit individu osant se faire adorer dans la cathédrale en construction (permanente et juteuse) avec son trousseau rituel et viatique, afin d'indemniser, au moins un peu, les préjudices moraux et matériels qu'il a causés pendant tant d'années à la bonne foi du peuple salvadorien. Avec le produit de la vente, on pourrait ouvrir un centre de réinsertion pour prostituées dans chaque département de la République, construire de nombreuses installations sportives pour éloigner la jeunesse du vice et, enfin, doter le Service de sismologie national d'instruments plus modernes qui permettraient un travail de prévention plus efficace face aux velléités de notre sous-sol.

Ainsi avons-nous parlé.

Goude baïe. " Avril 1959

"La Guerre est la continuation de la politique
par d'autres moyens et la politique est
seulement la quintessence de l'économie"

(éléments pour un poème)


 

 HORACIO CASTELLANOS MOYA
Moronga
Traduction de l'espagnol (Salvador) de René Solis

"J’ai atterri à midi, le deuxième dimanche de juin, à l’aéroport Ronald Reagan, bien que je m’étais promis à moi-même de ne jamais utiliser cet aéroport portant le nom d’un individu aussi ignorant et criminel, mais on sait bien que les principes ne font pas bon ménage avec les poches vides, et non seulement le billet était moins cher et le trajet vers la ville beaucoup plus commode que si j’étais arrivé à l’aéroport Dulles, mais encore, en fin de compte, me mettre à comparer lequel de Ronald Reagan ou de John Foster Dulles avait été le plus toxique et nocif pour l’humanité afin de décider quel billet me convenait le mieux aurait été une bêtise."


JAMES MEEK
Vers Calais, en Temps ordinaire

Traduction de l'anglais (Ecosse) de David Fauquemberg

Angleterre, 1348.
 "Le prêtre a dit que le lot des hommes n’était point de choisir leurs rêves ni d’en tirer profit, que les rêves s’offraient à nous tels des cerfs dans les ténèbres, tandis que nous dormions. Certaines gens parvenaient pourtant à diriger leurs rêves comme berger son troupeau, à les garder le jour aussi aisément que la nuit et à en tirer des richesses, comme un berger la laine de ses moutons. Ces gens-là, a dit le prêtre, on les nommait des écrivains. Ils étaient proches du Malin."

 "N’est-il pas invraisemblable qu’à l’heure même où nous sommes menacés par un mal qui pourrait bien éradiquer la majorité des humains, les militaires en compagnie desquels je voyage soient prêts à envisager un futur conflit entre survivants ?"


 HORACIO CASTELLANOS MOYA
La servante et le catcheur
Traduction de l'espagnol (Salvador) de René Solis

"Elle retourne vers le trottoir ; elle se demande de nouveau si c’est vraiment son petit-fils qu’elle a vu sur les barricades. Elle souhaite s’être trompée, mais une autre voix au-dedans d’elle lui dit que non, que c’était bien lui, même s’il avait le visage couvert. Et la chemise à carreaux et le pantalon en toile noire, comme ceux qu’elle lui repasse toutes les semaines. "

"La maison ne compte qu’une seule pièce, quelques mètres carrés où s’entassent le lit où elles dorment toutes les deux, une table, deux chaises, un réchaud à gaz à deux feux, et des cartons avec des vêtements, de la vaisselle et de la nourriture. Le sol est en terre battue, les murs sont faits de planches de bois et le toit est en tôle. Une des portes donne sur le trottoir et l’autre sur un petit espace, où se trouve la fosse qui leur sert de toilettes et aussi le lavoir partagé avec les trois autres baraques agglutinées sur ce flanc de colline. "


HORACIO CASTELLANOS MOYA
La diablesse dans le miroir
Traduction de l'espagnol (Salvador) de André Gabastou

 "Ah, la voilà enfin ! Viens avec moi voir comment elle est. Regarde ces superbes gerbes ! Celle-ci, c’est celle de l’agence de pub de Marito. Je te l’ai dit, ma belle, c’est la plus belle robe, elle est magnifique, on l’a très bien arrangée, même le petit trou à la tempe ne se voit presque plus. Quelle calamité, la vie ! "


LOUIS-FERDINAND CÉLINE
Guerre

 " J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête. "

 " De mon oreille on ne parlait jamais, c’était comme l’atrocité allemande, des choses pas acceptables, pas solubles, douteuses, pas convenables en somme, qui mettaient en peine la conception de remédiabilité de toutes choses de ce monde. J’étais trop malade, j’étais pas assez instruit surtout à l’époque pour déterminer dessus de ma tête très bourdonneuse l’ignominie dans leur comportement à mes vieux et à tous les espoirs, mais je sentais ça sur moi à chaque geste, chaque fois que je vais mal, comme une pieuvre bien gluante et lourde comme la merde, leur énorme optimiste, niaise, pourrie connerie, qu’ils rafistolaient envers et contre toutes les évidences à travers les hontes et les supplices intenses, extrêmes, saignants, hurlants sous les fenêtres mêmes de la pièce où nous bouffions, dans   mon drame à moi dont ils n’acceptaient même pas toutes les déchéances puisque les reconnaître c’était désespérer un peu du monde et de la vie et qu’ils ne voulaient désespérer de rien envers et contre tout, même de la guerre qui passait sous les fenêtres de M. Harnache à pleins bataillons et qu’on entendait ronfler encore à coups d’obus et plein d’échos dans toutes les vitres de la maison. Sur mon bras on ne tarissait pas d’éloges. Ça c’était une blessure plaisante sur laquelle l’optimisme pouvait se déchaîner. "


" C’est drôle y a des êtres comme ça ils sont chargés, ils arrivent de l’infini, viennent apporter devant vous leur grand barda de sentiments comme au marché. Ils se méfient pas, ils déballent n’importe comment leur marchandise. Ils savent pas comment présenter bien les choses. On a pas le temps de fouiller dans leurs affaires forcément, on passe, on se retourne pas, on est pressé soi-même. Ça doit leur faire du chagrin. Ils remballent peut-être ? Ils gaspillent ? Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’ils deviennent ? On n’en sait rien du tout. Ils repartent peut-être jusqu’à ce qu’il leur en reste plus ? Et alors où qu’ils vont ? C’est énorme la vie quand même. On se perd partout. "


AUGUSTO MONTERROSO
Fables à l'usage des brebis galeuses

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de Robert Amutio

"L'Âne et la Flûte
Depuis fort longtemps, à même le sol, se morfondait une Flûte, à laquelle plus personne ne s'intéressait, quand, un jour, l'Ane, qui venait à se promener par là, éternua violemment en la croisant, et lui fit émettre le plus doux des sons qu'ils eussent entendus de leur vie, c'est-à-dire de vie d'Ane et de Flûte.
Comme ils étaient incapables de comprendre ce qui s'était passé, — la rationalité n'étant pas leur fort, précisément tous deux y croyaient d'autant plus — ils se séparèrent précipitamment, honteux de ce que l'un et l'autre avait fait de mieux de toute leur triste existence."


ALDO ROMANO
Ne joue pas fort, mais loin
Fragments de jazz

Henri Texier: "Ces tournées en Afrique m'ont profondément marqué, je dirais même changé."

"Je pourrais reprendre à mon compte ces mots d'Henri. L'Afrique m'a changé, moi aussi. J'y ai côtoyé la vraie misère, dont on n'a même pas idée ici, et j'y ai découvert un peuple qui trouve la force intérieure d'être joyeux malgré tout. Quelle grande leçon pour un homme qui ne cesse de se plaindre ! Est-ce pour cette raison que la musique de notre trio est si joyeuse, elle aussi? Notre premier disque, sorti en 1995, fut un grand succès, succès qui doit beaucoup au carnet de photos de Guy Le Querrec. Son thème le plus célèbre, «Annobôn», incarne idéalement la magie du Trio africain. A la clarinette basse, Louis Sclavis y interprète merveilleusement une mélodie toute simple que m'avait inspirée une petite île africaine. Ce n'est sans doute pas un hasard si, vingt ans après, ce trio né de l'Afrique continue de jouer, quand les autres groupes que j'avais formés ne sont plus qu'un lointain souvenir..."

 

Aldo Romano sur Lieux-dits


RODRIGO REY ROSA
Manège
Traduction de l'espagnol (Guatemala) de Claude Nathalie Thomas

"Dans les années soixante, mon père qui approche aujourd’hui de ses quatre-vingts ans avait fait venir au Guatemala un étalon andalou, issu de l’écurie d’Alvaro Domecq, le Pregonero, encore inscrit dans le registre équestre comme le premier des pur-sang importés d’Espagne vers notre petite république. Ainsi, dans le milieu équestre très répandu au Guatemala, mon père avait la réputation d’être un précurseur en matière de chevaux espagnols et on lui rend encore aujourd’hui un certain hommage. "


RODRIGO REY ROSA
Pierres enchantées
Traduction de l'espagnol (Guatemala) de André Gabastou

 "Guatemala, Amérique centrale.
Le pays le plus beau, les gens les plus laids.
Guatemala. La petite république où la peine de mort n’a jamais été abolie, où le lynchage a été la seule manifestation d’organisation sociale qui ait perduré. Ciudad de Guatemala. Deux cents kilomètres carrés d’asphalte et de béton (produit par une seule famille jouissant d’un monopole tout au long du siècle dernier). Prototype de la ville dure, où les gens riches circulent dans des véhicules blindés et où les hommes d’affaires les plus en vue portent des gilets pare-balles. La métropole précolombienne qui finança la construction de grandes cités comme Tikal et Uaxactún — sur laquelle fut construite la ville actuelle — avait connu son expansion économique grâce au monopole de l’obsidienne, symbole de la dureté dans un monde qui ignorait l’usage du métal.
Ville plate, qui se dresse sur un plateau entouré de montagnes et creusé de ravins ou de gorges. Au sud-est, sur les flancs des montagnes bleues, il y a les forteresses des riches. Au nord et à l’ouest, les ravins ; et sur leurs pentes sombres, les faubourgs appelés limonadas, les décharges et les dépôts d’ordures, que des urubus pestilentiels survolent en bandes, « telles d’énormes cendres soulevées par le vent », comme l’a écrit un voyageur anglais, tandis que le sang qui s’écoule des abattoirs se mêle à l’eau des ruisseaux ou des égouts qui courent vers le fond des gorges, et tandis que les huttes de milliers de pauvres (cinq mille au kilomètre carré) glissent bon an mal an vers le fond à la suite des pluies torrentielles ou des tremblements de terre. "


ROGER LAHU & ERIC DEJAEGER
Contre tous chacaux
A tribute to Bob Morane

"L'antique locomotive cacochyme qui avait dû connaître l'époque de l'Empire anglais des Indes tirait en ahanant cinq wagons tout aussi anciens sur les contreforts de l'Himalaya. Le paysage que les voyageurs avaient le temps d'observer était d'une beauté renversante : des forêts remplies d'arbres en vrai bois, des plantations de plantes, un ciel bleu comme un ciel bleu. Toute la magie des Indes !
— Dites, commandant, ce tacot polyarthritique va tellement lentement qu'on ne sait même pas si on avance ou si on recule ! On a déjà croisé douze fois le même vieux zigoto enturbanné sur sa vache : je crois qu'il nous double et qu'il nous attend un peu ensuite ! On est pas prêts d'arriver chez votre copain mahajara à cette allure.
— Rajah, Bill, Maharajah, pas jara ! "

La page Roger Lahu sur Lieux-dits


JIM HARRISON
Sorcier
Traduction de l'anglais (Etats Unis) de Serge Lentz

 " La tempête ayant cassé de grosses branches, deux péquenots avaient eu des crises cardiaques en essayant de réparer les dégâts avant la fin de la tourmente. Diana avait dû se rendre à l’hôpital et, une fois de plus, Sorcier l’imaginait à califourchon sur des poitrines hirsutes, massant les cœurs de ses paumes pour ramener ses malades au royaume des tronçonneuses, du chômage, des enfants sales et des jardins minables disparaissant sous des carcasses de vieilles voitures… pour les ramener à la vie, quoi ! "

La page Jim Harrison sur Lieux-dits


JIM HARRISON
Une heure de jour en moins
Traduction de l'anglais (Etats Unis) de Brice Matthieussent

" Printemps : abattement,
automne : désespoir,
arrivée de l’hiver
la bruine au cœur
le poney attaché au poteau
téléphonique jour après jour jusqu’à ce qu’il ait
brouté
son cercle d’herbe, puis déplacé vers un autre
poteau,
un autre cercle : loin de s’installer peu à peu,
l’hiver
fond sur la terre,
masse de ciel barattée
en bourrasques grises :
du Manitoba le cerveau dilaté
du nord ; de la chaleur pour le cœur, la tête,
dans les plus petites choses – chaussettes sèches,
seins étranges, un soupçon de soleil
scintille au-dessus des ombres bleues
de la grange. "

 


 "De retour ici, dans les Absarokas, je m’éveille
à ces couloirs de lumière diffuse. Les grizzlis
se sont enfouis sous cette lumière qui tombe sur
la prairie d’altitude, en suivant un canyon
jusqu’au
fond de la vallée où les serpents à sonnette
dorment
aussi jusqu’à la mi-avril. Pendant ce temps nous
voyagerons vers la frontière avec les oiseaux.
Ce soir la lune est enflée et la montagne
que cet été j’ai vue transie d’orage
baigne maintenant dans une brume neigeuse."

