ECLATS DE LIRE 2024
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PETER SLOTERDIJK
Le remords de Prométhée

Traduction de l'allemand de Olivier Mannoni

" Les hyperforêts primitives, pétrifiées et liquéfiées, sont ainsi ramenées dans le temps historique et dans l’ici et maintenant industriel par d’innombrables feux activant des machines. Ce que nous prenons pour des civilisations modernes, ce sont « en réalité » des effets d’incendies de forêt que les gens d’aujourd’hui allument dans les reliques de l’antiquité de la Terre. L’humanité moderne est un collectif d’incendiaires qui mettent le feu à des forêts et à des tourbières souterraines. "


"Parmi les complexes de la polycrise actuelle, le problème de la Chine émerge déjà en raison de sa dynamique interne. Une structure impériale comme celle de la République populaire avec son milliard d’habitants est, par sa simple existence et en raison de son impossibilité écologique à long terme, un obstacle – difficilement surmontable pour le reste du monde – à toute tentative visant à faire sortir l’humanité des impasses que constitue le pilotage politique de grandes entités – le vif rappel du caractère intenable des entités hyperétendues fait partie de l’enseignement des sciences historiques actuelles. Aucun chemin ne permet de contourner le fait qu’on doit considérer le système chinois, dans son état actuel, comme le plus dangereux hostis generis humanae – alors qu’il avait pendant un certain temps voulu passer pour un havre rayonnant de grands espoirs ; cela ne concerne pas seulement sa malignité écologique actuelle. Dans sa tentative de faire face, avec les moyens les plus extrêmes de manipulation policière des citoyens, à la contradiction entre idéologie communiste et mode de gestion hypercapitaliste, le système développe, comme si c’était inévitable, une tendance à abandonner l’autolimitation traditionnelle d’un « empire du Milieu ». Il fallait bien qu’il commence tôt ou tard à convertir sa quête d’autoconservation en projets d’expansion. La manière dont la direction chinoise et ses organes de pilotage idéologiques rendent les droits de l’homme méprisables en les présentant comme une fiction impérialiste de l’Occident révèle avec quelle précision l’on y sait que la construction de l’empire et son pouvoir ne peuvent être maintenus que par des répressions rigoureuses, la neutralisation systématique des impulsions vers la liberté et la dissidence, la démagogie nationaliste de masse, le militarisme à marche forcée et une consommation jusqu’à nouvel ordre incommensurable des combustibles fossiles – on ne sait pas en toute certitude si les annonces d’une vaste décarbonation pourront être confirmées par les événements d’ici au milieu du XXIe siècle – mieux, il paraît impossible qu’elles le soient. Avoir pu provisoirement se mettre dans l’ombre de Vladimir Poutine – l’incarnation la plus évidente, pour le moment, d’un ennemi du genre humain – est sans aucun doute fort bien tombé pour la direction chinoise. L’action douteuse de la Chine en matière d’esclavage s’inscrit dans ce tableau problématique. Le régime se targue certes d’avoir libéré ses pauvres campagnards de l’exploitation féodale à la suite de la révolution menée par Mao Zedong, mais il soumet ses citoyens prétendument libérés à un système de surveillance sans précédent historique et qui attribue à tous ses individus des rôles relevant (vu de l’extérieur) du semi-esclavage. Il n’empêche que de larges majorités (on parle de 80 % d’approbation au système de crédit social) semblent être satisfaites du processus utilisé pour leur domestication. La plupart des Chinois vivant dans des zones de relative prospérité se sont convertis en quelques petites décennies à un individualisme de la consommation teinté d’harmoniques collectivistes traditionnelles. Le système laisse un nombre non négligeable de concitoyens végéter dans des conditions de quasi-esclavagisme, j’entends par là les minorités ethnoreligieuses comme les Ouïghours, musulmans depuis le XIVe siècle, descendants d’une principauté des steppes qui fut un temps puissante, mais aussi d’autres groupes d’assez grande taille, dont les adeptes emprisonnés de la secte Falun Gong ; il les recouvre d’éléments de langage luisants comme de la laque et qui ne veulent entendre parler que d’éducation et d’harmonisation. Un système de lavage de cerveau permanent, pratiquement sans faille et englobant les générations, génère chez une majorité des sujets de la sinisation forcée une sorte d’acceptation dont l’interprétation et le pronostic nous contraindraient à recourir aux archives d’une psychosociologie noire. "

