ECLATS DE LIRE 2023
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PHILIPPE VASSET
Une vie en l'air

"C’est un long trait de béton, tendu à sept mètres au-dessus de la Beauce, entre les communes de Saran, Cercottes, Chevilly et Ruan. Tout entortillé d’arbres et de pylônes, il déroule ses arches au-dessus des champs, avant de disparaître sous les futaies. Etirée sur dix-huit kilomètres, la structure échappe largement au regard : on n’en voit que des tronçons, morcelés par la topographie.
La piste ne mène nulle part, et pourtant je l’ai remontée, impatient de me perdre. Maintenant que c’est fait, et dans des proportions qui excèdent très largement mes désirs, elle reste mon seul territoire.
Nu, le béton de cette banderole est pour moi couvert de signes. C’est pour les déchiffrer que j’écris. Je voudrais comprendre ce qui s’est joué là-haut, et pourquoi je ne suis jamais descendu, trouvant partout, entre le monde et moi, la belle distance qu’a instaurée ce portique, et dont je n’ai jamais su me défaire."


"C’est une ligne de béton tendue à dix mètres au-dessus de la Beauce, qui barre depuis toujours le paysage de son enfance. Elle devait servir de rampe à un véhicule révolutionnaire, un monorail propulsé à 430 kilomètres à l’heure sur coussins d’air : l’aérotrain, invention futuriste née de l’imagination de l’ingénieur Jean Bertin et conçu pour relier, à très grande vitesse, les centres urbains de la France pompidolienne.
Si le projet fou de Bertin a fait long feu, cette ruine du futur, elle, est restée debout, absurde, au milieu des champs. Enfant, puis adolescent, le narrateur a fait de ce môle abandonné un domaine, passant des heures, des jours entiers à scruter le paysage comme s’il s’agissait d’un diorama, à observer la vie alentour et les allées et venues en contrebas. Jamais il n’est descendu de ce perchoir.
Cette existence suspendue s’est poursuivie pendant trente ans, en parallèle à la vie réelle. Le paysage a changé, le rail aérien s’est effondré en plusieurs endroits mais le narrateur a continué d’habiter la jetée, songeant même à l’acquérir, et à en déclarer l’indépendance."

BRUCE BÉGOUT
Obsolescence des ruines
Essai philosophique sur les gravats

 " Le malaise moderne ne consiste pas tant à voir avec répugnance une chose neuve et supposément intègre déjà fragmentée, usagée et dégradée qu’à comprendre que, si toutes les choses neuves sont en effet déjà délabrées dans leur conception et leur construction, alors les ruines sont inexorablement vouées à une disparition rapide et totale, car non dédommagée par des nouveautés intègres. "

"Dans ces noces de poussière entre l’homme superflu et la construction passagère, la ruine semble ainsi elle-même disparaître. « Plutôt que des ruines, c’est de leur absence qu’il faudrait faire cas », remarque très justement Gérard Wajcman. L’absence de ruines est peut-être l’objet du siècle, la chose la plus emblématique d’un monde de choses qui en a autant produites que détruites, et qui, avec une certaine application, efface les traces de sa propre destruction.

 "Aussi, des deux côtés, du côté du néocapitalisme modelant l’espace humain comme du côté de la préservation de la nature, voit-on proliférer des constructions éphémères. Entre l’hôtel discount et la cabane déplaçable, entre le hangar décoré de la zone commerciale et le caisson recyclé par l’éco-architecture, c’est un même adieu à l’assise qui se dit. Sans doute les raisons de cette instabilisation du territoire ne sont-elles pas les mêmes, et il serait absurde de les confondre : rentabilité à court terme ou souci environnemental. Mais du point de vue de l’attachement de l’homme à des bâtiments et des lieux stables qui l’inscrivent durablement dans le monde et le soustraient pour un temps au flux létal de toutes choses, les résultats ne sont pas si éloignés. "