La page Jim Harrison sur Lieux-dits


HARUKI MURAKAMI
Abandonner un chat

Traduction du japonnais de Hélène Morita
Illustrations de Emiliano Ponzi

"Je me souviens de son expression quand il avait découvert que la chatte abandonnée sur la plage était revenue à la maison avant nous : stupeur, puis admiration, et enfin soulagement. "

La page Haruki Murakami sur Lieux-dits


EDUARDO HALFON
Signor Hoffman

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de Albert Bensoussan

"Les oiseaux sont revenus. Les écureuils aussi. Les micoléons. Les ratons laveurs et les coatis, et ce qu’on appelle ici des tusas, des taupes très grosses et très savoureuses, quand bien sûr elles se laissent attraper.
Don Juan Martínez était accroupi près d’un de ses caféiers. Il parlait et ses mains semblaient travailler seules : elles enlevaient les feuilles mortes du sol, arrachaient des herbes et des feuilles malades. Iliana, à côté de moi, le laissait parler. Les oiseaux, señor Halfon, et les animaux avaient disparu. Cette colline que vous voyez était pelée, complètement rasée, sans le moindre arbre. Les gens avaient été obligés d’arracher les arbres sur leur terre pour semer du maïs. "


EDUARDO HALFON
Cancion

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de David Fauquemberg

 "Mon grand-père libanais n’était pas libanais. J’ai commencé à le découvrir ou à le comprendre il y a quelques années, à New York, alors que je cherchais des pistes et des documents concernant son fils aîné, Salomon, mort tout petit non pas dans un lac, comme on me l’avait raconté lorsque j’étais enfant, mais là-bas, dans une clinique privée de New York, et enterré dans l’un des cimetières de la ville. "


EDUARDO HALFON
Deuils

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de David Fauquemberg

"Mais don Isidoro réapparaissait toujours. Il surgissait de l’eau tout brun et resplendissant, les mains toujours chargées d’un mystérieux objet de terre cuite. Nous étions trop jeunes pour comprendre que don Isidoro récupérait au fond du lac des pièces archéologiques mayas, des jarres et des cruches précolombiennes, fabriquées peut-être par ses propres aïeux, qu’il vendait à l’un de mes oncles pour deux ou trois dollars. "

"Blanca nous resservit du café dans les deux tasses en étain. Elle alla remettre le pot sur le comal et resta plantée devant le feu de bois, ravivant les braises avec un éventail de palmes tressées. Le café avait goût de brume.
Je lui demandai quelle était cette soupe que le monsieur était en train de manger. C’est un pot-au-feu, dit-elle. Chirín, ça s’appelle. La spécialité locale. Je vis que le bouillon dans l’énorme cruche était rempli de morceaux de poisson, de carottes, d’épis de maïs coupés en deux, de crabes entiers. Délicieux, murmura le vieux sans me regarder, ses mains écartelant les fines pinces d’un crabe. Et en écoutant le vieux aspirer le contenu des pinces, je me dis que tous ces poissons et ces fruits de mer avaient été pêchés sur place, et que le vieux était en train d’aspirer l’eau toxique du lac."


ERRI DE LUCA
ALESSANDRO MENDINI
Diables gardiens

Traduction de l'italien de Danièle Valin

 

 "Je marchais sur les rochers bas. Au creux des baies paisibles, j’ai revu dans l’eau marine le bleu étalé par Giotto sur les fresques de la chapelle des Scrovegni. C’est un bleu pris à la mer et donné au ciel, un bleu qui demande au ciel d’être comme ça. Pour le réaliser, Giotto a utilisé du silicate de sodium et d’aluminium. Les peintres l’appellent bleu outremer. Il était dans les reflets des baies à Lampedusa. C’était le bleu navigué à l’aveuglette, sans eau ni provisions, sans où ni quand. Lampedusa est l’outremer bleu des voyages suspendus à un fil de cerf-volant. "

La page de Erri De Luca sur Lieux-dits


"Quelque chose de moi-même se trouvait émietté dans les pages des histoires des autres. La littérature a été chaque fois pour moi l’entrée dans une ville nouvelle, chez d’autres. J’étais et je suis un lecteur convié sans invitation directe. C’est pourquoi les rencontres et les conflits avec des détraqués, des crapules selon mon point de vue m’ont été utiles. Chacun m’a laissé son petit bout de tissu que j’ai retourné et cousu pour rapiécer mon vêtement. L’animal arlequin de la page d’à côté, c’est moi."


"Albert Camus participa à une rencontre avec des étudiants de Stockholm deux jours après avoir reçu le prix Nobel. On était en 1957. En Algérie, où il était né et où il avait grandi, coulait le sang d’une guerre de libération de la domination française. Un étudiant algérien l’interrogea sur le caractère juste de cette guerre. Camus répondit : « En ce moment, on lance des bombes sur les trams d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces trams. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. "

 "Lancer des bombes sur des trams entre en revanche dans le registre de l’infamie. Je suis avec la mère de Camus, avec les personnes qui, dans le violent combat d’une guerre, sortent faire leurs courses, montent dans un moyen de transport public, essaient de continuer héroïquement leur existence menacée. Les Russes ont un proverbe amer : « On coupe du bois, des éclats volent. » Les éclats sont toutes les vies balayées par le déboisement. C’est sans doute pour ça qu’ils n’ont eu aucun scrupule à bombarder les hôpitaux d’Alep. Soixante ans se sont écoulés depuis la réponse d’Albert Camus à un étudiant dans une salle de Stockholm. Elle reste encore pour moi le dernier mot."


 "À la brève flambée émotive fait suite la marée basse de repli dans sa propre coquille. Sur le sable, il reste des câbles défibrés, des troncs blanchis, des corps de noyés, de bombardés dans leur maison. Les vagues se sont retirées, il reste le rond laissé par le verre sur la table, tandis que le balai retire ses débris par terre."



MIGUEL ANGEL ASTURIAS
Légendes du Guatemala

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de Francis de Miomandre

"L'haleine des arbres éloigne les montagnes, où le chemin ondule comme un filet de fumée, la nuit tombe, les oranges surnagent, on perçoit le moindre écho, si profonde est la répercussion, dans le paysage somnolent, d'une feuille qui tombe ou d'un oiseau qui chante, et le Coucou des Rêves s'éveille dans l'âme."

"Une chronologie lente, sable de cataclysmes secoué à travers les pierres que la vérole des inscriptions corrompait comme la bave de l'hiver, avait corrompu le bois qui conservait les fastes végétaux de la chronologie des hommes peints, faisant oublier aux habitants ce qu'ils étaient en réalité : une création fictive, un amusement des dieux, et leur permettait de se croire immortels."

La page de Miguel Angel Asturias sur lieux-dits


 

MIGUEL ANGEL ASTURIAS
Le pape vert

Traduction de l'espagnol (Guatemala) de Francis de Miomandre

La famille de mulâtres s’est accrochée avec tous ses enfants au petit lopin planté de guineyo (bananes). Mais ce fut en vain,. On les en a arrachés, on les a foulés aux pieds, on les a mis en pièces. Ils se sont accrochés au ranche. Mais ce fut en vain. Le ranch a brûlé avec leurs hardes, leurs images pieuses, et leurs outils. Ils se sont accrochés aux cendres. Mais ce fut en vain. Une vingtaine d’énergumènes, sous les ordres d’un contremaître rouquin, les expulsa à coup de fouet.

La page de Miguel Angel Asturias sur lieux-dits


GUNTHER ANDERS
L'Obsolescence de l'homme (1956)

Traduction de l'allemand de Christophe David

"Ne pas manquer un seul jour de sauter sur la moindre occasion d’ouvrir les yeux à nos voisins et de leur faire saisir qu’en soutenant les mouvements politiques qui interviennent en faveur de la production de moyens d’anéantissement ou simplement de la puissance atomique multilatérale, ils augmentent le danger et se rendent eux-mêmes dès à présent coupables, puisque le soutien à ces groupes est déjà une « collaboration » aux engins d’anéantissement."

"Nous ne sommes plus des « agents » mais seulement des collaborateurs. La finalité de notre activité a été démantelée : c'est pourquoi nous vivons sans avenir, sans comprendre que l'avenir disparaît, et donc « aveugles à l'apocalypse ».
Tout le monde sait que notre façon d'agir et donc de travailler a aujourd'hui fondamentalement changé. À l'exception de quelques survivances dépourvues de signification, le travail est devenu une « collaboration » organisée et imposée par l'entreprise. J'insiste bien sur le fait que cette contrainte est imposée par « l'entreprise », car si le travail solitaire n'a certes jamais constitué l'essentiel du travail humain, ce dont il s'agit désormais n'est justement plus de travailler avec les autres, mais d'être au service de l'entreprise (à laquelle celui qui travaille doit allégeance alors qu'il ne peut même pas, lui, se la représenter dans sa totalité), entreprise dont les autres employés ne sont eux-mêmes que des rouages."


"L'« instrumentalisation » règne partout : dans les pays qui imposent le conformisme par la violence, et aussi dans ceux qui l'obtiennent en douceur. Comme c'est bien sûr dans les pays totalitaires que ce phénomène est le plus clair, je prendrai, pour illustrer ce qu'est l'« instrumentalisation », l'exemple d'un comportement typiquement totalitaire.
Au cours des procès où l'on a jugé les « crimes contre l'humanité », on a très souvent constaté que les accusés étaient vexés, consternés, voire indignés qu'on leur demande « personnellement » des comptes pour les mauvais traitements infligés à ceux qu'ils avaient effectivement maltraités et pour les meurtres de ceux qu'ils avalent effectivement tués. Il serait absolument erroné de ne voir dans ces accusés que des cas de déshumanisation et d'entêtement extrêmes. Ce n'est pas « bien qu'ils aient collaboré », mais le plus souvent « parce qu'ils ont seulement collaboré » qu'ils se sont révélés incapables de repentir, de honte, ou même de la moindre réaction morale. C'est parfois précisément « parce qu'ils avaient collaboré », autrement dit parce que pour eux, « être moral », c'était nécessairement se conduire d'une façon complètement « instrumentalisée », qu'ils avaient bonne conscience (d'avoir personnellement « collaboré »). "

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. "


FLORENT BUSSY
Günther Anders et nos catastrophes

" Anders nous fait comprendre qu’il ne saurait y avoir de salut dans l’obsolescence déclarée de l’humanité de l’homme au profit de la tutelle scientifique et technique exercée sur la vie. Et qu’il convient de préserver ce qui est au cœur de notre humanité, ce qui fait de nous des êtres complets et non des êtres robotisés : la vie émotionnelle, la responsabilité, l’autonomie de la pensée et de l’action. "

"Qu’on détruise la vie ou qu’on détruise l’humanité, il s’agit bien de catastrophes totales. L’histoire ne peut plus être la même après de tels événements, et la hantise collective devrait être qu’ils se prolongent : « L’assombrissement dans lequel nous plongeons par ce retour en arrière n’a de valeur que si nous savons l’exploiter et le muer en autre chose. Nous devons le muer [...] en la résolution de lutter contre ses possibles répétitions.» ( Nous, fils d'Eichmann. Günther Anders) . Nous devons pour cela savoir ce qui a conduit à ces catastrophes (« nous mettre en quête des présupposés de ce qui s’est produit une fois, donc repérer sans ambiguïté ce qu’il nous faut vraiment combattre »), afin de nous opposer à leur répétition. Si l’on rapporte ces catastrophes uniquement à la domination des idéologies (totalitaire dans le cas du nazisme, opposition des blocs pour les bombes atomiques), dont on serait sorti depuis la fin du communisme soviétique, on ignore que leur possibilité est inscrite au cœur même de notre modernité technique, un système qui « est devenu notre destin à tous » et qui rend « possible et même vraisemblable la répétition du monstrueux ».


GUILLAUME FABUREL
Pour en finir avec les grandes villes.
Manifeste pour une société écologique post-urbaine

« L’autonomie – la vraie liberté – est l’autolimitation nécessaire non seulement dans les règles de conduite intrasociale, mais dans les règles que nous adoptons dans notre conduite à l’égard de l’environnement. » Cornelius Castoriadis, « La force révolutionnaire de l’écologie », entretien de 1992

"On ne combat pas la subordination de nos vies à coups de pistes cyclables et de micro-fermes urbaines, de toitures végétalisées et d’écoquartiers numérisés, de « permis de végétaliser » et de sit-in annoncés. À quel moment la concentration capitalistique des activités économiques dans les grandes aires urbaines, donc la détermination de nos existences par la polarisation de l’emploi et toutes les grandes politiques d’aménagement, va-t-elle enfin être questionnée avec un peu de lucidité ?"

" L’ensemble de l’espace national est zébré d’initiatives déployant d’autres formes de vie que celle de la densité artificielle. Mais ce mouvement comporte un risque : il ne faudrait pas que les lieux ainsi en voie active de repeuplement se mettent à ressembler rapidement à ce que l’on a pourtant cherché à quitter, et que les néoruraux·ales contaminent, par une sorte de colonialité, les campagnes avec des habitudes des modes de vie métropolitains.

 


JURICA PAVICIC
L'eau rouge

Traduction du croate de Olivier Lannuzel

" Entre-temps, le soleil s’est couché sur les gorges de la Prosika. Des petits bateaux commencent à sortir du port dans le crépuscule. Les villageois partent pêcher à la traîne à la nuit tombée. Canots et tartanes glissent avec légèreté sur l’eau lisse et sombre comme l’encre, et l’on entend dans la baie le léger ronflement continu des diesels."