La page Peter Sloterdijk sur Lieux-dits


HERMAN MELVILLE
Cocorico
Le bonheur dans l'échec

Traduction de l'anglais (Etats-Unis) de Laurent Folliot

"L'air était froid, brumeux, humide, désagréable. La campagne avait l'air mal cuite, son jus cru giclait tous azimuts."

"Ecoutez ! Là, encore ! Une bénédiction ! Jamais, avant, on n'a entendu un coq claironner comme ça sur la terre ! Le cri est clair, perçant, plein de cran, plein de feu, plein d'entrain, plein d'allégresse. Il dit haut et fort : "Jamais ne faut désespérer !" Mes amis, voilà qui est extraordinaire, non?"

« – Mon garçon ! dit enfin mon oncle, en levant la tête.
Je le regardai avec émotion, et me réjouis de voir que la terrible flétrissure avait pratiquement disparu de son visage. – Mon garçon, il n’y a plus grand-chose qu’un vieil homme puisse inventer en ce vieux monde.
Je gardai le silence.
– Mon garçon, suis mon conseil : n’essaie jamais d’inventer quoi que ce soit – hormis le bonheur.
Je gardai le silence.
– Mon garçon, vire de bord, et allons chercher la caisse.
– Mon cher oncle !
– Elle fera une excellente caisse à fagots, mon garçon. Et le fidèle vieux Yorpy pourra vendre la ferraille pour s’acheter du tabac. »

La page Herman Melville sur Lieu-dits


JEAN-BAPTISTE FRESSOZ
Sans transition

Une nouvelle histoire de l'énergie

"L’impératif climatique ne commande pas une nouvelle transition énergétique, mais oblige à opérer, volontairement, une énorme autoamputation énergétique : se défaire en quatre décennies de la part de l’énergie mondiale – plus des trois quarts – issue des fossiles. "

"Au lieu de musarder en rêvant d’avion à hydrogène, de « troisième révolution industrielle » ou de fusion nucléaire, il faut fonder la politique climatique sur des techniques disponibles et bon marché – anciennes ou récentes, peu importe. Il faut en même temps s'interroger sur la pertinence de leurs usages et sur la répartition juste et efficace des émissions de CO2."

" Toute discussion sérieuse sur le changement climatique devrait partir du constat, quelque peu inquiétant, que les innovations technologiques n’ont, jusqu’à présent, jamais fait disparaître un flux de consommation matérielle. "

"L’industrie de l’emballage est un composant essentiel de l’économie mondiale et son chiffre d’affaires est estimé à un trillion de dollars en 2020, deux fois plus que l’aéronautique ou les téléphones portables. Là encore, le nouveau, en l’occurrence le plastique, s’est ajouté aux matières anciennes dont les flux perdurent et s’accroissent. Malgré les 4,9 milliards de tonnes de plastique qui se sont accumulées dans la biosphère depuis les années 1960, le bois reste la principale matière d’emballage. En poids, les Européens et les Américains jettent trois fois plus d’emballages en carton qu’en plastique. Les cartons éventrés règnent sur nos poubelles. Plutôt que de s’y substituer, le plastique s’est allié au carton auquel il confère étanchéité et résistance aux chocs."

"Avec plus de 200 millions de tonnes, l’emballage absorbe la moitié de la production mondiale de papier et de carton et consomme environ 8 % du bois abattu dans le monde."