"Il est étrange d’ailleurs de constater que même l’architecture écologique, qui cherche, par divers biais, à réduire l’impact de l’homme sur l’environnement, va parfois dans le même sens que l’urbanisme hypercapitaliste. Même si, bien entendu, les finalités ne sont pas les mêmes (voire opposées), l’accent y est toutefois mis sur le modulable et le provisoire. Certes, les bâtiments construits dans l’esprit de l’architecture écologique, par le choix des matériaux et les économies d’énergie qu’ils visent, paraissent s’opposer aux perspectives à court terme du monde marchand, mais, du point de vue qui nous occupe, à savoir la possibilité de produire des ruines, l’effet est un peu le même. D’ailleurs, bien souvent, l’idéal de la construction écologique consiste dans un bâtiment léger, modulable et déplaçable, une sorte de hutte fonctionnelle et nomade. Les maisons de Glenn Murcutt, souvent construites sur pilotis (Marie Short House, 1975, Manika-Alderton House, 1994), donnent cette impression d’être posées sur le sol et de pouvoir être démontées en une nuit, sans laisser la moindre trace. Ainsi l’architecture écologique est prise dans une double exigence de durabilité (pour les activités humaines d’habitation et de travail) d’un côté et de réduction a minima de l’impact environnemental de l’autre. La meilleure solution de compromis reste ainsi la construction amovible et dont les matériaux (paille, bois, laine, adobe, etc.) ne modifient pas en profondeur et sur le long terme le sol et le site. Mais, ce faisant, ce type de constructions accepte aussi de ne plus pouvoir se dégrader lentement et de former des ruines, considérées dès lors comme des immondes déchets non recyclables et à l’impact environnemental trop grand. De la sorte, cet esprit écologique visant un impact humain minimal, conjugué à celui du recyclage des produits, va à l’encontre de l’idée de ruines. Force est de constater que les deux grandes forces de construction du début du XXIe siècle, l’architecture marchande et l’architecture écologique, œuvrent ainsi de concert paradoxalement, à rendre les ruines impossibles, la première parce qu’elles ne laissent derrière elles que des déchets et non des bâtiments qui peuvent vieillir lentement et devenir des ruines, la seconde parce que, obnubilée par l’empreinte humaine et carbone sur l’environnement, elle vise à réduire le geste architectural et à ne pas édifier des bâtiments qui dureront trop longtemps. Cette architecture est dite durable en tant qu’elle vise à faire durer la fonction en limitant l’impact écologique, mais non la construction elle-même dans sa forme et sa matière pérennes. Au contraire, une construction qui durerait trop longtemps, et de la même manière, ne serait plus totalement adaptée au changement de fonction et à la mobilité, prônés par l’éco-architecture, et donc elle présenterait un coût écologique trop grand. L’idéal reste bien la construction à bas coût de bâtiments provisoires qui, dans cent ans, n’existeront plus comme tels et dont aucune trace physique ne sera visible ni sur le sol et ni dans l’air. La conception que l’écologie politique se fait de la place de l’homme dans l’environnement introduit des tensions significatives entre, d’une part, son orientation vers la durabilité de l’humanité et surtout de la biodiversité et, d’autre part, son profond scepticisme concernant le temps humain et ses exigences symboliques. Zéro déchets signifie zéro ruines. Il s’agit de concevoir dès maintenant des édifices qui s’auto-effaceront dans le temps ou qui, alors, seront rendus tellement modulables et recyclables que, à l’instar du bateau de Thésée, plus rien de leur être initial n’existera. Ainsi, de manière surprenante, la liquéfaction du solide et le choix de la transience universelle caractérisent bien souvent l’architecture écologique et ses ennemis."


Glenn Murcutt, Marie Short House, 1975

Glenn Murcutt, Manika-Alderton House, 1994


" Habiter n’est pas une fonction : c’est un long travail d’échange avec le milieu, une garde baissée face à l’extérieur qui afflue." (Une vie en l'air, Philippe Vasset)

"Habiter n’est pas vivre : il y a des logements pour ça. Habiter, c’est trouver, dans l’espace, une zone de coïncidence avec son périmètre mental. Un lieu de commerce avec l’étendue, un point de relâche des lois de la géographie. " (Une vie en l'air, Philippe Vasset)

 "Dans un monde où il n’y a plus de ruines, c’est le monde lui-même qui devient la ruine finale et totale. La seule ruine qui vaille encore par conséquent comme ruine et demeurera comme ruine sera l’expérience du monde rendu invivable par la démographie galopante, l’extinction en masse de la biodiversité, le réchauffement climatique et les crises finales du capitalisme. "

"Selon Baudrillard, si l’éphémère incarne sans doute « la vérité de l’habitat futur », cette idée n’est pas partagée par tout le monde et exprime surtout un idéal bourgeois. Selon le sociologue, la classe dominante se drape dans l’alibi de l’héraclitéisme du panta rei pour imposer son rêve néolibéral d’une flexibilité généralisée qui ne fait rien d’autre que de favoriser le déploiement sans frein du capital. Mais, en quelque sorte prémunies jusqu’à un certain point contre la fausse conscience bourgeoise, les classes populaires tiennent encore mordicus aux « valeurs de la fondation et de l’investissement ». Elles ne sont pas prêtes, en un claquement de doigts, à se convertir aux joies du nomadisme acosmique. Non seulement elles sont attachées aux idées de la solidité et de la pérennité, mais, par cet attachement même, elles résistent aux injonctions venant d’en haut en faveur du passager et du modulable. Car elles comprennent bien que si les classes supérieures peuvent autant chérir le mobilisme et « renier la pierre », c’est parce qu’elles ont déjà elles-mêmes longuement bénéficié des avantages de la solidité patrimoniale et ont pu jouir sur plusieurs générations « du décor fixe et séculaire de la propriété ». "