"1991. Des images de chars, de réfugiés et de soldats en tenue de camouflage alternent à l’écran, pendant que le présentateur, sur un ton grave et dramatique, expose le rapport du jour.
Les nouvelles sont terribles, ça empire de jour en jour. L’alerte aérienne a retenti trois fois depuis ce matin à Osijek et à Đakovo. À Šibenik, des combats se sont déroulés sur le pont à l’entrée de la ville. Aucun bulletin d’information, ni celui du matin ni celui de la mi-journée, ne fait plus état de la situation à Drniš.Ils ont maintenant assez d’expérience pour savoir ce que cela signifie. Drniš, ont-ils compris, est tombé, mais la télévision ne veut pas le dire.
Les images des combats à Šibenik défilent sur l’écran. Des chars stationnent à l’entrée du pont, près d’un ancien motel, et tirent au canon sur la ville. Le reportage montre le chaos dans les rues, des maisons qui brûlent et des tuiles éparpillées sur le sol. La caméra glisse son œil inquisiteur dans un mur éventré. On découvre les restes d’une salle de concert défoncée : des sièges renversés pêle-mêle, un lustre écrasé. Un piano sur lequel un morceau du plafond est tombé. Et partout du verre, beaucoup de verre."


Charge de Nikola Šubić Zrinski lors du siège de Szigetvár, 1566.
Johann Peter Krafft


JACQUES RANCIERE
Les trente inglorieuses

"Le conflit politique n'est pas seulement une opposition de forces dotées de volontés divergentes ; il est une opposition de mondes - un monde de l'égalité et un monde de l'inégalité -, impliquant des manières différentes de construire un temps et un espace communs."

"Cette foi inégalitaire qui cimente la classe dominante s'est étalée au grand jour dans la gestion de la pandémie. Le gouvernement a d'emblée supposé que les gens n'allaient pas comprendre qu'il fallait porter des masques, faire des tests, se faire vacciner, etc. Il a fait traîner chaque étape au motif que les Français n'étaient pas prêts, qu'il fallait y aller doucement avec eux, leur expliquer patiemment. Ils ont perdu du temps et dépensé de l'argent à des campagnes pédagogiques débiles destinées à nous apprivoiser comme des petits enfants."


"Il n'y a pas de crise ou de malaise de la démocratie. Il y a et il y aura de plus en plus l'évidence de l'écart entre ce qu'elle signifie et ce à quoi on veut la réduire."

"C'est toujours la même grosse ficelle qui consiste à dire que, si nos États sont de plus en plus autoritaires et nos sociétés de plus en plus inégalitaires, c'est en raison de la pression exercée par les plus pauvres qui sont bien sûr les plus ignorants et qui, en bons primitifs, veulent des chefs, de l'autorité, de l'exclusion, etc. On fait comme si Trump, Salvini, Bolsonaro, Kaczynski, Orban et leurs semblables étaient l'émanation d'un petit peuple souffrant et révolté contre les élites. Or ils sont l'expression directe de l'oligarchie économique, de la classe politicienne, des forces sociales conservatrices et des institutions autoritaires (armée, police, Églises). Que cette oligarchie s'appuie par ailleurs sur toutes les formes de supériorité que notre société laisse à ceux qu'elle infériorise (des travailleurs sur les chômeurs, des blancs sur les basanés, des hommes sur les femmes, des habitants des provinces profondes sur les esprits légers des métropoles, des gens « normaux » sur les pas normaux, etc.), c'est certain. Mais ce n'est pas une raison pour mettre les choses la tête en bas : les pouvoirs autoritaires, corrompus et criminels qui dominent aujourd'hui le monde le font d'abord avec l'appui des nantis et des notables, pas avec celui des déshérités."

La page Jacques Rancière sur Lieux-dits


JON KALMAN STEFANSSON
A la mesure de l'univers : Chronique familiale
Traduction de l'islandais de Eric Boury

"Que ce point soit bien clair avant de poursuivre pour nous engager plus loin et entrer plus profondément dans ce que nous ne comprenons pas, ne maîtrisons pas, mais que nous désirons, redoutons, et dont nous regrettons l’absence, il faut que ce point soit bien clair afin d’avoir en main ne serait-ce qu’une donnée tangible : Nous sommes à Keflavík. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d’habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. "

La Page Jon Kalman Stefansson sur Lieux-dits


JON KALMAN STEFANSSON
Ton absence n'est que ténèbres
Traduction de l'islandais de Eric Boury

"Les environs de Keflavík sont jolis, a un jour confié à Eiríkur son oncle Páll, peut-être parce qu’on a parfois l’impression que ce n’est pas un paysage, mais seulement du vent, de l’espace et des goélands. "

 "Trois jours plus tard, ils roulent vers le nord avec le cercueil. Sur le pick-up de Halldór. Il est seul dans l’habitacle, Skúli, Páll et Eiríkur sont assis sur un épais matelas posé à même la plateforme, à l’abri de la cabine, tout le trajet, cinq heures durant, comme pour veiller Hafrún ou lui tenir compagnie. La neige se déverse sur eux quand ils traversent la lande de Holtavörðuheiði, Eiríkur est tellement transi qu’il se change presque en stalactite."


RAGNAR JONASSON
Dix âmes, pas plus

Traduction de l'islandais de Jean-Christophe Salaün

"Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie. "


PHILIPPE De JONCKHEERE
Je ne me souviens plus

"Je ne me souviens plus, d’une fois sur l’autre, de la recette de la pâte à crêpes. Je suis chaque fois contraint d’aller la regarder sur internet. C’est quand même bien pratique internet. Ne serait-ce que pour la recette de la pâte à crêpes. Il en va de même pour les clafoutis. Et pour le clafoutis aussi c’est bien pratique internet."


JACQUES JOSSE
Des escapades rouge et noir

"Je rentre au bercail peu avant minuit, retrouvant mes papiers là où je les avais abandonnés, en vrac, sur le bureau dans la chambre.
J'ouvre la baie vitrée qui donne sur le balcon. En bas, au Bardac, les irréductibles, les passionnés s'égaient en terrasse. Ils ont encore une bonne heure devant eux.
Notant rapidement les imprévus, déambulations et improvisations de la journée, je m'aperçois que je n'ai, aujourd'hui encore, adressé la parole à personne. Même pas au cavalier gris qui m'a pourtant offert la sienne sur les berges de la rivière. Et cela me désole profondément."

La page Jacques Josse sur Lieux-dits


ERIC VUILLARD
Une sortie honorable

"Il releva la tête. Regarda l’hémicycle. À ce moment, son grand visage s’écarquilla. Et il sembla que l’expression “élu du peuple” voulait parfois dire quelque chose."

"Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort."

La page Eric Vuillard sur Lieux-dits

 


MICHEL DUGUÉ
Veille

"Il y a la présence de l'eau
insistante encore accrue
par le bruit des gouttières
si proche d'un silence
qu'on croit que les mots du poème
accueillent jusqu'à perdre leur sens.

Entre eux quelque chose se construit
du jour pluvieux à ce corps léger
dont le mouvement ressemble
à de la lumière."

La page Michel Dugué sur Lieux-dits



Ma "tournée" Amérique du sud se termine ce soir. Parmi les 14 pays d'Amérique du sud ( Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Guyana, Guyane française, Îles Falkland, Paraguay, Pérou, Surinam, Uruguay,Venezuela ), seuls le Guyana et le Surinam ne m'ont pas proposé le moindre livre traduit. Quant à la Guyanne et les îles Falklands (ou Malouines), je lirai leurs écrivains en tant qu'auteurs français et anglais ou j'attendrai qu'elles se libèrent des pays qui les "possèdent" encore. ( La France et le Royaume-Uni). Sans guerre si possible.


MONICA OJEDA
Mâchoires

Traduction de l'espagnol (Equateur) de Alba-Marina Escalón

"Avec le début des pluies et la marée montante, le bâtiment était devenu le lieu de passage des grands serpents aux couleurs vives, des chauves-souris, des grillons et surtout des grenouilles et des lézards. « Il faut faire attention aux serpents », dit Ximena, mais Annelise aimait les reptiles. « J’aime les reptiles », avait-elle dit quand Fernanda, pour relever un défi, avait dû s’allonger par terre alors qu’à côté ondulait un serpent à rayures jaunes. Parfois, la pluie formait de petites cascades sur les marches que dévalait Natalia lorsque le défi consistait à tomber théâtralement du deuxième au premier étage, mais elles savaient braver l’eau sauvage et faire entendre leur voix par-dessus le bourdonnement des insectes."


HENRI MICHAUX
Ecuador

 Ecuador est le journal d'un voyage qu 'Henri Michaux a entrepris à travers les Andes en 1928, les montagnes de l'Equateur et les forêts du Brésil pour arriver un an plus tard à l'embouchure de l'Amazone.

"Jeudi 1er mars.
L'Équateur est traversé par des rivières chocolat. J'en ai longé une tout le jour. Ces rivières consomment beaucoup de terres en passant. Il leur arrive plus d'une fois de tomber de haut. Tombant, elle semble poussière ; en bas fumée, fumée d'asphyxie, en haut cacao bouillant. Ce rio est le Pastaza. "

"RETOUR A QUITO (Il s'agit des hauts plateaux)
Lundi 12 mars.
L'Équateur est pauvre et pelé.
Des bosses ! et la terre couleur d'ecchymoses
On noire comme la truffe.
Des chemins aigus, bordés de plumeaux.
Au-dessus un ciel boueux
Puis tout à coup en l'air le lys très pur d'un haut volcan. "


PABLO FAJARDO. SOPHIE TARDY-JOUBERT. DAMIEN ROUDEAU
TEXACO. Et pourtant nous vaincrons
(Equateur)

Pendant vingt ans, la compagnie Texaco a exploité l’or noir en Amazonie équatorienne. En 1993, le pétrolier américain a quitté le pays en laissant derrière lui l’une des pires catastrophes écologiques et humaines au monde.
Emmenés par l’avocat Pablo Fajardo, 30 000 habitants se battent en justice depuis vingt-cinq ans pour obtenir réparation. Leur combat, réplique de David contre Goliath, est l’un des plus méconnus et des plus importants de notre époque.




JUAN GABRIEL VASQUEZ
Le corps des ruines

Traduction de l'espagnol (Colombie) de Isabelle Gugnon


"J’ai songé que ce n’était pas la première fois que quelqu’un sortait de ma vie par ma faute, à cause de mon penchant pour la solitude et le silence, de mes effacements parfois injustifiables, de mon incapacité à entretenir mes relations (même celles avec des gens que j’aime ou qui m’intéressent vraiment). Cela a toujours été mon plus grand défaut, qui m’a causé plus d’une déception et a déçu plus d’une personne. Je ne peux cependant pas y remédier, car nul ne change sa nature par la simple force de sa volonté. "

"La jalousie et l’envie font tourner le monde. La moitié de nos décisions sont motivées par des émotions aussi élémentaires que l’envie et la jalousie. Le sentiment d’humiliation, le ressentiment, l’insatisfaction sexuelle, le complexe d’infériorité sont les moteurs de l’Histoire, mon cher patient. En ce moment même, quelqu’un est en train de prendre une résolution qui nous affecte tous les deux, pour des raisons semblables à celles que je viens d’énumérer : nuire à un ennemi, se venger d’un affront, impressionner une femme et coucher avec elle. Le monde est ainsi fait. "


GABRIEL GARCIA MARQUEZ
Les Funérailles de la Grande Mémé

Traduction de l'espagnol (Colombie) de Claude Couffon

"La sieste du mardi

"Le train sortit du trépidant corridor de roches vermeilles, pénétra dans les plantations de bananiers, symétriques et interminables ; l'air devint alors humide et on ne sentit plus la brise marine. Une épaisse fumée suffocante entra par la portière de la voiture. Dans le petit chemin parallèle à la voie ferrée, des bœufs tiraient des charrettes chargées de régimes de bananes vertes. De l'autre côté, sur des terres capricieusement soustraites aux cultures, on voyait des bureaux avec des ventilateurs électriques, des bâtiments de brique rouge et des résidences avec des chaises et des tables blanches sur les terrasses au milieu de palmiers et de rosiers poussiéreux. Il était onze heures du matin et le soleil ne dardait pas encore.

-Tu ferais mieux de remonter la vitre, dit la femme Tu vas avoir du charbon plein les cheveux.

La fillette obéit mais le store rouillé resta bloqué."

Gabriel Garcia Marquez sur Lieux-dits


EVELIO ROSERO
Le carnaval des innocents
Traduction de l'espagnol (Colombie ) de François Gaudry

"Le gouverneur Cántaro et le général Aipe ne vont pas tarder à prendre des mesures, argumentait Matías Serrano. Ils ne vont pas vous permettre de faire ce qui vous chante de Simón Bolívar et encore moins sur un char de carnaval. Dans un livre, ce serait différent, personne ne lit ; mais, sur un char de carnaval, cela porte un nom : irrespect à l’égard du père de la patrie, et pour ces oiseaux-là c’est pire que de bafouer le bouclier, le drapeau et l’hymne national, trois personnes distinctes en un seul vrai dieu. Ce sera désastreux. Toute la loi sera mobilisée pour pulvériser votre char, vous enfermer, et, si vous insistez, vous infliger une raclée exemplaire."