"La cartonisation évoquée au chapitre précédent a pour corrélat l’extraordinaire expansion des plantations industrielles d’abord dans la péninsule Ibérique puis en Amérique latine – Brésil, Argentine et Chili principalement –, et enfin en Chine dans les années 1990. Ces plantations représentent un tournant majeur dans l’histoire du bois : la sylviculture devient une branche de l’agriculture intensive et on parle d’ailleurs de « fiber farms » pour les désigner. Des clones, parfois génétiquement modifiés, sont cultivés densément et selon des rotations rapides (quatre à sept ans), ce qui implique des apports d’engrais qui s’approchent de ceux de la céréaliculture des pays riches. Après la coupe, les parcelles sont nettoyées à l’herbicide avant d’être replantées, ce qui permet de recevoir les certifications internationales de durabilité. En termes de rendement, les effets du pétrole et de la chimie sur le bois sont spectaculaires. "

"Le paradoxe est que la sylviculture industrielle entretient l’idée du bois comme ressource renouvelable en ancrant toujours plus profondément sa production dans des pratiques agricoles et des matières (pétrole, gaz naturel et phosphore) non renouvelables."

"Il faut s’y résoudre : il n’y a jamais eu de transition énergétique hors du bois. Ni au XIXe, ni au XXe siècle, ni dans les pays pauvres, ni dans les pays riches. Le symbole parfait de cette non-transition se situe au cœur de la région qui est pourtant censée en être le berceau : entre Leeds et Sheffield, au milieu du bocage anglais, se dressent les sept tours de refroidissement de la centrale de Drax. À son inauguration en 1974, cette centrale électrique était destinée à brûler le charbon des mines du Yorkshire. Dans les années 1990, après sa privatisation, Drax importe son combustible d’Australie, de Russie et d’Afrique du Sud, 9 millions de tonnes par an au total, ce qui en faisait une des plus grandes centrales thermiques au monde. Au milieu des années 2000, avec l’aide de généreuses subventions et sous couvert de changement climatique, la centrale est progressivement convertie à la « biomasse » : un euphémisme pour désigner du bois qu’elle importe sous forme de granules (pellets) des États-Unis et du Canada principalement. Drax prétend produire une électricité sans carbone, ce qui est doublement faux : d’une part elle contribue à la dégradation des forêts, de l’autre son fonctionnement dépend de bout en bout du pétrole, celui qui alimente les machines forestières, les camions, les broyeurs et les navires qui traversent l’Atlantique. En 2021 Drax a brûlé plus de 8 millions de tonnes de granules de bois, c’est davantage que la production forestière du Royaume-Uni, pour satisfaire environ 1,5 % des besoins énergétiques du pays. C’est aussi quatre fois plus de bois que ce que brûlait l’Angleterre au milieu du XVIIIe siècle : un beau résultat après deux cents ans de transitions énergétiques."

" Les technologies de la « transition » n’échappent pas aux effets rebond et peuvent entraîner la croissance d’autres secteurs plus carbonés. Par exemple, en 2023, le plus grand parc éolien flottant au monde a été inauguré en mer de Norvège : il appartient à Equinor – anciennement Statoil – qui s’en sert pour alimenter des plateformes pétrolières. De même, au Qatar, Total Energies investit dans une immense centrale photovoltaïque afin de « verdir » l’extraction de gaz."

"En augmentant la complexité matérielle des objets, le progrès technologique renforce la nature symbiotique de l’économie. Il permet certes d’accroître l’efficacité énergétique, mais il rend aussi le recyclage difficile si ce n’est impossible. Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. Ces quelques constats historiques ne dérivent pas d’une loi irréfragable de la thermodynamique : ils permettent seulement de saisir l’énormité du défi à relever – ou l’ampleur du désastre à venir."

"La transition est l’idéologie du capital au XXIe siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente."