La page Bruce Bégout sur Lieux-dits


MATHIEU BELEZI
Attaquer la terre et le soleil

"— On vous entend, capitaine !
il secoue sa chevelure, se redresse sur ses étriers, cherchant dans les rondeurs trompeuses des collines les signes de la révolte
— Et vous savez ce que ça veut dire, soldats ?
— Oui nous savons, capitaine !
— Ça veut dire que nous serons sans pitié, nom d’un bordel ! ça veut dire que nous n’hésiterons pas à embrocher les révoltés un à un, à brûler leurs maisons, à saccager leurs récoltes, tout ça au nom du droit, de notre bon droit de colonisateurs venus pacifier des terres trop longtemps abandonnées à la barbarie, comprenez-vous bien, soldats, ce que cela signifie ?
— Nous comprenons, capitaine ! "


BRUCE BÉGOUT
Lieu commun : Le motel américain

"Néanmoins, le motel n'est pas un simple établissement commercial situé à la périphérie des villes. Il représente aussi un espace mental, une sorte de caisson sensoriel qui amplifie les percussions émotionnelles des différents voyageurs qui y prennent place."

 "Sans avoir l'air d'y toucher, les usagers clandestins ou hors-la-loi introduisent de nouveaux codes de comportement qui échappent aux grilles de lecture communes. Ils renouvellent à chaque instant le génie social de l'être humain, en inventant des formes de relation régulées mais cependant hors normes. En eux, il y a quelque chose qui cherche à se déployer, comme une sous-vie rugueuse et défaite mais toujours chargée d'une générosité qui préfère apparaître avec les traits de l'humble et du bas, une manière de vivre emplie d'une noble nonchalance, fût-elle pour d'autres délictueuse, une façon de regarder et d'agir qui trouve ses racines dans les riens infimes de l'existence quotidienne et urbaine. "

"À cet égard, le motel peut être considéré, soit comme un élément représentatif de la simplification fonctionnelle de l'existence suburbaine, soit comme le lieu d'une nouvelle espèce de cérémonial social qui, tout en respectant extérieurement les règles de la rationalité marchande et de ses commodités technologiques, produit de temps en temps des impressions, des actes et des rituels proprement magiques."

 


 "Que ce soit l'espace urbain dans son entier, les objets usuels ou l'organisation sociale elle-même, tout doit répondre à présent à une flexibilité accrue, à une capacité de mise en mouvement immédiate. Une pulsion cinétique semble agiter l'être social et se répercuter sur tous les éléments de la vie urbaine. Tout doit être mobilisable sur-le-champ, prêt à être employé, consommé, ingurgité. "

"Grâce à l'anonymat, le sujet se préserve en effet de l'attache étroite à un système de références (familiales, sociales, nationales) qui le contraignent à une incessante prise de position par rapport à autrui et au monde. Dans la dissimulation de son nom, de ses origines et de son être, comme dans l'impersonnalité crue de la chambre du motel, il n'existe qu'en soi et pour soi, comme détaché de toute détermination contextuelle et hétéronomique, dans une intimité si proche que nulle médiation ne peut la troubler.
Être “personne”, tel Ulysse dans l'antre de Polyphème, ne signifie pas renoncer à sa personne, ni la perdre, l'oublier ou l'ignorer, mais simplement abandonner, pour un temps plus ou moins long, ce que les autres savent de moi. L'anonymat me soustrait au regard et à la nomination des autres, mais, dans cette soustraction, il me laisse intact, tel qu'en moi-même. "


John Register. Motel, Route 66


BRUCE BÉGOUT
Zéropolis

"Que ce soit des institutions (mariage, baptême, etc.) ou des traditions, Las Vegas se moque de tout. Chaque réalité, elle la tourne en dérision. Sans se soucier de l'histoire, elle broie tout évènement humain dans un chyme électrochimique et parodique qui ne laisse absolument rien intact. Ce faisant, elle révèle la scène primitive de la société : l'impossibilité de croire à la vérité de l'autre. Elle fait d'autrui un parfait inconnu, puisque tout ce qui signale sa présence, la culture et la civilisation, est ici proprement ridiculisé. Pour la première fois l'excès se mue en défaut, et la capitale de l'exagération laisse poindre des moments de déficience totale : indigence culturelle, sociale, esthétique. Sous son hémorragie de lumières et de spectacles en tous genres, elle met au jour une vérité cruelle et pourtant nécessaire à affronter si l'on veut pouvoir continuer à vivre : "tout n'est qu'une immense et grotesque farce".