EVELIO ROSERO
Les armées

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de François Gaudry

 "Le silence de l’après-midi envahit le verger, se fait dur, secret, comme s’il faisait nuit et que le monde entier dormait. L’atmosphère devient irrespirable, il va peut-être pleuvoir ce soir, une sourde inquiétude s’empare de tout, non seulement de l’âme humaine mais des plantes, des chats qui guettent alentour, des poissons immobiles, c’est comme si on n’était pas chez soi, comme si on se trouvait en pleine rue, à portée de toutes les armes, sans défense, sans le moindre mur pour protéger le corps et l’âme. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Je vais mourir ? "


HECTOR ABAD
L'oubli que nous serons

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de Albert Bensoussan

"Je me rappelais que mon père m’avait très souvent dit que tout être humain, la personnalité de chacun, est comme un cube posé sur une table. Il y a une face que nous pouvons tous voir (celle du dessus) ; des faces que certains peuvent voir et d’autres pas, et si nous nous efforçons nous pouvons les voir aussi nous-mêmes (celles des côtés) ; une face que nous sommes seuls à voir (celle qui est devant nous) ; et une face cachée à tout le monde, aux autres et à nous-mêmes (la face du dessous). Ouvrir le tiroir d’un mort, c’est comme plonger sur cette face qui n’est visible que pour lui et que lui seul voulait voir, la face qu’il protégeait des autres : celle de son intimité."

"Nous avons tous dans notre vie des zones d’ombre. Pas nécessairement des zones honteuses ; il est même possible qu’elles soient la part de notre histoire dont nous sommes le plus fiers, celles qui nous font penser au bout du compte que notre passage sur terre est justifié, mais que, comme elles font partie de notre intimité la plus secrète, nous ne voulons partager avec personne. "


MANUEL ZAPATA OLIVELLA
 Lève-toi mulâtre !

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de Claude Bourguignon et Claude Couffon

"Le bâtard africain, pour moi, était autre chose que le fruit de spéculations littéraires. J’étais né du croisement de races multiples, et sentais en moi le potentiel créateur d’un jeune homme qui aspirait à se faire une place sur son propre sol, sans être obligé de courber l’échine devant un maître ou un patron étranger."

"La différence de races, fondement hiérarchique des sociétés latino-américaines, établit une échelle très subtile pour donner un code précis de l’ethnie blanche, indienne ou noire, ainsi que du degré de métissage. Les termes discriminatoires abondent, comme le prouve cette liste du Musée National de Mexico :
Espagnol et Indienne, métis
Métisse et Espagnol, castizo
Castizo et Espagnole, espagnol
Espagnol et Noire, mulâtre
Mulâtresse et Espagnol, quarteron
Quarteron et Espagnole, quinteron
Quinteron et Indienne, zambo
Espagnol et quinteronne, requinteron
Espagnol et requinteronne, blanc
Métis et Indienne, cholo
Mulâtre et Indienne, chino
Espagnol et china, quarteron de chino
Noir et Indienne, zambo de indio
Noir et mulâtresse, zambo.
A Carthagène, où convergent Indiens, Espagnols et Noirs, la société coloniale devint un mélange de races."


" En Amérique, le colonisateur européen, en essayant d’imprimer ici et là le sceau du catholicisme, avait compris l’utilité du mécanisme carnavalesque, c’est-à-dire d’un carnaval chrétien qui lui permettrait de mieux maîtriser les Noirs, les Indiens, les mulâtres et les métis rebelles à leur travail exténuant. Entre deux prières, deux coups de fouet et deux roulements de tambour, on se mit à autoriser, après l’abstinence du carême, certaines réjouissances surveillées. A mon avis, l’équation libertinage-répression est à la base des carnavals d’Amérique. "


MARIO MENDOZA
Seul le prix du sang

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de Jacques Aubergy

" Lui, en réalité, il était Lazare parcourant les rues d’une ville qui n’était plus la sienne, une ville impénétrable, dégradante, cruelle, despote, qui ne permettait aucune attitude affectueuse ni généreuse. Bogota était une ville constamment sur le pied de guerre, prête au combat, agressive, militarisée. Celui qui s’en approchait en se montrant faible et pusillanime était immédiatement éliminé ou, dans le meilleur des cas, mutilé à jamais. La seule façon de vivre restant debout, c’était de l’affronter, de l’attaquer, d’accepter le corps à corps. ”


MARIO MENDOZA
Satanas

Traduction de l'espagnol (Colombie ) de Cyril Gay

"Le ciel s’obscurcit et au loin, au-dessus des boutiques de la Carrera 10, des nuages rouges et pourpres sont la dernière trace de lumière qui s’estompe à l’ouest. Plusieurs prostituées de bas étage, mal fringuées, abordent les passants qui les observent avec curiosité. Des chiffonniers poussent leur chariot de bois et tendent parfois la main pour demander de l’argent à ceux qui attendent le bus pour rentrer chez eux. Andrés traverse la foule comme s’il était dans une autre dimension, étranger au bruit et à l’agitation de la rue. "


FERNANDO BOTERO

"La peinture doit être une interprétation de la nature, avec des formes et des couleurs sur une surface simple, qui a pour but de donner du plaisir: toute une philosophie essentielle et vraie..."

La page Fernando Botero sur Lieux-dits


SANTIAGO GAMBOA
Prières nocturnes
Traduction de l'espagnol (Colombie ) de François Gaudry

 "Nous habitions dans le quartier de Santa Ana, pas le Santa Ana d’en haut, où vivent les riches, mais entre la 7e et la 9e rues, à cette époque un mélange de classe moyenne en déclin et de “classe inférieure supérieure”, ce qui revient à dire : le condensé le plus pur d’arrivisme, de complexes et de ressentiment social. Je ne sais pas, je suis peut-être injuste, mais c’est le souvenir que j’en garde. Nous n’étions pas une famille heureuse et, comme dans le roman de Tolstoï, elle était malheureuse à sa façon, bien qu’en y repensant sa seule originalité tenait à la manière dont elle mettait en scène sa frustration et son ressentiment. C’est donc là que je suis né. Dans une maison d’un étage, vieille et laide comme toutes celles du quartier. Près d’un canal d’eaux noires."

"Je suis allé au parc, j’ai sauté de l’autre côté du canal et je me suis planté devant le mur. Je l’ai observé un instant, j’ai pris la bombe noire, je l’ai agitée et le son de la bille m’a fait frémir, donné le vertige. Alors j’ai tracé sur le mur une ligne droite d’environ quatre mètres, puis une deuxième, parallèle. Avec le jaune j’ai dessiné une grosse vague et avec le rouge j’ai rempli les vides qui ont ressemblé à de gros ventres. Je me suis reculé pour contempler l’ensemble. J’étais ému. Je suis revenu devant le mur et j’ai dessiné des pointes de flèches courbes et une ombre jaune, et les couleurs superposées ont produit des brillances étranges... "


 "Ce qu’il y a, c’est que la Colombie est un pays jeune, très jeune, qui cherche encore son langage. Ce que tu vois en Europe, cette paix d’aujourd’hui, a coûté deux mille ans de guerre, de sang, de torture et de cruauté. Quand les nations d’Europe avaient l’âge de la Colombie, elles étaient ennemies et chaque fois qu’elles s’affrontaient, des fleuves de sang coulaient, des lagunes, des estuaires, des baies de sang. La dernière guerre européenne a fait cinquante-quatre millions de morts. Tu trouves que ce n’est pas violent ? Ne l’oublie jamais. Dans la seule prise de Berlin par les troupes russes, qui a duré deux semaines, il y a eu plus de morts qu’en un siècle de conflits en Colombie, alors ôte-toi cette idée de la tête, ce n’est pas un pays particulièrement violent. Mais il est d’une grande complexité, il a été brutalisé et, ce qui est pire, armé. Il possède des richesses, une situation géographique remarquable, et cela finit toujours par exploser. La violence fait partie de la culture, de l’histoire, de la vie des nations. De la violence naissent les sociétés et les périodes de paix, c’est comme ça depuis la nuit des temps, la Colombie est à mi-chemin de ce processus et je t’assure qu’elle va y arriver plus rapidement et avec moins de sang qu’en Europe."



SANTIAGO GAMBOA
Une maison à Bogota
Traduction de l'espagnol (Colombie) de François Gaudry

"Les couleurs de certaines maisons étaient délavées par la pluie et la brume, d’autres étaient en ciment, en briques ou en contreplaqué. Des câbles sortaient de tous côtés, des poteaux, des étages, des nœuds de câbles poussiéreux d’où pendaient des chaussures trouées, des tee-shirts déchirés, des caleçons sales. Les rues n’étaient pas goudronnées mais en terre caillouteuse. Des groupes de jeunes passaient, mains dans les poches, capuche sur la tête. “Ils ne vont ni à l’école ni au travail, dit Henry, ils traînent, déambulent d’un endroit à l’autre.”

 "Nous habitions dans le quartier de Santa Ana, pas le Santa Ana d’en haut, où vivent les riches, mais entre la 7e et la 9e rues, à cette époque un mélange de classe moyenne en déclin et de “classe inférieure supérieure”, ce qui revient à dire : le condensé le plus pur d’arrivisme, de complexes et de ressentiment social. Je ne sais pas, je suis peut-être injuste, mais c’est le souvenir que j’en garde. Nous n’étions pas une famille heureuse et, comme dans le roman de Tolstoï, elle était malheureuse à sa façon, bien qu’en y repensant sa seule originalité tenait à la manière dont elle mettait en scène sa frustration et son ressentiment. C’est donc là que je suis né. Dans une maison d’un étage, vieille et laide comme toutes celles du quartier. Près d’un canal d’eaux noires."


PATRICIA MELO
Gog Magog
Traduction du portugais (Brésil) de Vitalie Lemerre, Eliana Machado

 "J’appris aussi, par l’avocat engagé par Helena que, étant passé aux aveux, j’aurais dû aller directement dans un service carcéral, ce qui ne se fit pas grâce à mon état de santé précaire. “Ne parlez à personne en dehors de ma présence, m’avertit-il. J’étudie votre cas.” Il s’appelait Franco Moreira Mendes et il était petit et électrique comme les oiseaux que je tuais au lance-pierres dans mon enfance. De ma chambre, par la fenêtre, je parvenais à voir la cour ouverte où, autrefois, selon les infirmières, il existait un jardin, qui maintenant était couvert par une vieille dalle en béton fissurée. Les jours de soleil, elle irradiait une chaleur atomique. Les nuits étaient moins désagréables, surtout quand se déversait sur les murs blanchis de la salle de soins un peu de la pluie qui inondait la ville."

 "Je trimballais Poe partout avec moi. Même aux promenades. Je ne comprenais pas tous les mots, mais cela, je le compris vite, fait partie du plaisir. Le non-discernement, j’en suis sûr, est l’élément structurel de la poésie tout comme le bromate de potassium est l’ingrédient structurel du pain du système carcéral."


PATRICIA MELO
Feu follet

Traduction du portugais (Brésil) de Vitalie Lemerre, Eliana Machado

 "Il y a des canyons de pierres escarpés et des grosses croûtes de sel dans le lit sec des rivières. D’en haut, on voit la beauté. De près, l’horreur. Ils marchent silencieux, assoiffés, entendant seulement le bruit des chaussures écrasant la terre émiettée. C’est un désert. Un quelconque désert. "


CLARISSE LISPECTOR
Près du coeur sauvage
Traduction du portugais (Brésil) de Claudia Poncioni, Jean-Louis Lamaison)

" Entre l’horloge, la machine et le silence il y avait une oreille qui écoutait, grande, rose et morte. Les trois sons étaient reliés par la lumière du jour et par le froissement des petites feuilles de l’arbre qui se frottaient les unes aux autres rayonnantes."


ADRIANA LISBOA
Bleu corbeau
Traduction du portugais (Brésil) de Béatrice de Chavagnac

"À Copacabana, Rio de Janeiro, il y avait des cafards, des amandiers, des moustiques, une odeur de mer, des pigeons. Des églises. Un supermarché Mondial. Des McDonald’s. À Lakewood, Colorado, il y avait des lapins, des chiens de prairie, des corbeaux. Des églises. Un Super Target. Des McDonald’s. J’avais décidé d’être d’un courage absolu, inébranlable. Quelle que soit ma vie, heureuse ou malheureuse, ou RIEN, c’est ce que je me disais. "

"C’est toujours bizarre quand il pleut dans des endroits comme celui-ci. On a l’impression que quelque chose n’a pas fonctionné, qu’un ajustement préalable a échoué. Puis la pluie se transforme, et sa mémoire migre dans des plantes avec de grosses feuilles qui verdoient dans un autre registre du verbe verdoyer. "


MILTON HATOUM
La Ville au milieu des eaux
Traduction du portugais (Brésil) de Michel Riaudel

 "Juin était arrivé, le pic de la crue, c’est pourquoi nous avons dû embarquer de la berge de l’igarapé du Puits profond pour naviguer jusqu’à la maison au centre de la petite île. Les habitants des cabanes sur pilotis nous observaient surpris, comme si nous avions été deux étrangers perdus dans une zone de Manaus tout sauf touristique. Pourtant le savant Lavedan avait insisté, avant de regagner Zurich, pour que je le conduise à la maison au milieu des eaux, et s’était obstiné à naviguer sur une rivière bordée de masures misérables. "

"Kurokawa sourit, ses petits yeux à demi clos, ce qui instillait une pointe de mystère qui ne fit qu’augmenter au cours de la promenade. Il avait lu un peu sur la faune et la flore du rio Negro, nous dit-il : il connaissait les études de Ducke, O’Reilly Sternberg et Vanzolini. Et il expliqua en termes scientifiques pourquoi les eaux du rio Negro étaient noires comme la nuit. Dans la suite du voyage, il se tint silencieux ; il regardait la forêt, les lacs, le fleuve. J’eus le sentiment qu’il en savait plus que moi ou qu’Américo, et que cette promenade était une sorte de voyage de reconnaissance. "


MILTON HATOUM
La nuit de l'attente

Traduction du portugais (Brésil) de Michel Riaudel

"Je n’ai pas souffert quand ils m’ont arrêté en mars 1968. Mais les cauchemars, la violence et tout ce qui arrive dans la vie de beaucoup donnent à Brasília un sentiment de destruction et de mort que ne peuvent dissiper ni les palais, ni la cathédrale, ni les coupoles du Congrès, ni même toutes les courbes de cette architecture."