"L’histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu’elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d’abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2 °C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants."


le réalgar, 2024

Dessin de Sandra Sanseverino

JACQUES JOSSE
Trop épris de solitude

"Je suis de retour, dit-il à l'homme qui l'invite à prendre place sur le divan. Je rentre après deux siècles d'errance. Mon périple est parsemé de fines poussières. J'ai longuement marché, une bougie à la main, de hameaux déserts en zones désaffectées, avançant entre des murs de suie et des troncs d'arbres calcinés. Tout autour, le chant des grillons peuplait la nuit. Au loin, l'enfant que je fus jadis pleurait apeuré dans le lit froid où ont dormi tant de morts.
Je suis sans âge, couvert de cendre, contraint de traverser les générations pour souffler sur les braises de la mémoire familiale."

 

"Hirsute,
rentre des bois,
son chien sur les talons,
la boîte de bière à la main
et l'urne bleue sous le bras.
A passé l'après-midi assis sur une souche.
A boire et à causer avec le frère.
Devant la maison à vendre
et la carcasse rouillée
d'une voiture enfouie
sous les ronces."

(15.01.2014)

La page Jacques Josse sur Lieux-dits


DOUGLAS REEMAN (ALEXANDER KENT )
Série Bolitho (1773-1819)

"Il était midi, mais les nuages qui déferlaient en rangs serrés au-dessus de Portsmouth laissaient penser qu’il faisait déjà presque nuit. L’aigre vent d’est qui soufflait depuis plusieurs jours avait transformé le mouillage encombré en champ de moutons et le crachin ininterrompu donnait aux bâtiments qui se balançaient sur l’eau, aux lourdes fortifications du port, l’aspect luisant du métal."

"Nul doute n’est permis : nous avons pris le large avec un vrai, un grand écrivain d’aventures. " MICHEL LE BRIS






Jean Antoine Théodore Gudin
1802-1880
Naufrage du Kent
 (1828), Paris, musée national de la Marine.


Joseph Mallord William Turner
La bataille de Trafalgar vue depuis les haubans tribord
du mât de misaine
du 
Victory, 1806-1808
Tate Britain


   

 

JIM HARRISON
En route vers l'Ouest (En route vers l'ouestLa Bête que Dieu oublia d'inventerJ'ai oublié d'aller en Espagne
)
Traduction de l'anglais (Etats Unis) de Brice Matthieussent

"L’essentiel de son plaisir sous sa couverture feuillue venait de la conviction de son grand-père, selon laquelle il fallait tirer le meilleur parti de chaque situation ; et pendant toute cette longue marche à partir de Cucamonga il avait été agréablement stupéfié par toutes les couleurs des gens qu’il avait croisés et qui devaient venir de nombreux pays. Autrefois, à l’école, l’idée de l’Amérique en tant que « bouilloire » ne l’avait pas vraiment convaincu, en partie parce que son grand-père se servait de cet ustensile pour ébouillanter les cochons tués afin d’en ôter les soies."

"Ô fils et filles de l’homme, sous la vaste nuit étoilée bien que les étoiles soient invisibles, que faites-vous donc ici tandis que votre histoire s’attarde derrière vous comme les gaz d’échappement d’une voiture ? pensa-t-il, quoique en des termes légèrement différents."

"J’ai lu tellement de romans dont je finissais par croire aux intrigues invraisemblables à condition que leur écriture soit d’une qualité suffisante."

La page Jim Harrison sur Lieux-dits


JUAN CARLOS ONETTI
La Fiancée volée
Traduction de l'espagnol (Uruguay) de Albert Bensoussan

"Les premières nouvelles nous mirent mal à l'aise mais elles apportaient de l'espoir, elles venaient d'un autre monde, si à part, si étranger. Cela, le scandale, n'arriverait pas à la ville, il n'effleurerait pas les temples, la paix des maisons sanmariennes, spécialement la paix nocturne de l'après-dîner, les heures parfaites de paix, de digestion et d'hypnose face au monde absurde de balourdise, d'imbécillité crasse et joyeusement partagée qui clignotait et bégayait sur les écrans de télévision."