ANTOINE CHAINAS
Bois aux renards

"On sentait dans l'air calme les prémices du déclin du jour, un affaiblissement de la luminosité qui n'en était pas un, mais ressemblait plutôt à un engrisaillement précoce, où la fatigue paraissait se projeter sur tout, où la pensée se refusait aux muscles. "


PHILIPPE AIGRAIN
cause commune

"On considère le plus souvent qu’il y a liberté de l’information si pour tout courant de pensée il existe au moins un média susceptible de le relayer, et si tout citoyen a, s’il le souhaite, la possibilité d’accéder à ce média. L’ennemi de la liberté de l’information est alors la censure.
Les médias centralisés d’aujourd’hui posent pourtant un tout autre problème. Les groupes qui y détiennent les plus fortes positions ne contrôlent souvent que quelques dizaines de pourcents de l’audience de la télévision, de la radio et de la presse. Pourtant, ces groupes parviennent à exercer sur les représentations un contrôle sans précédent, même dans des sociétés beaucoup plus fermées."


Actes Sud, 2020

BAPTISTE MORIZOT
Raviver les braises du vivant : un front commun

 " Il y a dix mille ans, 97 % de la masse animale était constituée par la faune sauvage, et les humains pesaient 3 % environ dans la balance. Aujourd’hui, les animaux domestiques pèsent pour 85 % de la biomasse de tous les vertébrés terrestres. Les humains sont passés à 13 %. La faune sauvage, qui constituait hier 97 % du total, constitue désormais 2 %. Un grand renversement, une confiscation colossale de la biomasse par le bétail domestique, au détriment des autres compartiments des écosystèmes, et de la faune sauvage en particulier. Les humains ont ce faisant amputé les écosystèmes de 50 % de leur biomasse d’autotrophes (disons : les végétaux). Ces nombres se passent de longs commentaires. On peut les laisser se déposer au fond de soi, pour qu’ils travaillent à faire de nous d’autres vivants. "


 " L’idée de “protection de la nature” contient en effet un autre écueil : celui de convoquer la “nature” comme cette entité héritée du cosmos moderne et dualiste, qui répartit le monde en deux blocs séparés, les humains d’un côté, la “nature” de l’autre. Que devient alors ici “protéger la nature” quand on a compris que le mot “nature” nous a embarqués dans une impasse dualiste, et que protéger était une conception paternaliste de nos rapports aux milieux ? Cela devient “raviver les braises du vivant”, c’est-à-dire lutter pour restituer aux dynamiques de l’éco-évolution leur vitalité et leur pleine expression. Cela devient défendre nos milieux de vie interspécifiques : des forces qui nous constituent, qui sont plus grandes que nous et dont, pourtant, il faut prendre soin. "

La page Baptiste Morizot sur Lieux-dits


EUGENE MARTEN
Ordure

Traduction de l'anglais (Etats-Unis) de Stéphane Vanderhaeghe)

 " En rentrant du parc, il prit par l’esplanade. Il restait près de la rambarde et marchait lentement, s’arrêtant pour regarder le fleuve. Le reflet brisé de la ville s’efforçait de se réassembler mais le courant s’y opposait. Comme s’il pouvait devenir autre chose. Au cœur de ces remous se dégageait une ligne ténue, presque invisible, remontant en biais, tendue, jusqu’à une canne à pêche posée contre la rambarde. L’aide-soignante se tenait à côté de la canne à pêche. Sloper détourna les yeux. Depuis combien de temps était-elle là ? Derrière elle, la circulation sur l’esplanade se faisait dans les deux sens, à vélo, en patins, à pied, promenade ou jogging. Le fleuve, lui, s’écoulait en sens unique. Sloper attendit le bon moment. "


JOSEPH INCARDONA
Les corps solides

 "Les phares de la camionnette éclairent la route en ligne droite. On pourrait les éteindre, on y verrait quand même, la lune jaune rend visibles les champs en jachère aussi loin que porte le regard. La nuit est américaine. La fenêtre côté conducteur est ouverte, il y a l’air doux d’un printemps en avance sur le calendrier. De sa main libre, Anna tâtonne sur le siège passager et trouve son paquet de cigarettes.
À la radio, une mélodie lente accompagne le voyage ; et quand je dis que la nuit est américaine, c’est qu’on pourrait s’y croire avec le blues, la Marlboro et l’illusion des grands espaces."