"Nous avons marché dans les rues de Macuco jusqu’au canal. Les barcasses reposaient contre les berges, le canal en arrivant à l’estuaire formait un demi-cercle sombre, comme l’entrée vers les ténèbres d’un tunnel. Les wagonnets se tenaient immobiles sur leurs rails ; au loin, les grues, les chariots élévateurs et les entrepôts n’étaient que silhouettes nébuleuses. L’absence des marins et des dockers, les lueurs du canal et des quais, tout épaississait le silence du port de Macuco, comme si la mer s’était évaporée durant la nuit de Noël. Nous avons contourné l’autre rive et, en passant le petit pont au-dessus du canal, nous avons vu deux corps allongés dans une barcasse qui dodelinait sur la grève."


DALTON TREVISAN
Le vampire de Curitiba

Traduction du portugais (Brésil) de Geneviève Leibrich, Nicole Biros


 " La maison est en bois peint de couleur jaune. La patronne est une grosse dame brune de petite taille. Ritinha fait le ménage et la lessive, elle est bonne à tout faire. Le mari de la patronne s'appelle Arthur. Ritinha s'occupe aussi de la petite fille du couple. Quand l'enfant pleure, Ritinha la suspend la tête en bas, comme ça la petite perd le souffle et se tait. La patronne lui a donné une paire de vieux souliers et lui a vendu deux robes dont le prix a été décompté de ses gages. "


 PALOMA VIDAL
Mar azul

Traduction du portugais (Brésil) de Geneviève Leibrich

"Quand l’autocar a quitté la zone urbaine, les tons de vert éparpillés sur une superficie immense et plate, sous un ciel très bas, ont commencé à varier. Ce paysage était inclus dans ma mémoire, mais il était aussi une découverte, car cela faisait longtemps que je n’avais pas voyagé. "


CAROLA SAAVEDRA
Paysage avec dromadaires

Traduction du portugais (Brésil) de Geneviève Leibrich

"Peut-être que chaque ville a vraiment ses propres sons, le bruissement du vent et de la mer, ou de l’absence de mer, le bruit des rues en pente, des enfants qui jouent, qui sautent à la corde. Et il y a aussi le bruit de la langue, la musicalité de la langue, des gens bavardant dans les cafés, dans les bars, le bruit des voitures, des trains ou des chiens errant dans les coins, ou de la respiration d’un chien endormi sous une marquise ou de sa réaction quand quelqu’un lui envoie un coup de pied ou le caresse.
Tout cela contribue aux sons d’une ville. Chaque ville a peut-être son histoire sonore. Et peut-être serait-il concevable de faire une reconstitution de tous les bruits qui l’ont traversée, comme une symphonie. Alors chaque ville, chaque lieu aurait sa propre symphonie, sa propre partition. Tout ce qui a été entendu dans cet espace depuis le commencement, quand il n’y avait même pas encore de ville, ni même d’êtres humains, en passant par les premiers habitants, des nomades qui pour une raison quelconque décidèrent de se sédentariser, les pas des premiers habitants, les premières maisons construites, les premières amours, les premières bagarres, puis les luttes et les guerres. Tout cela surgissant et étant démoli successivement. La symphonie."

"Je marchais distraitement, j’enregistrais le fracas de la mer, particulièrement sauvage à cause du mauvais temps, des vagues très hautes se brisaient sur le quai. Un beau spectacle. Je voulais que tu entendes ça. Je voulais que tu entendes ça à différents endroits de la côte. En fait, je projetais de parcourir à pied tout le littoral de l’île, enregistrant les variations de la mer, à la fin tu aurais le contour acoustique de l’île, tu la comprendrais peut-être mieux que moi, ses rochers et ses abîmes et ses déserts."


Nouvelles brésiliennes
Traduction du portugais (Brésil) de Claude Gomes de Souza , Jacqueline Penjon, Izabella Borges-Barrot , Jean-Paul Vergnerie

"Parfois néo-documentaires, ces nouvelles sont souvent marquées par le journalisme, le fait divers et épousent quelquefois une forme minimaliste. Elles permettent ainsi aux écrivains contemporains d’entreprendre des expérimentations formelles, celles du langage, bien entendu, mais aussi l’approche de thématiques jusqu’alors peu abordées par le récit court, comme, par exemple, l’exploration des rapports entre l’homme et ses multiples identités. C’est dans ce creuset que nous avons puisé l’ouvrage ici présent, limitant la notion de « littérature contemporaine » aux années 1997-2010 (exception faite pour un texte qui publié en 97, avait été écrit en 82).
Violence urbaine et conflits intérieurs, fantômes, fantasmes et fantaisies, vie prosaïque, humour, amour et désamour traversent donc, tel un délicat fil d’Ariane, les dix nouvelles présentées :

Les distraits Rubens Figueiredo, Un conte (un non-conte), je vous le conte ?  Sérgio Sant’Anna, Élan Evandro Affonso Ferreira, Dégoût Edla van Steen, Conte d’été n° 2 : Bandeira Branca Luis Fernando Veríssimo, Bœuf Marçal Aquino, La Maison des fauves  Marcia Bechara, La pièce aux oiseaux João Paulo Cuenca, Été Amilcar Bettega, Rien à enregistrer Godofredo de Oliveira Neto


DANIEL GALERA
Minuit vingt

Traduction du portugais (Brésil) de Régis Sa Moreira

 "Cette ardeur soudaine en faveur de la destruction du monde avait à voir avec l’odeur de merde humaine sur les trottoirs, avec les effluves des ordures accumulées autour des conteneurs municipaux, avec la grève des transports publics et avec le désespoir général face à la vague de chaleur qui écrasait Porto Alegre en cette fin janvier, mais s’il y a eu un avant et un après, un tournant entre la vie que je me préparais à vivre et celle que j’allais vivre, ce tournant a été la nouvelle du meurtre d’Andrei au cours d’une attaque à main armée, la veille au soir, près de l’hôpital de Clínicas, à quelques rues du quartier de Ramiro Barcelos dans lequel je marchais alors. "

"Mais ce qui captivait mon attention se trouvait en plein milieu de la clairière. Là, un arbre à cannelle centenaire, déjà mort de la lente agonie des arbres, près d’être englouti par un figuier-rouge jeune et éclatant. Les deux espèces enlacées paraissaient solidaires, mais la réalité était que le figuier étranglait l’arbre à cannelle au ralenti pendant que d’autres plantes parasites, ainsi que des champignons et des insectes, proliféraient à l’intérieur de ses tiges et de ses racines, étrangers à la violence. "


PAULO COELHO
L'Alchimiste
Traduction du portugais (Brésil) de Jean Orecchioni

"Il étendit sa cape sur le sol et s’allongea, en se servant comme oreiller du livre qu’il venait de terminer. Avant de s’endormir, il pensa qu’il devrait maintenant lire des ouvrages plus volumineux : il mettrait ainsi plus de temps à les finir, et ce seraient des oreillers plus confortables pour la nuit. "

"Il se nommait Santiago. Il arriva à la petite église abandonnée alors que la nuit était déjà tout près de tomber. Le sycomore poussait toujours dans la sacristie, et l’on pouvait toujours apercevoir les étoiles au travers de la toiture à demi effondrée. Il se souvint qu’une fois il était venu là avec ses brebis et qu’il avait passé une nuit paisible, à l’exception du rêve qu’il avait fait. Maintenant, il était là sans son troupeau. Mais il avait avec lui une pelle."


MARCELO RUBENS PAIVA
Rubis sur l'ongle

Traduction du portugais (Brésil) de Richard Roux

"Miami arbore des couleurs qui me conviennent parfaitement : ville des gens en situation irrégulière, clandestins (scories) ; ville des apatrides, des sans nom ; ville de transit, de départ. J’ai passé la nuit à contempler les casiers de consigne automatique. Il fallait que je sois d’une patience à toute épreuve. Pas d’urgence. "


MICHEL LAUB
Journal de la chute

Traduction du portugais (Brésil) de Dominique Nédellec

 " Mon grand-père n’aimait pas parler du passé. Ce qui n’a rien d’étonnant, du moins s’agissant de ce qui compte vraiment : le fait qu’il était juif, qu’il ait débarqué au Brésil à bord d’un de ces bateaux où les gens s’entassaient, le bétail pour qui l’histoire semble s’être arrêtée alors qu’ils avaient vingt ans, ou trente, ou quarante, peu importe, et ne reste plus ensuite qu’une sorte de souvenir qui va et vient et peut devenir une prison pire encore que celle par où tu es passé. "


 PAULO LINS
Depuis que la samba est la samba

Traduction du portugais (Brésil) de Paula Salnot

"Sa mère, originaire de Jurujuba, était venue trouver un travail à Rio de Janeiro, sa ville natale ne lui offrant aucune perspective. Elle avait confié ses quatre aînés à sa famille et à des amis à Niteroi, puis s’était installée à Rio avec le cadet, avait cherché sans relâche un emploi et était venue vivre à l’Estácio où son fils s’était intégré sans problème. Dona Emilia pensait que les études n’étaient d’aucune utilité pour un Noir, et elle avait refusé de scolariser Silva. C’était tout seul qu’il était allé s’inscrire à l’école, à sept ans. Il était devenu premier de la classe, chef de groupe, tuteur de camarades en difficulté et, enfin, élève modèle de l’école. Même au catéchisme, le malandro avait dix sur dix ! Il avait composé sa première chanson à quatorze ans et réinventait aujourd’hui la musique brésilienne, en fondant avec son groupe d’amis la première école de samba de la ville de São Sebastião de Rio de Janeiro."

 "Les morceaux s’enchaînaient ; des musiciens arrivèrent avec une autre guitare, un cavaquinho, une flûte et un pandeiro. Bide, lui, avait son tambourin et son surdo, l’instrument qu’il avait inventé. C’était un fût en fer-blanc avec des piquets en bois, recouvert d’une peau de cabri que monsieur Antônio das Cabras réservait d’ordinaire aux terreiros d’umbanda et de candomblé. Les musiciens demandèrent qu’on apporte de la cachaça, dona Zilda fit frire des acarajés et prépara du maïs au lait pour les enfants. "


JOAO ALMINO
Hôtel Brasilia

Traduction du portugais (Brésil) de Geneviève Leibrich

"De retour au Brasília Palace, papa, qui avait réussi à se faire ramener avec le groupe, demanda : Que pensez-vous de Brasília ? Ça me rappelle les paysages déprimants autour de Madrid, répondit Elizabeth Bishop – disant que ce n’était pas seulement son avis à elle, mais aussi celui d’autres membres du groupe – et n’est-ce pas ironique que les premiers édifices à être construits soient des palais, alors que les logements des travailleurs sont ces maisons provisoires en bois ?"



FERREZ
manuel pratique de la haine

Traduction du portugais (Brésil) de Paula Anacaona

 Partout des bouteilles de bière, un grand nombre sont ouvertes, encore pleines et déjà tièdes, ouvertes sans raison, du gaspillage, des tables en plastique aux logos publicitaires, viande deuxième choix et saucisses sur le barbecue, discussions, voix pâteuses, des enfants qui courent, la musique de É o Tchan, un gâteau quasiment abandonné mis à part par les moustiques qui l’encerclent, des verres posés sur le muret, des corps qui se touchent dans l’obscurité, des bouches qui se rapprochent, des tessons de verre sur le muret voisin, un ciel noir, une fête sur laquelle tombe une légère rosée.


" São Paulo est la plus importante mégalopole d’Amérique latine, parmi les plus importantes du monde en nombre d’habitants.  Immigrants et migrants originaires de diverses régions du monde et du Brésil cohabitent dans un des plus grands chaos urbain de la planète, où la richesse et la misère se côtoient, se regardent, s’agressent, pour finir par se tuer. 
Le manuel pratique de la haine ne parle pas du lien entre la pauvreté, le trafic d’armes et la drogue, mais montre la manière de penser de ceux qui sont nés dans cet univers. Et São Paulo révèle sa gangrène à chaque page, à chaque mot de ce roman, où tous les personnages vivent et se tuent comme des pauvres malheureux dans cette nation à la répartition des richesses éternellement inégalitaire.