"La petite vieille peignée de neuf qui sourit sur sa chaise et le lampadaire tordu et aveugle regardent ensemble la ruelle en diagonale. Ils la voient s'en aller, tortueuse et jaune de bananes, dépavée et sale, jusqu'à se briser avec son chargement de baraques sordides et de bordels bruyants sur le grand mur chaulé de l'Asile."

"A l'autre angle de la rue ils s'arrêtèrent. La soirée roulait dans la rue en pente, enfouissant des ombres déteintes, des plans de lumière jaune, une ferveur froide de chiens et de grillons."

La page Juan Carlos Onetti sur Lieux-dits



1968


JIM HARRISON
La fille du fermier
Traduction de l'anglais (Etats Unis) de Brice Matthieussent

"En mettant les pommes de terre au four et en préparant la tourte au gibier, Sarah réfléchit à la perplexité où la plongeaient les poèmes de Wallace Stevens ; or le sentiment de trouver une solution la faisait toujours penser à une chose à laquelle elle n'avait jamais pensé auparavant. Elle se rappela alors un rêve troublant de la nuit précédente et se dit tout à trac qu'elle devait faire grandir sa vie pour que son traumatisme devienne de plus en plus petit."

"Après deux heures seulement de voyage, tout lui sembla flambant neuf et elle oublia d'où elle venait. Le Montana était peut-être immense, mais il vous enfermait. Maintenant, le monde ouvrait enfin ses fenêtres pour elle. elle connaissait par coeur une phrase d'Emily Dickinson qui tombait à pic. :" la vie est si étonnante qu'elle laisse peu de temps pour autre chose"."

La page Jim Harrison sur Lieux-dits


René Char, Nicolas de Staël
Correspondance 1951-1954

Lettre écrite sur le paquebot Île-de-France, en partance pour l’Amérique 25 février 1953
"Très cher René, Par gros temps en mer je pense toujours à ce peintre, dont je ne sais plus le nom, qui se faisait attacher au mât de misaine pendant la tempête pour voir et garder la vision de tous ces déchaînements d’écume. Terre-Neuve. Un froid de loup. J’ai le visage comme une tomate piquetée d’aiguilles salines. Quel temps ! mais l’essentiel est qu’on avance sans se contenter de ne pas dériver. Seize heures de sommeil sur vingt-quatre. Le reste à deviner le paysage. Si le cœur t’y porte tu trouveras autant de variétés, d’aspects différents sur ce long parcours, que la terre en donne sur le sien.
Il n’y a pas que cette immense ébullition, où l’on se contente de quelques tracés de courants monotones.
C’est extraordinairement mesuré l’océan, bien bâti, alerte, différent à chaque instant heureux et quelles trouées au couchant avec ces petits nuages pâles qui semblent rire du poids des vagues, bleues, vertes, serpents, miroirs superbes, que cela s’organise bien ce débordement. Quel tempérament équilibré. Je n’ai jamais tant vu de couleurs fugitives, certaines impossibles, éclatantes, calmes.
Quelle joie, René, quel ordre. Tu vois, je suis heureux en diable, je pense à toi.
Mon amour dort un peu plus que moi, mais supporte très bien ce vacarme, intérieurement serein.
Je t’embrasse.
Nicolas
Te peindrai des tempêtes en rentrant."


 

nicolas de staël, un automne, un hiver
(musée Picasso, Antibes)

" L'espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement. A toutesles profondeurs."


NICOLAS DE STAËL
Exposition, Musée d'Art moderne, Paris. 15 septembre 2023-21 janvier 2024

"C'est si triste sans tableaux la vie que je fonce tant que je peux."


YOUSSEF ISHAGHPOUR
Staël
La peinture et l'image

"Je suis à fond de cale avec le tout en question à chaque instant."