BAPTISTE MORIZOT
Pister les créatures fabuleuses

"Couché, devenu fougère, en bordure de ce sentier qui réunissait tous ces habitants, j’ai senti que j’étais entré dans une communauté aux habitudes et aux langues nombreuses, mais tressées ensemble comme des mèches de cheveux."

" Au cœur des territoires chantés des oiseaux, entouré des frontières d’odeurs des royaumes des loups et des lynx, sur les chemins quotidiens des grands cerfs, on peut parfois pressentir les différents invisibles. On apprend à voir les limites de son « voir », et à lire l’invisible pour nous dans les attitudes des autres animaux. La plupart du temps, pour être honnête, on n’y comprend rien. Mais on pressent qu’il y a du sens, mystérieux pour nous, évident pour eux. Et le mystère agrandit l’espace. Pister rend visible pourquoi les animaux sont nos créatures fabuleuses. "

 " Toutes ces expériences de pistage me font penser que dans notre culture, on s’est trompés sur ce qui est fabuleux. On l’a mis dans le ciel, dans les contes, dans les imaginaires, toutes choses qui sont ailleurs, alors que le fabuleux est parmi nous à chaque instant. On l’a mis hors du monde, pour pouvoir utiliser le monde quotidien comme un réservoir de ressources bon marché, à portée de main, qui n’appelle pas d’égards. Mais c’est une injustice faite au monde vivant, une injustice d’adultes, et il faut imaginer une alliance entre vous les enfants et les animaux, les plantes, les rivières, pour affirmer haut et fort le prodige du monde vivant qui nous entoure. On s’est mis à croire que seules les choses surnaturelles sont prodigieuses, alors que vous savez bien que ce n’est pas vrai (regardez un instant les dinosaures, les hippocampes, les séquoias géants, et vos mains). "

La page Baptiste Morizot sur Lieux-dits


 

BAPTISTE MORIZOT, ESTELLE ZHONG MENGUAL
Esthétique de la rencontre. L'énigme de l'art contemporain

"Il y a par là un destin tragique de l’œuvre d’art : devenir l’arrière-plan d’un selfie. "

 " "Une œuvre-avec-laquelle-il-ne-se-passe-rien " est une œuvre qui ne produit aucun effet affectif, perceptif, sémantique individuant sur le spectateur. Dans cette mesure, valoriser ce type d’œuvres relève d’une forme étrange de snobisme : car seuls ceux qui ont été massivement individués dans leur vie par des rencontres avec l’art peuvent aujourd’hui trouver un charme à des œuvres impuissantes et renonçant à produire des effets. Chaque œuvre-avec-laquelle-il-ne-se-passe-rien porte en elle l’occasion manquée d’une rencontre individuante, celle de moduler la manière de sentir et de vivre d’un spectateur. "

 "Autrement dit, si la découverte créatrice d’un artiste cristallisée dans une œuvre est capable de jouer un rôle de singularité pour une multitude de spectateurs, c’est bien parce qu’elle est une solution à une tension qu’il a ressentie dans la relation entre certains aspects du monde et des pans de sa propre part d’irrésolu qu’il partage avec les autres humains, qui seront ses spectateurs. C’est parce que les lignes de force de la part d’irrésolu de l’artiste sont en partie les mêmes que les nôtres, que, lorsqu’il trouve enfin les formes pour inventer sa composition de lui et du monde, eh bien c’est la nôtre en attente que nous reconnaissons. "


 "Bien sûr, la crise écologique qui est la nôtre est une crise des sociétés humaines : elle met en danger le sort des générations futures, les bases mêmes de notre subsistance et la qualité de nos existences dans des environnements souillés. C’est aussi une crise des vivants : sous la forme de la sixième extinction des espèces, de la défaunation généralisée, comme de la fragilisation des dynamiques écologiques par le changement climatique, et de la réduction des potentiels d’évolution de la biosphère. Mais c’est aussi une crise d’autre chose, de plus discret et peut-être plus fondamental. Ce point aveugle, nous en faisons l’hypothèse, c’est que la crise actuelle, plus qu’une crise des sociétés humaines d’un côté, plus qu’une crise des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant. C’est spectaculairement une crise de nos relations productives aux milieux vivants, encapsulée dans le faciès extractiviste et financiarisé du capitalisme contemporain ; mais c’est aussi une crise de nos relations collectives existentielles au vivant, de nos branchements et de nos affiliations aux vivants, qui commande la question de leur importance, par lesquels ils sont de notre monde, ou hors de notre monde, sensible, pratique et politique. "