Ferréz a grandi dans la banlieue de São Paulo, décor de cette histoire qui pulse comme le rythme de la ville et de ses favelas.  Ses personnages sont des fils de travailleurs qui crèvent de faim, victimes de politiques publiques désastreuses alors que le Brésil est la sixième économie du monde et l’un des plus grands pays agricoles… Pourtant si la faim existe, ce n’est qu’à cause du racisme, d’une élite corrompue et conservatrice, et d’un État déliquescent. Dans ce roman, la haine envahit toute pensée, toute action, toute volonté. Il n’y a pas de héros, pas de méchants, seulement des perdants aux prises avec un jeu sans règle, sans limite et terriblement meurtrier.  Ferréz écrit avec la virtuosité des grands romanciers brésiliens. J’aime sa prose, rapide, précise, réaliste et profondément poétique." Paulo Lins


LUIZ RUFFATO
Remords
Traduction du portugais (Brésil) de Hubert Tézenas

"Il faut que je boive de l'eau . Je traverse des rues de terrains vagues, de buissons secs, sans croiser âme qui vive, juste un cheval maigre qui observe l’après-midi de ses yeux tristes. Au loin, je distingue la place da Estação, l’anarchie de la ville. Aux arrêts d’autobus, des femmes agitent des éventails improvisés, le front luisant, les corps las. Des pavés monte une vapeur qui brûle les jambes et déforme le paysage. J’entre dans un snack, commande une bouteille d’eau, la débouche, bois la moitié d’un seul trait. Je demande le prix, mets une main dans la poche arrière de mon pantalon, prends mon portefeuille, vois du coin de l’œil la photo de Nico, paye, sors, mes mains tremblent, mon corps tangue, mes pieds s’enfoncent dans les eaux miasmatiques des marais à Rodeiro, je heurte de la hanche un étal débordant de caleçons, “Trois pour le prix de deux !”, crie le jeune marchand, j’ai failli le renverser, je m’excuse, continue à marcher, somnambule, en butant contre des choses et des gens, ignoré par certains, insulté par d'autres, et je me retrouve sur l'avenue Astolfo Dutra où je m'affale sur un bancde ciment, à l'ombre des licanias."


LUIZ RUFFATO
Brésil 25

"C’est ce pays – la septième économie mondiale – de plages paradisiaques, de forêts édéniques, de carnaval, capoeira et football, qui occupe la troisième place parmi les pays les plus inégaux du monde, avec la violence, la prostitution enfantine, le manque de respect des droits de l’homme et le mépris pour la nature ; c’est ce pays immense, beau et complexe, injuste, riche, dur, intransigeant, qui transparaît dans les récits que voici…"

 " La production littéraire brésilienne dessine une mosaïque saisissante d’une réalité complexe. Il n’y a pas une littérature brésilienne mais des auteurs singuliers. Les 25 écrivains réunis dans ce recueil ont commencé ou consolidé leur carrière à partir des années 90. Ils représentent le Brésil de l’après-dictature, leurs histoires dressent le portrait de l’imaginaire d’un pays contradictoire et paradoxal, au moment où il émerge sur la scène internationale comme puissance politique et économique, et comme synonyme de corruption et de violence urbaine. "

  Marçal AQUINO, Fernando BONASSI, Beatriz BRACHER, Eliane BRUM, Chico BUARQUE, Bernardo CARVALHO, Ronaldo CORREIA DE BRITO, Andréa DEL FUEGO, Daniel GALERA, Luisa GEISLER, Milton HATOUM, Michel LAUB, Paulo LINS, Adriana LISBOA, Adriana LUNARDI, Patrícia MELO, Cíntia MOSCOVICH, José LUIZ PASSOS, Rogério PEREIRA, Luiz RUFFATO, Carola SAAVEDRA, Tatiana SALEM LEVY, Paulo SCOTT, Cristovão TEZZA, Paloma VIDAL.


Milton Hatoum (Traduction de Michel Riaudel) : "Une fois par mois ils allaient au marché de la rue Mouffetard, histoire d’alléger un peu le mal du pays en sentant et goûtant les fruits qui les ramenaient de l’autre côté de l’Atlantique, ou en bavardant avec les Africains, les Antillais et les Latinos. Bárbara tolérait ces discussions limitées au marché, mais elle ne supportait pas la fréquentation des expatriés et des exilés, pas plus que celle des Français qui critiquaient la violence au Brésil et omettaient le colonialisme en Indochine et en Afrique, le génocide algérien et la France du maréchal Pétain. Lázaro l’approuvait, mais ses amis voyaient les choses autrement : comment éviter amertume et révolte quand la barbarie s’emparait de l’Amérique latine ? Il était normal que ses amis et lui en fassent le centre de leurs conversations. Elle ne répondait pas, et il mettait ce silence sur le compte de la jalousie de Bárbara envers Laure ou Francine. "


JORGE AMADO
La boutique aux miracles

Traduction du portugais (Brésil) de Alice Raillard

 " Le Brésil possède deux grandeurs véritables : la fécondité de son sol et le talent de ses métis. " Manuel Querino

 "Gravissant la ruelle, titubant, le vieux se retient aux murs des vieilles bâtisses, si quelqu’un le voyait il le croirait ivre, surtout s’il le connaissait. L’obscurité était totale, toutes les lampes éteintes dans les rues et dans les maisons, pas un brin de lumière – mesure de guerre, les sous-marins allemands sillonnaient les côtes brésiliennes où se succédaient les naufrages de pacifiques bateaux de marchandise ou de passagers. "

 "Dans la nuit sans sommeil de l’officine, sous les bras qui peinent, grince lentement la presse sur le papier et sur les caractères. Sommeil et fatigue abandonnent l’apprenti Tadeu quand il voit le papier couvert de lettres imprimées, les premières pages, l’encre fraîche et son odeur. Les deux compères soulèvent la feuille et Pedro Archanjo lit – il lit ou il sait de mémoire ? – la phrase initiale, son cri de guerre, son mot d’ordre, le résumé de son savoir, sa vérité : « Métis est le visage du peuple brésilien, métisse est sa culture. "

Jorge Amado sur lieux-dits. Lettre A: Capitaine des sables, Gabriela giroflée cannelle.Dona Flor et ses deux maris


JORGE AMADO
Cacao

Traduction du portugais (Brésil) de Jean Orecchioni

"Nous partions le matin avec les longues gaules au bout desquelles une petite faucille brillait au soleil. Et nous pénétrions au milieu des cacaoyers pour la cueillette. Sur l’ancienne cacaoyère de João Evangelista, l’une des meilleures de la propriété, travaillait un groupe important. Honorio, Nilo, Valentin, moi, et une demi-douzaine d’autres, faisions la cueillette. Magnolia, la vieille Julia, Siméon, Rita, João Grilo et d’autres mettaient en tas et ouvraient les cabosses. Il se formait des tas de ces fèves blanches, d’où s’écoulait le suc. Nous, ceux de la cueillette, nous nous éloignions les uns des autres et à peine échangions-nous quelques mots. Ceux de la mise en tas causaient et riaient. L’équipe du transport de cacao mou arrivait, envahissant la cacaoyère. Le cacao était amené à l’égouttoir pour les trois jours de fermentation. Nous devions danser sur les fèves gluantes, et le suc adhérait à nos pieds. Suc qui résistait aux bains et au savon en pâte.
Puis, débarrassé du suc, le cacao séchait au soleil, étendu sur les barcasses. Là encore nous dansions dessus et chantions. Nos pieds étaient étalés, les doigts écartés. Au bout de huit jours les fèves de cacao étaient noires et sentaient le chocolat. Antonio Barriguinha, alors, emmenait des sacs et des sacs à Pirangi, en convois de quarante et cinquante bourricots. La plupart des « loués » et des forfaitaires ne connaissaient du chocolat que cette odeur analogue qu’a le cacao."

 


ESTEBAN BEDOYA
Les salades de Mademoiselle Gisèle

et d'autres histoires
Traduction de l'espagnol (Paraguay) de Frédéric Gross-Quelen

"L’air humide de ce faubourg était traversé, envahi par un bourdonnement aigu qui résonnait jusque dans les murs de ma chambre ; c’était l’essaim bruyant des véhicules avançant en procession depuis les lointaines banlieues de la capitale. Dans un demi-sommeil, luttant contre ce jour qui se levait, moi, le plus appliqué de tous, j’écoutais les battements du cœur de la grande ville me pressant de m’éveiller. Je me savonnai le visage en toute hâte, et après une course contre la montre, j’arrivai à l’arrêt du bus, prêt à entreprendre un long voyage dans l’odeur des haleines matinales et des senteurs oxydées. "


EDUARDO GALEANO
Le chasseur d'histoires

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Jean-Marie Saint-Lu

 "Les divinités indigènes furent les premières victimes de la conquête de l’Amérique. Les vainqueurs appelèrent extirpation de l’idolâtrie la guerre menée contre les dieux condamnés à se taire. "

" CONCOURS DE VIEUX
Il y a quelques millénaires de cela, à un ou deux ans près, le jaguar, le chien et le coyote faisaient un concours. Quel vieux était le plus vieux? Le gagnant recevrait, comme prix, la première nourriture qu’ils trouveraient. De la colline, une charrette toute déglinguée avançait en cahotant, quand un sac rempli de tortillas de maïs en tomba. Qui méritait ce trésor? Quel vieux était le plus vieux?
Le jaguar dit qu’il avait vu le premier matin du monde.
Le chien dit qu’il était le seul survivant du déluge universel.
Le coyote ne dit rien, parce qu’il avait la bouche pleine. "

Eduardo Galeano sur Lieux-dits: Lettre G: Les veines ouvertes de l'Amérique latine , Mémoire du feu


HORACIO QUIROGA
Le désert

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de François Gaudry

 "Longeant au plus près la forêt à fleur d’eau, le rameur avança encore un moment. Les gouttes tombaient maintenant plus denses, mais plus intermittentes. Elles cessaient brusquement, comme venues on ne sait d’où. Puis elles reprenaient, lourdes, solitaires et chaudes, avalées par l’obscurité et la dépression atmosphérique. "

autres oeuvres sur Lieux-dits: Lettre Q: Contes d'amour de folie et de mort , Au-delà , Anaconda


HORACIO QUIROGA
Anaconda

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de François Gaudry

"Je remontai donc le Parana jusqu’à Corrientes, trajet que je connaissais bien. De là à Posadas le pays était nouveau pour moi et j’admirai comme il se doit le vaste lit du grand fleuve, lent et argenté, avec sur tout le parcours des îles empanachées de roseaux ployant sur l’eau comme d’immenses corbeilles de bambous. Et les taons, par milliers. Mais de Posadas à la fin du voyage, le fleuve changea singulièrement. Au lit calme et plein succédait une espèce d’Achéron lugubre, encaissé entre des falaises sombres hautes de cent mètres, au fond desquelles courait le Parana, soulevé par des tourbillons d’un gris si opaque, qu’au lieu d’eau il semblait presque fait de l’ombre blafarde des murailles. On perd jusqu’à l’impression même d’un fleuve, car à chaque instant les sinuosités incessantes du cours coupent la perspective. Il s’agit en réalité d’une suite de lacs de montagne, enfoncés entre de tristes murs d’arbres, de basalte et de grès noir."

 


JUAN CARLOS MONDRAGON
Passion et oubli d'Anastassia Lizavetta

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Gabriel Iaculli

 "Un grondement de tonnerre semblable à un rugissement tout proche l’a tirée de sa léthargie, un unique et effrayant éclair a zébré le ciel de Montevideo en direction d’une énorme lune improbable et rouge que l’on voit rarement au-dessus de la ville. Une lune pareille à celle qui se levait au-dessus de la forteresse quand celle-ci n’était encore qu’un ensemble de cabanes où mouraient les enfants et couraient les rats, et qu’on débarquait sur les rives du Río de la Plata les premiers esclaves, ceux qui n’étaient pas destinés à mourir dans les mines d’anthracite de l’Altiplano américain. "


JUAN CARLOS MONDRAGON
Oriana à Montevideo

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Gabriel Iaculli

 "C’était comme si Claudio, pendant ces centaines d’heures de lecture, se retirait du monde, à l’abri de filtres colorés par la distance, et ses émotions n’avaient pas de suites catastrophiques, même s’il lui arrivait de s’indigner devant des fatuités ostentatoires, des fureurs collectives qui, à la page suivante, n’étaient plus que des hontes auxquelles on n’était pas mêlé, ou encore de rire, de sourire, d’éprouver de la tendresse ou du dédain pour des hommes, des faits qui, ce matin-là, étaient moins que des scories de l’histoire du petit monde uruguayen. En regardant avec détachement certaines expressions saisies au vol, il reconnaissait ceux qui avaient cru avoir l’éternité à portée de leur main, et ces constats n’étaient qu’une façon d’organiser sa double vie, de confirmer ce qu’avait d’éphémère le fait de devoir subir l’année 2000 à Montevideo. "


MARIO BENEDETTI
Qui de nous peut juger
Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Serge Mestre

"Aujourd’hui seulement, cinq jours plus tard, je réalise que je ne suis plus aussi sûr de moi. Mardi dernier, pourtant, lorsque je me suis rendu au port pour faire mes adieux à Alicia, j’étais convaincu que c’était la meilleure solution. En réalité, j’ai toujours voulu cela : qu’elle se confronte à ses remords, à sa façon maladive de surseoir à ce qu’elle aurait pu devenir, à sa nostalgie d’un autre passé et, par conséquent, d’un autre présent. "

" «Ainsi, vous êtes de Montevideo », dit Carlos, pour changer de sujet. C’est alors que Fortunati l’observa pour la première fois, attentivement, et dit à voix basse, comme s’il faisait une révélation : « La fameuse ville qui a donné trois poètes à la France. Lautréamont, Laforgue, Supervielle.» "


JUAN CARLOS ONETTI
Le puits/Les adieux

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Louis Jolicoeur

"Tout à l'heure, en me promenant dans ma chambre, je me suis rendu compte subitement que je la voyais pour la première fois. Il y a deux petits lits, quelques chaises à moitié démolies, des journaux jaunis par le soleil, vieux de plusieurs mois, plaqués sur la fenêtre à la place des carreaux.
Je me promenais torse nu, fatigué d'être étendu, depuis midi, à souffler sur cette maudite chaleur qui colle au plafond, et qui se répand maintenant, comme tous les après-midi, tout autour de la pièce. Je marchais les mains derrière le dos, écoutant le claquement de mes pantoufles sur les dalles, flairant alternativement mes deux aisselles. Je remuais la tête d'un côté à l'autre, en aspirant, et cela faisait apparaître, je l'imaginais, un air dégoûté sur mon visage. Le menton, pas rasé, me frottait les épaules."