"Je sens toujours atrocement une trop grande part de hasard, comme un vertige, une chance dans la force qui garde malgré tout son visage de chance, son côté virtuosité à rebours, et cela me met toujours dans des états lamentables de découragement... Je ne maîtrise pas dans le sens vrai du mot... Je voudrais arriver à frapper à plus bon escient même si je frappe aussi vite et aussi fort, l'important c'est de calmer tant qu'on peut jusqu'au bout. "

" Nicolas de Staël aimait Braque. [...]Tandis qu'avec Braque, Staël espérait se situer dans la continuité. Et la célébration. Celle qu'il admirait chez Velasquez et Courbet ; être en harmonie avec le monde, faire une peinture qui coule de source.

"On ne peint jamais ce qu'on voit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir..."

"...Un mélange barbaresque de véhémence et de tendresse, de violence et de délicatesse, de sauvagerie et de civilité raffinée, si étranger au classicisme, à l'élégance et la "sociabilité" française : "Un geste, un poids, une densité", " je ne suis unique que par ce bond que j'arrive à mettre sur la toile"," l'explosion c'est tout chez moi comme on ouvre une fenêtre"...


HELENE LAURAIN
Partout le feu

"post-it no 35

certains scénarios de la Nasa envisagent
un embrasement des terres émergées
quand on étudie le planisphère des feux
on se rend compte
que les foyers se rapprochent
de plus en plus
les uns
des autres "

"Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonie alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchet
laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
[…]
C’est bien la Meuse tous acquiescent
du vrai Grand Est porn
comme on l’aime."

"Pour se protéger
ils feront des saucissons coffrés de déchets nucléaires
entourés
de verre cristallisé
ou d’acier inoxydable
120 ans après
ils fermeront boutique
le centre d’accueil des déchets
la boîte
sera fermée
[…]
mais au fond ils sauront bien
qu’ils condamneront Boudin
à être rayé de la carte
Nous définirons chaque étape
en concertation étroite avec la population ils écriront
d’abord ils s’approprieront ce nom
ils le rendront encore plus misérable
et ensuite
ils s’approprieront le territoire
hameaux
villages
maisons
forêts
champs
englouti Boudin
avec un nom pareil de toute façon. "

"une boule noire
assombrit l’écran un instant
un oiseau fuit
en un froufrou
cette aube qui a lieu
trop tôt
et de devoir voler
combien ça le terrasse "

 


 

"Dans mon roman, j’ai changé le nom de Bure pour Boudin. Je voulais incarner ce regard condescendant envers « la province », surtout quand elle est vide, pauvre, et a priori peu spectaculaire— car dans notre civilisation où on oppose nature et culture, la « nature » n’a de valeur que si elle constitue un décor de qualité à nos divertissements." Hélène Laurain

 

Le projet d'enfouissement des déchets à Bure


XAVIERE GAUTHIER
La Hague, ma terre violentée

"Il faudra 482 000 ans avant que le plutonium 239 ait perdu la presque totalité de sa radioactivité ! Alors comment imaginer, dans 482 000 années, un être — quelle sorte d’humain ? de quel langage ? — qui serait protégé de la contamination par un fil de fer et une pancarte : Défense d’entrer. Danger atomique ? […] Là, même la pensée fait défaut. Comment penser que des hommes — des hommes de notre génération, des hommes qui habitent non loin de nous —, des hommes qui existent donc aient pu décider de l’avenir d’une partie de l’humanité pour près de 500 millénaires ? " 


STIG DAGERMAN
Les wagons rouges
Traduction du suédois de Carl Gustav Bjustrom et Lucie Albertini

" Coincé entre les hautes piles de tissus qui montaient jusqu’au plafond de la réserve, rampant dans ces étroits couloirs à la recherche d’un scintillant brocart, il éprouvait une paix puissante et absolument pas compliquée tout en laissant les odeurs variées des centaines d’espèces de tissus, de couleurs et de fabrications différentes, le traverser calmement, comme une mousson."