Juan Carlos Onetti sur Lieux-dits: Lettre O: Une nuit de chien, C'est alors que, A une tombe anonyme, Ramasse-vioques, Laissons parler le vent, Le chantier, La vie brève, Quand plus rien n'a d'importance, Demain sera un autre jour.


CARLOS LISCANO
Le fourgon des fous
Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Jean-Marie Saint-Lu

 "Je suis au deuxième étage de l’Établissement Militaire de Réclusion n° 1, connu sous le nom de pénitencier de Libertad. J’ai vingt-trois ans et je suis le détenu numéro 490. Nous sommes, je crois, le 23 novembre 1972. Je boite du pied droit. Dans cet endroit et à cet étage je vais passer douze ans, quatre mois et vingt jours. Ici, je deviendrai adulte, j’aurai mes premiers cheveux blancs, je me ferai mes meilleurs amis, je lirai des centaines de livres bons, passables, mauvais, nuls. Ici j’apprendrai de beaucoup d’autres ."


CARLOS LISCANO
La route d'Ithaque

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Jean-Marie Saint-Lu

"Tout a commencé je ne sais pas comment. En tout cas, je l’avais bien cherché, et depuis longtemps. J’en avais tellement envie que tout mon corps me démangeait, et ça, ça se paye. Dès qu’on sort des sentiers battus, on commence à le payer. C’est ce que j’avais fait. J’avais quitté l’Uruguay pour le Paraguay. Le Paraguay pour le Brésil. Le Brésil pour la Suède. Et la Suède pour l’Espagne, à Barcelone. Et maintenant je retournais en Suède. Je crois qu’en chemin l’envie m’était encore venue de changer de destination. D’aller n’importe où."


FELIPE POLLERI
Baudelaire: Vie d'un auteur fou

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Christophe Lucquin

"Ville obscure et sale par nature, a-t-il dit, ville marais, ville née pour sombrer dans la boue faite des « vils pleurs » des Parisiens, a-t-il dit, ces porcs bourgeois parisiens qui passaient leur vie dans les bordels, a-t-il dit, condamnant Baudelaire ou tripotant les domestiques dans le dos de leur femme ou déclamant du Victor Hugo dans les fêtes nationales ou mangeant des saucisses comme le Père Ubu ou, a-t-il dit, ne se baignant pas. Ensuite, Pasteur inventa le bain, les microbes et la lumière électrique et Paris devint la Ville Lumière."


FELIPE POLLERI
L'ange gardien de Montevidéo

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Christophe Lucquin

"Elle est entrée. La maison était inhabitée et elle n’a pas vu le moindre meuble. Elle a traversé un patio dallé comme un jeu d’échec, elle a monté trois marches en granit et elle s’est retrouvée sur un balcon arrondi : l’horizon, courbe et ourlé d’orange, semblait être fraîchement peint. "

"Il est temps de noter dans ce dossier que je vis dans une ville au bord d’un fleuve ; comme le squelette d’une vache qui serait morte de soif avant d’arriver ou bien morte empoisonnée dès la première gorgée. Pour résumer, c’est une ville où personne n’arrive nulle part et où ceux qui arrivent tombent raides morts ! "

"L’Église catholique et d’autres institutions et personnes ont découvert, avec quelques siècles de retard, que nous les negros, nous avons une âme. J’en doute. Moi, pour commencer, je n’en ai pas. Ni âme, ni cœur, ni aucune autre manifestation plus ou moins spirituelle et, ou sublime. Je suis ni plus ni moins qu’un negro de merde, un putain de fils de pute de negro sans rien qui s’apparente à un sentiment positif, édifiant, sain, typiquement uruguayen. Néanmoins, je suspecte parfois qu’il y a quelque chose d’élevé dans ma très basse (et noire) nature ; c’est que j’écris toujours le même livre, et si je devais déclarer de quoi il relève, et révéler ce livre, je me verrais dans l’évidente nécessité de déclarer que, évidemment, il n’y a qu’un thème qui m’intéresse : la compassion."


JORGE MAJFUD
L'audace de la critique

Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Pierre Trottier, Fausto Guidice, Estelle et Carlos Debiasi

"J’ai toujours pensé que le phénomène des communications, avait mis en relief, à un niveau critique, une obsession historique ou naturelle de l’humanité pour la communication. Quelque chose de pareil à l’impulsion des insectes dans la nuit, qui tournent autour du feu et vont mourir en se brûlant eux mêmes. Enfin, les gens parlent et écrivent, en grande partie, non parce qu’ils ont quelque chose d’important ou de crucial, à dire, mais pour le seul fait, le plaisir ou la nécessité de se sentir en contact, du romancier au médecin ou au mécanicien.
Tout ceci semblerait être quelque chose de très humain : la communion serait le climax de cette impulsion de communication.
[...] Dans ce monde, l’autre s’est multiplié de façon exponentielle et la communion a été proportionnellement diluée avec n’importe qui. L’autre est moins sujet et plus objet, depuis le moment où je peux, comme individu, décider quand l’éliminer. C’est-à-dire à chaque instant je suis protégé par la conscience ou la perception que l’autre ne menacera pas mon espace individuel par une visite inconfortable dont je ne peux pas me défaire. Ainsi, l’autre est sous contrôle. Les jeunes hommes et le vieux étaient là, communiquant avec quelqu’un d’autre, avec beaucoup d’autres, mais leur espace vital, leur individualité étaient protégés par un simple bouton (qui n’est même pas un bouton) capable d’éliminer la présence de l’autre, capable de le mettre entre parenthèse ou de le renvoyer à un temps ultérieur, un temps du calendrier qui dépend de l’individu - isolé-qui-se-communique."

"L’Amérique latine fut un haut lieu de la pensée critique et de la science sociale “pratique” au moins jusqu’aux années 1980. Ensuite, les dictatures militaires et les revers de la démocratie, le remplacement des traditions européennes par l’académie étasunienne ainsi que le rôle déterminant des organismes multilatéraux dans la production du savoir face à l’appauvrissement progressif des universités ont dépouillé la pensée d’une quelconque prétention critique ou – pis encore – de sa prétention à changer le monde."Constanza Moreira


"Si nous visitions aujourd’hui la page de notre chère Université de la République de l’ Uruguay, nous lirons une attitude typique de notre histoire qui s’exprime par des euphémismes : “La population de l’Uruguay est d’origine européenne, surtout espagnole et italienne, sans le préjudice d’autres nationalités, produit d’une immigration à portes ouvertes. Il existe également une présence réduite de la race noire qui est arrivée au pays en provenance des côtes africaines, durant la période de domination espagnole. Quant à la population indigène, il y a plus d’un siècle que les derniers indiens ont disparu de tout le territoire national, ce qui différencie la population de l’Uruguay de celle des autres pays Hispano-américains ...”
La population indigène n’a pas “disparu”; (1) ils ont usurpé leurs terres et ils ont assassinés tous ceux qu’ils ont pu, au nom de la civilisation et (2) n’ont pas disparu comme nous voulons le croire, ils sont là, mélangé d’une certaine manière dans notre sang et niés par notre culture, comme l’étaient les arabes et les juifs niés par l’Espagne impériale, qui a ainsi organisé sa propre décadence.
Bien qu’on ne nous l’a jamais dit à l’école, et qu’on ne le mentionne pas dans la culture publique, le soleil sur notre drapeau, comme celui sur le drapeau argentin, n’est rien d’autre que l’ Inti, le soleil des incas, dans son dessin et dans son origine, sans parler en détail de notre espagnol qui est plein de structures et de mots quechuas, guaranís etc.
Pour sa part, la population noire n’est pas “arrivée” en tourisme sur ce continent, sinon par le biais de la violence de l’enlèvement, par la violence physique et morale. La violence physique est terminée, mais la violence morale continue et nous devrions ajouter, la “violence culturelle”. Plus grave encore, si la violence physique cicatrise souvent rapidement; ce n’est pas aussi facile en ce qui concerne la violence morale comme le démontre la psychologie et l’histoire des peuples. "

"D’accord : Les trois cent ans d’une colonisation monopolistique, rétrograde et fréquemment brutale ont pesé lourd sur le continent latino-américain, ce qui a consolidé dans l’esprit de nos peuples une psychologie réfractaire à toute légitimation sociale et politique (Alberto Montaner a appelé à cette caractéristique culturelle “la légitimité suspecte originale du pouvoir”). "

"Ils se trompent, d’un autre côté, ceux qui croient que ces horreurs ne vont pas se répéter à l’avenir. Cela a été cru par l’humanité depuis des temps antérieurs aux Césars. Depuis ces temps l’impunité ne les pas empêchées: elle les a promues, complice d’une lâcheté ou de la complaisance d’un présent apparemment stable et d’une morale apparemment confortable. "


ALONSO CUETO
Avant l'aube
Traduction de l'espagnol (Pérou) de Aurore Touya

"L'hiver, Lima porte l'idée de la misère à son comble. Il en fait une lame de fond qui ronge la surface des choses mais se niche en son cœur. L'humidité est sa cristallisation, un processus contagieux qui s'étend sur les façades des bâtiments, gagne le bord des carrosseries, s'insinue dans les brèches. Les objets n 'ontpas de contours. La mer est le ciel. La terre est l'air. L'hiver n 'est ni gris, ni blanc, ni plombé. Il est d'une couleur indéfinissable due à l'absence de couleur. Peut-être pourrions-nous qualifier l'hiver à Lima de splendeur de la misère.
Tout ce qui existe, Lima l'exalte pour le précipiter dans le néant."

 


ALONSO CUETO
La passagère du vent

Traduction de l'espagnol (Pérou) de Aurore Touya

 "Au petit matin, quelques prisonniers en provenance des villages étaient arrivés. Les soldats pénétraient fréquemment dans les maisons, arrêtaient ceux qui s’y trouvaient. Ils les emmenaient pour les interroger puis les tuaient, pour qu’ils ne puissent pas raconter ce qu’ils avaient vu. Ils se fichaient de savoir s’ils soutenaient ou non le Sentier lumineux. C’était comme ça, et je ne vais pas te mentir. Le problème, c’est que les prisonniers venaient de là, d’Ayacucho, c’étaient des montagnards, et c’est ce qui les rendait suspects. Ce matin-là, les prisonniers étaient déjà réunis dans la pièce. Certains d’entre eux avaient commencé à frapper contre la tôle, ils tapaient et criaient, pour qu’on les relâche. Puis les soldats étaient entrés pour les rouer de coups. Ils en avaient emmené certains à la baignoire, pour les y plonger. Ils avaient aussi violé et tué certaines femmes. C’était comme ça. "


JOSE MARIA ARGUEDAS
Les fleuves profonds
Traduction de l'espagnol (Pérou) de Jean-François Reille

"Au milieu de l'après-midi, nous arrivâmes au sommet de la chaîne qui borde l'Apurimac. Le nom de ce fleuve signifie :" Dieu qui parle."
Le voyageur le découvre brusquement alors qu'il avait devant lui une chaîne sans fin de montagnes noires et neigeuses. Le fracas de l'Apurimac monte jusqu'aux cimes comme une rumeur jaillie de l'espace.
Le fleuve coule parmi des bois noirâtres et des cannes qui ne poussent que sur les terres brûlantes. Les cannes grimpent le long des flancs escarpés ou se penchent sur les précipices. L'air, transparent entre les cimes, s'épaissit au fond de la vallée.
Le voyageur se trouve subitement devant le fleuve. Le grondement des eaux, la profondeur de l'abîme poudreux, les jeux de lumière de la neige lointaine et les rochers qui brillent comme des miroirs réveillent dans sa mémoire ses souvenirs les plus primitifs, ses rêves les plus anciens.
A mesure qu'il descend dans la vallée, le nouveau venu se sent devenir transparent, comme d'un cristal où vibrerait le monde. Des insectes bourdonnants apparaissent dans la région chaude; des nuages de moustiques venimeux vous piquent des aiguilles dans la figure. Le voyageur venu des terres froides s'approche du fleuve, étourdi, fébrile, les veines gonflées. La voix du fleuve s'enfle; elle n'est pas assourdissante mais exaltante. Elle captive les enfants, leur fait pressentir des mondes inconnus. Les panaches des bois de carrizo s'agitent au bord du fleuve. Le courant avance à l'allure d'un cheval, d'un grand cheval sauvage.
Apurimac mayu! Apurimac mayu! répètent les enfants quechua, avec une tendresse mêlée de crainte."