" Le cri a jailli de sa gorge, il monte droit dans l’air bleu au-dessus du port comme un serpentin, on dirait qu’il s’enroule autour du vol paresseux des mouettes, il lui semble que celles-ci hurlent d’angoisse comme des ambulances qui freinent, puis elles plongent en piqué dans l’eau figée de pétrole, la brume de l’après-midi monte au large comme des cygnes, quelques pétroliers s’éloignent avec leurs fumées, leurs drapeaux, et disparaissent lentement sous leurs ailes grises. Et tout se tait dans un silence douloureusement crispé entre deux respirations."

La page Stig Dagerman sur Lieux-dits


1996

LARRY BROWN
Père et fils

Traduction de l'américain de Pierre Ferragut

" Le bar était à peine éclairé par la lumière du soleil qui filtrait à travers les vitres sales. Toutes les chaises étaient retournées sur les tables, et le sol avait été balayé. La salle paraissait lourde de menaces comme si toutes les bouteilles brisées sur des crânes et toutes les balles logées dans des corps humains s’étaient condensées en une présence épaisse et pesante, faite de malaise et d’attente."

« Virgil était assis sous le porche devant chez lui. Il bricolait un de ses moulinets, un vieux Zebco 33 monté sur une canne Eagle Row rafistolée au ruban adhésif et qu’il possédait depuis vingt ans. Il avait démonté la poignée et envoyé quelques giclées d’huile à machine à coudre dans l’axe pour le faire tourner plus facilement. La ligne s’étirait entre ses genoux et l’avant du moulinet était sur le plancher lorsqu’il entendit la voiture sur la route. "

La page Larry Brown sur Lieux-dits


LARRY BROWN
Joe

Traduction de l'américain de Lili Scztajn

"La route s’étirait longue et noire devant eux et la chaleur perçait à présent la mince semelle de leurs chaussures. De jeunes pousses de haricots pointaient dans les champs bruns et secs, minuscules rangées de brins verts qui s’étiraient au loin. Ils continuaient à avancer d’un pas lourd sous le soleil brûlant, mais quiconque les aurait observés aurait pu constater qu’ils n’en pouvaient plus. Leurs pieds sonnèrent sur un pont qui enjambait un ruisseau, bruit erratique et ténu dans le silence qui les enveloppait. Aucune voiture ne dépassait ces auto-stoppeurs en puissance. Les quelques maisons pourrissantes perchées sur les collines broussailleuses, demeures abandonnées servant de résidence aux hiboux et aux mulots, donnaient de la bande et s’effondraient sur elles-mêmes. On aurait dit que personne ne vivait sur cette terre, que personne n’y vivrait plus jamais, pourtant ils virent un tracteur rouge peiner en silence dans un champ lointain, suivi de son petit nuage de poussière."

 


LARRY BROWN
Fay

Traduction de l'américain de Daniel Lemoine

"Un soir de fin d’été, juste avant que les becs de gaz ne s’allument, une fille marchait dans les rues du Vieux Carré, à La Nouvelle-Orléans, attirant le regard de tous les hommes qu’elle croisait. Ils s’arrêtaient, la dévisageaient, faisaient quelques pas et se retournaient pour la regarder encore. Elle avançait parmi les buveurs, les bars, dans les riches parfums de cuisine cubaine, un rythme de zydeco résonnant dans l’air, les notes apaisantes d’un accordéon. Elle se mêla aux gens qui discutaient entre eux, admira dans les vitrines les monnaies anciennes, les fusils datant de la guerre de Sécession, les momies, et, en marchant, elle souriait. Elle s’arrêta près d’une large baie vitrée, observa les gens debout devant un bar en train de manger des huîtres et de boire de grandes bouteilles de bière. "