Ouvrage collectif
Ecrire la domination en Amérique Latine

Françoise Aubès, à propos de José Maria Arguedas dans Les fleuves profonds (Los nos profundos)
"Il nous semble utile de préciser qu'à l'époque où Arguedas écrit l'aspect des villes andines péruviennes, si l'on excepte le centre des plus grandes (Cuzco, Arequipa et quelques autres), n'a rien à voir avec l'urbanisme européen contemporain. Ces capitales de province ou de département ont l'apparence de gros bourgs ruraux construits autour d'une place qui réunit les seuls édifices de l'administration civile (départementale, provinciale et municipale), de la justice (Palais de justice, cabinet d'avocat et prison) et de l'Église (Cathédrale et évêché ou église). La présence des administrations dans les centres urbains contribue grandement à les rendre hostiles aux Indiens. "

"Écrire le monde indien c'est, d'une part, nommer en priorité la hiérarchie sociale qui l'asservit ou le menace. Les termes qui désignent l'asservissement ou le statut de l'indien colono, pongo, concertados, sont accompagnés d'une note de l'auteur ; la présence de notes, peu habituelle dans une œuvre de fiction, implique la réception de l'œuvre et la compétence du lecteur, méconnaissant l'univers andin représenté, mais c'est aussi la caractéristique d'un texte " à la fictionnalité impure". D'autre part, des mots quechuas, sans note explicative, métissent la phrase, résonnant et bruissant, magiques et performa-tifs . L'effet-talisman des mots, illas, amaru, huayronk'o, jette des ponts, des analogies mystérieuses, saisit le monde dans sa plénitude cosmique . Ainsi, l'affleurement de l'imaginaire d'un autre monde socialement dominé et asservi, apporte au roman, genre occidental, une modulation toute particulière."


Ghislaine Delaune-Gazeau , à propos de José Maria Arguedas dans Les fleuves profonds (Los nos profundos)

"Il nous semble utile de préciser qu'à l'époque où Arguedas écrit l'aspect des villes andines péruviennes, si l'on excepte le centre des plus grandes (Cuzco, Arequipa et quelques autres), n'a rien à voir avec l'urbanisme européen contemporain. Ces capitales de province ou de département ont l'apparence de gros bourgs ruraux construits autour d'une place qui réunit les seuls édifices de l'administration civile (départementale, provinciale et municipale), de la justice (Palais de justice, cabinet d'avocat et prison) et de l'Église (Cathédrale et évêché ou église). La présence des administrations dans les centres urbains contribue grandement à les rendre hostiles aux Indiens. "
"Tant que les routes sont restées peu praticables et les transports de masse presque inexistants, c'est-à-dire jusqu'aux années 1950 quand José Maria Arguedas écrit Los nos profundos, ce n'était que contraints et forcés par les circonstances que les Indiens libres, los comuneros, se rendaient au centre administratif, en général pour défendre leur droit à la terre ou pour le service militaire, les autres, los colonos, n'y allaient que pour le service du patron."

"Selon son point de vue [José Maria Arguedas], l'objectif de la fiction n'est pas de chercher à mettre en évidence les conflits dus aux relations de domination existant dans la société péruvienne. Ce qui importe ce n'est pas la victoire finale de la classe dominée sur la classe dominante, de la culture indienne sur la culture d'origine hispanique mais plutôt la reconnaissance réciproque des valeurs de chaque culture afin d'en faire naître une nouvelle dont Ernesto peut être considéré comme un symbole car il réunit les valeurs de chacune. Il sait à la fois cultiver l'amour et les valeurs de la communauté indienne qui l'a recueilli à une certaine époque de son enfance, et l'amour de son père d'origine hispanique dont les leçons guident son adolescence. Le choix spatial de deux villes contribue à mettre en évidence avec acuité non seulement les antagonismes et les relations de domination existant entre la culture héritée de l'ère précolombienne et la culture d'origine hispanique, mais aussi à donner à voir des exemples positifs de leur syncrétisme qui peuvent servir de modèles et laissent espérer la naissance d'une nouvelle société péruvienne."


HERMAN BRAUN-VEGA
Memorios

"Herman Braun-Vega est un peintre péruvien, il développe l’art de la citation picturale. Sa peinture "s'approprie" des références à l’histoire de l’art, mettant en scène des personnages, des paysages, des fruits et légumes de son Pérou natal. Il affirme ses origines métissées à travers une œuvre syncrétique souvent très colorée, parsemée de messages politiques à travers notamment des transferts de coupures de presse. "



JEREMIAS GAMBOA
Tout dire

Traduction de l'espagnol (Pérou) de Gabriel Iaculli

"Comment pouvions-nous prétendre vivre de notre plume dans un pays comme le Pérou ? Prétendre écrire dans un milieu où presque personne ne lit, où il n’y a même pas de maisons d’édition, de suppléments culturels dans les journaux, de gens intéressés par la culture ? Les exemples que Santiago venait de citer étaient autant de preuves que ce n’était pas tant la folie que la précarité économique qui avait fauché en herbe les vocations créatrices. Sur cette conclusion, nous reprenions notre promenade sans plus rien dire, en fumant et en regardant la mer de la baie de Lima sous la lune."


MARTIN MUCHA
tes yeux dans une ville grise
Traduction de l'espagnol (Pérou) de Antonia Garcia Castro

"À Lima le panorama change à chaque rue. La ville est grise. Mais ses contrastes sont sauvages. Sa mer a des falaises. Ce sont deux beaux mots, rythmés. Il faut pourtant souligner un détail : Lima a son propre mur de Berlin. Il ne sépare ni des opinions, ni des religions, ni des choix politiques. Les gens le regardent et ne font pas de commentaires. On n’en parle pas. Je n’ai jamais rien lu à son sujet. On dirait qu’il est là et qu’il n’y est pas. Son acceptation est tacite. C’est une cicatrice ; ce mur long de plusieurs kilomètres situé au sommet des collines de Las Casuarinas. "

"Pour elle, le marron est la couleur de ce qui est ancien."

 " Est-ce que je me souviens comment tout a commencé ? Non. C’est un espace transcendantal. Des heures maudites, une journée radieuse. Une aube chargée d’odeurs d’aisselles. Les visages les plus imparfaits encerclant les matins les plus dissemblables."


ALFREDO PITA
Ayacucho
Traduction de l'espagnol (Pérou) de René Solis

" La nuit n’a pas été très longue. Je me suis réveillé juste avant le lever du jour. Pendant un instant, j’ai cru que j’étais à Beyrouth, en pleine guerre civile, mais la réalité s’est vite imposée. C’était l’Ayacucho que Rafael Pereyra n’avait pas vue, mais qu’il avait parfaitement devinée, celle contre laquelle il avait voulu me mettre en garde. Ayacucho était une sombre réplique de l’enfer, un paysage nocturne gelé parsemé d’enterrements clandestins, de massacres collectifs de pauvres malheureux qui ne savaient même pas pourquoi on les tuait. Luis avait été assassiné quarante-huit heures plus tôt."

Alfredo Pita sur Lieux-dits: Lettre P: Le chasseur absent


YVAN THAYS
Un lieu nommé Oreille-de-Chien

Traduction de l'espagnol (Pérou) de Laura Alcoba


 "Ce qu’il y a de pire à Oreille-de-Chien, c’est le silence.
Un silence chargé de mouches.
Je m’en suis rendu compte tout de suite. À peine avions-nous dépassé la pierre ronde qui souhaite la bienvenue, au bout du chemin poussiéreux et étroit, que j’ai su pour le silence.
Le voyage a été désastreux. Mais quand est-ce que voyager ne l’est pas ? Le bus, sept heures pour atteindre un endroit à proximité d’Oreille-de-Chien, les cahots, la musique tropicale incongrue au milieu des montagnes : autre désastre."


FERNANDO VALLEJO
La Vierge des Tueurs

Traduction de l'espagnol (Pérou) de Michel Bibard

Il y avait dans la banlieue de Medellin un village silencieux et paisible qui s'appelait Sabaneta. Oh oui je l'ai bien connu parce que c'est tout près de là, au bord de la route venant d'Envigado, un autre village, que j'ai passé mon enfance : à mi-chemin entre les deux villages, dans la propriété de mes grands-parents, Santa Anita, à main gauche quand on arrive. Ça oui, je l'ai bien connu. Il se trouvait tout au bout de cette route, au bout du monde. Plus loin il n'y avait rien, c'est là que le monde commençait à descendre, à s'arrondir, à prendre son virage.

Fernando Vallejo sur Lieux-dits: Lettre V: Carlitos qui êtes aux cieux


MARIO VARGAS LLOSA
Temps sauvages
Traduction de l'espagnol (Pérou) de Albert Bensoussan, Daniel Lefort

 "Ce comité lança la mode de brûler les livres dans la rue, qui gagna tout le pays comme une épidémie. On aurait dit que l’époque coloniale renaissait, quand l’Inquisition veillait à l’orthodoxie religieuse à feu et à sang. Toutes les bibliothèques publiques, et quelques-unes privées comme la sienne, avaient été expurgées des manuels marxistes, des livres anticatholiques et pornographiques (on lui avait confisqué tous ses romans en français, au cas où), de même que des poèmes de Rubén Darío et des histoires de Miguel Ángel Asturias et de Vargas Vila. Au fort de San José de Buena Vista, García Ardiles fut interrogé jour et nuit par de jeunes officiers qui voulaient savoir quels contacts il avait eus avec le communisme athée et avec la Russie.

Mario Vargas Llosa Sur Lieux-dits: Lettre V: Aux Cinq Rues, Lima, La fête au bouc, Le Paradis-un peu plus loin, Le héros discret, Le rêve du Celte, Conversation à La Cathédrale.


EDMUNDO PAZ SOLDAN
La Vierge du Mal
Traduction de l'espagnol (Bolivie) de Robert Amutio

 " Tandis qu’il avançait du côté de l’entrée bordée de palmiers aux palmes fanées, le silence du lieu l’a ému. Un monstre invisible avait étreint l’édifice jusqu’à l’étouffer, en silenciant le chœur des bruits qui l’éclaboussait tout le long du jour, les insultes des prisonniers, les ordres des gardiens, les cantiques des prédicateurs, les propositions des marchands ambulants, les incitations à parier aux futurs. Les projecteurs des tours d’observation éclairaient partiellement le pénitencier bien que la nuit ne soit pas tombée, comme si par cette lumière on voulait compenser l’absence de bruits."


EDMUNDO PAZ SOLDAN
Norte
Traduction de l'espagnol (Bolivie) de Robert Amutio

"L'exposition était divisée en sujets liés aux obsessions du peintre : cavaliers et chevaux ; paysages ; femmes ; trains et tunnels. Les dessins, énormes, étaient frappants et constituaient une révélation pour moi ; j’avais reconnu auparavant le talent de Ramírez, mais je l’avais vu de la distance à laquelle on peut juger de l’art sans nécessité de le sentir ; je n’avais pas été capable de me hausser à son niveau. Je pouvais trouver des excuses en disant que les reproductions dans les livres et sur la toile ne rendaient pas justice aux œuvres, mais ça ne changeait pas grand-chose. J’ai senti que j’aurais dû écrire quelque chose pour le dossier, que j’avais laissé passer une opportunité.
J’ai admiré la section cavaliers et chevaux, celle qui était la plus fréquentée et qui comportait le plus de tableaux. J’ai fait attention aux détails – les cartouchières chargées de balles, les chevaux qui fixaient le ciel, les lignes parallèles qui encadraient la composition, les couleurs rouge et violet qui dominaient –, j’ai lu les textes qui accompagnaient les œuvres sur les côtés : on connaissait presque trois cents dessins de Ramírez et quatre-vingts d’entre eux avaient à voir avec des cavaliers."

 



Martin Ramirez (1895-1963)


JUAN CARLOS MENDEZ GUEDEZ
Les valises

Traduit de l'espagnol (Vénézuela) par René Solis

"Je l’ai lu sur un tweet : le Guaire est un fleuve qui n’ose pas être fleuve.
Ça sonne bien.
Mais ce n’est peut-être pas ça.
J’y ai pensé ce matin en allant chercher un carton quand en plein embouteillage sur l’autoroute j’ai contemplé ces eaux couleur de miel noir, avec cette puanteur, cette mousse brillante aux reflets indigo, et deux ou trois échassiers d’un blanc éclatant qui levaient les pattes pour laisser passer les rats."



HUBERT MINGARELLI
L'homme qui avait soif

 "Pas d’autres bruits que les machines et le bouillonnement des hélices dans l’eau. Pas une lumière dans le ciel, et bientôt toutes celles d’Aomori finirent par s’éteindre, et les ténèbres enveloppèrent partout l’horizon. N’éclairait qu’une lumière de poupe blanche, accrochée à un mât très court en haut duquel un pavillon s’effilochait."


JACQUES LEBRE
Face au cerisier

"Comme si, élastique, la peau de la terre n’avait pas éclaté sous la poussée des arbres. Comme si elle était restée autour des branches, mais tendue, beaucoup plus fine, presque translucide ; tendant, presque, à la transparence du ciel."

"Rares piaillements éparpillés dans l’espace, isolés dans le temps. On dirait que l’après-midi se désagrège, que ce sont de brefs éboulis. Chacun d’eux comme une glissade irrémédiable, accomplie. "